L’histoire de Sophie-Dorothée : quand le conte de fées vire au cauchemar, partie II

Partie I

C’tait une ben belle étincelle de rébellion de la part de Sophie-Dorothée, mais malheureusement, George-Guillaume tenait mordicus à c’te mariage-là; l’encre était sèche su’l contrat, pis c’tait ça qui était ça.

Pendant des semaines, Sophie-Dorothée essaya de le faire changer d’idée, se chicanant avec lui encore et encore, aussi déterminée qu’une mouche qui pense que si a s’pète le front assez de fois dans l’chassis, a va finir par passer au travers d’la vitre.

Mais tranquillement, la résistance d’la princesse commença à s’échiffer, pis les esclandres firent place au braillage – déchirant, interminable. On était en novembre, en plus, faique c’taient les vrais sanglots longs de l’automne.

Éléonore capotait : depuis l’temps qu’a l’était avec Georges-Guillaume, c’tait la première fois qu’y faisait d’quoi de carrément contre c’qu’a voulait.

En femme de son époque, par’zempe, Éléonore savait qu’a pouvait pas yinque ramasser sa sacoche pis ses clés d’char pis partir dans’nuitte avec sa p’tite fille pour la sauver d’un mariage épouvantable – ça aurait juste empiré les affaires. A pouvait yinque piler su toutes ses instincts pis essayer de calmer pis de rassurer Sophie-Dorothée, même si le cœur y était pas.

— Mais Georges-Louis est horri-hii-hiiiiible!
— Ben, tu sais pas? Quand vous allez être mariés, tu vas apprendre à mieux l’connaître, pis peut-être que tu vas y découvrir des belles qualités?
— Mais m’maaaaaaan! Toi pis papa, vous vous êtes mariés parce que vous étiez en amour! Pourquoi, moi ch’peux paaa-haa-haaaas?
— Ah, mais nous-autres, c’tait pas pareil, ma chouette…

Pis l’jour des noces finit par arriver. Ch’t’un peu mêlée, parce que ch’trouve plein de versions, mais chose certaine, c’tait fin novembre 1682, pis y faisait frette, gris pis déprimant, comme chez nous dins mêmes temps.

Le marquis qui arprésentait Louis XIV à la cour de Celle, lui, y dit que l’mariage se passa quasiment en cachette, après l’souper, avec juste les époux, leux parents pis une couple d’autres proches.

Y’en a d’autres qui disent qu’y a eu des noces dans l’sens du monde, avec un party pis des centaines d’invités.

Dans tou’és cas, Sophie-Dorothée était malheureuse à pu finir. A l’avait les yeux rouges pis la p’tite baboune tremblotante, mais a d’vait quand même sourire pis faire semblant d’être contente quand quequ’un de ben intentionné arrivait pour la féliciter.

Georges-Louis avait déjà l’air de trouver sa femme gossante. Y l’avait à son bras pis y’a r’gardait à peine. Y’était tanné de ses simagrées; franchement, qu’a prenne su elle pis qu’a l’arrête de brailler. C’tait sûrement pas sa mère la duchesse Sophie qui aurait montré une face de même en public. C’qu’y fallait pas faire pour 100 000 écus par année.

Lui, y’avait 22 ans, faique pensez-y : c’tait comme si votre fille qui est en secondaire 5, qui est toute pimpante pis qui a plein d’amis, s’artrouvait tout d’un coup à marier le garçon à votre sœur qui a jamais fini son cégep mais qui est réserviste dans l’armée, qui passe toute son temps à s’entraîner ou à aller dans des forums louches su Internet, qui a zéro sens de l’humour pis qui boutonne toujours son polo jusqu’en haut.

Queques semaines plus tard, notre p’tite Sophie-D partit pour Hanovre avec Georges-Louis pis sa belle-famille.

A trouva la transition toffe en maudit.

Chez elle, tout l’monde l’aimait, pis le château à ses parents avait un peu une ambiance de chalet familial de luxe – c’tait pas l’genre de place où c’qu’on s’enfargeait dins fleurs du tapis.

À Hanovre, Sophie la péteuse avait instauré un décorum quasi-militaire, pis tout l’monde se t’nait les fesses serrées.

Donc, c’tait quasiment impossible que Sophie-Dorothée fasse pas des p’tites erreurs de temps en temps : dire un mot plutôt qu’un autre, s’asseoir une fraction de seconde avant l’temps, aller au-devant de quequ’un alors que c’est le quequ’un qui devait aller au-devant d’elle, c’t’à-dire toute des p’tites affaires qui passeraient 100 pieds par-dessus la tête à vous pis moé.

Pis quand ça finit par arriver, sa belle-mère laissa pas le moindre p’tit accroc passer, pis a mit pas des gants blancs :

« Ouin, on voit ben comment ta mère t’a élevée! »

Pendant c’te temps-là, Georges-Louis faisait comme si a l’existait pas; y lui parlait pas, y la défendait pas, y l’aidait pas à se sentir chez elle. Y faisait juste la r’joindre dans l’noir pas de préliminaires pour accomplir son d’voir conjugal, pis c’tait ça.

D’ailleurs, queques mois après les noces, Sophie-Dorothée tomba enceinte, pis a mit au monde un p’tit gars qui fut appelé Georges-Auguste (c’qui confirme mes soupçons que dans c’te famille-là, y’avait un sac avec des tits-papiers qui avaient quatre-cinq noms écrits dessus, pis on faisait yinque en piger un ou deux quand v’nait le temps de nommer un nouveau bebé).

Pis trois ans et demi plus tard, a l’eut une fille, appelée Sophie-Dorothée elle avec (qu’est-cé que j’vous disais?).

Dans c’tes temps-là, une nouvelle femme de prince ou de roi était toujours dans une position un peu branlante jusqu’à ce qu’a produise un héritier doué de zouiz pis un autre de r’change, au cas.

À c’t’heure que c’tait plus ou moins faite, Sophie-D aurait pu s’attendre à ce que son mari pis sa belle-mère soient un peu plus fins avec elle pis que sa vie à Hanovre soit pu juste un maudit purgatoire, mais ça se passa pas d’même.

Sophie–belle-mère continua d’la traiter comme d’la marde. Pire encore, a y’avait pratiquement enlevé ses enfants pour s’occuper d’leu z’éducation.

Georges-Louis, se sentant libéré de l’obligation de partager son litte avec elle, se mit à courir allègrement la galipote pis l’abandonna complètement.

Rendu là, a vivait pas mal tu’seule; y’avait pu yinque ses dames d’honneur qui se t’naient avec, plus par obligation qu’autre chose, pis des fois ses parents qui v’naient y rendre visite.

Tout l’monde à la cour, à part peut-être son beau-père qui l’avait emmenée faire un beau voyage en Italie entre ses deux grossesses, semblait se crisser d’elle par exprès ou y faire des gros yeux. A l’avait l’impression que, peu importe c’qu’a faisait, à réussissait jamais à s’faire aimer pis a comprenait pas pourquoi.

Le sort avait l’air de s’archarner su elle. Mais, ça se pourrait ben que l’sort ait eu d’l’aide…

Faut que j’vous dise : en arrivant à Hanovre, Sophie-D avait rapidement découvert que la vraie boss des bécosses d’la cour, c’tait pas sa belle-mère – c’était la maîtresse à son beau-père, la redoutable comtesse Élizabeth von Platen.

C’t’un peu surprenant, j’avoue; mais même si Sophie–belle-mère était ben stiquée su l’étiquette, contrairement à Sophie-Dorothée, a se sacrait pas mal de l’infidélité à son mari. Elle qui aimait la science, a considérait le couraillage à Ernest-Auguste comme un fait d’la nature, au même titre que l’soleil qui s’lève, ou bedon que la gravité, fraîchement découverte par Isaac Newton en 1687. A l’était comme au-dessus de toute ça. Les poulettes en dessous d’elle pouvaient ben se picosser comme y voulaient, a les argardait même pas.

Ça laissait le champ libre à la comtesse de Platen, qui s’adonnait à être aussi la femme du premier ministre. Elle-même, c’tait un pétard, le genre de beauté sensuelle qui fait monter la sève dins érables d’un seul argard, pis a t’nait toute la cour par les gosses en mettant ses sœurs, ses cousines pis ses amies dins bras de toutes les monsieurs importants.

Autrement dit, c’tait une vraie araignée qui tissait sa toile pour avoir un maximum de pouvoir.

Là, avant d’continuer, faut que j’vous l’dise : on a pas de preuve noir su blanc du rôle que la Platen a joué dans toutes les affaires que j’m’en vas vous raconter. Mais tsé, ça fait des siècles que l’monde essayent de savoir c’qui s’est vraiment passé, pis même les plus frileux ont pas le choix d’admettre qu’a l’est pas nette.

À part de t’ça, m’as vous l’dire, l’histoire est ben meilleure avec comtesse que sans comtesse. Faique, prenez toute c’qui a rapport à elle avec un ti-grain d’sel, pis toute va ben aller.

Ce dont on est pas mal sûrs, entécas, c’est que par en arrière, la comtesse de Platen avait insisté ben gros pour que Georges-Louis marie Sophie-Dorothée; a l’avait vu ça comme une passe de cash. Peut-être même qu’Ernest-Auguste aurait jamais faite de move pour conclure le contrat de mariage si a y’avait pas r’battu les oreilles avec les asties de 100 000 écus par année.

Là où toute avait pris l’clos, c’est quand la comtesse s’est rendu compte que celle qu’a l’avait pris pour une grosse colonne mal arrangée – j’vous rappelle encore une fois toute le ark! que les origines à Sophie-Dorothée suscitait chez les têtes couronnées pis leu z’entourage – était en faite une jeune fille magnifique pis pétillante, avec des beaux grands yeux bruns, tirée à quatre épingles pis à la dernière mode, avec d’la culture, du talent pour la musique pis l’humour et l’sens d’la répartie ben français à sa mère.

Bref, a l’avait toute c’qu’y fallait pour y voler sa place.

Sans doute que dès qu’a l’avait vue, la comtesse avait dû se dire :

« M’as te tuer ça dans l’œuf. »

D’abord, la Platen se mit à surveiller Sophie-Dorothée en guettant la moindre p’tite gaffe, le moindre p’tit mot de travers.

Pis l’pire, c’est que Sophie-Dorothée y donnait du matériel : le cœur tout aigri à cause d’la façon dont a l’était traitée, la princesse se plaignait tout haut pis a s’défoulait en se servant de sa langue ben pendue pour parler dans le dos de sa belle-famille pis des autres membres d’la cour.

Ça y faisait du bien de pondre les bitcheries les plus raffinées; si a l’avait eu le pouvoir d’la Platen, un mot de sa part aurait suffi pour ruiner la vie sociale de quequ’un pour toujours. Mais là, a l’était isolée, faique a jouait avec le feu : y’avait toujours un astie d’écornifleux pour écouter toute c’qu’a disait pis aller bavasser ça à la comtesse, qui s’faisait un plaisir de toute arvirer contre elle.

Un jour que Sophie-D se lamentait à Mlle de Knesebeck, une de ses dames d’honneur qui était pas mal sa seule vraie amie, a lâcha de quoi du genre :

« Ah! J’aimerais don être une marquise de France à’place d’une princesse de Brunswick-Hanovre! Ch’rais ben moins malheureuse! »

On pourrait s’dire qu’y a rien là vite de même, mais dans c’tes années-là, le Saint-Empire (dont Hanovre faisait partie) était en guerre contre la France. Y’en fallut pas plus pour que, dans toute la cour, on s’mette à dire :

« La princesse sympathise avec l’ennemiiiiiiii! »

Aussi, pour être ben sûre que Georges-Louis arpense pu jamais à s’occuper de sa femme, la comtesse y’avait poussé dins bras une p’tite poulette fraîchement arrivée à’cour qui répondait au doux nom d’Ermengarde Mélusine von Schulembourg. La fille était trop simple pis pas assez dégourdie pour avoir des ambitions par elle-même, mais la Platen avait eu besoin d’à peine une couple de semaines pour y monter la tête, y’apprendre toutes ses trucs de séduction pis la rendre complètement loyale.

Après ça, y’avait yinque fallu attendre que Georges-Louis arvienne d’une campagne militaire en Hongrie, pis hop! Y’était tombé drette dans l’piège. À partir de c’te moment-là, Mélusine s’tait mise à l’accompagner aux bals, aux partys de chasse royale, à des concerts de musique pis à toutes les autres places le fun où Sophie-Dorothée aurait dû aller avec son mari – pas elle!

Là, c’tait ben d’valeur, mais la princesse était pas comme sa mère, qui présentait la joue gauche quand on la fessait su’a joue droite pis qui finissait toujours par avoir tout le monde à l’usure.

Faique quand a s’rendit compte de toute ça, la pauvre fille péta sa coche solide à Georges-Louis, pis pas yinque une fois. Quand ça arrivait, a criait tellement fort qu’on l’entendait d’un boutte à l’autre du palais :

« SIMONAC GEORGES-LOUIS, TU FAIS-TU EXPRÈS POUR ME FAIRE HONTE, OU BEDON T’ES TROP CAVE POUR TE RENDRE COMPTE QUE TOUT L’MONDE TE VOIT COURAILLER PIS RIT D’MOÉ PARCE QUE CHUS COCUE? »

J’la comprends, ben sûr – j’aurais probablement faite pareil, avec extra bacon! – mais mettons que c’tait rien pour détendre l’atmosphère.

C’en arriva à un point où même Sophie pis Ernest-Auguste dirent à Georges-Louis de faire plus attention avec ses maîtresses :

« Heille, garde-toé don une p’tite gêne, fils! Si ça continue d’même, ta femme pourrait ben aller s’plaindre à son père, pis on aura pas les 100 000 écus par année! »

Du bon monde qui avaient les priorités à’bonne place, hein?

Après ça, Georges-Louis fit un effort pour être plus discret, mais y resta abonné à la couchette à Mélusine.

Sophie-Dorothée, elle, était malheureuse comme les pierres pis a voyait pu l’boutte.

C’est à c’te moment-là qu’arsoudit à la cour de Hanovre une nouvelle face – une face qui, on va l’voir, était autant une lueur d’espoir pour la princesse que l’étincelle qui allait toute faire péter.


Sources:

Charles-Prosper-Maurice Horric de Beaucaire, Une mésalliance dans la maison de Brunswick, 1665-1725: Éléonore Desmier d’Olbreuze, duchesse de Zell, 1884.
Henri Blaze de Bury, « Le Dernier des Koenigsmark », Revue des Deux Mondes, 1853.

Le Noël ukrainien

C’est quoi le lien entre Noël, le Carnegie Hall, une hirondelle, une séduisante créâture slave aux sourcils noirs, François Pérusse pis l’combat des Ukrainiens pour leu z’identité nationale pis leu liberté?

Une toune : Carol of the Bells, que queques’uns appellent « Le chant des cloches » en français.

Bon. Si ch’tais en face de vous autres, j’vous régalerais les oreilles en vous chantant un ti-boutte d’la mélodie, pour être sûre que tout l’monde sache de quoi ch’parle.

Mais, ch’pas là, faique m’a d’mander à YouTube à’place. Allez écouter ça icitte, m’as vous attendre.

Ché pas pour vous autres, mais c’te toune-là me fait brailler. A l’a quelque chose de touchant. Pas les paroles en tant que tel – les cloches sonnent, youhou c’est Noël on a du fun, c’est rien de ben spécial.

