Ada au boutte du monde – partie II

Rappel des personnages
Ada : notre héroïne
Vic : la minoune
Vilhjalmur Stefansson : le commanditaire de l’expédition, explorateur célèbre 
Allan Crawford : le jeune commandant canadien de l’expédition 
Lorne Knight : le second; avait déjà été en expédition dans le Nord avec Stefansson
Fred Maurer : autre membre de l’expédition; avait déjà été en expédition dans le Nord avec Stefansson
Milton Galle : le jeune secrétaire de Stefansson

Partie I

C’tait pas toute, ça, là, mais nos explorateurs avaient un camp à monter. 

Pendant 16 heures – j’vous niaise pas, là, 2 fois 8, 16 heures de suite –, y travaillèrent d’arrache-pied. 

Y’avait pas d’arbres su l’île, mais heureusement, les plages de gravelle noire étaient couvertes de bois flotté. Ça f’rait du bon bois d’chauffage, mais pas juste ça : y ramassèrent les meilleures bouttes pour bâtir la charpente d’une cabane, qu’y accotèrent sur un flanc de colline escarpé – ça faisait un mur de moins à construire, pis c’tait meilleur pour l’isolation. Rendu à l’hiver, y pileraient de la neige tout autour pour bloquer encore plus le frette. Pis le toit, y le firent en mottes de gazon. 

En avant, y construisirent un p’tit tambour où y mettraient le bois de chauffage pis d’autres affaires – parce qu’y a rien de pire que de devoir sortir de l’abri en bobettes en pleine tempête parce qu’y a pu rien à mettre dans l’poêle. 

Pis en dedans, Ada cousit boutte à boutte deux tentes, une grande pis une plus petite, avec une porte entre les deux. Ça faisait deux chambres avec chacune un poêle à bois, une pour les quatre gars pis une pour Ada; celle-là allait aussi servir de cuisine. Pis la minoune, elle, a dormirait ben où c’qu’a voudrait. 

Quand Crawford inspecta le matériel pis les provisions, y s’rendit compte qu’y manquait des affaires, pis c’qui s’était rendu était pas vargeux. Entre autres, les patates étaient toutes pourries pis les pruneaux étaient pleins de vers. Si quequ’un s’artrouvait constipé, y’allait d’voir s’arranger avec ses troubles.

Pis les 7 chiens de traîneau? Ouf. Y’étaient raides maigres pis toutes poqués. 

Mais Crawford était tellement motivé qu’y avait rien pour le décourager, ni lui ni les autres. 

Lui pis Galle, qui, j’vous rappelle, avaient 20 pis 19 ans – des bébés, tabarouette! –, y’étaient heureux comme des tits poulains au printemps : pour eux autres, c’tait la grande aventure, l’inconnu, les histoires qu’y allaient pouvoir raconter en arvenant à’maison! 

Knight, qui l’avait eue roffe dins Territoires du Nord-Ouest avec Stefansson, se trouvait gras dur :

« Heille, chus comme su’l bord d’la piscine au Ritz, moé-là! Y’a plein d’oiseaux partout à manger, on a des PROVISIONS pis du BOIS DE CHAUFFAGE! »

Pis tant qu’à faire, moé, ça m’chicote depuis l’début : pourquoi Maurer, qui avait souffert le martyre su l’île Wrangel 5 ans avant, avait décidé d’y artourner? Surtout qu’y était fraîchement marié avec sa belle Delphine! Aux journalistes, que ça chicotait aussi, y’avait répondu :

« Ch’pense que ça peut être profitable, comme entreprise. Le Nord, c’est plein de ressources, pis y’a d’quoi à faire avec ça. Pis tsé, les grandes étendues d’neige pis d’glace, les aurores boréales, le soleil de minuit, ça t’marque un homme. J’ai l’goût d’arvoir ça. »

Mais, c’qu’y disait pas pis qui restait dans le p’tit cagibi intime de son cœur, c’est qu’y avait l’impression de s’être fait sacrer une volée par la nature, pis ça pouvait pas rester d’même; y voulait s’prouver à lui-même que, c’te fois-là, y’allait être capable de toffer la run. 

Entécas, pour tu’suite, c’tait ben parti : y faisait beau; Crawford, Maurer pis Knight passaient leux journées à explorer l’île, à prendre des notes pis à ramasser des plantes pis des roches pour la science; Galle faisait l’chevreux à grimper montagnes et falaises, pis y se laissait pousser la barbe comme Sydney Crosby à ses premières séries d’la Ligue nationale.

Pendant c’temps-là, Ada cousait du linge pour l’hiver pis s’occupait des repas en chantonnant. A l’avait peur de mettre le nez dehors à cause des ours polaires, mais sinon, c’tait pas mal mieux qu’a pensait.

Le soir, y passaient queques heures relax ensemble. Y mangeaient des bonbons. Galle écrivait dans son journal. Knight composait des p’tits poèmes comiques. Crawford contait des jokes poches :

« Qu’est-ce que ça dit, un ours blanc, quand y va cogner chez ses amis, pis y répondent pas? “Y’ont polaire d’être là”. »

Vic, qu’y s’taient mis à appeler « la blette » parce qu’a allait sentir partout, se promenait dans l’camp, allait écœurer les chiens de traîneau, pis l’soir, a l’allait trouver un d’la gang dans son sleeping bag pour passer la nuitte au chaud.

Après une couple de s’maines, par’zempe, les gars armarquèrent qu’Ada commençait à changer.

Au début, c’tait une tite larme qui coulait icitte pis là. Pis ben vite, c’tait les gros sanglots. 

Les gars essayaient d’être fins, tsé, comment ça va, qu’est-ce qu’y a, pis toute ça.  

« J’m’ennuie de mon garçon pis de ma sœur », qu’a disait.

Mais là, Ada passait des grands bouttes à pas travailler, à fixer le mur pis à pas répondre quand on y parlait. Ça commençait à être moins drôle. 

Quand a voyait les gars affûter leux couteaux ou nettoyer leux carabines, a les r’gardait avec des grands yeux ronds : 

« Ch’sers à rien, chus yinque un embarras, qu’a pensait. Y vont me tuer pour se débarrasser d’moé. Une bouche de moins… »

Pis, j’vous avais dit qu’a l’avait une peur bleue des ours blancs; là, c’tait pire que jamais. A l’avait entendu dire que l’esprit que les Inuits appelaient Nanuq – le grand boss des ours polaires – était capable de savoir si quequ’un était riche ou pauvre, pis qu’y mangeait pas les pauvres. 

« Mais là, chus riche à c’t’heure, s’disait Ada. J’gagne 50 $ par mois! Y pourrait venir me chercher! »

Pis là… A commença à faire les yeux doux à Crawford. 

Tsé, Maurer parlait sa langue pis y’était fin avec elle, mais y’était vieux, un peu distant – pis marié. 

Knight, Ada le trouvait presque aussi épeurant qu’un ours polaire, avec sa grosse voix. En plus, y’était pas patient.

Galle, c’tait comme un p’tit frère. A jouait aux cartes avec pis a y contait des histoires. 

