L’histoire pas d’allure du marathon olympique de 1904

La course, de nos jours, c’est pu qu’une affaire! Tu peux pas juste te lâcher sur le trottoir un samedi matin en coton ouaté avec les vieux chouclaques que t’as trouvés en liquidation chez Sports Experts en 2003, la dernière fois qu’y t’a pogné l’envie d’aller au gym. Oh non! Ça te prend un ti kit en dry fit coordonné avec des souliers fluo qui ont l’air de des Hot Wheels achetés au Coin des coureurs avec l’aide de Jean-Simon, un grand slaque sympathique qui fait des ultramarathons de malade dans le désert pis qui étudie en physio. Faut que tu lises la revue Runner’s World, faut que tu t’achètes un sac banane high-tech pour tes bouteilles d’eau pis des ti gels avec des électrolytes. Ah, pis t’es pas un vrai tant que tu t’es pas mis des plasteurs sur les mamelons.

Par contre, ça a pas toujours été de même.

Pour vous donner une idée, au marathon olympique de 1904 à St. Louis, aux États-Unis, y’a un facteur cubain qui s’est pointé à la ligne de départ avec un gilet à grand’ manches lousses, des culottes longues qu’il avait coupées aux genoux pour faire comme des shorts, un béret pis des bottines. On était loin du ti kit en dry fit.

Félix Carvajal

Mais, entre vous pis moé, son linge était probablement l’affaire la moins bizarre de ce marathon-là : en fait, du début à la fin, ce fut un chiard que tout le monde aurait mieux aimé oublier.

Dans ce temps-là, le marathon, c’était l’épreuve reine des Jeux, mais à St. Louis, tout se passa tellement tout croche qu’on aurait dit que ça avait été organisé par ton mononcle alcoolique dans les trails de quatre-roues en arrière de chez eux pour le Festival du frappe-à-bord avec une commandite du garage Wilbrod Brodeur pis du dépanneur Chez Ginette.

Sur la ligne de départ, y’avait quelques marathoniens expérimentés, comme les Américains Thomas Hicks et William Garcia. Mais sinon, la majorité des coureurs qu’y avait là auraient jamais fait la sélection olympique d’à c’theure. Entre autres, y’avait :

  • Fred Lorz, un Américain qui s’entraînait de nuite après la job pis qui s’était qualifié en gagnant une course « spéciale » de 8 km qui avait rien à voir avec un marathon;
  • dix Grecs qui avaient jamais couru un marathon de leur vie;
  • Len Taunyane pis Jan Mashiani, deux Sud-Africains noirs qui se pointèrent nu-pieds;
  • pis, ben sûr, notre facteur cubain de tantôt, Félix Carvajal, qui avait perdu toute son argent en jouant aux dés en arrivant à la Nouvelle-Orléans pis qui avait dû se rendre à St. Louis sur le pouce, sans manger.

D’habitude, les longues courses de même, ça commence de bonne heure pour éviter aux coureurs la chaleur pis le soleil de midi, hein? Ben, pas là. Quand le signal de départ fut donné, y’était trois heures et quelques de l’après-midi, y faisait chaud pis humide comme dans le péteux de Lucifer, pis les gars se lâchèrent pour le plus épouvantable 40 km* de leur vie.  

Au début, c’était pas trop pire : les coureurs devaient faire deux fois le tour du stade olympique, sur le plat pis sur l’asphatte. Mais après, la course continuait sur un chemin de terre, pis là, ce fut l’enfer. Y’avait plein de côtes à monter pis à descendre. Y’avait de la roche partout, pis les gars manquaient tout le temps de se déverser les pieds. Les chars officiels avec les docteurs pis les entraîneurs à bord soulevaient de la poussière. Ça revolait dans la face des coureurs, qui toussaient à s’en arracher les poumons.

À part ça, personne avait rien faite pour barrer le chemin : les gars devaient se faufiler au travers des camions pis des wagons de train pis du monde qui promenaient leur chien. Dans ce bordel-là, c’t’un miracle que personne se soit faite écraser.

Pis comme si c’était pas assez de la marde de même, un jambon nommé James Sullivan – nul autre que l’organisateur en chef des Jeux – s’était mis dans la tête que ça serait pas pire de profiter du marathon pour voir ce que ça faisait quand t’empêchais le monde de boire pendant un gros effort physique. Faique il mit juste deux points d’eau sur toute le parcours : un réservoir à 9 km, un puits sur le bord du chemin à 20 km, pis rien pour les 20 derniers kilomètres. C’était une vraie décision de cabochon qui aurait pu coûter des vies – pis ça passa proche.

Les coureurs tombaient comme des mouches. À cause du manque d’eau, y’en a plusieurs qui pognèrent des crampes et durent abandonner, comme Fred Lorz, par exemple, qui décida d’arrêter pis de pogner un lift dans un des chars officiels. D’autres dégueulèrent sur le bord du chemin au point de pu pouvoir continuer. Pis une autre gang pogna le flux à cause de l’eau pas traitée au puits du kilomètre 20. 

Un des coureurs, William Garcia, avala tellement de poussière qu’il se déchira l’estomac pis faillit mourir au bout de son sang sur le bord du chemin. Ça valait la peine d’avoir des docteurs dans la place!