C’est la mélodie qui vient me chercher. A l’a queque’chose… d’ancien? Comme si les quatre notes qui s’répètent tout le long d’la toune, ding dong ding dong, c’tait comme un restant d’un passé tellement vieux, tellement loin, qui s’perd dins limbes fatiquées d’notre mémoire collective.

Entécas, j’avais jamais réussi à mettre le doigt su pourquoi c’te musique-là me faisait filer d’même; après toute, c’tait yinque une autre toune de Noël américaine qu’on entend dans Maman, j’ai raté l’avion.

Jusqu’au jour où j’ai parlé de t’ça avec une de mes grandes chums qui est dans une chorale depuis des années. J’y ai fredonné les fameuses quatre notes, pis a l’a dit :

« Ah, le Noël ukrainien? »

Heille, là, ça m’a mis s’une piste! Pis les affaires que j’ai découvertes, vous avez pas idée.

Y s’avère que Carol of the Bells, c’pas une toune américaine pantoute!

Son vrai nom, c’est Chtchedryk.

Le compositeur Mykola Leontovych a dû l’entendre quand y’était p’tit dins années 1880, en Podolie, une région de l’Ukraine. À c’t’époque-là, l’pays faisait partie de l’empire russe.

Mykola Leontovych

Leontovych, son père était curé pis sa mère était chanteuse. Y’avait commencé par étudier pour faire comme son père, mais finalement, faut crère qu’y artenait plus de sa mère, parce qu’y est devenu prof de musique, compositeur pis chef d’orchestre.

Une affaire qui l’intéressait ben gros, c’tait de prendre des vieilles chansons folkloriques que tout l’monde connaissait pis d’les arranger pour qu’y puissent être chantées par une chorale. Pour vous situer, si y’avait été Québécois, y’aurait travaillé su des tounes comme À la claire fontaine ou bedon V’là l’bon vent, v’là l’joli vent.

Une des chansons qu’y a arrangées d’même, c’tait justement Chtchedryk.

Pis Chtchedryk, c’pas n’importe quelle p’tite ritournelle : c’t’une chanson hyper ancienne – vous voyez, ch’pas si folle! – qui date d’avant même que l’Europe, de gré par bouttes pis d’force par d’autres, pogne la fièvre du Bébé Jésus.

Faique, vous d’vez vous en douter, c’est même pas une chanson d’Noël : c’t’une chanson rituelle qu’on chantait au Nouvel An, c’t-à-dire au printemps, pour attirer l’abondance pis la prospérité.

V’là les paroles – entécas, celles dans la version à Leontovych :  

Chtchedryk chtchedryk, chtchedrivotchka,
Prýletila lástivotchka,
Stála sobí chtchébetaty,
Hóspodarya výklykaty:
«Vyïdy, vyïdy, hospodaryou,
Podyvysya na kocharou,
Tam ovetchky pokotylysʹ,
A yahnytchky narodylysʹ.
V tebe tovar vesʹ khorochyï,
Boudechʹ maty mirku hrocheï,
Khotch ne hrochy, to polova,
V tebe jinka tchornobrova.»
Chtchedryk chtchedryk, chtchedrivotchka,
Pryletila lastivotchka.
Chtchedryk chtchedryk, chtchedrivotchka Une petite hirondelle s’est posée sur le toit
Elle s’est mise à gazouiller
À appeler le maître de la maison :
« Sors, maître, sors,
Va voir dans l’étable :
Les brebis ont mis bas des agneaux,
Ton bétail est très beau.
Tu vas avoir beaucoup d’argent
Mais l’argent n’est rien
Tu as une belle femme
Aux sourcils noirs. »
Chtchedryk chtchedryk, chtchedrivotchka
Il est arrivé une petite hirondelle.

Pis avant l’époque chrétienne, on la chantait pas yinque pour le fun : on t’nait pas nécessairement pour acquis que l’printemps allait r’venir, faique on prenait pas d’chances. C’tait vraiment une question de demander – aux dieux, aux esprits – d’apporter l’beau temps, une belle récolte, des beaux agneaux, pis euh… une belle créâture aux sourcils noirs, ça a d’l’air.

Dessin de ma chum Christine Labrecque. Quand j’y ai demandé de faire ça, a vachait su son divan. Une heure après, c’tait faite.
(L’affaire des sourcils, j’ai fouillé, pis on dirait que c’tait vraiment un critère de beauté slave à un moment donné – y’a une chanson d’amour traditionnelle ukrainienne qui s’appelle carrément Sourcils noirs et yeux bruns, où-ce que les sourcils sont comparés à des rubans d’soie! Si y’a des lecteurs qui pouvaient m’éclairer là-dessus, ch’rais ben contente!)

Entécas, Léontovych était un méchant perfectionniste. Maginez vous donc qu’après qu’un de ses recueils de chansons a été publié, y’a décidé tout d’un coup que c’tait d’la marde, faique y’a acheté les 300 copies pis y les a crissées dans l’feu.

Faique vous devriez pas tomber en bas de votre chaise en apprenant qu’y a travaillé des années de temps su sa version de Chtchedryk, que vous pouvez écouter icitte, même si a dure même pas une menute et d’mie.

Mais, toute c’te travail-là a valu la peine : quand la chanson a finalement été chantée en public, en 1916, ça a été un hit.

Pis c’est là que l’Histoire avec un grand H a ramassé Chtchedryk à bras-le-corps pis est partie à’course avec.

C’est qu’en 1918, dans toute le brassage qui a entouré la révolution russe, l’Ukraine a déclaré son indépendance.

J’rentrerai pas dins détails, mais pendant le p’tit boutte chaotique où-ce que la République populaire d’Ukraine a existé avant d’être écrasée par les bolchéviks – ceux qui sont devenus boss d’la Russie après avoir faite la passe au tsar pis à sa famille –, ses dirigeants ont essayé ben ben fort d’la faire arconnaître par les autres pays.

Une des façons de faire ça, c’tait de montrer que l’Ukraine avait sa culture à elle, différente de celle d’la Russie. Faique quand Symon Petlioura, chef du nouvel État ukrainien, a entendu les arrangements choraux à Léontovych, y’a eu une illumination :

« ASTIE JE L’AI : la diplomatie par l’art! M’as former une chorale qui chante nos chansons traditionnelles pis m’as l’envoyer partout dans l’monde! »

C’est d’même que 30 des meilleurs choristes ukrainiens sont partis en tournée, mais su’a peau des dents : y’ont quitté Kiev le 4 février 1919, jusse une journée avant que les bolchéviks prennent la ville de Kyïv.

La chorale.

Après avoir mis la patte su l’Ukraine, les bolchéviks se sont mis à éliminer systématiquement toutes les intellectuels qui pourraient leu faire du trouble ou titiller l’moindrement le sentiment nationaliste des ukrainiens.

Sentant la soupe chaude dans’capitale, Leontovych s’était sauvé chez sa famille à’campagne. Dans’nuite du 22 au 23 janvier 1921, tandis qu’y était en visite chez ses parents, y’a été assassiné par un agent secret des bolchéviks à l’âge de seulement 44 ans.

Mais, grâce à la chorale, telle la p’tite hirondelle dans Chtchedryk, l’œuvre à Leontovych s’tait déjà envolée pis était après prendre des proportions auxquelles y’aurait jamais osé penser.

Les choristes du Chœur national ukrainien ont commencé leu tournée en Tchécoslovaquie (un pays qui existe pu), pis sont allés en Autriche, pis en Suisse par après. Partout où c’qu’y passaient, l’monde grimpaient quasiment un par-dessus l’autre pour les voir, pis Chtchedryk était LE gros succès du spectacle. Y finissaient pu d’le chanter en rappel.

Quand y’ont fini par arriver en France, y’ont passé par Nice, Toulouse, Bordeaux, Marseille, Lyon pis Paris. Leu but ultime, c’tait que Georges Clémenceau, le top ministre de France, aille les voir pis trippe assez pour décider d’arconnaître l’État ukrainien. Malheureusement, y s’est jamais dérangé pour ça.

En 1922, après avoir faite la Belgique, les Pays-Bas, la Grande-Bretagne, la Pologne, l’Allemagne pis l’Espagne sans réussir grand-chose à part brûler les planches pis faire salle comble soir après soir, les choristes se sont ben rendus compte que parsonne mordait à leu z’hameçon diplomatique. En plus, rendu là, le rêve d’un État ukrainien était pu yinque un tas d’cendres avec d’la tite fumée.

Mais, un coup parti, aussi ben continuer. La chorale s’est pogné un impresario professionnel, Max Rabinof, pis est partie à’conquête des États-Unis.

Le 5 octobre, le Chœur national ukrainien a faite son premier spectacle en sol américain au super prestigieux Carnegie Hall. Encore c’te fois-là, Chtchedryk a faite un tabac pis les choristes l’on r’chantée pendant le rappel.

D’ailleurs, j’ai artrouvé des coupures de journaux du temps pis laissez-moé vous dire, ça fait dur pas mal :

Ch’traduis :

« 50 hommes et femmes habillés comme la chienne à Jacques chantent des airs paysans primitifs. »

Cré z’Amaricains.

(Bon. Ça se peut que « motley » veuille juste dire « ben coloré ». Mais comme ce mot-là sert aussi à décrire les costumes de bouffons, pis que l’reste du texte est hyper condescendant, ch’pense pas que mon interprétation est abusive.)

En plus, les journalistes arrêtaient pas de mélanger l’Ukraine pis la Russie, pis les choristes passaient leu temps à essayer d’leu faire comprendre que c’tait pas pareil pantoute. Vu la raison pour laquelle y’étaient partis en tournée au départ, ça d’vait être enrageant en sivouplaît.

Malgré les bitcheries pis la cabochonnerie d’la presse, la chorale a eu un succès bœuf. Pendant les deux premiers mois de tournée, a l’a faite plus de 60 concerts dans 40 villes. Après ça, est’allée en Amérique du Sud pis au Canada, pis a l’a même endisqué ses chansons!

Mais là, qu’vous vous dites, comment est devenue une toune de Noël en anglais?

Vous pouvez arrêter d’artenir vot’souffle, parce que j’y arrive, là.

Un bon soir pendant la tournée aux États-Unis, Peter Wilhousky, un chef d’orchestre d’origine ukrainienne, était dans’salle, pis y’a ca-po-té su Chtchedryk.

Y dirigeait une chorale dans une école à New York, pis y cherchait d’quoi de nouveau pis d’excitant pour passer à l’émission « Music Appreciation Hour » à’radio d’la NBC.

Comme y’était pas question que ses flos d’école chantent en Ukrainien, y’a décidé de composer des nouvelles paroles. M’as le laisser expliquer lui-même son processus créatif :

« J’ai flushé les paroles ukrainiennes qui parlaient d’volaille de basse-cour, pis j’me suis concentré su le ding-dong joyeux des cloches que j’entendais dans’musique. »

Ouin.

Toujours est-il que sa nouvelle version, avec son nouveau nom pis ses nouvelles paroles su’a joie du temps des Fêtes, a pogné sans bon sens.

Dès l’début des années 1940, Carol of the Bells était devenue un classique des concerts de Noël. Ben vite, les orchestres de jazz pis les orchestres symphoniques faisaient leu propres versions, pis ça a pas été long non plus qu’on s’est mis à l’entendre dins annonces, dins émissions pis dins vues.

Faique c’est d’même que la p’tite chanson rituelle d’une religion de cultivateurs des steppes d’avant l’an 1 000 est devenue un produit 100 % américain.

Pareil, Chtchedryk telle que Leontovych l’a arrangée reste ben chère aux Ukrainiens. C’est ben pour dire, hein, mais sont tellement fiers de leu toune que le ministère des Affaires étrangères de l’Ukraine s’est même donné la peine de faire un beau site Internet super fancy exprès pour raconter son histoire!

Pis doutez pas que c’t’année, dans le p’tit peu de Noël qu’y vont réussir à s’rapailler tandis que Poutine leu garroche des bombes par la tête, les Ukrainiens vont chanter Chtchedryk, pis ça va leu donner l’goût de se battre encore plus fort.

Joyeuses Fêtes, là!

Ouin, pis c’tait quoi le rapport avec François Pérusse?

Si vous êtes un fan, vous l’savez déjà. Mais pour les autres, sachez que notre trésor national du fatalatapouète a faite une version ben à lui de Chtchedryk :

On est allés au centre d’achats
Pour acheter des tortues ninjas
Y’en restait pu faique on est r’venus
Avec une couple de vraies tortues
Quand notre ti gars ya ouvert ça
Y’a vu qu’y a pas d’bandeau ces tortues-là
Où est-qué le bandeau de ces tortues
Sont pas pareilles que celles que j’avais vues
Faique découpe découpe un petit bandeau
Essaye essaye d’leu mettre comme il faut
Les tortues sont ben restées bêtes
Quand on essayait d’leu mettre un bandeau s’a tête
Y’ont fermé les yeux y bougeaient pu
Ch’pense qu’y sont fenies nos tites tortues

La Légende de sainte Marguerite d’Antioche

Au 4e siècle, dans l’temps que les chrétiens s’faisaient tuer parce qu’y étaient chrétiens, pis ben avant qu’y s’mettent à tuer les autres parce qu’y étaient pas chrétiens (ou pas la bonne sorte de chrétiens), y’avait un beau brin d’fille qui s’appelait Marguerite.

Marguerite était la fille d’un prêtre païen d’Antioche, dans la Turquie d’à c’t’heure, mais a l’avait un secret : a s’tait faite baptiser en cachette.

Un jour qu’a gardait les moutons ben tranquille sans rien d’mander à parsonne, v’là-ti pas qu’artontit l’astie d’Olibrius.

« Capitaine Haddock, sors de ce corps! » vous allez m’dire. 

Ben non. 

Le gars, c’tait le gouverneur d’la province d’Antioche, pis y s’appelait Olibrius. C’tait SON NOM. Pis c’t’à cause de lui que l’mot est une insulte. 

Ça commence ben, hein?

Toujours est-il qu’Olibrius, en passant au bord du champ avec ses hommes pis ses serviteurs, spotta Marguerite pis sentit la sève y monter dans l’érable : 

« Watatow, c’est qui, elle? Amenez-moé ça icitte tu’suite! Si c’t’une femme libre, a va être ma femme; si c’t’une esclave, ben a s’ra ma concubine. »

Ch’précise, juste de même, que Marguerite avait yinque quinze ans. 

Quand a fut en avant de lui, l’gouverneur y demanda : 

« C’est quoi ton nom, ton pays pis ta religion? »

(Pour ceux qui ont connu l’aube des Internets pis les tréfonds obscurs de mIRC, j’imagine que ça devait être l’équivalent de « ASV » au quatrième siècle.)

Marguerite répondit : 

« J’m’appelle Marguerite, chus de race noble, pis chus chrétienne. »

Olibrius fut ben étonné d’entendre ça : 

— Ben voyons, comment’ce qu’une belle pitoune comme toé peut vénérer un dieu de niflette qui a fini broché s’une couple de deux par quatre? 
— Comment tu sais ça? 
— Comment que ch’sais quoi?
— Que Jésus a été crucifié. 
— Ben, j’ai lu les livres des chrétiens. Tsé, pour la science.
— Si t’as lu nos livres pis t’as vu que Notre Sauveur avait été crucifié, t’as aussi vu qu’y avait été ressuscité pis qu’y avait la vie éternelle! T’as vu sa gloire pis sa puissance! Faique pourquoi tu mets ça de côté pis tu gardes juste c’qui fait ton affaire? 