Crawford, par’zempe : y’était beau, élégant, patient, sophistiqué. Ada avait décidé, elle-là, qu’a l’allait le marier. A poussait des longs soupirs, a le lâchait pas d’une semelle, a l’complimentait, a s’pliait en 4 pour y faire plaisir… 

Crawford savait pu où s’mettre; les autres gars trouvaient ça crampant pis l’écœuraient : 

« Ouin, hein, Crawford, toé pis tes beaux yeux verts! »

Crawford avec ses beaux yeux verts pis Vic la minoune.

Par-dessus l’marché, a l’avait pris l’habitude de disparaître. C’tait comme si l’yâble y brûlait l’tsour des pieds avec un chalumeau; fallait qu’a bouge, fallait qu’a l’aille queque part, où? N’importe où sauf icitte. 

Une fois, a marcha tellement loin que les gars durent sortir le traîneau à chiens pour la rattraper pis la ramener au camp par le chignon du cou comme une floune qui voulait pas s’coucher l’soir. Une autre fois, a fit ses valises, prit l’bord des montagnes, pis arvint les mains vides sans donner d’explication.

Là, ch’peux pas vous dire c’qui s’passait vraiment dans’tête à Ada. Trop de stress? Trop de peine? Mal du pays boosté aux stéroïdes? C’tait comme si a savait pu où se jeter. Les gars comprenaient rien; pour eux autres, c’tait des caprices de créâture. Pis là, y commençaient à perdre patience. 

Y’avaient besoin qu’a travaille; ça leu prenait du linge pour l’hiver, pis au plus sacrant! Y’essayèrent d’la priver de souper, d’y lire des versets d’la Bible sur les vertus du travail pour la faire sentir cheap, Knight l’attacha même après un poteau dehors pendant des heures, mais y’a rien qui faisait. A cousait une manche par icitte, un capuchon par là, pis a r’commençait à fixer l’mur en braillant.

Entre-temps, le soleil avait arrêté de se l’ver, pis y’artrousserait pas avant un bon 2 mois. Le paysage s’tait couvert de neige pis la banquise se formait tranquillement. Ada avait décidé qu’a voulait être tu’seule, faique a s’construisit un igloo pis alla vivre dedans. Mais ça dura pas.

Un matin où y gelait à pierre fendre, a s’pointa à la cabane. Knight la laissa rentrer. 

A s’assit pis, comme d’habitude, a s’embarra dans son silence. 

« Si tu travailles pas, tu vas encore coucher dehors », dit Knight. 

Ada eut l’air de penser à son affaire. Dehors, le vent hurlait comme un perdu. 

—     Ok. De quoi t’as besoin?
—     Des mitaines pis des bas, répondit Knight. 

Ada sortit son kit de couture pis s’mit à l’ouvrage. A leva à peine la tête jusqu’au souper. 

À partir de là, ce fut comme le jour pis la nuitte. 

Ada se levait à 6 h du matin pour faire du pain. A cuisinait, a lavait la vaisselle pis le linge, a tannait les peaux d’bêtes pis a cousait, toute en chantonnant pis en souriant. Pis, heille, a l’essayait même pu de séduire Crawford! Après trois mois de cauchemar, Ada avait enfin artrouvé ses esprits, aussi mystérieusement qu’a les avait perdus. 

Le Nord, c’est roffe pour le mental.

Puis vint l’temps des Fêtes. À Noël, Ada pis les gars passèrent une belle p’tite journée relax à s’bourrer dans l’pain pis l’beurre, le gâteau pis l’café, pis y jouèrent au poker en gageant des cigarettes. 

Y passèrent le reste de l’hiver en marmottes, blottis dans leu trou, sans trop d’misère, à part qu’y s’artenaient pour pas faire la danse de Saint-Guy, que ça leu piquait à des places – y’avait pas de douche, hein! – pis que des fois, y’étaient un peu tannés de toujours voir les mêmes faces. 

Y’avaient des provisions pis du bois en masse, pis y réussissaient à avoir un peu de viande fraîche grâce à la chasse pis la trappe. Y’eurent une couple de visites d’ours polaires, mais heureusement, personne se fit manger; y réussirent même à en tuer queques-uns. 

Le 25 janvier, le soleil arsoudit enfin au-dessus de l’horizon, la bouche pâteuse pis les yeux cernés : le premier signe du printemps. Mais, 4 heures plus tard, y s’arcouchait déjà, pis ça allait prendre une bonne secousse encore avant qu’y ait des journées pour vrai, pas juste des agace-levers.

Entécas, la longue nuitte à Ada avait l’air finie : son moral tenait bon. A l’avait abandonné l’idée de devenir Mme Crawford – tsé, a l’aurait marié demain matin, avec une vertèbre de morse comme alliance, si y fallait, mais a l’avait compris qu’a rendait tout le monde mal à l’aise pis que c’tait un amour impossible. 

En février, la température baissa souvent jusqu’à -40 pis les tempêtes se déchaînaient des jours de temps. Si nos explorateurs restaient pas collés à ras l’poêle, y gelaient. 

En mars, y s’mit à faire un peu moins frette – une journée, la température monta jusqu’à -6, heille! Dire qu’y avaient pas apporté leux gougounes!

En avril, y ventait à écorner les bœufs, pis c’tait comme si la faune au complet avait décidé de sacrer son camp de l’île : les gars pognaient RIEN. Y’avait yinque des phoques qui s’doraient l’péteux su’a glace, hors de portée des carabines, pis un corbeau qui venait virer au-dessus de leu camp, comme pour les écoeurer.

C’est yinque quand un des chiens mourut de convulsions – pauvre pitou – pis qu’y mirent la carcasse à côté des pièges qu’y pognèrent une couple de renards.

En mai, la neige s’tait mis à fondre, même si y’en tombait encore de temps en temps. Ça, ça voulait dire que les murs de neige de leu cabane s’taient mis à fondre aussi, pis, là, y’étaient rendus l’derrière dans l’eau. 

Y déménagèrent tout leu stock dans des tentes. C’tait moins confortable que leu cabane avait été, mais c’tait pas grave : ben vite, ça allait être le mois de juin, pis le bateau qui viendrait les chercher arriverait d’un jour à l’autre. 

À partir de là, y s’mirent à regarder l’horizon dans l’espoir de voir une tite fumée. 

Juin passa au complet. Rien. 

En juillet, la glace avait complètement disparu, pis c’tait yinque de l’eau libre à perte de vue. Pourtant, toujours rien. 

À’mi-septembre, la glace avait commencé à s’répandre sur la mer, faique la gang dut s’rendre à l’évidence : y’aurait pas de bateau. Entécas, pas c’t’année. 

Depuis des mois, Ada, Crawford, Knight, Maurer pis Galle avaient les cordes du cœur toutes tendues vers le moment où, enfin, y pourraient rentrer chez eux. Pis là, shlak : y v’naient de s’faire couper ça ben net.

Crawford, qui était géologue de formation, sentait qu’y avait fait c’qu’y avait à faire su l’île Wrangel. Y s’voyait déjà en train d’étudier des roches de d’autres places, mais là, y’allait yinque voir les mêmes vieilles garnottes pendant encore 10 mois. Y s’ennuyait de sa mère pis de sa sœur, aussi. 

Knight pis Galle parlaient tout le temps de leu famille. Maurer rêvait à sa femme pis avait tellement hâte d’y raconter ses aventures! 

Pis Ada, a l’avait commencé à s’ennuyer de son garçon avant même de partir, faique imaginez le coup de 2 par 4 su’l moral que ça dut être. 

