Heille, j’arviens de Rome, moé-là!
Pis j’en ai pour des mois à digérer mon voyage.
Tu veux me faire tripper? Montre-moé un vieux boutte de mur. J’ADORE les ruines.
Y’avait l’Colisée, ben sûr, mais aussi les restants du palais impérial, le forum de César, le forum d’Auguste pis le forum de la Paix, la basilique de Maxence et Constantin, la maison des Vestales, l’église Santa Maria Antiqua, le temple d’Antonin et Faustine, le forum d’Hadrien, le Panthéon, le mausolée d’Hadrien devenu le château de Saint-Ange, les catacombes de Priscille…
J’ai vu tellement d’affaires que l’cerveau a failli me couler par l’oreille, complètement fondu par trop d’information en même temps. Pour moé, j’ai laissé un tit boutte de moé là-bas…

J’ai vu des églises à la pochetée, aussi, pis y’en a une que j’ai particulièrement aimée : la basilique Saint-Clément-du-Latran.
C’est pas la plus impressionnante – si tu fais pas attention, en passant par la piazza di San Clemente, ça s’peut qu’t’a remarque même pas. C’est certainement pas Saint-Pierre de Rome – que j’ai visitée pis qui était juste… ta! (Oui. Ch’t’éloquente de même). Mais, a l’a un p’tit queque chose de spécial : c’t’un gâteau à étages qui résume 2000 ans de l’histoire de Rome!
J’vous explique.
Commençons par le crémage : une façade qui date du 18e siècle.

En arrière, par’zempe, la bâtisse est beaucoup plus vieille : a date 12e siècle. On voit ben dans c’te gravure-là que la façade baroque est comme un masque de plâtre s’un visage médiéval.

La basilique est dans le style roman : sobre pis solide. Y’a pas d’arcs-boutants ni de voûtes en croisées d’ogives ni de grands chassis avec des vitraux, comme dins cathédrales gothiques. À la place, y’a des gros murs épais, des plafonds à caissons pis pas grand lumière du dehors.
Ça veut pas dire que c’pas beau en dedans.

Les colonnes sont super élégantes. Pis l’abside! Ça, c’est l’espèce de demi dôme dans l’fond. La mosaïque dorée arprésente Jésus crucifié mais la croix est pas juste une croix, c’t’aussi l’arbre de vie :

Pis les planchers! On appelle ça des pavements cosmatesques, de Cosmati, une gang d’artistes des 11e pis 12e siècles qui ramassaient des bouttes de marbre pis de porphyre précieux dans les ruines romaines pis faisaient des motifs géométriques avec.

Ah, moé, l’art médiéval, vous l’savez : ça m’émeut. Pis ça, c’tait yinque un amuse-gueule.
Parce qu’en d’sour de la basilique du 12e siècle, y’a une AUTRE basilique, bâtie au 4e siècle!

Ch’passe vite, là, mais on va y’arvenir.
Avant, faut que je vous parle du dernier étage du gâteau, ou la croûte en biscuit graham : les bâtiments de l’époque romaine. Parce que oui, la basilique du 12e siècle était construite sur une basilique du 4e siècle qui était bâtie su des ruines romaines du 1er siècle!
On voit ben icitte comment c’est faite :

Icitte, on est dans un horreum, un ancien entrepôt. Y’en a qui pensent que ça faisait partie de l’hôtel de la Monnaie impériale (là où-ce qui fabriquaient les cennes). Argardez les motifs du plancher pis du mur à droite! Pas mal plus classe que l’gryproc!

À côté, y’a un autre bâtiment, qui avait déjà été une maison, mais qui a été transformé en mithraeum (ça, c’t’un temple du dieu Mithra, un dieu à’mode dans c’temps-là que des légionnaires romains avaient ramené d’leux campagnes en Asie mineure).

Les archéologues pensent que les deux bâtisses, l’entrepôt pis le mithraeum, auraient passé au feu dans le célèbre incendie de Rome en 64 (tsé l’feu que Néron aurait starté par exprès pour dégager du terrain où y pourrait se bâtir un sapristi d’palais de la mort, pis y’aurait joué du violon en avant des flammes, mais c’est probablement yinque une légende).
Après l’incendie, les ruines se s’raient remplies de terre p’tit à p’tit jusqu’à c’que, 200 quelques années plus tard, quequ’un décide de construire l’ancienne basilique par-dessus.
D’ailleurs, arvenons-en, à l’ancienne basilique.
En 1857, ça faisait 700 ans qu’a l’était complètement oubliée. Mais, le père Joseph Mullooly, archéologue à ses heures, avait lu dans la biographie de saint Clément écrite par saint Jérôme de Stridon en 392 qu’y avait déjà une église dédiée à saint Clément à c’t’époque-là, au même spot que la basilique actuelle.
Ça s’pourrait-tu qu’y reste des vestiges en d’sour? Pour vérifier, le père Mullooly perça un trou dans l’plancher pis kool-aid-manna jusque dans la vieille basilique.
KOOL-AID-MANNER [kuːlˌeɪd mæne] v. – 2026 ◊ de l’anglais Kool-Aid Man ■ Entrer queque part à’manière du bonhomme Kool-Aid.