Olibrius, dont l’afflux sanguin était pas tellement à la bonne place pour l’aider à livrer un débat théologique, pogna les nerfs : 

« Ah, tu m’énarves! J’tez-la en prison pis on va voir comment qu’a va filer demain matin! »

Marguerite passa donc la nuite au cachot pis, le lendemain, fut emmenée en avant d’Olibrius. 

— Bon, t’as-tu assez réfléchi? Enwèye don, Marguerite, adore nos dieux! Eux-autres y vont apprécier ta beauté! Pas ton dieu d’braillards!
— Mon dieu fait trembler toutes les créâtures d’la Terre, tu sauras!
— Maudite tête dure! Si tu continues d’même, m’as t’faire torturer pis tu vas te lamenter, ma fille!
— Jésus est mort pour moé, faique moé, ça m’frait plaisir de mourir pour lui! 

C’est là que l’histoire vire pas mal « death metal ». Ça va être intense. Vous êtes avertis.

Olibrius fit attacher Marguerite su’l chevalet. Ça, c’t’une patente qui sert à t’étirer lentement les bras pis les jambes jusqu’à ce que mes muscles pis l’filage autour des os déchirent. 

Après ça, y la fit fesser à coups d’bâtons pis couper avec des ongles en fer, une autre belle patente de torture des siècles anciens. Marguerite pissait l’sang, mais a lâchait pas. Après un boutte, a s’ramassa tellement maganée que même Olibrius se cachait la face avec sa manche de toge pour pas voir ça. 

— Pis, tu vas-tu vénérer nos dieux, là? Ch’pu capable!
— Toé mon maudit chien, tu peux ben avoir mon corps, mais c’est Jésus-Christ qui va avoir mon âme! Plus ch’souffre icitte, plus j’gagne mon salut en haut!

À boutte, Olibrius ordonna qu’on ramène Marguerite dans son cachot. Pis dès qu’la porte fut farmée, une grosse lumière éclata autour d’la fille, tellement brillante qu’on aurait dit qu’l’élément de poêle venait de sauter. 

Pis là, par miracle, Marguerite fut guérie de toutes ses plaies.  

N’importe qui qui aurait eu une grosse journée d’même se s’rait couché dans l’coin pis aurait été dins vapes jusqu’au matin. Mais Marguerite en avait pas eu assez : a pria le Tout-Puissant d’y montrer l’ennemi qu’a l’avait à combattre. Pis tout d’un coup, POUF! Un dragon apparut en avant d’elle pis l’avala d’une bouchée.

Ça aurait pu être la fin de l’histoire. Mais, dans’bedaine du dragon, Marguerite, pas encore digérée, fit le signe de la croix : 

Pis PÂWF! Le dragon péta comme une balloune remplie d’lumière, pis Marguerite en sortit toute propre pis toute d’un morceau comme si de rien n’était! 

Bon, là on va s’arrêter une tite menute. On est-tu rendus dans Donjons et Dragons, coudonc?

L’histoire à Marguerite, on la r’trouve dans La Légende dorée, une espèce de compendium d’la sainteté écrit au 13e siècle par Jacques de Voragine, moine dominicain pis archevêque de Gênes. 

Dans c’te méga best-seller du Moyen Âge, Jacques raconte la vie de 150 saints, pis j’vous dis que par bouttes, ça vient spécial en sivouplaît : y’a des guérisons, des résurrections, des attaques de démons, des cadavres qui suintent le sent-bon, une couple de saints décapités qui se promènent ben relax avec la tête en d’sour du bras…

Toute ça, là, ça passe. 

Mais quand y’arrive au dragon à sainte Marguerite d’Antioche, Jacques écrit : 

« Mais ce récit-là est regardé comme vain et mal fondé. »

Autrement dit :

Pousse, mais pousse égal. Jacques avait pas d’poignée dans l’dos. 

Entécas, les épreuves à Marguerite étaient loin d’être finies : après ça, c’est l’yâble en parsonne qui se pointa dans son cachot! 

Ça aurait mérité des applaudissements pis des rires en canne, comme à’ tévé.

Y’était déguisé en gars ordinaire, mais Marguerite l’arconnut tu’suite; a tomba à genoux pis a s’mit à prier de toutes ses forces. 

Le yâble y prit les mains pis y dit : 

« Ah, mon pauvre p’tit pet de sœur! T’as ben assez souffert, tu peux arrêter, là! » 

Le prince des démons l’savait pas, mais y’avait fait une erreur fatale en s’approchant trop proche de Marguerite : a le pogna par la tête pis le câlissa à terre avec une technique d’amené au sol digne de Georges Saint-Pierre.  

Après ça, a mit son pied su sa tête pis dit : 

— Quins toé! Tu t’sens moins fin, là, hein, en d’sour des pieds d’une créâture?
— Heille, ça se peut-tu? répondit l’yâble, tout débiné. Battu par une floune! 
—Pourquoi t’es venu icitte? Parle! 
— J’voulais t’convaincre d’obéir au gouverneur pour que tu soyes damnée. Moé, tsé, ch’t’un ange déchu pis ça m’écœure TELLEMENT, les p’tits parfaits comme toé qui vont s’en aller au ciel tandis que moé, ch’peux même pu y’aller! 

Quand y’eut fini de s’lamenter Marguerite leva son pied pis dit :

« T’es vraiment une marde. Enweille, décâlisse. » 

Le lendemain matin, Marguerite voulut toujours pas faire de sacrifice aux dieux des païens, faique les tortures arcommencèrent. 

Marguerite fut brûlée avec des torches, encore pis encore pis encore. La foule en revenait juste pas de voir une p’tite jeune fille de même toffer toute ça sans dire un mot. 

Faique le gouverneur la fit jeter dans un bassin d’eau. Mais, tout d’un coup, la terre s’mit à trembler, pis Marguerite sortit de d’là toute guérie. 

En voyant c’te miracle-là, 5 000 hommes – ça fait BEAUCOUP de woireux – se mirent subitement à croire au Tout-Puissant. 

Là, le gouverneur se dit : 

« Heille wô, ça a pas de bon sens, ça là! Si on continue d’même, a va convertir toute la ville! C’t’assez. Qu’on la décapite! »

Marguerite demanda une p’tite menute pour prier avant d’mourir, pis l’gouverneur accepta. A dit : 

« Ch’prie pour toutes mes persécuteurs. J’leu pardonne pis j’leu souhaite de trouver la lumière du Très-Haut. Pis aussi, j’voudrais que les femmes enceintes, si y m’invoquent, y puissent accoucher sans danger. » 

Pis là, toujours selon La Légende dorée, une voix venue du ciel y répondit : 

« Tiguidou, ma brebis! »

Faique Marguerite se tourna vers le bourreau pis dit : 

« Prends ton épée pis vas-y. Fesse. » 

SHLAK. 

C’est d’même que mourut Marguerite d’Antioche, martyre, tête de cochon, championne d’arts martiaux mixtes pis paladin niveau 20 à Donjons et Dragons. 

J’sais pas pour vous autres, mais moé, j’ai une nouvelle sainte préférée. 

Vincenzo Gonzaga : quand ta bizoune est une affaire d’État

Heille, gang? Ça vous tente-tu d’entendre parler d’la bizoune de Vincenzo Ier Gonzaga, duc de Mantoue pis de Monferrat?

Avant de répondre « Ark! Non! Voyons don, Matante Poêle, t’es-tu débarquée de tes pentures? », attendez deux secondes! La bizoune en question, a l’a toute une histoire : a l’a été r’gardée, tâtée, mesurée, testée en laboratoire pis su’l terrain, toute au nom d’la raison d’État. Parce que, pour la noblesse européenne du 16e siècle, bander mou, c’tait politique. 

ATTENTION : Y va sans dire qu’on va parler de bizounes dans l’détail. BEN dans l’détail. Faique si les bizounes vous écœurent, vous devriez pas aller plus loin. Vous pourrez pas dire que j’vous ai pas avertis!  

Toute a commencé en 1583 par l’annulation du mariage de Vincenzo, 21 ans, avec Margherita Farnese, 16 ans, la fille du duc de Parme. 

Ça faisait deux ans que Vincenzo essayait de consommer son mariage avec Margherita, mais… ça rentrait pas. Ça rentrait juste pas. 

Les docteurs argardèrent ça, pis y conclurent que les parties d’la pauvre Margherita étaient impropres aux relations conjugales, supposément à cause d’un boutte de chair qui bloquait l’chemin. 

Y’en a qui proposèrent de l’opérer : 

« J’ai lu queque part qu’y a un docteur arabe qui a réussi de quoi d’même, une fois! Mais… ça s’pourrait qu’a meure, par’zempe. »

Un professeur d’anatomie, que la famille Gonzaga avait faite v’nir de l’Université de Padoue exprès pour examiner la fille, avait sa propre suggestion : 

« On pourrait essayer d’élargir l’antichambre de Madame en y rentrant des cônes de plus en plus gros, jusqu’à ce qu’on arrive à la grosseur d’la verge ducale. » 

Là, on va régler ça une bonne fois pour toutes : un vagin, ÇA LOUSSE PAS AVEC L’USAGE. C’T’UN MUSCLE. 

Faique c’t’idée-là prit rapidement l’bord – énéwé, la pauvre Margherita hurlait de douleur chaque fois qu’on essayait d’y faire ça. 

Mais là, les Farnese – la famille à Margherita –, y voyaient ça aller, pis y’étaient pas contents. Si le mariage était annulé :

  1. ça s’rait pas bon pour leu réputation;
  2. Margherita s’en irait au couvent;
  3. y perdraient toutes les avantages qui v’naient avec le mariage.

Voyant que le ton montait, le pape Grégoire XIII envoya le cardinal Carlo Borromeo – le futur saint Charles Borromée, en passant – régler la chicane, vu qu’y était respecté autant par les Gonzaga que par les Farnese. 

Faique le cardinal fit venir au moins 15 personnes de partout en Italie – docteurs, chirurgiens, dames de compagnie, bonnes sœurs – pour qu’y examinent les parties du couple. 

Y comparèrent les tréfonds à Margherita à ceux de quatre vierges certifiéesᴹᴰ autour du même âge qu’elle, qui avaient accepté de servir de vagins de référence en échange d’une dot pour se marier. 

Les docteurs pis les chirurgiens tchéquèrent l’érection à Vincenzo, la mesurèrent pis la comparèrent avec l’avenue royale à Margherita.

Finalement, fallut s’rendre à l’évidence : comme les voies du Seigneur, Margherita était impénétrable. 

Le cardinal Carlo Borromeo convainquit Margherita d’entrer au couvent; franchement, avoir été à sa place à elle, j’aurais été contente d’aller dans une place où, présumément, on m’laisserait la bourzaille tranquille pour l’restant d’mes jours. 

L’mariage fut annulé pas longtemps après. 

À c’t’heure, Vincenzo était libre de s’trouver une nouvelle femme plus, euh… ouverte. 

Pour ça, y s’armit à r’garder du côté d’Eleonora de Médicis, qu’y avait failli marier, mais qu’y avait mise de côté parce que la dot à Margherita était plus grosse. 

L’affaire, c’est que les Farnese avaient jamais digéré la répudiation d’leu fille; pour se venger, y répandirent des rumeurs comme de quoi c’tait pas Margherita le problème, c’tait Vincenzo qui bandait mou! 

Ben vite, des tavernes au bureau du pape en passant par les bordels pis les palais, tout l’monde avait entendu parler des supposés problèmes de couchette à Vincenzo. Mais, pour notre futur duc – son père était encore en vie à c’te moment-là –, le problème s’arrêtait pas là : à l’époque, un homme mou d’la fourche était considéré comme mou dans toutes les autres aspects de sa vie. Si les rumeurs continuaient, pu parsonne le prendrait au sérieux. Ça pourrait y nuire à lui, ça pourrait nuire à sa famille, pis ça pourrait nuire à son duché au complet. 

Faique avant de conclure le contrat d’mariage entre Vincenzo pis Eleonora, le grand duc Francesco Ier de Médicis, le père d’la fille, mit une condition : 

« Que le fils du duc Gonzaga fasse la démonstration, une bonne fois pour toutes, qu’y est capable de consommer un mariage avec une jeune vierge. »

Non, mais ça d’vait-tu être HUMILIANT pour Vincenzo, un peu? Sa bizoune allait faire l’objet d’une procédure hyper rigoureuse à plusieurs étapes, supervisée par l’Église pis documentée comme une poursuite au civil, tandis que toute l’Italie suivrait l’affaire, crampée raide, avec un plat d’popcorn. 

En premier, on suggéra que Cesare d’Este, un grand chum à Vincenzo avec qui y faisait les 400 coups, déclare sous serment que le futur duc de Mantoue était parfaitement capable de performer avec une vierge. Y’était ben placé pour en témoigner, parce que, voyez-vous, avant les rumeurs, Vincenzo avait une réputation de courailleux infatigable, pis Cesare avait souvent été aux premières loges de ses exploits. 

Faique Cesare signa un affidavit en deux copies qui fut envoyé chez les Médicis pis chez le pape. Ça disait :

« Je jure pis j’affirme que Son Altesse peut avoir une érection comme n’importe quel autre gars pis qu’y peut se servir de son érection avec n’importe quelle femme, qu’a soye vierge ou non, aussi facilement que n’importe quel autre gars. »

Mais tsé, ça valait c’que ça valait. Les Médicis étaient pas convaincus pis voulaient d’autres preuves.

La grosse question, c’tait : y’avait-tu un problème avec la bizoune à Vincenzo? 

Pour répondre à ça, les docteurs y firent passer une série d’tests qui t’naient plus du génie mécanique que d’la médecine. 

Par exemple, y lui d’mandèrent de s’monter en graine pour vérifier si son érection pouvait tenir un « poids raisonnable ». Y lui d’mandèrent aussi de pousser avec contre la paume d’une main pour voir si, vraisemblablement, y’avait assez de force pour défricher l’champ d’fraises d’une demoiselle. 

Y firent aussi une réplique de l’instrument à Vincenzo, qu’y purent taponner à loisir pour s’assurer qu’y était pas déformé.

L’histoire dit pas c’qui arriva au proto-dildo ducal par après. 

Après toute ça, y fut conclu que le salami d’Gênes du prince marchait comme un charme. J’en connais un qui d’vait être soulagé.

Malheureusement, c’tait toujours pas assez pour les Médicis : y voulaient un test en conditions réelles. 

Mais quelles conditions, exactement? 

Les négociations furent aussi serrées qu’au renouvellement d’une convention collective d’la FTQ-Construction. 

Les familles réussirent quand même à s’entendre su c’tes points-là : 

  • Vincenzo devrait prouver, devant témoin, qu’y était capable de déflorer une vierge. 
  • La vierge en question – d’une classe sociale inférieure, ben crère – s’rait choisie avec soin; Vincenzo avait d’mandé qu’a soye d’une bonne famille, pas trop jeune ni trop vieille, pis pas trop laitte.
  • La virginité de l’heureuse élue s’rait vérifiée par un docteur pis une sage-femme. Après, la fille resterait embarrée dans sa chambre jusqu’au moment du test.
  • La démonstration se passerait dans une villa de Venise appartenant aux Médicis, sous la surveillance de Belisario Vinta, un gars à leu service, qui aurait l’droit de « r’garder pis de toucher avec ses mains autant que possible ».
  • En contrepartie de devoir faire sa démonstration « à l’étranger », Vincenzo aurait droit à plusieurs essais s’une période de 24 heures, pis le temps compterait yinque quand y s’rait dans la chambre avec la fille.
  • Pour entrer dans la chambre, y devrait porter yinque sa jaquette pis sa robe de chambre, pis Belisario Vinta devrait le fouiller pour s’assurer qu’y apportait juste son « instrument naturel ». 