Y’avaient pas l’choix : fallaient qu’y s’arvirent de d’bord pis s’organisent pour passer un autre hiver. 

La première affaire, c’tait de déplacer le camp. Y’avaient toute pris l’bois d’un rayon de 5 km, faique c’tait plus simple de rapprocher le camp du bois que de rapprocher l’bois du camp. 

Après ça, y’allaient devoir commencer à rationner. Y leu restait pu de patates, pu de bines, pu de gruau; y’avaient juste 3-4 tranches de bacon rance, du riz, un ti peu de sucre, du thé, du café pis du biscuit de marin, un genre de galette qui goûte rien pis qui est dure à s’en péter les palettes. 

La vie continuait, mais y’avait comme une lourdeur su toute le camp; y’avait juste la minoune qui trottait comme si de rien n’était, les oreilles dins airs pis la queue en point d’interrogation.

Ada et la gang commençaient à être maganés du corps, en plus : Ada avait mal au dos, Crawford à une main, Galle avait un ulcère dans la bouche, Maurer se sentait mou comme une vieille guénille essorée…

Knight, c’tait plus inquiétant : au début, y pensait que c’tait juste des rhumatismes, mais là, y’avait tellement mal, surtout à’hanche, qu’y passait le plus clair de son temps couché. Y se sentait inutile pis ça le faisait chier sans bon sens.

Pis un m’ment’né, y se dit : 

« Coudonc, ça s’rait-tu le scorbut qui arvient? »

Tsé, à p’tite école, y nous faisaient ben peur avec le scorbut pis Jacques Cartier pis les dents qui tombent pis les gencives qui coulent à terre. Ben Knight, y’avait eu drette ça pendant son baroudage avec Stefansson. C’tait pas drôle pantoute. Pis en plus, tsé, dans l’Grand Nord, y’a pas d’arbres, faique pas de tisane aux épines de conifères comme les Premières Nations faisaient – Stefansson l’avait sauvé avec des langues de caribou, qui sont bourrées de vitamine C. 

Mais là, y’avait pas un maudit caribou, ni de phoques, ni de renards, ni d’ours, ni rien. Knight dit rien à personne, en espérant que ça passe, mais Ada pis les trois autres se doutaient ben que queque chose allait pas. 

Le deuxième temps des Fêtes su l’île Wrangel avait rien de festif pour personne. Les quatre se gâtèrent avec un restant de viande de phoque salée pis une ration supplémentaire de biscuit de marin – de quoi s’péter les canines, à défaut de s’péter la face au gros gin. 

Ada, surtout, avait le motton : 

« J’vas-tu être encore vivante au prochain Noël? J’vas-tu être à Nome avec Bennet ou ben encore pognée icitte? »

Le 21 janvier 1923, y faisait -46 pis le soleil se l’vait pour la première fois de l’année. Pis Crawford avait pris une décision. 

« Comme vous l’savez, ben vite, on aura pu rien à manger à part du thé pis d’la peau d’morse. Y’a 7 ans, le brave capitaine Bartlett a réussi à faire la traversée d’icitte à la Sibérie pis à aller chercher des secours à Nome. J’vois pas pourquoi on s’rait pas capable de faire pareil. On va partir moé, Maurer, pis Galle. Knight, tu vas rester icitte avec Ada. Pis comme on peut pas s’permettre d’attendre le printemps, on va commencer à s’préparer drette là pis partir dès qu’on peut. »

Knight était d’accord avec ça; en faite, c’tait son idée : y’était convaincu qu’y pourraient pas survivre en restant toute la gang au camp. C’qui le gossait, c’est que l’monde allait mémérer en apprenant qu’y était resté tu’seul avec une femme, inuite en plus!

Maurer, lui, savait par expérience que c’tait pas une bonne idée : 

« La banquise, là, c’est pas lisse pis plate comme une patinoire d’aréna; ça bouge pis ça change tout l’temps; t’es toujours à une craque dans’glace de disparaître pour toujours. On s’rait ben mieux d’rester icitte. Stefansson nous a pas oubliés, là, tsé, y’a sûrement eu un problème. »

Mais y ferma sa gueule. Y savait qu’y avait rien à faire pour que Crawford change d’idée. 

Galle dit rien non plus; y savait ben que son avis avait pas d’poids. Pour lui, ça prenait pas la tête à Papineau pour savoir que la traversée était hyper dangereuse. En plus, y’était rendu ben attaché à Ada, pis y’avait l’impression de l’abandonner. 

Mais, les deux allaient suivre les ordres. 

Ada, sa job, c’tait de préparer le linge des gars pour leu voyage. A travaillait vite pis ben, l’air sérieux, sans dire un mot. A l’avait encore peur de Knight pis a l’avait vraiment pas hâte de s’artrouver tu’seule avec lui. 

Le 29 janvier, par une belle journée douce pis sans nuages, les gars embarquèrent leu stock su l’traîneau, attelèrent les 5 derniers chiens chétis qui leu restaient, pis firent leux adieux. 

Pis tandis qu’y disparaissaient à l’horizon, Ada se d’mandait si a les arverrait un jour. Pis dans le silence qui tomba su’l camp, a s’ennuyait déjà d’eux autres. 


Source : Jennifer Niven, Ada Blackjack, A True Story of Survival in the Arctic, 2003.

Ada au boutte du monde – partie 1½

(Bon. En continuant l’histoire, j’ai décidé qu’y avait une meilleure place pour finir la partie I, vu que la partie I était pas mal courte. Faique au lieu de la partie II, v’la la partie 1½.)

Rappel des personnages
Ada : notre héroïne
Vic : la minoune
Vilhjalmur Stefansson : le commanditaire de l’expédition, explorateur célèbre 
Allan Crawford : le jeune commandant canadien de l’expédition 
Lorne Knight : le second; avait déjà été en expédition dans le Nord avec Stefansson
Fred Maurer : autre membre de l’expédition; avait déjà été en expédition dans le Nord avec Stefansson
Milton Galle : le jeune secrétaire de Stefansson

Partie I

Là, m’as vous donner un ti peu d’contexte, parce que ch’pense qu’on est dus. 

Wrangel, là, c’tait pas une île d’agrément avec des cocktails pis des chaises longues. C’tait pas la porte à côté. Pis la route pour se rendre, là, c’tait pas pour les doux – y’avait d’la glace pis des tempêtes pis du danger partout.

Pourquoi envoyer du monde là-bas, d’abord?

C’que j’vous avais pas dit, c’est que la dernière expédition à Vilhjalmur Stefansson – appelée l’expédition Karluk à cause du nom du bateau amiral –, ben, ça s’était pas exactement ben passé. En fait, ça avait viré en chiard épouvantable. 

Stefansson était parti de Nome à bord du Karluk en juin 1913 pour explorer l’Arctique pis ramasser des données scientifiques. Avant l’départ, le capitaine, Bob Bartlett, y’avait dit que la tite coque en bois du Karluk était probablement pas assez solide pour toffer dans la glace, pis y’était pas tu’seul à penser ça. Mais Stefansson, tête dure, avait répondu :

« Boorrhhh, ça va être correct. »

Comme de faite, deux mois plus tard, le bateau était pogné dins glaces d’la mer de Beaufort; en janvier 1914, y s’faisait broyer par la banquise comme un tit grain d’poivre.