À regarder aller Félix Carvajal, on n’aurait pas cru qu’y courait un marathon olympique. Pas pressé pantoute, y s’arrêtait pour jaser avec le monde grâce au peu d’anglais qu’y connaissait. Étant donné qu’y crevait de faim, il s’arrêta pour cueillir des pommes qu’il avait vues le long du parcours, ben relax, comme un touriste à l’île d’Orléans. En tout cas, on va y donner ça, à Félix : c’était un gars qui savait profiter de la vie. Malheureusement pour lui, les pommes étaient pourries; pogné du mal de ventre, il se coucha dans le foin et s’endormit comme une masse.

Pendant ce temps-là, Len Taunyane, un des deux Africains, avait pas mal moins de fun : il se faisait courir après par des chiens enragés, pis y se retrouva écarté à quasiment deux kilomètres du parcours.

En avant de toute, Thomas Hicks donnait toute ce qu’il avait. Lui, son but dans’vie, c’était gagner un marathon, pis la victoire était à sa portée. Mais, rendu à 11 km du fil d’arrivée, y’était pu capable. Y faisait pu yinque se traîner les pieds, pis y voulait juste se coucher dans le fossé pis rester là.

Y supplia les gars de son équipe pour avoir de l’eau, mais à la place, ils lui donnèrent… Du poison à rats. Wô oui! Pour de vrai, là! C’était de la strychnine, en fait. Dans ce temps-là, on en utilisait souvent à p’tites doses pour donner un coup de fouet aux athlètes – faut croire que les règlements sur le dopage étaient pas mal plus lousses. Entécas, ça eut l’air de ravigoter Hicks, qui se remit à courir.

Et c’est là Fred Lorz revint dans la course.

Ben oui, toé! Après avoir fait un boutte en char, Lorz se rendit compte que sa crampe était passée, faique il retourna dans la course comme si de rien n’était. Il clancha Hicks à toute vitesse et franchit la ligne d’arrivée devant une foule en délire, tout heureuse d’être contente qu’un Américain ait gagné.

Alice, la fille du président américain Teddy Roosevelt, mit la couronne du vainqueur sur sa tête, mais juste comme elle allait lui passer la médaille d’or autour du cou, quelqu’un arriva tout indigné et dit :

—     Arrêtez-moi ça tusuite! C’t’un tricheur! Y’a faite quasiment la moitié de la course en char!
—     Ben voyons, c’tu vrai, ça?

La foule se mit à le huer.

« Euh… répondit Lorz avec un sourire de ti-gars qui vient de se faire pogner la main dans la boîte de gâteaux Vachon. C’était une joke? »

Il fut disqualifié drette là.

Complètement découragé de s’être fait dépasser par Lorz, Hicks était sur le bord d’abandonner. Mais, quand on lui expliqua ce qui venait de se passer, il eut un petit regain. On lui redonna encore une shot de strychnine, du blanc d’œuf pis du brandy.

Faique il repartit d’plus belle, la face blême, les yeux dans la graisse de bines, les bras raides comme des 2×4 pis les genoux qui pliaient quasiment pu.

Un m’ment’né, il se mit à halluciner :

—     J’en peux pu, y me reste encore 30 km! C’est bin que trop loin…
—     Ben non, Tom, ar’garde! On le voit, le stade, là, t’es quasiment rendu!
—     J’ai faim, astie!
—     Tantôt la bouffe, Tom, tantôt. Tu veux-tu encore du brandy, à’ place?
—     Envoye donc…
—     Quins, ça va-tu mieux, là?
—     Veux me coucher… Laissez-moi juste me coucher à terre…
—     No-non, Tom, arrête pas, là, tu vas gagner! Enweille!

Hicks vers la fin du marathon.

Il fit le dernier boutte dans le stade, soulevé par ses entraîneurs, les pattes qui se faisaient aller dans le vide comme si y touchait encore à terre.

Et malgré les 358 affaires qui l’auraient fait disqualifier aux jours d’à c’t’heure, Tom Hicks fut sacré champion olympique. Y venait de réaliser le rêve de sa vie, mais c’est sûrement pas de même qu’y devait s’imaginer son moment de gloire. Y’était tellement brûlé qu’y fut même pas capable de se tenir deboutte pour recevoir sa médaille; il fut emmené direct à l’hôpital. Imaginez-vous donc, y’avait perdu huit livres pendant la course!

Sur les 32 athlètes qui prirent le départ, y’en a juste 14 qui franchirent la ligne d’arrivée, dont Len Taunyane, qui avait réussi à se débarrasser des maudits chiens qui lui couraient après et finit neuvième.

Pis Félix Carvajal, lui?

Y’eut beau s’épivarder à droite pis à gauche tout le long de la course, il finit quand même quatrième. Pas pire, hein? Y doit avoir une leçon à tirer de t’ça à quequ’part…


*Au départ, la distance officielle du marathon était de 40 km. Mais aux Jeux de Londres, en 1908, la famille royale exigea que la course se termine drette en avant de sa loge au White City Stadium. Y’en manquait un petit peu, faique on rallongea la distance à 42,195 km, pis c’est resté de même.


Source principale : Charles J.P. Lucas, Official Report of the 1904 Olympic Games (Lucas), 1905. https://digital.la84.org/digital/collection/p17103coll8/id/8092/rec/4

Un commentaire sur “L’histoire pas d’allure du marathon olympique de 1904

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s