Là on rit, mais faut quand même le dire : c’t’absolument épouvantable pour la pauvre fille. Maginez, vous-autres-là, que vous êtes une orpheline avec presque aucune chance de vous marier (donc, à l’époque, presque aucune chance d’avancer dans’vie), pis là, y’arrive un bonhomme louche qui vous demande : 

« On pourrait-tu utiliser votre trou pour une esspérience? En échange, on va vous trouver une dot pis un mari pas trop r’gardant… » 

C’est déshumanisant, c’est dégueulasse, pis c’est de l’exploitation pure. Toute ça avec le OK de l’Église. Blark. 

Vinta fit l’tour des orphelinats de Florence pis y finit par trouver une dénommée Giulia, « 21 ans, grande, avec un beau teint, ni grosse ni maigre, un peu gênée, mais avec une bonne tête, faique on devrait être bons pour l’entraîner ».

Re-blark. 

Une fois sa virginité certifiéeᴹᴰ, Giulia fut emmenée à Venise, escortée par une gardienne. 

Tout guilleret, Vincenzo arriva queques jours d’avance pour sa démonstration. Quand y vit Giulia, y dit : 

« Heille, pas pire! J’y sauterais d’ssus drette là! »

Mais, on y dit de s’calmer l’pompon parce que la fille était menstruée, pis que le lendemain c’tait vendredi, pis c’tait pas un bon jour pour copuler à cause d’la religion.

Trois jours plus tard, c’tait enfin l’heure de vérité. Sauf que… ben, une maudite chance pour Vincenzo qu’y s’tait négocié plusieurs essais. 

Après l’avoir inspecté, Vinta s’en alla dans la pièce à côté le temps qu’y fasse ses affaires. 

Sauf qu’y entendit rien pendant un long boutte; pis tout d’un coup, Son Altesse sortit d’la chambre en filant comme une balle, en s’tenant l’ventre pis en criant : 

« M’as être malade tabarnak m’as être malade! »

Selon le rapport à Vinta, au souper, Vincenzo se s’rait bourré la face dins huîtres – vu que les huîtres ont supposément un effet aphrodisiaque, ça compte-tu pour du dopage, ça?

Une fois rendu au lit avec Giulia, y’aurait été pogné d’un endormitoire du yâble, pis y se s’rait réveillé avec la chiasse. 

Le futur duc perdit pas d’temps : y sauta dans sa gondole pis clancha vers sa résidence vénitienne pour se faire faire un lavement à l’huile d’amande douce.

Quant à Giulia, Vinta pis la gardienne vérifièrent si a l’était encore vierge, pis, c’tait clair que le prince s’tait pas trempé l’goupillon dans son bénitier.

Chez les Gonzaga, on capotait pis on criait au maléfice. C’tait de la sorcellerie! C’tait sûr! Y’avait pas d’autre explication! 

Tandis que Vincenzo s’armettait de son va-vite, on pria pour lui pour chasser l’mauvais sort pis on y prépara des remèdes – on sait pas quoi exactement – pour l’aider à performer quand y’allait se réessayer. 

Faique quand y s’arpointa à la villa des Médicis, quatre jours plus tard, Vincenzo était gonflé à bloc : 

« Tonight zde night, bebé! »

Y déshabilla Giulia, se fit inspecter par Vinta, pis tiguidou rail’trou. 

Ça faisait pas quinze menutes que Vinta attendait l’autre bord d’la porte qu’y entendit Son Altesse l’appeler : 

« Heille Vinta! Viens icitte! Chus d’dans! Touche, tu vas voir! » 

Drette là, Vinta aurait de loin préféré rentrer dans l’plancher plutôt que dans c’te chambre-là, mais y’avait une mission à accomplir. 

Y s’rendit donc jusqu’au bord du lit pis tâta pour vérifier que toute était plogué comme faut aux places qu’y fallait. Toute avait l’air beau. 

« Bon, faique à c’t’heure que t’as touché pis qu’t’es convaincu, sors d’icitte pis laisse-moé finir. »

Mais, même si Vincenzo partit de d’là certain d’avoir scoré comme Jean Béliveau, le lendemain matin, le dossier était toujours pas réglé. 

Quand Giulia se fit examiner par Piero Galletti, un chirurgien au service des Médicis, a dit qu’a l’était pas sûre si a l’était vraiment pu vierge : 

« Ben… yé v’nu, ça c’tait clair, mais… Ch’comme pas sûre qu’y est rentré au complet? »

Faique Galletti alla, encore une fois, inspecter le set de clefs du futur duc. Mais, comme y’était pas dur à c’te moment-là, le chirurgien écrit dans son rapport qu’y avait pas d’preuve irréfutable de son aptitude au labour.

Le jour d’après, par’zempe, Vincenzo fit v’nir Galletti dans sa chambre : 

« Gâ! Gad’ça comme c’est beau! » 

Vincenzo était couché su son litte, la jaquette ouverte, la rosette de Lyon glorieuse, ben dressée vers les cieux. 

« Aweille, touche, tu vas voir. » 

(Montrez pas c’te boutte-là au monde sans l’contexte, sivouplaît – on dirait vraiment un début d’film de fesses.)

Non content d’avoir ébloui le chirurgien des Médicis avec sa bizoune « dure comme un fuseau, ben drette, assez grosse mais pas trop, pis parfaitement proportionnée », le soir, Vincenzo rendit une troisième visite à Giulia. 

C’te fois-là, y’avait pu d’doute. Quand Galletti vint faire son debriefing avec la fille, a dit : 

« Ah, là ch’peux vous dire que chu pu vierge. 100 % pu vierge. »

Après ça, on perd la trace de l’héroïque Giulia. J’ose espérer que les promesses qu’on lui avait faites ont été respectées, mais ça doit : après toute, si les Gonzaga avaient dompé la pauvre fille pu d’honneur pu rien après l’avoir utilisée d’même aussi publiquement, ça se s’rait su pis ça aurait mal paru. J’souhaite de toute mon cœur qu’a se soye trouvé un bon mari fin pis qu’a l’a faite une belle vie après ça. 

Quant à Vincenzo, sa virilité prouvée de façon éclatante, y put enfin marier Éleonora de Médicis. Y’eut six enfants avec elle pis continua de courir inlassablement la galipote. 

Pis j’ai une dernière tite pépite croquante pour vous-autres : à la mi-quarantaine, quand y commença à mollir du fudgscicle, y’envoya un apothicaire en Amérique du Sud au péril de sa vie pour y trouver un remède miracle. Malheureusement, quand l’apothicaire arvint en Italie, le duc de Mantoue et de Monferrat avait déjà passé l’arme à gauche. 

Bref, détenteurs de bizounes, si vous avez des ennuis mécaniques au lit, réjouissez-vous : au moins, c’est pas une affaire d’État.


Source : Bourne, Molly (2016). «Vincenzo Gonzaga and the Body Politic: Impotence and Virility at Court ». Dans Matthews-Grieco, Sara F. (ed.). Cuckoldry, Impotence and Adultery in Europe (15th-17th century). Routledge.

L’histoire de Sophie Dorothée : quand le conte de fées vire au cauchemar — partie I

M’as vous conter une histoire qui a toute : une princesse, une méchante sorcière, un ogre pis un beau comte séduisant avec les cheveux longs pis une moustache de D’Artagnan.

On dirait un conte de fées, hein? Le genre qui aurait faite un film de Disney dans l’temps de Blanche-Neige pis d’la Belle au bois dormant, avec des tounes quétaines qui finissent pu pis des tis zwéseaux?

C’pas ça pantoute.

C’t’une histoire vraie, ben su’l plancher des vaches, pleine de monde croche qui s’rentrent des couteaux dans l’dos. Une histoire qui sent la bête morte en d’sour d’un bouquet d’roses. Pis, aussi, l’histoire d’une pauvre femme qui s’est faite manger toute crue par l’époque où c’qu’a vivait.

Il était une fois deux frères – deux princes – de la maison de Hanovre qui étaient pour hériter d’un tapon de territoires dans le nord-ouest de l’Allemagne d’à c’t’heure.

Le plus vieux des deux frères, Georges-Guillaume, était pour épouser Sophie, princesse du Palatinat, mais ça y tentait pas pantoute :

« Ah! A me pompe l’air, la grébiche! C’t’une péteuse de broue qui fait yinque parler de livres pis d’astrologie! J’veux rien savoir! Pis en plus, j’veux pas me caser, j’veux voyager pis courir la galipote! »

Mais là, c’tait pas d’avance : comme y’avait un contrat entre le père à Georges-Guillaume pis le père à Sophie, y’avait pas moyen de casser les fiançailles sans mettre la grosse chicane dans la cabane.

Faique Georges-Guillaume alla voir son frère :

« Heille Ernest-Auguuuuuuuuuuste? J’ai d’quoi à te proposer… »

Y’avait un plan parfait : y cédait à Ernest le duché de Brunswick-Lunebourg pis ses fiançailles avec Sophie, tandis que lui, y gardait yinque le p’tit duché de Celle pour son revenu, c’qui le laissait libre de courailler comme y voulait. La seule condition : Georges-Guillaume devait jamais avoir d’héritier pour que le duché de Celle arvienne du bord à Ernest à sa mort.

À part de ça, Sophie était parente d’la fesse gauche avec les souverains d’la Grande-Bretagne; si y continuaient comme ça, à s’entredéchirer pour des affaires de Bon Dieu pis à pas avoir d’enfants, quiconque la mariait avait p’t-être une chance de mettre la patte su’l trône britannique.

Un fou d’une poche! Ernest accepta, y s’maria avec Sophie pis y’eurent une trâlée d’enfants. Leu plus vieux, Georges-Louis, était l’héritier.

Pendant c’te temps-là, par’zempe, toute se passa pas comme prévu pour Georges-Guillaume. Y courailla pendant queques années, mais un jour, pendant un party, y’aparçut une sapristi d’belle créâture :

« Simonac! Qui c’est ça, c’te pétard-là? »

En même pas une seconde, le duc de Celle était tombé en amour cul par-dessus tête. C’tait comme si un spot de lumière illuminait la belle; y’avait pu rien d’autre qui existait. Les vitres auraient pu toutes péter en même temps que Georges-Guillaume aurait même pas r’marqué.

La créâture en question s’appelait Éléonore d’Esmier d’Olbreuse; c’tait une fille d’la p’tite noblesse française pis la demoiselle de compagnie d’une duchesse en visite chez sa sœur, la femme du… ah, pis c’pas important.

C’qu’y faut artenir, c’est qu’a l’avait des yeux de biche, d’la jarnigoine pis du charme à pu finir, pis qu’a l’était d’un rang pas mal plus bas que Georges-Guillaume. Mais, c’tait pas pour autant qu’a l’allait céder aux avances du duc de Celle, qui voulait qu’a soye sa maîtresse : une femme qui a pas de titres pis pas d’argent peut yinque se draper dans sa vertu pis sa dignité, comme Scarlett O’Hara dans ses rideaux en v’lours :

« Wô Monsieur! Vous m’flattez ben gros, mais ch’t’une honnête femme pis j’accepterai jamais de vivre dans l’péché! »

Heille là, Georges-Guillaume était fourré : y’avait payé le prix fort pour être libre, mais à c’t’heure, y voulait pu yinque se mettre la corde au cou, pis y pouvait pas.

« Astie, qu’est-cé m’as faire? J’me peux pu, j’mange pu, j’dors pu, j’vois des points blancs… Ch’peux pas vivre sans elle! »

Y lui restait pu yinque une solution, un peu plate, mais qui allait devoir faire la job : le mariage morganatique.

Ça, c’tait une sorte de mariage qui t’mettait en règle avec le Bon Dieu, faique parsonne pouvait te traiter de fornicateur en t’pointant du doigt su’l parvis d’l’église, mais qui comptait pas vraiment pour toute le reste; on appelait aussi ça un mariage privé ou un mariage d’la main gauche.

Concrètement, Éléonore devenait la femme à Georges-Guillaume, mais a s’rait jamais princesse et duchesse de Celle, pis ses enfants pourraient pas hériter des titres de noblesse d’leu père.

C’tait mieux que rien.

Ben crère que ça fit un p’tit scandale dans la famille. Quand a l’apprit la nouvelle, Sophie, la belle-sœur péteuse de broue, dit :

« Ark! Faire rentrer ça dans la famille! C’est comme d’la crotte de souris au travers des grains d’poivre! »

Mais c’tait pas grave : Éléonore pis Georges-Guillaume se firent leu p’tit bonheur à Celle. Plus on la bitchait, plus Éléonore se rendait difficile à haïr : a restait toujours fine, souriante, sans jamais dire un mot plus haut que l’autre.

Un an après les noces, y’eurent une p’tite fille, Sophie-Dorothée.

Et les années passèrent…

Sophie-Dorothée était rendue à 11 ans, pis Georges-Guillaume commençait à r’gretter sérieusement le deal qu’y avait faite avec son frère Ernest-Auguste. C’tait ben beau les promesses quand toute ça était abstrait, mais là, y’avait une femme pis une fille qu’y adorait, pis c’est comme si y comptaient pas pantoute. Sophie-Dorothée pouvait pas avoir le titre de princesse ni hériter du duché de Celle, pis comme sa mère était « d’la crotte de souris », y’avait ben des chances que les princes pis les ducs lèvent le nez dessus quand viendrait l’temps pour elle de s’trouver un mari.

Fallait qu’y rende sa femme pis sa fille légitimes. Son plan était ben simple :

Georges-Guillaume se mit donc à aider l’empereur Léopold dans ses campagnes militaires pis y rendit plein de bons services; y sut se rendre indispensable. Faique quand y se décida à y demander sa grosse faveur, la réponse fut :

« Ben sûr, mon homme! »

Mais pour qu’Éléonore devienne une comtesse, ça y prenait un fief. Mais lequel? L’empereur avait–tu ça, lui, un fief de lousse?

Ça prit trois ans pour régler toutes les détails. Mais, finalement, Éléonore devint comtesse de Wilhelmsburg; un an plus tard, elle pis Georges-Guillaume se mariaient pour de vrai, en avant de Dieu pis des Hommes.

Ça y était : Sophie-Dorothée était une princesse.

En plus, a l’était belle comme un cœur, avec en plus d’la bonne humeur, d’la jarnigoine pis plein de talents – un vrai p’tit rayon d’soleil. Pis son pére y’avait transféré plein d’argent pis de terres, faique a l’était riche, en plus, la p’tite vlimeuse. Quand la nouvelle de son nouveau statut s’répandit dins Europes, les offres de mariage se mirent à rentrer de tous bords tous côtés.