Entre-temps, Stefansson s’était poussé avec cinq gars pour chasser le caribou, mais en r’venant, y’avait jamais pu artrouver le bateau. Qu’y disait. 

Emporté par la banquise, le reste de l’équipage du Karluk avait dérivé vers la Sibérie. Quatre gars partirent su’a glace pour essayer de s’rendre en Alaska, pis on les arvit pu jamais. Même affaire pour les 4 qui s’lâchèrent pour l’île Herald. 

Les 17 qui restaient, dont le capitaine Bartlett pis Fred Maurer, marchèrent 128 km su’a banquise pis arrivèrent à la fameuse île Wrangel. Après ça, Bartlett pis Kataktovik, un chasseur inuit, se tapèrent une trotte de 1 100 km jusqu’à c’qu’y atteignent le continent pis trouvent enfin un village avec un port. Là, le capitaine réussit à pogner un lift jusqu’en Alaska, où y put commencer à organiser des secours. 

Pendant c’temps-là, 3 autres gars pétèrent au frette tandis que les autres étaient pognés pour s’amputer des orteils à frette, s’battre pour c’qui restait de vieux biscuits secs pis manger l’cuir de leux bottes en essayant de pas virer fous. 

Y furent finalement secourus après 6 mois. 

Après avoir dompé son équipage, Stefansson avait baroudé pendant quatre ans le long d’la côte des Territoires du Nord-Ouest, sans donner signe de vie à personne, si ben que l’gouvernement canadien, qui avait financé l’expédition, supposait qu’y était mort. C’tait pendant c’boutte-là de son aventure qu’y avait rencontré Lorne Knight pis l’avait emmené avec lui. 

Quant finalement y’arvint d’entre les morts, tel le mononcle qui, un bon soir, avait bu d’la bière à’bebitte pis disparu pendant 4 ans (ch’sais pas si c’est vrai, c’t’affaire-là, mais c’est c’que Pépère Poêle m’avait conté), Stefansson fut pas pantoute peiné d’apprendre c’qui était arrivé à son équipage : 

« Si y’ont eu autant d’misère pis y’en a qui sont morts, c’parce que c’tait une gang de pas bons qui savaient pas comment survivre dans l’territoire. Pis j’ai pas abandonné mon équipage, ok? C’pas de ma faute si le bateau était pu là. »

Y’avait yinque une affaire qu’y avait oublié de dire, le torrieux. Si y’avait réussi à survivre autant de temps dans le Grand Nord, c’tait en grande partie grâce aux Inuits qu’y avait engagés : Alingnak la chasseur, sa femme Guninanna, pis les guides Emiu et Natkusiak.

Faique dins années qui suivirent, Stefansson fit ben du millage avec son nouveau slogan : « l’Arctique amical ». Y s’promena partout aux États-Unis en disant que « n’importe qui avec une bonne constitution pis une tête su’és épaules est capable de vivre au pôle Nord aussi ben qu’à Hawaï. »

Pis dès qu’y eut l’budget pour ça, y’organisa une expédition su l’île Wrangel pour prouver que c’tait possible de faire vivre une colonie là-bas. 

C’qui nous ramène à Ada. 

A l’argrettait-tu, un peu, sa décision de partir en expédition? 

Le bateau v’nait à peine de quitter Nome que l’vent pis les vagues se mirent à le bardasser comme un tit canard en plastique. Ça brassait tellement que personne osait sortir su’l pont de peur de passer par-dessus bord. 

Ça dura deux jours, pis là, c’est l’moteur qui lâcha. La gang perdit une journée et demie au beau milieu d’la mer des Tchoutchkes à attendre que le mécanicien répare le cœur fatigué du Silver Wave

Y finirent par arpartir, mais la mer, ratoureuse, leu z’avait juste donné un ti break : la tempête arprit de plus belle. Ada pis les autres s’accrochaient à toute c’qu’y pouvaient pour pas r’bondir partout comme des boules de pinball. Y’avait juste Crawford, en bon commandant d’expédition, qui avait l’air frais comme une rose; les autres dégueulaient leu vie en priant l’Seigneur. 

Pis, enfin, l’île Wrangel apparut à l’horizon. 

Hammer, le capitaine du Silver Wave, en r’venait pas : pas qu’y avait réussi à se rendre, mais que c’tait VRAIMENT là que Crawford et compagnie voulaient aller. 

« Voyons, y m’niaisent, eux autres! Y’a personne qui va su l’île Wrangel par exprès! Ch’te gage qu’y vont m’demander de changer de cap ben vite, genre : “Ben noooonn! On va à Vladivostok! Vire-nous ça d’bord, c’te bateau-là, on t’paye une vodka rendus au port!” »

Mais non : Crawford avait jamais demandé de changement de cap. Pis là, Ada pis ses compagnons découvraient un grand rivage plate couvert de toundra, accoté su des montagnes grises au dos rond : leu maison pour la prochaine année. 

Les gars étaient ben contents d’être arrivés, mais Ada, elle, avait une boule dans l’estomac : bientôt, le bateau allait la laisser là, pis y’aurait pu d’artour en arrière. 

Comme y’avait une accalmie, la gang en profita pour débarquer toute l’équipement pis les provisions su l’île. Après, y’artournèrent au bateau pour un dernier bon souper pis un dernier dodo dans un vrai litte, dans la vraie chaleur. Crawford, Knight, Maurer pis Galle en profitèrent pour écrire une dernière lettre à leu famille avant un an de silence. 

Pis, le 16 septembre 1921, tandis que le Silver Wave disparaissait à l’horizon, les 4 gars plantèrent un drapeau britannique su l’île Wrangel. Ada était pas avec eux autres; a voulait pas qu’y la voient pleurer. 

« Si j’étais pas là, y’aurait personne pour leu coudre du linge. »

A l’essuya ses larmes avec sa manche. 

« J’ai promis que j’allais leu coudre du linge, pis j’vas tenir ma promesse. »

La tentation de saint Jérôme

Henryk Siemiradzki, La tentation de saint Jérôme, 1886

Jérôme de Stridon, né au IVe siècle, est connu pour avoir traduit la Bible en latin à’d’mande du pape Damase Ier – plus précisément, armettre drette les versions latines des Évangiles qui existaient déjà, pis traduire le reste à partir de l’hébreux.

Yé aussi connu pour son ascétisme, c’t-à-dire que son fun, c’tait de prier, de jeûner pis de s’priver volontairement des plaisirs matériels pour dompter sa nature humaine pis s’rapprocher du Bon Dieu. 

Dans l’temps à Jérôme, la grosse mode pour les chrétiens crinqués comme lui, c’tait de s’artirer dans l’désert, loin des tentations.

Faique Jérôme décida d’aller en Syrie. Quand y’arriva, par’zempe, le désert commençait à être pas mal plein : pas moyen de faire deux pas sans s’barrer les pieds dans un ermite.

Ça avait des avantages : mettons qu’y te manquait de la farine pour faire tes galettes d’ascète sans sel pis sans goût, tu pouvais juste aller cogner à la grotte du voisin.