Faique, pendant 13 ans, Mullooly déblaya toute le milieu de la vieille basilique pis une partie du Mithraeum; le reste fut fouillé p’tit boutte par p’tit boutte durant le 20e siècle.

C’que j’vous ai pas dit, par’zempe, c’est pourquoi la vieille basilique avait été abandonnée pis oubliée.
C’t’à cause d’la querelle des Investitures entre le pape Grégoire VII pis Henri IV, empereur du Saint-Empire :

Bon. Ch’coupe les coins ronds, mais en gros, c’est ça.
En 1084, Henri IV assiégea Rome. Ben… assiéger, c’t’un grand mot. Y graissa la patte des nobles de Rome, qui lui ouvrirent les portes d’la ville.
Pour éviter d’être capturé pis destitué, Grégoire VII dut aller s’réfugier au château de Saint-Ange, tandis qu’Henri s’installait, ben peinard, su’a colline du Capitole en plein milieu de Rome en attendant qu’y s’rende.
Au désespoir, Grégoire appela son seul ami assez fort pour crisser une volée à Henri : Robert Guiscard.

Robert Guiscard – j’rentrerai pas trop dins détails parce qu’on fait déjà une grosse parenthèse –, c’tait un des 72 fils de Tancrède de Hauteville, un p’tit seigneur normand. Bon, y’en avait pas 72, mais une trâlée, certain : Guillaume, Drogon, Onfroi, Godefroi, Serlon, Robert, Mauger, un autre Guillaume, Alfred, Hubert, Tancrède pis Roger.
De quoi faire saliver Andrew Tate.
Comme leu père était pas riche pis que ça leu tentait pas de devenir curés, les frères Hauteville décidèrent un matin d’aller foutre la marde en Méditerranée, pour le fun, pour la richesse pis pour la gloire.
Là-bas, y s’pognèrent avec les Byzantins, les Lombards pis les Sarrasins, conquirent la Sicile, l’Apulie pis la Calabre – les orteils pis le talon d’la botte – pis d’vinrent les alliés du pape.
Entécas. En 1084, Robert était rendu duc d’Apulie pis y’était dins Balkans, occupé à envahir l’empire byzantin. Quand y’arçut la lettre de Grégoire, y s’dit :
« Ouin, ch’pas pour pas y’aller, mais ch’pas pour toute laisser tomber ça icitte! »
Qu’à cela ne tienne : y laissa son garçon Bohémond à’tête de ses troupes pis s’arcruta une gang de mercenaires parmi ses vassaux sarrasins en Sicile. Artenez ça, ça va être important tantôt.
En apprenant que Robert Guiscard s’en venait y rincer les oreilles à l’eau d’Javel, Henri IV se rappela tout d’un coup qu’y avait laissé ses boxers dans’laveuse pis sacra son camp.
L’affaire, c’est qu’y restait à Rome une gang encore loyale à Henri, faique y’eut quand même une bataille.
Pis là… Ça vira au yâble.
Tsé, je disais que l’armée à Robert était formée de ses vassaux sarrasins. Des musulmans, donc.
Faique eux autres, sauver l’pape, ça leu faisait pas un pli su’a poche. Pis en plus, heille, y s’artrouvaient en plein dans la ville sainte des chrétiens!
Aussi ben m’embarrer tu’seule la nuite dans une librairie/pâtisserie/magasin de plein air.
Ce fut le free-for-all : les Sarrasins massacrèrent, pillèrent pis brûlèrent toute su leu passage du Colisée au palais du Latran.
Pis c’est là, LÀ! que la vieille basilique Saint-Clément fut pillée pis détruite.
Les Romains étaient en tabarnak après l’pape, qui tenaient responsable de leu malheur. Grégoire dut s’en aller en exil à Salerne, où y sécha dans l’oubli jusqu’à sa mort, un an plus tard. Après ça, le quartier était tellement dévasté qu’y resta en grande partie inhabité pendant des siècles.
Faique c’est ça. C’pour ça que la vieille basilique a été abandonnée.
Fiou! Pu qu’un détour!
Les Sarrasins avaient défoncé des portes, crissé l’feu, pillé toute l’or, profané des trésors, mais tant qu’à moé, y’avaient pas réussi à prendre l’âme d’la vieille basilique : ses magnifiques fresques médiévales, maganées, mais toujours impressionnantes.
En fait, la vieille basilique a une des plus grandes collections de fresques du haut Moyen Âge après l’église Sainte-Marie-Antique, aussi ravagée par les Sarrasins à Robert Guiscard.
Y’a celle-là, entre autres, d’la Vierge couronnée. Y’a une p’tite histoire qui vient avec. Quand l’père Mullooly kool-aid-manna dans la vieille basilique, y tomba presque tu’suite s’une peinture d’la Vierge dans une alcôve. Queques jours plus tard, par’zempe, la peinture tomba du mur, révélant celle-là en arrière. Pourquoi elle avait été couverte? Est tellement belle!