Quand y sut ça, Ernest-Auguste vira su’l top. Y fit appeler sa femme, la belle-sœur péteuse :

— SOPHIE!
— Qu’est-cé qu’y a, don?
— Astie, figure-toé don que mon frére Georges-Guillaume, qui m’a juré s’a tête de toués saints qu’y s’marierait jamais à part d’la main gauche, vient juste de marier sa madame pour de vrai! Faique là, la p’tite Sophie-Dorothée est une princesse!
— Ouan mais tsé, ça veut rien dire. C’t’une princesse, oui mais ça y donne pas automatiquement l’droit d’hériter du duché de Celle.
— T’oublies qu’icitte, les règles de succession sont pas mal lousses. Tout l’monde fait un peu c’qu’y veut. Pis là, ça jase que l’prince de Wolfenbüttel est su’l bord de demander la p’tite en mariage. Magine si y décide, lui-là, de faire valoir les droits à sa femme? Ça va être la guerre! C’t’à moé, c’te duché-là. J’me laisserai pas déposséder d’même!
— Ok, mais qu’est-ce que tu veux faire?
— Ça m’écœure, là, mais… On aura pas l’choix de marier notre Georges-Louis à la p’tite Sophie-Dorothée.
— Ark, non! Non, Ernest, tu peux pas être sérieux? Une roturière mal élevée!
— Argarde, ma femme : en politique, des fois, faut s’boucher l’nez, pis c’est ça qu’on va faire.

Même si c’tait pas la chicane ouverte entre Ernest-Auguste et Sophie pis Georges-Guillaume et Éléonore, vous vous doutez ben que c’tait pas l’amour non plus. Mettons que les bitcheries incessantes que Sophie disait dans l’dos d’Éléonore y étaient pour de quoi.

Bref, pour que le mariage se fasse, fallait opérer un rapprochement au plus crisse.

Ernest-Auguste pis Sophie commencèrent par arconnaître officiellement le nouveau statut à Éléonore.

Après ça, y se mirent à voisiner Georges-Guillaume pis Éléonore pis à les inviter à souper pis à les flatter dans l’sens du poil. Pis Sophie était dooon fiiiine avec Éléonore!

Éléonore se doutait ben qu’y avait anguille sous roche :

« Coudonc, elle, qu’est-cé qui y pogne-là? A s’est-tu pété sa grosse tête enflée su’l’cadre de porte? »

Pis finalement, le chat sortit du sac : après des grosses négociations serrées avec Ernest-Auguste, Georges-Guillaume avait conclu le mariage entre Georges-Louis pis Sophie-Dorothée.

Ça avait coûté les yeux de la tête à Georges-Guillaume : en dédommagement de « la tache » des origines à Sophie-Dorothée, y’avait dû s’engager à verser 100 000 par année, plus d’autres redevances.

Malgré toute, le duc de Celle était ben content : y’avait réussi à placer sa fille avec l’héritier du duché de Brunswick-Lunebourg par son père pis, peut-être, j’vous rappelle, du trône d’Angleterre par sa mère! En plus, comme son autre frère dont j’vous avais pas parlé, le prince de Calenberg, était mort pas d’héritier, ça réunirait enfin toutes les territoires d’la maison de Hanovre! Y’avait d’quoi se péter les bretelles.

Mais Éléonore, elle, avait comme une boule dans l’estomac. Sophie la péteuse avait beau faire des risettes pis des ronds d’jambe, y’avait rien qui l’empêcherait de traiter Sophie-Dorothée comme d’la schnoutte une fois qu’a s’rait mariée pis installée chez eux, à Hanovre.

À part de t’ça, le fameux Georges-Louis, là, c’tait un air bête notoire, un gars plate pis ben à ch’fal su’é convenances. Autrement dit, y’avait une personnalité de 7up flat pis l’dos raide comme un barreau d’chaise – toute le contraire de Sophie-Dorothée. Même ses parents l’aimaient pas ben ben; y’avaient essayé de l’envoyer en France pis en Angleterre dans l’espoir de le dépogner, mais y’était toujours aussi bizarre pis malaisant. La seule affaire qu’y faisait comme faut, c’tait la guerre.

À c’te moment-là, Sophie-Dorothée avait 16 ans. Élevée dans un environnement relax par des parents qui l’aimaient pis qui s’aimaient, c’tait une fille pétillante pis obstinée qui avait pas peur de dire sa façon de penser.

Faique quand a sut qu’a l’allait marier son cousin plate pis aller rester chez sa matante méchante…

J’ai vu trois versions différentes de sa réaction.

La première dit qu’a l’était contente.

La deuxième dit qu’a pleura toutes les larmes de son ti corps su les genoux à sa mère.

La troisième est à prendre avec un grain de sel, mais c’est la plus croustillante, faique m’as vous la conter pareil.

Drette en apprenant la nouvelle, Sophie-Dorothée s’rait allée trouver Georges-Guillaume dans son bureau :

— Papaaaa?
— Quoi, ma fille?
— Ça a d’l’air que tu m’as fiancée sans m’en parler?
— Oui, ma chouette. Mais j’ai dit qu’y fallait que tu soyes d’accord.
— Ah, c’est don fin, mon père! Ok, d’abord : c’est non.

Georges-Guillaume resta frette : y s’pensait généreux en donnant à Sophie-Dorothée l’impression qu’a l’avait l’choix, mais y s’tait pas attendu à s’faire répondre de même.

— Pardon?
— C’est non. Y’est pas question que j’marie Georges-Louis.
— T’as l’air d’oublier que c’est ton d’voir d’obéir à tes parents.
— Ben pourquoi, d’abord, t’as dit qu’y fallait que j’soye d’accord si t’es pour pas m’écouter? Ah non, papa, s’te plaît! Pour vrai, si tu m’aimes, cancelle toute la patente! Me marier avec Georges-Louis, c’est m’envoyer dans l’tordeur.
— Ben voyons don, ma fille, prends-tu ton cousin pour le Bonhomme Sept Heures?

En entendant ça, Sophie-Dorothée ouvrit le livre qu’a l’avait dins mains – un livre de contes pour enfants. A trouva vite la page qu’a voulait, c’t’à-dire celle où y’avait un dessin de Barbe-Bleue, pis la montra à son père en pointant de l’autre main un médaillon avec le portrait de Georges-Louis qu’y avait sur le bureau :

— Quins, papa. Tu vois? Même face. MÊME. FACE.
— T’es-tu après chavirer? Sophie-Dorothée, tu vas m’arrêter tu’suite tes sparages si tu veux pas que j’me fâche!

Mais Sophie-Dorothée voulut rien savoir pis continua de s’obstiner. Finalement, Georges-Guillaume perdit patience :

— Bon, ça va faire! Si t’arrêtes pas drette là, ch’te jette au cachot pour deux jours au pain noir pis à l’eau!
— Ah, tu peux ben, papa. Tu peux même me traîner par les ch’feux jusqu’à l’autel, mais tu j’aurai jamais d’autre réponse que celle-là!

À c’tes mots-là, la princesse pogna le médaillon avec le portrait de George-Louis, le garrocha après le mur pis sortit du bureau en claquant la porte.


Sources :
Charles-Prosper-Maurice Horric de Beaucaire, Une mésalliance dans la maison de Brunswick, 1665-1725: Éléonore Desmier d’Olbreuze, duchesse de Zell, 1884.
Henri Blaze de Bury, « Le Dernier des Koenigsmark », Revue des Deux Mondes, 1853.

Marie Iowa Dorion — partie V

Partie I
Partie II
Partie III
Partie IV

Marie sentait comme un gouffre atroce en dedans d’elle, sombre pis plein d’vent qui hurle, qui lui creusait les entrailles pis qui l’aspirait en même temps. Les jambes y manquaient. La tête y tournait. A l’avait l’goût d’vomir. A l’était tellement découragée, brûlée pis accablée d’peine qu’a put yinque se rouler en boule avec les flos en d’sour d’la peau de bison, sans parler, sans manger, sans même faire un feu.

A ferma pas l’œil d’la nuite tandis que ses pensées viraient en rond sans arrêt :

« Pierre est mort. Pis Reed pis Robinson pis Le Clerc pis les autres… Ah, c’tes pauvres hommes! Seigneur, tu parles d’une fin épouvantable! Y méritaient tellement pas ça! Pis nous-autres, si on reste icitte, on va mourir de faim ou ben s’faire pogner par les asties d’Flancs d’chien. Y fait frette à fendre, y’a ben que trop épais d’neige, on a rien dans l’ventre. Ah, Jésus-Christ, si seulement y’avait quequ’un pour v’nir nous sauver! Mais y’a pu parsonne. Y’a yinque moé. Pierre est mort… »

Si ça avait été yinque d’elle, Marie aurait clanché drette là vers l’ouest, en pleine nuite, pis couru pis couru jusqu’à temps qu’a l’aye pu d’jus, peu importe le danger. C’est ça que ça y criait d’faire au plus profond d’elle-même.

Mais a l’avait ses p’tits avec elle. A l’entendait leu ti respir tandis qu’y dormaient collés su elle. Y’étaient déjà faibles de faim – jamais qu’y tofferaient la run. Peu importe c’qu’a choisissait d’faire, fallait qu’a commence par leu trouver d’quoi à manger.

Y’avait toujours ben ça de clair.

C’est là que Marie pensa à d’quoi :

« Y’est censé avoir une réserve de poisson séché dans’cabane. Faique, à moins que les tueurs soyent partis avec, ça doit être encore là… »

Marie se l’va aux aurores. Avant d’aller à’cabane, fallait qu’a soye sûre qu’y aye pas de Flancs d’chien dans l’coin. Faique a l’emballa Paul pis Jean-Baptiste ben comme faut dans la peau d’bison pis leu dit :

« Faut que Maman aille voir de quoi. Ch’s’rai pas partie longtemps, ok? Restez ben tranquilles, j’vas r’venir, j’vous promets. »

A r’tourna su’a colline qui donnait vue su’a cabane pis observa un tit boutte : encore là, pas un chat.

« Ch’prendrai pas d’chance, m’as y aller c’te nuite. »

Quand à r’trouva ses p’tits gars, y’avaient les lèvres toutes bleues, les dents leu claquaient pis y bougeaient quasiment pu. A voulait pas faire de feu de peur que la fumée les fasse arpérer, mais rendu là, c’tait ça ou bedon les flos mouraient gelés.

Faique a fit une attisée pis l’éteignit dès que ses p’tits cœurs furent réchauffés ben comme faut. Pis une fois la noirceur tombée, a se dirigea vers la cabane : 

« Ah! Merci, merci, merci Seigneur Jésus-Christ, le poisson est encore là! »

Pis y’en avait pas mal, à part de t’ça; Marie put yinque en emporter la moitié pour tu’suite.

Juste avant l’aube, a r’fit le chemin vers son p’tit campement d’fortune. Y’était temps qu’a l’arrive avec de quoi à manger, parce que ses pauvres cocos avaient la p’tite lumière de batterie qui clignotait rouge.  

Marie fit un feu pis, enfin, donna aux flos du poisson séché. Y t’mangèrent ça s’un moyen temps, en grondant, les yeux fiévreux, comme si y’existait pu yinque ça dans l’univers.

Le lendemain, Marie arfit la même affaire pis ramena l’autre moitié du poisson séché. C’te job-là de faite, elle pis les p’tits étaient pu autant proches d’la perdition. Y’étaient quand même dans’marde en saint sifflette, mais… moins. Juste assez pour que Marie baisse un peu sa garde, c’te soir-là… Pis que le gouffre noir en dedans d’elle arcommence à la ronger :

« Pis là… Ch’fais quoi? Y’a rien à faire. Pierre est pu là. Y m’reste pu rien. Quand ben même que j’artournerais à’Willamette, ça donnerait quoi? Pu d’mari, j’vivrais dans’misère pis c’est toute… »

A passa quasiment une éternité presque sans bouger, effoirée par le désespoir; toute était trop grand, trop loin, trop frette, trop dangereux, trop impossible.

« Mourir gelés icitte ou bedon d’un banc d’neige à une semaine de route… Autant s’éviter du trouble pis rester proche des autres le temps que ça finisse… »

Mais au boutte de trois jours, Marie artrouva un semblant de force :

« C’pas vrai que j’ai pu rien. »

A se l’va enfin, paqueta littéralement ses petits, mis toute su le ch’fal pis prit la direction de l’Ouest.

Pendant neuf jours qu’a marcha, dans’grosse neige aux genoux en tirant le ch’fal par la bride, à monter pis à descendre des côtes pis en manquant s’tuer en tombant dins précipices ou bedon dans’bonne vieille rivière Snake. Pis c’tait pas comme dins parcs d’la SÉPAQ, là, que même si t’arrives à 6 h du matin un lendemain de tempête, y’a toujours un crinqué qui a déjà tapé l’sentier. Je l’sais pas si Marie avait des raquettes, mais j’y souhaite en astie.

En plus, pour faire du mal, a d’vait être dans l’même coin où c’qu’a l’avait accouché pis pardu son bebé deux ans avant – rien pour alléger l’atmosphère, mettons.

Pis là, le ch’fal arriva au boutte de ses forces. Y’était sec comme un coton pis c’tait clair qu’y frait pu un pas de plus.

« Bon, ben, advienne que pourra, c’est icitte qu’on va camper pour le reste de l’hiver. »

Marie trouva un spot caché, à l’abri du vent, au pied d’un précipice pardu au beau milieu des montagnes Bleues. Là, a fit boucherie avec la pauvr’bête. A l’accrocha la viande après un arbre pour qu’a gèle pis pour pas que la varmine tombe dedans; ça allait pas mal être la seule affaire qu’elle pis les p’tits auraient à manger jusqu’à ce que l’pire de l’hiver soye passé pis qu’y puissent espérer de s’rendre l’autre bord des montagnes.

Après ça, fallait qu’a pense à s’faire un abri. Comme matériaux, a l’avait des branches de sapin, du foin, d’la mousse pis d’la neige, pis c’tait toute. En plus, c’tait pas comme si y’avait déjà un beau p’tit tas d’branches coupées toute égal qui l’attendait – comme a l’avait pas de hache pis encore moins de sciotte, y fallut qu’a gosse toute à’mitaine avec son ti canif de rien! 

Mais, à force de savant taponnage, Marie finit par construire une p’tite hutte avec juste assez de place pour qu’a puisse rentrer dedans avec les deux flos. Fallait pas que ça soye ben ben plus grand que ça : l’idée, c’tait que l’abri se chauffe avec yinque la chaleur du des corps qu’y avait d’dans. Autrement dit, on était à des milles du shack en bois rond de luxe avec foyer, écran plat pis spa su’a galerie d’en arrière.

Moé, depuis l’début, y’a deux choses qui m’épatent sans bon sens : le courage à Marie, ben crère, mais aussi, la résilience des flos.

Tsé, de nos jours, tu pars juste pour une fin de semaine de vélotourisme dans Bellechasse avec les enfants pis t’es obligé de r’virer d’bord après deux heures parce que c’est plate, fait frette, est où ma tablette, veux des glosettes, perdu ma casquette, alouette, pis quand t’argardes su’l p’tit siège en arrière tu vois yinque une grand’bouche qui braille avec des larmes autour.

Mais Paul pis Jean-Baptiste, eux-autres, y’ont toute toffé comme des champions malgré la faim pis l’inconfort.

Quand Marie décida de l’ver le camp, au milieu du mois d’mars, ça faisait CINQUANTE-TROIS JOURS qu’y étaient là. Les flos d’vaient-tu faire la queue d’veau, un peu, vers la fin? Un bonhomme de neige, ça commence à être moins l’fun quand t’es rendu à ton 42e de suite, pis c’t’un peu poche de jouer à’cachette l’hiver.