Ça avait aussi des inconvénients, genre :

« Marcel, peux-tu combattre tes démons moins fort, s’te plaît, on essaye de dormir! »

Pis pas yinque ça : le pauvre Jérôme, qui d’mandait rien d’autre que de travailler pis d’prier tranquille, arrêtait pas de s’faire déranger par d’autres ermites qui, au lieu d’ermiter dans leu coin, passaient leu temps à s’chicaner su des affaires de religion pis voulaient que Jérôme donne raison à l’un ou à l’autre : 

– JÉSUS EST FAITE D’LA MÊME ESSENCE QUE L’PÈRE! 

– BEN NON ASTIE D’MORON D’HÉRÉTIQUE, JÉSUS EST UN HOMME COMME TOÉ PIS MOÉ, CHOISI PAR DIEU! 

Bref, l’ascétisme dans l’désert, c’tait pas pantoute comme y’avait imaginé. 

Quand même, y passa ben des nuites pis ben des jours à souffrir, crotté pis l’ventre vide, couché à terre au travers des scorpions pis des serpents, implorant l’Seigneur pis ardoutant l’enfer, agacé par des visions de bouffe, de breuvages pis de belles danseuses à moitié dégrèyées. 

Y se scrappa la santé pis s’en armit jamais vraiment. Dommage. Tsé, Jerm, le paradis s’perd pas pour une galvaude. T’aurais pu te donner un peu de lousse.

Ada au boutte du monde – partie I

Y’a des bonshommes qui pensent que dire à une femme qu’a va « finir tu’seule avec ses chats », c’t’une insulte, ou ben que c’est censé y faire peur. 

C’est comme si, pour eux autres, y pouvait rien arriver d’pire à quequ’un. Y’ont-tu peur du silence, coudonc?

Entécas, à’place d’Ada Blackjack, y s’raient ben morts! 

En 1921, Ada était partie en expédition dans l’Arctique avec 4 gars pis une minoune. Les gars, pour la plupart, c’taient des explorateurs qui n’avaient vu ben d’autres avant ça. Mais Ada, elle, c’tait pas vraiment une femme d’aventure – a l’était juste là pour coudre du linge en fourrure, arpriser des bas pis faire à manger. Pis la minoune, ben c’tait un chat. 

Un jour, y resta pu yinque Ada pis la minoune. Pis y’avait personne pour venir les chercher. 

Mais, a l’avait pas l’luxe de s’rouler en boule à terre pis s’laisser manger par les ours polaires. Son p’tit gars l’attendait. En fait, la seule raison pour laquelle a s’tait embarquée dans toute ça, c’tait pour le guérir pis le ramener à’maison. 

Ada était une Inuite de l’Alaska; son nom d’jeune fille, c’tait Delutuk. À’mort de son père, quand a l’avait huit ans, sa mère l’envoya chez les missionnaires méthodistes dans la ville de Nome. 

C’tait pour y donner une meilleure chance dans’vie : là-bas, a l’apprit à lire, à écrire, à compter, à tenir une maison, à cuisiner du manger au goût des Blancs pis, ben sûr, à coudre. Faique, dites-vous ben que, malgré ses origines, Ada devint plus une fille de ville qu’autre chose.

À 16 ans – beaucoup trop d’bonne heure, tant qu’à moé – Ada s’maria avec Jack Blackjack, un chasseur pis un conducteur d’attelage de chiens. Ça avait l’air d’un bon gars pour s’occuper d’elle, tsé, un pourvoyeur.  

Mais non! Y l’affamait pis y’a battait; y finit même par l’abandonner. A l’avait eu trois enfants avec lui, mais les deux premiers étaient morts en bas âge, pis y lui restait juste le plus jeune, Bennett. 

Faique, à 22 ans, Ada s’artrouva tu’seule au milieu de nulle part, avec pas une cenne, rien à manger pis un p’tit coco qui commençait à montrer des signes de tuberculose. Y lui restait pu yinque une affaire à faire : artourner à Nome avec le p’tit – une marche de 65 km au travers des grizzlis. 

Tsé, déjà que ça prend toute pour emmener mon p’tit neveu en rando un après-midi, pis encore là, faut que son ami vienne avec lui parce que sinon y s’emmerde – essayez, vous autres, de faire l’équivalent de Montréal–Saint-Sauveur à pied dans’toundra bouetteuse avec un flo de cinq ans malade. 

Une fois rendue, Ada alla trouver sa mère, pis là, a dut s’mettre les yeux en face des trous : 

—     M’man, je sais pas quoi faire. Le p’tit est malade pis j’ai pas les moyens de le faire soigner; heille, j’ai même pas les moyens d’mettre du pain su’a table! 

—     T’as pas l’choix, fille. Va falloir que tu le laisses à l’orphelinat. 

—     Mais, Bennett est pas orphelin! Ch’peux pas l’abandonner d’même! 

—     Je l’sais, moé’ssi ça me fait d’la peine, mais y’a besoin d’un docteur. Dis-toé que si tu travailles fort, tu vas pouvoir le ramener à’maison. Enweille, fille, t’es capable! 

En laissant Bennet à l’orphelinat, Ada eut l’impression qu’on y’arrachait un boutte de cœur, pis a se tapait dessus : tu parles d’une mère poche, pas capable de s’occuper de son enfant! Au fond d’elle, par’zempe, un tit feu s’était allumé : 

« Fais-toé z’en pas, Ti-Loup! Maman va faire une grosse passe de cash, tu vas guérir, pis on va vivre ensemble! »

À c’te moment-là, à Nome, la ruée vers l’or était finie depuis dix ans, pis c’tait ben d’valeur : les ménages pis les jobs de couture, ça payait pas cher. (Pas qu’Ada aurait pu en profiter, anyway : y’avait juste les citoyens qui pouvaient avoir des concessions minières, pis Ada, en tant qu’Inuite, était pas considérée comme une citoyenne – chez elle, su la terre de ses ancêtres.) 

Un jour qu’a l’artournait chez elle, découragée d’avoir gagné à peine de quoi manger à soir pis demain, a croisa E.R. Jordan, le chef de police d’la place, qui y fit signe de venir le voir. 

« Voyons? Qu’est-cé qu’y me veut? J’ai-tu fait de quoi d’mal? »

Jordan était pas un étranger; Ada l’connaissait depuis qu’a l’était floune. A l’eut quand même un p’tit stress; y’avait d’quoi de pas normal. 

Jordan, entécas, y souriait :

« Heille, bonjour! T’as-tu queques minutes pour prendre une p’tite marche avec moi? »

Ada aurait pas su comment arfuser.

« Argarde, ch’t’au courant de c’qui t’arrive – ton mari qui est parti, pis ton p’tit gars que t’as dû laisser à l’orphelinat. Je l’sais que c’est toffe. J’me doute ben que t’as besoin d’argent. Pis ch’pas mal sûr que ça te ferait du bien de changer d’air, aussi. J’aurais d’quoi pour toé. »

Y’avait un gars qui organisait une expédition su l’île Wrangel, dans l’Grand Nord, pis y voulait engager du monde à Nome. Justement, y’avait besoin d’une couturière, pis Jordan était convaincu qu’a serait parfaite pour la job.  

—     C’est qui ce gars-là? demanda Ada.

—     Lui, c’est Allan Crawford, c’t’un explorateur canadien. Mais l’expédition est organisée par Vilhjalmur Stefansson…

—     Ah! Ça me dit d’quoi, c’te nom-là. Le mari à une de mes sœurs est allé en expédition avec lui v’là queques années. 