Pour finir notre visite, m’as vous parler des fresques qui racontent la vie de saint Clément.
Vite de même, le fameux saint Clément, y’a vécu au 1er siècle de notre ère pis yé considéré comme le quatrième pape de l’Église, même s’il l’a jamais été officiellement. Selon la légende, a cause qu’y avait trop d’influence su la noblesse romaine, y’aurait été exilé en Chersonèse Taurique – la Crimée d’à c’t’heure – pis crissé au fond d’la mer Noire avec une ancre attachée autour du cou.
Les fresques arprésentent divers épisodes, comme icitte, saint Cyrille, saint Méthode pis l’pape qui apportent la dépouille de saint Clément à la vieille basilique – dans’joie pis l’allégresse, on dirait ben.

Mais, ma fresque PRÉFÉRÉE, c’est celle-là :

Bon, on voit pas super bien su ma photo. Comme j’vous disais, sont maganées, les fresques.
V’là une autre photo un peu plus claire :

Vous voyez, les p’tites écritures? C’est du dialogue! Pas des versets de la Bible, pas de la narration, DU DIALOGUE! C’t’une BANDE DESSINÉE!
J’oserai pas m’avancer en disant que c’est la plusse vieille BD avec dialogue au monde – j’en ai aucune idée. Mais c’est quand même un bon 1 000 ans avant Tintin.
Pis à part de ça, les écritures sont spéciales pour une autre raison : c’est le premier exemple écrit d’italien vulgaire (vulgaire dans l’sens de langue parlée par le monde ordinaire, pas dans l’sens de va chier mon astie, quoique, dans cet exemple-là en particulier… Vous allez voir).
C’t’un instantané d’la langue qui était parlée à un moment précis dans l’temps; ça montre la transition entre le latin pis l’italien qu’on connaît aujourd’hui. Pour quequ’un qui s’intéresse à l’histoire des langues, y’a d’quoi avoir des p’tits frissons à des places.
Faique qu’est-cé qui s’passe dans c’te fresque-là? Pour le contexte, plus tôt dans’journée, not’bon vieux Clément avait célébré la messe pour une p’tite gang de chrétiens, dont une noble appelée Théodora.
Or, Sisinnius, le mari à Théodora, l’avait suivie en secret au meeting de chrétiens pour savoir qu’est-cé qu’a pouvait ben faire les mardis soir de si mystérieux, a joue-tu au bridge ou ben a me trompe-tu avec un fougueux forgeron, pis Dieu l’avait puni en l’rendant sourd pis aveugle.
(Si y’avait eu la moindre chance que Sisinnius se convertisse après avoir espionné le meeting en s’disant ouin, ça vient m’chercher leu z’affaire, finalement, Dieu venait d’la scrapper complètement.)
Ayant été mis au courant de t’ça, Clément se sentit mal; y’alla voir Sisinnius pis y rendit l’ouïe pis la vue.
Aussitôt ses sens artrouvés, c’t’ingrat de Sisinnius se l’va de sa chaises pis dit :
« Qu’est-cé qu’y fait chez nous, lui? Lâchez-vous l’beigne pis pognez-lé, vous autres! »
Les serviteurs de Sisinnius partirent pour capturer Clément, mais tout d’un coup, y’eut un miracle : les trois devinrent complètement caves. Drette à 2 de quotient.
Au lieu de Clément, y ramassèrent une colonne de pierre qui traînait à terre pis forcèrent après comme des codingues tandis que Clément prenait une bonne p’tite poffe de poudre d’escampette.
Non sans leu z’avoir fait la morale, bien sûr.
L’archéologue William Ewing a fait des reproductions des fresques quand y’étaient encore en pas pire état, faique ça permet de voir un peu mieux c’qui s’passe :

Ouin hein? On s’attend pas nécessairement à voir autant d’vulgarité s’un mur d’église.
C’qui est intéressant, aussi, c’est que Clément est le seul personnage qui parle pas en italien vulgaire médiéval : y parle en latin! C’est censé montrer que Clément est meilleur que les autres pis une coche au-dessus su’l plan moral.
Bref, c’est l’inverse de c’que ch’fais, moé : tout l’monde parle en québécois pis tout l’monde est égal, qu’y s’assoyent s’un coussin en v’lours ou s’un vieux boutte de styrofoam.
Entécas, ch’pourrais vous parler encore de plein d’affaires. La basilique Saint-Clément-du-Latran, c’t’une place tellement riche! Ch’t’allée deux fois pis y’a quand même des affaires que j’ai manquées.
Comme c’te SUPERBE peinture de sainte Catherine d’Alexandrie pis les philosophes :

Sources :
Le p’tit livre qu’y vendent à la boutique de la basilique Saint-Clément-du-Latran.
Site Web de la basilique Saint-Clément-du-Latran.
Edward Gibbon, Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, 1776–1788.













