Entécas, le temps s’tait assez adouci pour qu’y essayent de travarser les montagnes. Mais surtout, y leu restait pu de viande de ch’fal pis y’étaient passés au travers de leu réserve de poisson séché. C’tait l’temps qu’y partent. Sauf qu’y marchaient même pas depuis deux jours qu’y frappèrent un mur :

« Ahh, bonne Sainte Anne, mes yeux! Ça brûle! J’vois pu rien! »

Quand le soleil fesse su’a neige, sa lumière est réfléchie pis a t’arvient dins yeux; ça brûle, ça picote, ça larmoie pis tu peux même perdre la vue. C’pas pour rien que les Inuits ont toujours des espèces de lunettes avec une fente dedans!

Faique en s’promenant dins champs de neige en d’sour du gros soleil du printemps, Marie s’tait brûlé les yeux. Normalement, ça finit par guérir tu’seul, mais pour tu’suite, Marie était ben mal prise :

« Non, non, non! Ça s’peut pas! C’pas vrai! On peut pu avancer, sinon on risque de virer en rond ou de sacrer l’camp dans une crevasse. »

Une journée passa, pis une autre, pis une autre; Marie voyait toujours rien.

« Voyons, ça va-tu arvenir? D’un coup que ça r’vient jamais? Ben non, calme-toé, Marie, tu l’sais que ça r’vient. Mais c’est ben long! J’en peux pu! »

A stressait ben raide, sachant qu’y avaient pu d’reste de provisions pis chaque jour qu’y pardaient les mettait encore plus en danger de mourir de faim.

Finalement, le matin d’la quatrième journée, Marie s’réveilla en voyant assez pour être capable de s’orienter, faique a décida d’arprendre la route.

Elle pis les p’tits finirent par sortir des montagnes 15 jours après être partis d’leu camp d’hiver, pis y’arrivèrent dans une grande plaine. Sauf qu’y’étaient loin d’être sauvés : y’avait pas âme qui vive dins environs, pis ça faisait deux jours entiers qu’y avaient absolument rien mangé. Les enfants étaient rendus trop faibles pour marcher, faique Marie d’vait les porter.  

Marie avait besoin d’un miracle. Pis là :

« Hein! C’est-tu c’que ch’pense, ou ch’t’après halluciner? »

Au loin dans’plaine, y’avait un tout p’tit filet de fumée, le genre qui vient d’un feu d’camp.

« J’m’en sacre si y faut que j’me traîne avec les dents, mais j’vas me rendre là-bas. »

Sachant qu’a y’arriverait jamais avec Paul pis Jean-Baptiste dins bras, a prit une décision ben difficile :

« Mes cocos, Maman va aller chercher d’l’aide. J’vas r’venir, promis juré. Vous allez voir, dans pas long, on va manger des bonnes choses pis faire dodo près du feu pis on va être sauvés. »

A les emballa dans la peau d’bison, les cacha ben comme faut au travers des grosses roches puis, l’cœur qui savait pu si y d’vait s’gonfler d’espoir ou s’fendre en mille miettes, a partit en direction du filet d’fumée.

Au début, Marie avait pensé être capable de s’rendre au campement avant la noirceur, mais au coucher du soleil, a faisait pu yinque ramper. A pensa aux flos qui d’vaient capoter de passer la nuite tu’seuls pis de pas la voir arvenir, mais a l’était tellement écrasée de fatigue qu’a s’endormit dins fardoches.

A s’armit en ch’min dès qu’a l’ouvrit l’œil, mais a faisait chaque pas comme si a l’avait des boules de quilles dins bottines. Ben vite, a dut s’mettre à genoux. Vers la fin de l’avant-midi, chaque pied, chaque pouce qu’a l’avançait y prenait toute l’amour qu’a l’avait pour ses gars. Pis là, a pardit connaissance.

« Madame? Madame! Êtes-vous correcte? »

Heureusement pour elle, Marie avait pâmé assez proche du camp pour que quequ’un la voye, pis du monde vinrent tu’suite la ramasser. Y’étaient d’la nation des Walla Wallas, pis y furent super fins avec elle. A leur expliqua où c’qu’a l’avait laissé Paul pis Jean‑Baptiste. Une gang partit drette là les charcher pis les ramena le soir même, ben vivants.

L’horreur était finie pour de vrai.

On s’entend qu’après une aventure de même, Marie était ben écœurée de crapahuter pis de s’donner d’la misère; a décida donc de rester un boutte avec les Walla Wallas. Quand la Compagnie du Nord-Ouest construisit un poste de traite pas loin, a rencontra un autre voyageur du nom de Louis Vanier pis a se maria avec. A l’eut une fille avec lui, mais comme Pierre, y fut tué par des Autochtones. Ben coudonc.

Après, a s’armaria avec Jean-Baptiste Toupin, un employé d’la Compagnie d’la Baie d’Hudson. Y’eurent deux enfants ensemble, pis y’allèrent s’installer dans la belle vallée d’la Willamette, où quasiment tout l’monde parlait français. Super croyante pis hyper respectée, a d’vint un pilier de sa paroisse. À sa mort, a fut même enterrée en d’sour du parvis d’l’église, c’est ben pour dire.

Moé, entécas, j’me d’mande qu’est-cé qu’y attendent pour faire une vue ou un programme de tévé su sa vie. Après toute, y’ont ben faite un film su Léonardo DiCaprio qui arvient en ville tout crotté pis habillé en poil; mais lui, on sait ben, y’avait pas la charge mentale d’une femme qui est pognée pour survivre en s’occupant de deux flos en bas âge!  


Source : Larry E. Morris, The perilous West : seven amazing explorers and the founding of the Oregon Trail, 2013.

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La légende de Marie de Montpellier

Je l’dirai jamais assez souvent : au Moyen-Âge, pour la noblesse, y’avait rien de plus important qu’un héritier. Déjà que ça prend pas grand-chose de nos jours pour que ça vire en échauffourée chez l’notaire, dans l’ancien temps, on était toujours à une chaise vide d’la guerre civile. Mais c’qui m’énarve, dans toute ça, c’est la maudite obsession pour le zouiz.

Ben oui!

Quand ça leu z’était pas carrément interdit de succéder (ch’t’argarde, la France, avec ta loi salique niaiseuse), les femmes devaient toujours se battre pour leux droits, parce qu’y avait toujours une gang de bonshommes pour dire : « On peut pas laisser une créâture hériter, ça fait du trouble ».

C’que c’te gang de jambons ont jamais eu l’air de réaliser, c’est que ça fait du trouble parce que c’est EUX-AUTRES MÊMES qui le font, le trouble!

Parlez-en à Marie, seigneuresse de Montpellier pis reine d’Aragon, née en 1142 pis morte en 1213. Le contrat de mariage à ses parents disait noir su blanc qu’a d’vait hériter d’la seigneurie à son pére, mais malgré ça, les hommes de sa vie ont pas arrêté d’y mettre des bâtons dins roues : son pére lui-même l’a mariée à un bonhomme de quatre fois son âge pour s’en débarrasser, son demi-frére a profité d’la lenteur d’la bureaucratie papale pour la déposséder, pis son troisième mari a essayé d’la contrôler, y’a vu que ça marchait pas, faique y’a fini par arfuser complètement d’la voir – c’qui l’a forcée à prendre des moyens pas trop catholiques pour concevoir un héritier.

Mais avant de s’étendre su’és légendes de couchette, commençons par le commencement. Le pére à Marie, c’tait Guilhem, seigneur de Montpellier. Sa mére, c’tait Eudoxie Comnène, la petite-nièce de l’empereur byzantin Manuel Comnène, qui s’tait en venue de Constantinople pour marier Raymond Bérenger, comte de Provence.

Sauf que dans c’temps-là, y’avait un gros frette entre Manuel, empereur romain d’Orient, pis Frédéric Barberousse, empereur romain d’Occident – le suzerain à Raymond. Faique quand Barberousse fut mis au courant des fiançailles, y décida de mettre la hache là-dedans tu’suite :

« Wôôô, toé-là! Pas question qu’tu marises la p’tite byzantine. Comnène me fait assez chier d’même sans que j’le laisse fricoter avec mes vassaux sans rien dire. »

Ayant eu vent de t’ça, Guilhem de Montpellier se s’rait pointé au port de Lattes, qui faisait partie de sa seigneurie, pour accueillir Eudoxie pis y’aurait dit :

« Bien l’bonjour, Bebé! Heille, j’ai une bonne pis une mauvaise nouvelle pour toé. La mauvaise, y’a pas 36 façons de le dire, mais t’es dompée. La bonne, ben… C’est que moé, chus célibataire! »

Pour sauver la face pis pour pas s’artrouver tu’seule sans amis en terre étrangère, Eudoxie eut pas ben ben l’choix d’marier Guilhem. Pis c’t’union-là stressait pas vraiment l’empereur Barberousse, vu que Guilhem était un joueur de ligue mineure comparé à Raymond de Provence.

Dans le contrat d’mariage, c’tait ben écrit que leu premier-né, gars ou fille, hériterait d’la seigneurie de Montpellier. C’tait quand même une grosse condition, pour l’époque! Qu’est-ce qui put ben pousser Guilhem à accepter ça? Premièrement, les troubadours du temps appelaient Eudoxie « le chameau doré à l’empereur Manuel », pis y parlaient pas de sa face : y parlaient de la christie de grosse dot qui v’nait avec. Pis, deuxièmement, Guilhem, en bon macho, avait aucun doute qu’y pouvait pas engendrer autre chose qu’une trâlée de p’tits gars vigoureux.

Faique quand Eudoxie accoucha d’la p’tite Marie, ça fit pas son affaire pantoute! Y’espéra qu’a y donne un bébé garçon par-après, c’qui y’aurait donné les moyens de moyenner; mais, cinq ans plus tard, ça avait pas l’air de s’enligner comme ça. Faique y prétexta qu’Eudoxie avait turluté d’manière inappropriée avec un troubadour – certainement pas un qui l’avait traitée de chameau! – pour l’envoyer végéter dans un monastère pis s’accoter avec une autre qui, elle, allait pouvoir y donner le zouiz tant espéré.

Agnès de Castille, la nouvelle blonde à Guilhem, donna son 110 % dans sa nouvelle job : non seulement a l’eut un garçon, appelé Guilhem comme son père, drette du premier coup, mais a l’eut huit autres enfants par après.

Là, la pauvre Marie s’artrouvait pour ainsi dire dins jambes de tout le monde : son pére voulait que son petit zouiz flambant neuf y succède, pis Agnès voulait se débarrasser d’elle pour assurer son avenir pis celui à son fils.

La solution, c’tait d’la marier au premier du bord – un bonhomme de 40 ans, le vicomte Barral de Marseille – pis de glisser dans le contrat de mariage une clause comme de quoi Marie arnonçait à la seigneurie de Montpellier.

À dix ans, Marie était complètement vulnérable pis y’avait rien de t’ça qui était d’sa faute, mais ça devrait vous faire réfléchir pareil : faut toujours lire les modalités de service écrites tout petit qui finissent pu avec une case à cocher à’fin. On sait jamais! Vidéotron pourrait aussi ben arsoudre pour ramasser votre chien pis votre laveuse!

« Heureusement » pour Marie, Barral péta au frette même pas un an après le mariage, pis a put artourner chez son pére pis sa belle-mère. Pis là, comme la clause de renonciation à la seigneurie faisait partie du contrat de mariage pis qu’y avait pu de mariage, Marie ardevenait l’héritière.

Son pére pis sa belle-mére étaient en maudit :

« A l’arvient, la p’tite torrieuse! Vite, ça y prend un autre époux! »

Faique en 1197, à l’âge de 15 ans, Marie épousa le comte Bernard de Comminges, un répudiateur en série qui v’nait yinque de domper sa troisième femme. Pis comme la dernière fois, Marie dut arnoncer sur papier à la seigneurie de Montpellier.

Guilhem pis Agnès se pensaient enfin débarrassés, mais y’avaient été un peu naïfs. Un an après les noces, Marie accoucha d’une p’tite fille, pis Bernard artomba tu’suite dans ses vieilles habitudes : déjà, y voulait répudier Marie.

Mais vu que l’évêque de Comminges répondit à Bernard que pour une fois, y’allait d’voir s’endurer pis garder la même femme plus que trois secondes, y décida de faire étriver Marie jusqu’à ce qu’a s’en aille d’elle‑même.

Guilhem pis Agnès capotèrent ben raide en la voyant artontir :

« Voyons! Encore elle! Agnès, passe-moé la tapette à mouches, du pouche-pouche, quequ’chose! »

Y pédalèrent donc en maudit pour que Bernard arprenne Marie. Guilhem porta même plainte au pape contre son gendre pour non-respect du contrat de mariage, dans l’idée d’obtenir une injonction pour forcer sa fille à r’tourner chez son mari agresseur.

Ahh, le bon vieux temps.

Entécas, un an plus tard, Marie artourna à Comminges, pis pas longtemps après, a l’eut une deuxième fille.

Mais la relation entre Marie pis Bernard était irrémédiablement scrappe; le pape eut beau menacer Bernard d’excommunication, y se séparèrent quand même en 1202.

Vu que Marie était divorcée, son contrat de mariage était pu valide, faique c’est en tant qu’héritière légitime qu’a l’arvint à Montpellier.

Sauf que son pére, mourant, avait toute faite en son pouvoir pour l’empêcher d’y succéder. Y’avait envoyé deux émissaires au pape pour y demander de faire de Guilhem fils son héritier légitime, ce à quoi l’pontife avait répondu :

« Ouin, mais c’est pas simple de même. Faudrait que ch’commence par voir si ton mariage avec Eudoxie était légitime ou pas… »

Pas satisfait, Guilhem pére envoya un autre émissaire pour inciter l’successeur de saint Pierre à s’ôter les mains d’su l’beigne, mais la décision était toujours pas prise quand y trépassa.

Qu’à cela n’tienne : y’avait fait un testament désignant le jeune zouiz comme héritier, pis au yâble le pape. Guilhem fils, 12 ans, devint donc le nouveau seigneur de Montpellier, sous prétexte que Marie avait jamais officiellement divorcé de Bernard, faique le contrat de mariage continuait de s’appliquer.

Marie était encore dépossédée! Mais, pas longtemps après, toute vira mystérieusement boutte pour boutte. J’dis mystérieusement parce qu’on sait pas pantoute c’qui s’est passé, à part que :

  1. au printemps 1204, Guilhem fils se fit crisser dehors de Montpellier avec sa mére pour pu jamais arvenir;
  2. queques temps plus tard, Marie devint officiellement seigneuresse de Montpellier;
  3. le 15 juin 1204, Marie épousa le roi Pierre d’Aragon, apportant au mariage la seigneurie de Montpellier, pis devint reine d’Aragon.