—     C’est ça! C’t’un explorateur connu, faique c’est pas une affaire de broche à foin. Pis la paye est bonne! 

—     Combien?

—     Cinquante piasses par mois, pis pendant toute l’expédition, t’es logée, nourrie, toute. 

Cinquante piasses par mois! Cinquante piasses tout court, c’tait plus d’argent qu’a n’avait vu dans toute sa vie. 

« À part de ça, tu s’ras pas tu’seule, ajouta Jordan. Crawford m’a dit qu’y allait engager une couple de familles inuites. »

C’tait tentant, mais Ada était vraiment pas sûre. A serait partie un an; c’tait long, ça, pour être loin de sa mère, de ses sœurs pis de son Bennet. En plus, a l’était pas sûre de vouloir partir en bateau su l’océan – ça avait l’air dangereux. 

Y’avait pas yinque ça. Ada avait passé son enfance à s’faire conter des légendes d’esprits ours blancs qui s’dégreyaient de leu peau comme des hommes en rentrant chez eux, pis qui mangeaient les humains toutes ronds. Pour elle, les ours blancs, c’tait comme le bonhomme Sept Heures pour nous autres. 

Tsé, à Nome, on se barrait pas les pieds dans ces bêtes-là; mais su l’île Wrangel, pas mal plus au nord, c’tait sûr qu’y en aurait. Ada shakait dans ses bottes yinque d’y penser. 

« M’as y penser », dit finalement Ada. 

C’te soir-là, a l’alla souper chez sa sœur pis son mari qui avait été en expédition avec Vilhjalmur Stefansson, pis a y demanda c’qui pensait de t’ça, lui : 

« Ah non, vas-y pas, répondit l’beau-frère. La vie est toffe, dans l’Grand Nord. Pis si c’est l’argent qui t’énarve, tu sais que tu vas toujours avoir une place à notre table, hein! »

Bon, faique a y’irait pas. Ça avait pas d’allure. 

Mais, dans’nuite, Ada vira sans arrêt dans son litte comme un brasseux de laveuse : tsé, cinquante piasses par MOIS! A pourrait sortir Bennet de l’orphelinat pis y payer un bon docteur! Pis y’en resterait assez pour ben vivre après!

Faique le lendemain, a l’alla demander conseil à une shamane. 

« Oui, tu vas y’aller, là-bas », dit la shamane après avoir pris son paiement en tabac pis argardé Ada comme un propriétaire de pawn shop étudie une pierre précieuse. « Mais attention : tu vas yinque trouver l’danger pis la mort. Tu f’ras attention au feu pis aux couteaux. »

Ada arsortit de d’là tout arvirée d’bord. Tsé, quand un shaman te donnait un avertissement d’même, t’étais aussi ben d’écouter. A l’avait peur de partir loin de sa famille, peur de pu r’venir, peur de pu jamais arvoir son garçon. 

Mais si la shamane avait tort? Pis si a l’arvenait non seulement saine et sauve, mais les poches pleines aussi?

Ça valait l’coup d’essayer. 

Ada alla voir Jordan, le chef de police, pour y dire qu’a l’acceptait. On y donna un budget pour qu’a l’aille acheter du matériel de couture, pis pas longtemps après, ce fut l’grand départ. 

Su’l quai, avant de monter à bord du Silver Wave, qui allait l’emmener su l’île Wrangel, Ada fit la connaissance de ses collègues d’expédition. 

Le commandant, Allan Crawford, était le seul Canadien d’la gang – toutes les autres étaient Américains. P’tit jeune homme de 20 ans, brillant pis gentil comme toute, y’étudiait à l’Université de Toronto pis y’avait toujours rêvé d’explorer l’monde. De l’expérience en commandage d’expédition? Pantoute. Mais, de l’enthousiasme? Full.

Y’avait aussi le commandant en second, Lorne Knight, pis Fred Maurer. Les deux étaient du même âge – 28 ans – pis y s’connaissaient ben : y’avaient toués deux déjà été en expédition avec Vilhjalmur Stefansson, pis après, y’avaient fait une tournée de conférences avec lui. 

Au fil du temps, y’étaient devenus des grands chums, mais y’étaient ben différents. Knight, un ours de 6 pieds, 230 livres, avait une grosse face ronde, un grand cœur pis une yeule encore plus grande; c’tait le genre de gars qui riait fort pis sacrait souvent.

Maurer, lui, c’tait un gars tranquille qui s’mêlait de ses affaires. Avec ses yeux bleus perçants, y’avait des airs de jeune Richard Burton, mettons que tu l’voyais de loin. Les p’tites mam’zelles v’naient l’écouter, toutes pâmées, mais Maurer en profitait pas pour courir la galipote; au contraire, c’tait plus le genre à boire son Postum pis à s’coucher de bonne heure. 

Pis enfin, y’avait Milton Galle, un vrai p’tit cœur en sucre de 19 ans au sourire contagieux, avec un p’tit côté rebelle. Ses parents l’adoraient. Les filles avaient un kick dessus. Les gars voulaient être lui. Au départ, Stefansson l’avait engagé comme projectionniste, puis comme assistant personnel pendant la tournée de conférences. Pis là, y’était tout énarvé parce qu’y s’en allait à’conquête du Grand Nord.

Pis oublions pas le membre le plus important de l’équipage : Victoria, Vic pour les intimes, une p’tite minoune grise tigrée aux grands yeux. Quand Crawford, Knight, Maurer pis Galle s’étaient embarqués pour Nome, l’intendant du bateau leu z’avait donnée comme préposée à la chasse aux rats, porte-bonheur pis mascotte officielle de l’expédition.

Toute ça, c’tait ben beau, mais, Ada eut comme un doute : y’étaient où, les autres Inuits qui étaient censés embarquer avec l’expédition? 

La vérité, c’est qu’y avaient toutes tchôké. Tsé, y connaissaient leu z’environnement mieux que personne, hein, pis surtout mieux qu’une gang de Blancs, pis y trouvaient que l’projet avait pas d’allure. 

Ada allait s’artrouver tu’seule avec 4 gars. Y’avaient toutes l’air fins pis respectueux, mais tsé, on sait jamais. Pis déjà qu’y avait des mauvaises langues en ville qui la traitaient de prostituée yinque parce qu’a l’était une jeune femme seule, ça allait pas aider sa réputation. 

Mais tsé, si y’a d’quoi qu’Ada haïssait, c’tait d’arvenir su ses promesses, pis a l’avait promis au chef de police. À part de ça, Crawford, le chef de l’expédition, avait l’air tellement découragé qu’a pouvait pas s’résoudre à l’laisser tomber. 

Faique, c’tait décidé. A l’allait y’aller.

Les six membres de l’expédition de l’île Wrangel. De gauche à droite : Allan Crawford, Lorne Knight, Fred Maurer pis Milton Galle; en avant, Ada Blackjack; su les genoux à Galle, Victoria la minoune.

Là, m’as vous donner un ti peu d’contexte, parce que ch’pense qu’on est dus. 

Wrangel, là, c’tait pas une île d’agrément avec des cocktails pis des chaises longues. C’tait pas la porte à côté. Pis la route pour se rendre, là, c’tait pas pour les doux – y’avait d’la glace pis des tempêtes pis du danger partout.