Pour vrai, c’est toute. On sait pas si y’a eu de la violence, on sait pas si Marie a décidé de prendre les choses en main, si elle a eu de l’aide, rien. L’historien Henri Vidal, lui, y dit que c’est le roi Pierre d’Aragon qui avait toute manigancé pour mettre la patte su Montpellier :

« C’pas compliqué : ch’tasse le flo, j’mets la greluche à sa place, pis une fois qu’est ben installée comme seigneuresse, ben j’l’épouse pis j’ramasse le beurre pis l’argent du beurre! »

C’qui a l’air de donner raison à Vidal, c’est que quand Pierre pis Marie eurent une fille, Sancha, Pierre attendit même pas que la p’tite commence à faire ses dents pour la fiancer au comte de Barcelone… avec une belle p’tite clause dans le contrat :

— Pierre…? J’viens d’apprendre de quoi, mais avant de pogner les nerfs, j’voudrais l’entendre de ta bouche à toé.
— Quoi, don?
— T’as-tu fiancé la p’tite pis tu y’as-tu donné ma seigneurie comme dot sans m’en parler?
— Bah oué.
— Piiiis, qu’est-cé qui t’a faite penser que tu pouvais m’jouer dans l’dos d’même?
— J’ai l’doua. On est mariés, pis c’qui est à toé est à moé.
— Ben non! Montpellier est à MOÉ. C’est MA seigneurie. T’as pas d’affaire à prendre des décisions d’même comme si ch’tais déjà morte!
— Y’a d’quoi que t’as pas compris, toé. T’es ma feume pis tu fais c’que j’dis. D’ailleurs, faut que tu signes le papier, là. Aweille, fais pas ta germaine, ok?
— Va chier, Pierre! J’signerai jamais ça, pis tu peux pas m’forcer!
— Argarde ben, là : si tu signes pas l’contrat, tu vas t’enrtourner chez vous pis t’arranger avec tes troubles, parce que moé, une seigneurie ou une créâture que ch’peux pas faire c’que j’veux avec, ben j’veux rien savoir.

Indignée ben raide, Marie alla voir ses conseillers, qui eurent pas des bonnes nouvelles à y donner :

« Ouin, ça m’fait d’la peine de vous dire ça, Madame, mais vot’mari a raison : à c’t’heure que vous êtes mariés, y peut faire c’qu’y veut avec vous pis avec vos affaires. »

Marie avait le bras ben tordu, faique a décida de signer, mais a mit ça clair pour tout l’monde qu’a faisait pas ça de son plein gré :

« C’te contrat-là par rapport aux fiançailles à ma fille a comme effet d’me lessiver complètement, pis si je l’signe aujourd’hui, c’est yinque parce que j’ai été contrainte pis forcée par les menaces dégueulasses du roi mon mari; aussi ben dire que j’ai été crucifiée! »

Finalement, toute c’te conflit-là eut pu d’raison d’être parce que la p’tite Sancha mourut avant ses deux ans. C’tait tragique, mais ça permit à Marie de récupérer Montpellier.

Le roi pis la reine d’Aragon étaient pas réconciliés pour autant, par’zempe : Marie pardonnait pas à Pierre, pis Pierre, voyant qu’y avait pas marié une p’tite créâture docile qui le laissait faire comme y voulait, y commença des démarches pour faire annuler l’mariage au motif que Marie avait jamais vraiment divorcé de Bernard de Comminges. Y’était tellement décidé à flusher Marie qu’y était déjà après envoyer des émissaires à Marie de Montferrat, l’héritière du royaume de Jérusalem, pour voir si ça y tenterait pas de devenir la nouvelle Madame Pierre.

À partir de là, Marie pis Pierre vécurent séparés : Pierre campé à la frontière de Montpellier en attendant la décision du pape, pis Marie à son château de Mireval.

Pis là, ben… Y s’passa d’quoi : une nuite, queque’part, Pierre pis Marie couchèrent ensemble, Marie tomba enceinte, pis a l’eut un p’tit gars qu’a l’appela Jacques.

Là, j’vous arrête tu’suite : le bebé à Marie était bien celui à Pierre. À sa naissance, ça faisait déjà deux ans que le roi pis la reine d’Aragon vivaient séparés, pis Pierre l’arconnut comme le sien; si y’avait pas couché avec Marie dans c’te temps-là pis que les dates avaient pas fitté, ben sûr qu’y aurait dit que le p’tit était pas à lui.

Faique COMMENT un homme pis une femme qui pouvaient pu s’voir en peinture pis qui faisaient pu vie commune depuis un boutte purent en v’nir à passer une nuite torride en pleine procédure d’annulation de mariage? Ça enflamme l’imagination, pis chus sûre que vous avez déjà la calotte qui chauffe.

L’explication la plus plate est que les deux se sont bouché l’nez pis ont faite leu d’voir, mais ça a pas empêché les historiens du temps de s’en donner à cœur joie avec leux hypothèses. On s’artrouva donc avec plusieurs versions de l’histoire, mais y’en a une en particulier qui est restée, pis c’est ça qui a donné « la légende de Marie de Montpellier ».

Avec la chicane entre Marie pis Pierre, y s’concevait pas de p’tit prince, pis ça commençait à presser.

Faique quequ’un – y’en a qui disent les consuls de Montpellier, y’en a qui disent Marie elle-même – décida de prendre les choses en main. Comme y’avait aucune chance que Pierre embarque volontairement dans le litte de sa germaine de femme, y fallait y’en passer une p’tite vite.

Pierre courtisait une belle p’tite pitoune, une certaine Béatrice (ou Catherine, ça dépend de la version). À c’te moment-là, Béatrice avait pas encore cédé à ses avances. Faique les consuls convainquirent un des chevaliers du roi d’y apporter un faux message de la part de la fille :

« Dans une semaine, Vot’Majesté, j’vas v’nir vous trouver dans votre chambre. Mais chus ben gênée pour ma vertu, faique va falloir qu’on fasse ça dans l’noir dans dire un mot pour pas qu’le Seigneur s’en rende compte. »

L’idée, c’tait que Marie se fasse passer pour Béatrice pour coucher avec Pierre sans qu’y s’en aperçoive. Ça, en passant, ça s’appelle un viol. Mais, mettons que l’idée de consentement était pas hyper développée au 13e siècle.

Entécas, Pierre était tellement pressé d’avoir son nanane qu’y se méfia pas; le rendez-vous était pris.

Les Montpelliérains avaient yinque UNE CHANCE d’avoir un héritier qui les empêcherait de s’artrouver en mains étrangères après la mort de Marie. Faique y mirent le paquet : toute la semaine avant, y prièrent; la veille, y jeûnèrent; pis pendant, on leu z’avait dit d’aller à l’église, où-ce que les clercs allaient dire des messes pour la réussite du royal coït.

Pas de pression pantoute, hein?

Le soir de, la reine enfila une cape de madame mystérieuse et alla discrètement trouver le roi. En faite, oubliez ça, la discrétion, parce qu’a l’était accompagnée par 12 consuls, 12 chevaliers et notables, 12 dames, 12 demoiselles, deux notaires, le représentant de l’évêque, deux chanoines pis quatre religieux! Y’avait tellement d’monde en avant d’la porte à Pierre qu’on se s’rait cru en pleine visite guidée au fort de Chambly organisée par le club de l’âge d’or de Repentigny.

Mais, faut crère que toute c’te monde-là étaient ben, ben discrets, pas grippés pis avaient mis des pantouffes en phentex, parce qu’y passèrent la nuite dans l’corridor sans un maudit bruit, un ciarge dins mains, pendant que Marie pis Pierre faisaient leu z’affaire. Sûrement qu’y s’étaient apporté du popcorn aussi.

À l’aube, la délégation au complet rentra dans’chambre. Pierre fit un méchant step!

« Saint simonac, qu’est-cé ça! Vous êtes-qui, vous autres? Marie?!? Qu’est-cé tu crisses là? Est où, Béatrice? Voyons donc! »

Tandis que Pierre faisait la danse de Saint-Guy en essayant de mettre ses culottes à la va-vite, les deux notaires rédigeaient ben frettement un acte de toute c’qui s’était passé. C’qu’y est sûr, c’est qu’y manquaient pas de témoins!

« Ah, pis mangez don toutes de l’astie d’marde! » cria le roi en sacrant son camp pour de bon.

Entécas, soit Marie avait un timing impeccable, soit les prières pis les ciarges avaient fait leu job, parce que neuf mois plus tard, la seigneuresse de Montpellier accoucha en 1208 d’un p’tit gars qu’a l’appela Jacques.

Malheureusement, a l’avait pas fini d’se battre : quand y’arconnut le bebé comme le sien, Pierre l’enleva à sa mère pour le faire éduquer ailleurs pis le fiancer avec la fille d’un de ses alliés – en leu donnant la seigneurie de Montpellier en cadeau d’noces, yinque pour faire chier Marie.

À boutte, Marie se rendit à Rome pour que le pape ordonne à Pierre d’arrêter ses niaiseries pis la confirme une fois pour toutes comme seigneuresse de Montpellier. En janvier 1213, le pontife rendit un jugement qui y donnait raison su toute la ligne : le mariage à ses parents était valide, faique son demi‑frére était illégitime; son mariage avec Bernard de Comminges avait jamais été valide parce qu’y avait jamais divorcé de ses autres femmes, donc son mariage à Pierre était légitime; a l’était l’unique seigneur de Montpellier, pis son fils Jacques était l’héritier de Montpellier pis de l’Aragon.

Mais, avant même qu’a puisse artourner chez elle pour profiter de sa victoire, Marie rendit l’âme à l’âge de 30 ans. C’tait tellement vite après le jugement du pape en sa faveur qu’y en a beaucoup qui dirent que Pierre l’avait faite empoisonner.

Peu importe : Pierre II d’Aragon mourut su’l champ de bataille pas longtemps après, pis de toute façon, Marie de Montpellier avait gagné le combat de sa vie, malgré toutes les bâtons qu’on y’avait mis dins roues. A lâcha jamais le morceau, envers et contre toute, alors que ça aurait été tellement facile de juste farmer sa yeule pis se contenter d’être la femme d’un roi. A l’était peut-être pas douée de zouiz, mais a l’avait une volonté de fer! 


Source : Christian Nique, « Les deux visages de Marie de Montpellier », Académie des Sciences et Lettres de Montpellier, 2013.

Chers visiteurs français qui se sont ramassés icitte à cause d’Æthelflæd de The Last Kingdom

Bienvenue!

J’vous vois aller, tsé.

Chaque fois qu’une nouvelle saison sort su Netflix, vous arsoudez toutes en même temps.

Même si ça parle bizarre par icitte, j’dis pas de niaiseries pis j’conte pas de menteries! Vous pouvez vous fier su moé.

J’espère que vous allez rester un ti peu!

En attendant, amitiés pis gros becs mouillés,

Matante Poêle

Marie Iowa Dorion — partie IV

Partie I
Partie II
Partie III

Après avoir mangé autant de misère, Pierre, Marie et leux flos décidèrent de s’installer pour de bon dans une belle vallée de l’Oregon où c’qu’y fait beau à l’année, à cultiver d’la graine de lin pis à tisser des paniers d’chanvre…

Ha! Pas pantoute.

On sait pas trop c’qui s’est passé avec eux-autres dans l’année qui a suivi, parce que c’pas écrit nulle part. Mais à l’été 1813, Pierre s’mit à faire la queue de veau pis décida de partir en expédition de trappage avec John Reed, un collègue de l’expédition Hunt, pis deux autres gars. Marie pis les deux p’tits eurent pas le choix de suivre.

Faique les v’là qui étaient arpartis vers l’est, pis avant longtemps, la gang était déjà armontée jusqu’aux rives d’la rivière Snake – que les Canadiens français étaient rendus à appeler « la maudite rivière enragée ».

Plus haut, par’zempe, la rivière pas du monde filait pas mal plus doux; a d’venait pas mal plus large pis lente, faique y’avait pas d’problème pour s’promener dessus pis puiser d’l’eau à boire.  Pis là où la rivière Boisé v’nait se jeter dedans, c’tait bourré de castors. Y’avait aussi d’la truite, des oies, des canards, des lieuvres pis des faisans à manger.

En plus, la tribu de Shoshones qui restaient pas loin étaient super fins pis généreux. À une époque où tu risquais pas mal plus qu’une poursuite au civil en cas de chicane avec les voisins, c’tait pas à négliger.

Pierre pis John trouvèrent que c’tait ben d’adon, faique y choisirent c’te spot-là comme camp de base pis construisirent une cabane.

Pour Marie, c’tait comme déménager en banlieue avec un IGA pis un parc pas loin, la piscine hors terre en arrière pis la boîte d’Hello Fresh qui rentre à toués jours, pis le couple d’à côté est toujours après t’inviter à faire un feu sans sa cour pis à t’offrir des bettes à carde de son potager en permaculture.

Autrement dit, Marie était ben. A restait à la cabane avec les flos pis a tannait les peaux quand les gars arvenaient avec leux prises. La vie coulait doucement.

Dans l’courant de l’été, trois Canadiens français – Landry, Lachapelle pis Turcotte – se rajoutèrent à la gang. Pis au mois de septembre, y’arsoudit trois Anglais – Reznor, Hoback pis Robinson – qui avaient toute pardu après s’être faite attaquer par des Autochtones – pas les Shoshones d’la place, mais des « étranges ». Qui c’était, c’tes étranges-là, c’est pas tant un mystère; c’est juste que Marie, par qui on a su c’te boutte-là de l’histoire, avait aucune idée d’où c’qui t’sortaient.

À partir de là, ça commença à moins ben aller.

Landry s’péta la gueule à ch’fal pis mourut de ses blessures.

Turcotte se ramassa avec les écrouelles, une sorte de tuberculose qui pogne dans’gorge, pis péta au frette lui avec.

Un bon jour, Delaunay, un trappeur d’la gang du début, disparut; Pierre dit à Marie qu’y s’était sûrement faite tuer, parce qu’y avait vu un scalp de sa couleur de ch’feux dans un camp des Autochtones « étranges ».

Les étranges commencèrent à écœurer Pierre, John Reed pis les cinq autres trappeurs qui restaient. Jour après jour, y’arvenaient à la cabane pour se téter des affaires :

— Aweille donc, l’Blanc, t’as pas besoin de toutes c’tes munitions-là! Donne-nous en don!
— Heille, vous êtes ben gossants, vous-autres! Nos munitions, on n’a besoin! Arrangez-vous avec vos troubles!

Voyant qu’y arrivaient à rien avec les belles façons pis les belles chansons, les étranges se mirent carrément à faire du trouble : y volèrent une belle cape à capuchon qui appartenait à Lachapelle, pis y blessèrent un des ch’faux avec une flèche.

C’tait quoi l’idée d’attaquer gratuitement une pauvr’bête? Ch’peux pas croire qu’a leu z’avait faite des faces ou de quoi d’même.

Toujours est-il que Pierre pis John commençaient à sentir la soupe chaude, faique y décidèrent d’abandonner la première cabane pis d’en construire une autre un peu plus haut en armontant la rivière Boisé.

À c’te place-là, la gang put passer un excellent automne à trapper. Les belles peaux de castors tannées par les bons soins à Marie s’empilaient dans l’campe pis promettaient de rapporter un maudit bon motton au r’tour en ville.

Jusqu’au soir du 10 janvier 1814.

Les flos étaient couchés, Marie était su’l bord de faire pareil. Avec elle au campe, y’avait John Reed; Hoback pis Robinson étaient queque part pas loin tandis que Pierre, Lachapelle, Reznor  pis Le Clerc, un autre ancien d’l’expédition Hunt qui avait artonti pendant l’automne, étaient partis pour une de leux virées de trappe qui duraient plusieurs jours.

C’est là qu’artontit un des gentils voisins shoshones, épeuré pis toute essoufflé :

« Y’a une bande de Flancs-de-chien qui ont brûlé votre autre cabane pis qui s’en viennent drette vers vous-autres à ch’fal en poussant des cris de guerre! Y veulent votre peau! Sauvez-vous, sinon vous êtes faites! »

Si vous vous demandez c’est quoi l’affaire des Flancs-de-chien, c’t’une nation autochtone qui s’est nommée d’même par rapport à son mythe de création du monde.

Entécas, quand Marie entendit ça, a l’artroussa comme une toast quand tu forces la clanche du toaster :

« M’as prendre un ch’fal pis m’as aller avertir Pierre pis les deux autres! »

Faique tandis que Reed sortait les fusils pis s’apprêtait à aller charcher Hoback pis Robinson, Marie paqueta ses deux p’tits toutes collés de sommeil, les embarqua su’une jument pis prit le bois en pleine nuitte frette comme la mort pis noire comme le cul d’un our.

Justement, faisait tellement noir que Marie pardit son ch’min. Quand la tempête pogna, a l’eut pas le choix de s’cacher dins fardoches avec Paul pis Jean-Baptiste jusqu’à ce que ça passe, respirant à peine de peur de s’faire pogner par les Flancs-de-chien.

Quand enfin le temps se calma, pas moins qu’un jour plus tard, Marie arprit son chemin. Sauf que là, a vit d’la fumée dans la direction où c’qu’a pensait qu’étaient Pierre et compagnie :

« Peu importe c’est quoi, ça peut pas être des bonnes nouvelles. On va attendre encore. »

Faique Marie pis les deux p’tits passèrent encore une autre journée cachés. Comment c’qu’a persuadait les flos d’pas grouiller, je l’sais pas, mais c’t’un exploit.

La soirée du troisième jour, y’arrivèrent enfin à la petite hutte qui sarvait d’abri aux trappeurs. C’tait ben tranquille pis y’avait l’air d’avoir parsonne.

Toute d’un coup, quequ’un sortit d’entre les arbres pis s’dirigea vers elle en marchant tout croche : c’tait Le Clerc, blessé pis toute graissé de sang, su’l bord de tomber sans connaissance.

Marie se garrocha à sa rencontre :

— Wô! Monsieur Le Clerc! Voyons donc, vous êtes ben magané! Assisez-vous, là. Qu’est-cé qui vous est arrivé?
— Ah! Calvaire. On était après vérifier nos trappes à matin, pis là les Flancs-de-chien sont sortis d’nulle part pis nous sont tombés d’ssus! Chus ben désolé, M’dame, mais Lachapelle, Reznor pis vot’mari y’ont toute passé… Y reste juste moé…

Une nouvelle de même, c’est comme si le plancher tombait d’en d’sour de toé. Ça t’coupe le souffle. Ça change ta vie pour toujours.

Mais Marie avait pas l’temps de mettre le genou à terre. Sans pardre une seconde, a jouqua Le Clerc pis le plus jeune des flos su son ch’fal pis a r’prit l’bois direct.

A l’avait yinque une idée dans’tête : sauver Le Clerc pis avartir les autres. Sauf que Le Clerc était quasiment vidé de son sang pis y’arrêtait pas de pâmer; par deux fois, y tomba de ch’fal pis Marie dut l’armettre en selle.

À un moment donné, Marie dut s’résoudre à arrêter pis à essayer de l’mettre confortable autant que possible; c’tait clair qu’y passerait pas la nuitte.

Le Clerc prit ses darnières forces pour expliquer à Marie comment c’qu’a pourrait faire pour s’échapper avec ses flos sans s’faire pogner par les Flancs-de-chien. Pis, queque part avant l’aube, y’arrêta d’respirer pour de bon.

Au matin, Marie couvrit l’corps de fardoches pis d’neige; a l’avait ni l’temps, ni la force d’y creuser une tombe. A mit Paul pis Jean-Baptiste su le ch’fal pis arprit le ch’min d’la cabane à Reed.

J’me d’mande ben c’qui s’passait dans la tête des p’tits à c’te moment-là.

Le plus p’tit avait quatre ans; y d’vait pas vraiment réaliser que son pére était mort pis qu’y arviendrait pu jamais. Mais y d’vait ben sentir qu’y avait d’quoi qui allait pas. Sa mère était sué nerfs, c’tait évident, pis c’tait vraiment bizarre qu’a s’cache des Autochtones.

Le plus vieux, à six ans, avait dû comprendre le gros de c’que Le Clerc avait dit; assez pour être triste, assez pour avoir peur, assez pour pardre le sommeil pendant les nuites qui finissaient pu d’finir, collé après sa mére pis son p’tit frére en d’sour d’une grosse peau de bison tandis que le vent forçait pour rentrer par toutes les craques.

Pauvres p’tits cœurs.

Le quatrième jour, Marie spotta une gang de Flancs-de-chien qui clanchaient vers l’est. Tu’suite, a débarqua les flos du ch’fal, s’cacha avec eux-autres dans l’foin pis artint son souffle.

Heureusement, les Flancs-de-chien argardèrent jamais vers eux-autres pis y passèrent leu ch’min.

Fiou.

Le soir, Marie arriva enfin su l’dessus d’une colline qui donnait vue s’a cabane à Reed. J’vous dis que ça avait l’air tranquille là-dedans pis autour! Y’avait rien qui grouillait pis y’avait pas un son.

Quand même, Marie voulait absolument savoir si y’avait encore quequ’un de vivant là. Par contre, a l’était pas pour emmener les p’tits pis le ch’fal avec elle – c’tait ben que trop dangereux! Faique a les emmena dans un p’tit bois :

« Là, j’vas aller à’cabane pour voir si Monsieur Reed est encore là. Vous-autres, restez icitte pis grouillez pas! Pas un mot tant que je s’rai pas arvenue. »

Ça aussi, c’tait un risque : y’a rien qui disait à Marie qu’y aurait pas quequ’un pour arriver par en arrière pis partir avec la bête pis les p’tits gars. Mais a pouvait pas s’résoudre à partir sans savoir c’qui était arrivé aux hommes.

Faique a ramassa un gros couteau dans son sac pis partit vers la cabane en marchant ben doucement. Pis là, quand a fut assez proche, a se figea d’horreur : partout autour d’la bâtisse, la neige était couverte de sang. On aurait dit que Matante Rita avait renvarsé la bouteille de merlot s’a nappe en lin blanc à Matante Monique pis que les deux s’étaient sauté à’gorge.

Une brique dans l’estomac pis pu d’sang dins bouttes, Marie continua d’avancer pareil.

« Monsieur Reed? Monsieur Robinson? Monsieur Hoback? C’est moé, Marie! Youhou! Y’a-tu quequ’un? »

Mais y’avait yinque le vent. C’tait clair qu’y restait pu parsonne.

En tournant l’coin d’la cabane, c’est là qu’a les vit : Reed, Hoback pis Robinson – ou c’qui en restait. Mettons que ça aurait été de trop de tchéquer leu pouls : y’étaient poignardés, scalpés, défaites en bouttes. Y’avait eu d’l’archarnement.

D’après leu z’état, y’étaient probablement morts pas longtemps après que Marie soye partie avertir Pierre pis les autres. Pis eux-autres, y’étaient morts deux jours après, jusse avant que Marie arrive. C’est plate à dire, mais c’tes deux rendez-vous manqués-là avaient sauvé sa vie pis celle des flos.

Si Marie avait eu d’quoi dans l’ventre à c’te moment-là, pour moé a l’aurait restitué drette là; mais, a l’avait pas mangé depuis deux jours. A s’détourna d’la boucherie pis partit à course pour artrouver les garçons dans l’bois.

Pis là, a comprit d’quoi; ben sûr qu’a y’avait pensé avant, mais là, c’tait aussi terriblement clair qu’un boutte de vitre planté dans’chair : elle, Paul pis Jean-Baptiste étaient seuls au monde, entourés d’ennemis, en plein hiver, avec pu rien à manger.

Partie V


Source : Larry E. Morris, The perilous West : seven amazing explorers and the founding of the Oregon Trail, 2013.

Un GROS merci à ceux qui m’encouragent sur Patreon : Christine L., David P., Chrestien L., Herve L., Valérie C., Eve Lyne M., Serge O., Alice et Tomasz, et Mélanie L.

Pour faire comme eux-autres et lire les articles avant tout le monde, c’est par ici!

Combat de peintures! Judith et Holopherne

Y’a des bouttes de l’histoire, d’la mythologie ou bedon d’la Bible qu’on pourrait appeler des Greatest Hits – tout l’monde les connaît, un peu comme « Non, (Luc,) je suis ton père » dans’Guerre des étoiles. Pis c’tes bouttes-là, y’inspirent ben gros les artisses.

Faique pour le même boutte, y va y’avoir plusieurs peintures, sculptures, dessins, poèmes, chansons… Pis c’qu’y est ben intéressant, c’est de comparer les différentes versions.

Aujourd’hui, j’me suis dit qu’on pourrait faire ça avec six peintures qui arprésentent la même scène : Judith après décapiter Holopherne.

Selon la Bible, Judith, c’tait une jeune veuve juive ben belle pis ben courageuse. A vivait à l’époque où c’que le roi assyrien Nabuchodonosor avait envoyé son général Holopherne à’tête d’une grosse armée pour conquérir Israël.

C’te jour-là, Holopherne s’tait parqué en avant d’la ville de Béthulie pour l’assiéger. Après une secousse, les défenseurs d’la ville étaient brûlés raide, affamés pis découragés, quasiment su’l bord d’ouvrir les portes à l’ennemi.

Voyant ça, Judith les bourrassa un peu :

« Heille, gang de pissous! Vous manquez don ben d’foi! Creyez don que Dieu va nous sauver! »

A disait ça, mais a l’avait pas l’intention d’attendre là bouche ouvarte qu’y s’passe de quoi : a l’allait prendre les choses en main.

Rendu au soir, Judith ramassa une de ses servantes pis partit en direction du camp assyrien. Quand on y d’manda c’qu’a faisait là, a répondit qu’a l’avait des affaires secrètes à dire su les Juifs qui pourraient intéresser Holopherne.

J’vous avais dit que Judith était pétard. Faique quand Holopherne la vit, y d’vint instantanément serré d’la fourche. Y l’invita donc à un banquet pis toute, probablement dans l’espoir de, tsé veut dire, mais Judith l’encouragea à boire toute la soirée jusqu’à ce qu’y tombe quasiment saoul mort.

Quand y fut su’l dos ben étampé la bouche ouvarte, Judith pogna une épée pis, avec l’aide de sa servante, DÉCAPITA Holopherne.

Après, les deux femmes se faufilèrent en dehors du camp avec la tête pis la ramenèrent à Béthulie.

« QUINS! N’a pu, d’Holopherne. Sans leu général, les Assyriens vont se battre tout croche pis manger leux bas. »

Pis en effet, les Israélites, crinqués ben raide, défoncèrent complètement les Assyriens, qui fuirent la queue entre les deux jambes.

Judith avait sauvé Israël!

Mais là, allons argarder, voir, comment différents artistes ont imaginé la scène…


Version du Caravage, vers 1598-1599

Expression de Judith : C’te Judith-là a le cœur qui lève pis vraiment pas d’fun. On dirait une floune qui dépiaute son premier djeuvre! A l’était tellement pas prête, pauvre chouette. Pis ça s’rait bon de valeur si du sang r’volait su sa belle chemise blanche! 4/10

Technique : Ah, non, là! Caravage, ch’t’aime ben, mais là, tu l’as pas pantoute. C’est pas d’même qu’on coupe une tête! Judith a clairement jamais tenu une épée dans sa vie – gad-z’y le ti-poignet toute mou! A met aucune force, a se sert pas pantoute du reste de son corps, a l’a pas de point d’appui. Franchement, pour un peintre de c’te talent-là, c’est carrément gênant. 1/10

Travail d’équipe : Je donne des points pour le soutien moral, parce que clairement la servante est ben plus dedans que Judith, pis j’gage qu’a l’aimerait ben le faire elle-même. 6/10

Note globale : 3,5/10


Version de Jan de Bray, 1659

Expression de Judith : Dans c’telle-là, Judith a pas la face de quequ’un qui fait ça pour la première fois – a l’a une face d’assassin d’la Guerre froide. Judith, c’t’une tueuse. Un missile téléguidé du peuple hébreu. Le lendemain en mangeant ses toasts, a pensera déjà pu à Holopherne. 8/10

Technique : Pour couper une tête, y’a rien comme un bon coup franc, SHTOK! Judith a un pas pire élan. Si a finit ben son mouvement, si sa lame est assez aiguisée pis si l’gars grouille pas, a devrait être bonne. 7/10

Travail d’équipe : La servante sert à rien. Si y’a d’quoi, est dins jambes. J’donne deux points pareil, parce qu’au moins, est là. 2/10

Note globale : 6,5/10


Version de Trophime Bigot, vers 1640

Expression de Judith : Calme, concentrée su’a tâche. Pas de colère, mais pas de mal de cœur non plus. Judith a une job à faire, pis a veut la faire comme faut. 7/10

Technique : On dirait que Judith est après couper un gros baloney au lieu d’une tête. On va y donner ça : est physiquement engagée dans c’qu’a fait, pis tu vois qu’a met d’la force. Mais va falloir qu’a change d’outil ou bedon de technique pour passer au travers. 6/10

Travail d’équipe : Heille, c’est quasiment touchant. On dirait une maître-menuisière qui transmet ses connaissances à sa jeune élève pis la guide d’une main sûre, avec ben d’la patience pis du renforcement positif. Sauf que, tsé, sont après décapiter un homme. 9/10

Note globale : 7/10


Version de Giulia Lama, 1730

Expression de Judith : Ben voyons. Qu’est-cé qu’a attend-là, l’intervention du Saint Esprit? Aide-toé pis le ciel t’aidera, ma belle. Faique arrête de téter, pogne un couteau pis vas-y! 3/10

Technique : Visualiser la mort d’Holopherne pis attendre que la loi de l’attraction fasse la job pour toé, c’est pas une technique. 0/10

Travail d’équipe : Sa servante a vraiment l’air de s’demander qu’est-cé qu’a niaise. Tasse-toé, Judith, pis laisse-là don faire! 4/10

Note globale : 2,5/10


Version de Louis Finson, vers 1607

Expression de Judith : Y’a clairement de quoi qui l’énarve, mais ch’comme pas sûre si c’est nous-autres qu’a r’garde parce qu’on a pas d’affaire-là ou ben si c’est sa servante qui la gosse. Entécas, moé, ch’prendrais pas d’chance. 8/10

Technique : A tient son arme comme faut, toujours ben. Mais est ben que trop loin du gars pour être vraiment efficace. Va falloir qu’a s’rapproche pis qu’a fesse plusieurs fois si a veut passer d’bord en bord. 5/10

Travail d’équipe : La servante tient le sac, toujours ben. Pis sa face pis celle à Judith attirent toute l’attention dans la peinture; on r’marque quasiment pas Holopherne, à force. Mais sérieusement, j’m’en fais pour elle : y’a-tu vu les ganglions lymphatiques? Faut qu’a fasse argarder ça au plus vite! 5/10

Note globale : 6,5/10


Version d’Artemisia Gentileschi, vers 1620

Expression de Judith : Ça, c’t’une face qui dit « Quins toé mon tabarnak! ». Les sourcils sont froncés pis la bouche est pincée : Judith est concentrée pis décidée. Pis c’tu moé ou y’a même une p’tite pointe de satisfaction là-dedans? 9/10

Technique : Là on jase! Le poignard tenu comme faut, le genou monté su l’litte pour mettre plus de poids pis d’force, pis d’la raideur dans l’mouvement. C’te version-là est crissement pas propre! Mais tsé, ça pisse, une jugulaire! C’est pas CENSÉ être propre! 9/10

Travail d’équipe : Ah ben là, parzempe! La servante est drette dans l’action pis a aide Judith à maîtriser Holopherne. J’aime ça, moé, l’entraide entre créâtures! Décrissons le patriarcat! 10/10

Note globale : 9/10