Pourquoi envoyer du monde là-bas, d’abord?

C’que j’vous avais pas dit, c’est que la dernière expédition à Vilhjalmur Stefansson – appelée l’expédition Karluk à cause du nom du bateau amiral –, ben, ça s’était pas exactement ben passé. En fait, ça avait viré en chiard épouvantable. 

Stefansson était parti de Nome à bord du Karluk en juin 1913 pour explorer l’Arctique pis ramasser des données scientifiques. Avant l’départ, le capitaine, Bob Bartlett, y’avait dit que la tite coque en bois du Karluk était probablement pas assez solide pour toffer dans la glace, pis y’était pas tu’seul à penser ça. Mais Stefansson, tête dure, avait répondu :

« Boorrhhh, ça va être correct. »

Comme de faite, deux mois plus tard, le bateau était pogné dins glaces d’la mer de Beaufort; en janvier 1914, y s’faisait broyer par la banquise comme un tit grain d’poivre.

Entre-temps, Stefansson s’était poussé avec cinq gars pour chasser le caribou, mais en r’venant, y’avait jamais pu artrouver le bateau. Qu’y disait. 

Emporté par la banquise, le reste de l’équipage du Karluk avait dérivé vers la Sibérie. Quatre gars partirent su’a glace pour essayer de s’rendre en Alaska, pis on les arvit pu jamais. Même affaire pour les 4 qui s’lâchèrent pour l’île Herald. 

Les 17 qui restaient, dont le capitaine Bartlett pis Fred Maurer, marchèrent 128 km su’a banquise pis arrivèrent à la fameuse île Wrangel. Après ça, Bartlett pis Kataktovik, un chasseur inuit, se tapèrent une trotte de 1 100 km jusqu’à c’qu’y atteignent le continent pis trouvent enfin un village avec un port. Là, le capitaine réussit à pogner un lift jusqu’en Alaska, où y put commencer à organiser des secours. 

Pendant c’temps-là, 3 autres gars pétèrent au frette tandis que les autres étaient pognés pour s’amputer des orteils à frette, s’battre pour c’qui restait de vieux biscuits secs pis manger l’cuir de leux bottes en essayant de pas virer fous. 

Y furent finalement secourus après 6 mois. 

Après avoir dompé son équipage, Stefansson avait baroudé pendant 4 ans le long d’la côte des Territoires du Nord-Ouest, sans donner signe de vie à personne, si ben que l’gouvernement canadien, qui avait financé l’expédition, supposait qu’y était mort. C’tait pendant c’boutte-là de son aventure qu’y avait rencontré Lorne Knight pis l’avait emmené avec lui. 

Quant finalement y’arvint d’entre les morts, tel le mononcle qui, un bon soir, avait bu d’la bière à’bebitte pis disparu pendant 4 ans (ch’sais pas si c’est vrai, c’t’affaire-là, mais c’est c’que Pépère Poêle m’avait conté), Stefansson fut pas pantoute peiné d’apprendre c’qui était arrivé à son équipage : 

« Si y’ont eu autant d’misère pis y’en a qui sont morts, c’parce que c’tait une gang de pas bons qui savaient pas comment survivre dans l’territoire. Pis j’ai pas abandonné mon équipage, ok? C’pas de ma faute si le bateau était pu là. »

Y’avait yinque une affaire qu’y avait oublié de dire, le torrieux. Si y’avait réussi à survivre autant de temps dans le Grand Nord, c’tait en grande partie grâce aux Inuits qu’y avait engagés : Alingnak la chasseur, sa femme Guninanna, pis les guides Emiu et Natkusiak.

Faique dins années qui suivirent, Stefansson fit ben du millage avec son nouveau slogan : « l’Arctique amical ». Y s’promena partout aux États-Unis en disant que « n’importe qui avec une bonne constitution pis une tête su’és épaules est capable de vivre au pôle Nord aussi ben qu’à Hawaï. »

Pis dès qu’y eut l’budget pour ça, y’organisa une expédition su l’île Wrangel pour prouver que c’tait possible de faire vivre une colonie là-bas. 

C’qui nous ramène à Ada. 

A l’argrettait-tu, un peu, sa décision de partir en expédition? 

Le bateau v’nait à peine de quitter Nome que l’vent pis les vagues se mirent à le bardasser comme un tit canard en plastique. Ça brassait tellement que personne osait sortir su’l pont de peur de passer par-dessus bord. 

Ça dura deux jours, pis là, c’est l’moteur qui lâcha. La gang perdit une journée et demie au beau milieu d’la mer des Tchoutchkes à attendre que le mécanicien répare le cœur fatigué du Silver Wave

Y finirent par arpartir, mais la mer, ratoureuse, leu z’avait juste donné un ti break : la tempête arprit de plus belle. Ada pis les autres s’accrochaient à toute c’qu’y pouvaient pour pas r’bondir partout comme des boules de pinball. Y’avait juste Crawford, en bon commandant d’expédition, qui avait l’air frais comme une rose; les autres dégueulaient leu vie en priant l’Seigneur. 

Pis, enfin, l’île Wrangel apparut à l’horizon. 

Hammer, le capitaine du Silver Wave, en r’venait pas : pas qu’y avait réussi à se rendre, mais que c’tait VRAIMENT là que Crawford et compagnie voulaient aller. 

« Voyons, y m’niaisent, eux autres! Y’a personne qui va su l’île Wrangel par exprès! Ch’te gage qu’y vont m’demander de changer de cap ben vite, genre : “Ben noooonn! On va à Vladivostok! Vire-nous ça d’bord, c’te bateau-là, on t’paye une vodka rendus au port!” »

Mais non : Crawford avait jamais demandé de changement de cap. Pis là, Ada pis ses compagnons découvraient un grand rivage plate couvert de toundra, accoté su des montagnes grises au dos rond : leu maison pour la prochaine année. 

Les gars étaient ben contents d’être arrivés, mais Ada, elle, avait une boule dans l’estomac : bientôt, le bateau allait la laisser là, pis y’aurait pu d’artour en arrière. 

Comme y’avait une accalmie, la gang en profita pour débarquer toute l’équipement pis les provisions su l’île. Après, y’artournèrent au bateau pour un dernier bon souper pis un dernier dodo dans un vrai litte, dans la vraie chaleur. Crawford, Knight, Maurer pis Galle en profitèrent pour écrire une dernière lettre à leu famille avant un an de silence. 

Pis, le 16 septembre 1921, tandis que le Silver Wave disparaissait à l’horizon, les 4 gars plantèrent un drapeau britannique su l’île Wrangel. Ada était pas avec eux autres; a voulait pas qu’y la voient pleurer. 

« Si j’étais pas là, y’aurait personne pour leu coudre du linge. »

A l’essuya ses larmes avec sa manche. 

« J’ai promis que j’allais leu coudre du linge, pis j’vas tenir ma promesse. »

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Source : Jennifer Niven, Ada Blackjack, A True Story of Survival in the Arctic, 2003.

Sexy saint Seb : de martyr à sexe-symbole

Guido Reni, Saint Sébastien, 1615.

(Note : Au départ, j’avais préparé une présentation PowerPoint sur saint Sébastien pour les 40 ans à ma chum Christine – pastelliste primée! –, et donc, j’ai récupéré queques diapositives parce que je trouvais que ça faisait ben.)

Je l’sais pas si vous êtes au courant, mais dans l’monde artistique, saint Sébastien, c’t’une GROSSE affaire. Presque tous les grands artistes de la Renaissance et de l’époque baroque ont fait des peintures de lui : Titien, Raphaël, Botticelli, Mantegna, Reni, Rubens, Ribera, pis j’en passe. 

Pietro Perugino, Saint Sébastien, 1495.

Mais, tsé, argardez-lé, là. Vite de même, trouvez-vous qu’y a l’air d’un saint, vous autres? La tite pose déhanchée. Le beau ti corps toute tight… Le MINUSCULE linge à vaisselle qui lui sert de bobettes pis qui nous invite à contempler son pubis fraîchement waxé… 

Ça met-tu la dévotion dans votre cœur, ou bedon… AUTRE CHOSE dans vos culottes?

Pis tsé, toute le gratin artistique le peint comme ça. C’est pas yinque un ou deux peintres libidineux qui voulaient se rincer l’œil. 

Pourquoi, hein? Ça m’a pas l’air très catholique. 

Surtout que le VRAI saint Sébastien, celui qui est mort en martyr au 3e siècle, c’tait même pas un beau jeune homme tout nu : c’tait un monsieur d’âge mûr qui travaillait comme centurion dans l’armée romaine. 

Y s’tait converti au christianisme à une époque où c’tait pas ben vu, pis même pire que ça. On était pas mal dans l’pire des invasions barbares, pis l’empereur, Dioclétien, croyait que ça allait mal de même parce que les dieux étaient fâchés, faique y’ordonna à tout le monde de leu faire des sacrifices.

Les chrétiens pis les juifs, eux autres, y voulaient pas, faique Dioclétien les considérait comme des ennemis de l’État. Y’avait même interdit au gars baptisés d’entrer dans l’armée.

Toujours est-ti ben qu’un m’ent’né, quequ’un alla bavasser que Sébastien était chrétien.

L’empereur, qui l’avait engagé lui-même, le prit personnel. Y condamna Sébastien à s’faire attacher après un poteau pis tirer des flèches dessus jusqu’à ce que mort s’ensuive. 

Hérissé de flèches comme un portipi, saint Sébastien fut laissé pour mort su son poteau.

Malgré toute, y survécut pis y fut secouru par sainte Irène, qui s’occupa d’lui jusqu’à ce qu’y soit guéri.

Mais là, aussitôt armis d’boutte, l’épais fonça drette au palais de Dioclétien pour l’engueuler :

« Heille, franchement, là, c’pas correct, ça, persécuter les chrétiens d’même! Arrête ça tu’suite! »

J’ai pas besoin d’vous dire que l’empereur le prit mal. Y fit ramasser Sébastien par ses gardes pis ordonna qu’on l’batte à coups de bâtons jusqu’à c’que mort s’ensuive. 

Saint Irène devait faire c’te face-là.

C’te fois-là, par’zempe, le Seigneur jugea pas bon de sauver Sébastien. Dioclétien fit jeter son corps aux égouts pour que les autres chrétiens puissent jamais l’artrouver pis l’vénérer comme martyr. 

Selon la légende, le soir de sa mort, y’apparut en rêve à une certaine Lucine pis dit : 

« Ouuhhhh, Lucine, chus dins égoooouuuuts, Lucine! » 

Faique Lucine se l’va à deux heures du matin – avec sa robe de chambre pis ses bigoudis, en sacrant ou non, je l’sais pas –, alla récupérer son corps pis le fit enterrer dans les catacombes qui, à c’t’heure, portent son nom.

Faique, c’est ça pour son histoire.

Icitte, on a deux représentations de saint Sébastien qui datent du Moyen-Âge. Comme vous voyez, Seb est arprésenté avec une barbe pis des cheveux gris, y’é pas attaché après un poteau pis plein de flèches, pis surtout, y’é habillé. 

Faique, qu’est-cé qui s’est passé par après pour que les artistes le dégrèyent de même? 

Étrangement, la réponse, c’est : LA PESTE. 

C’est pas évident tu’suite, mais je vais vous expliquer.

Donc, au Moyen-Âge, vous l’savez sûrement, y’a eu des épouvantables épidémies de peste. 

On raconte qu’à Rome, l’épidémie a slaqué quand un autel à saint Sébastien a été construit, avec son squelette dedans. 

L’évêque de Paris a fait la même affaire – sans le squelette. là; y’étaient pas pour faire un prêt de reliques inter-églises pis faire livrer par UPS – contre la peste noire en 1348. 

C’te nouvelle-là s’est répandue, pis l’monde ont compris qu’invoquer saint Sébastien contre la peste, ça marchait tempête­. 

Josse Lieferinxe, Saint Sébastien priant en intercession pour les victimes de la peste, 1497.

Faique bref, le nombre d’images de saint Sébastien a explosé parce que tout l’monde qui en avait les moyens s’en commandait pour leu z’église ou leu château. 

C’est là que l’image de saint Seb a commencé à changer. 

Voyez-vous, le monde de l’époque voyaient un lien symbolique entre saint Seb pis la peste. 

La peste, là, c’tait perçu comme une punition divine.

Pis, dans la Bible, les flèches sont un symbole de la punition divine. Par exemple, dans un psaume, ça dit « Mais Dieu tirera sa flèche contre eux : soudain ils sont blessés ». 

À part de t’ça, dans le Deutéronome, Dieu fait une crise de bacon parce que tout le monde est pas à 4 pattes en avant de lui pour le vénérer, faique y dit :

« Ce sont des enfants infidèles. Ils ont provoqué ma jalousie par ce qui n’est pas Dieu, ils m’ont irrité par leurs idoles sans consistance. Le feu de ma colère s’est allumé et il brûlera tout jusqu’au fond du séjour des morts. Il dévorera la terre et ses produits, il embrasera les fondements des montagnes. J’accumulerai les malheurs sur eux, je tirerai toutes mes flèches contre eux. »

Pour récapituler : Peste = Punition divine. Punition divine = Flèches.

Giovanni del Biondo, Triptyque de saint Sébastien (détail), 1370.

Pis comme saint Sébastien est tout percé de flèches comme un portipi, mais y meurt pas, ça veut dire qu’y résiste à la peste pis qu’y prend su lui la souffrance du monde ordinaire. TADAM! 

Icitte, dans un peinture du 14e siècle, on voit le début de la transformation de saint Seb : y’é tout nu pis percé de flèches. Mais, affriolant? Non. 

Pis là, y’a eu…

LA RENAISSANCE.

À la Renaissance, tout d’un coup, le monde ont redécouvert l’Antiquité, pis y trouvaient ça COOL.

Pour s’inspirer, les artistes se sont mis à piger dans c’t’époque-là comme dans un plat d’bonbons, pis ça a toute changé : les architectes dessinaient des bâtisses avec des colonnes doriques pis ioniennes, les poètes faisaient des métaphores de dieux grecs à tour de bras, pis les peintres peignaient du monde tout nus comme les statues antiques.

Sandro Botticelli, Saint Sébastien, 1473 (détail).

Parlant de statues pis de dieux grecs, vous savez c’qui vient direct de l’Antiquité, pis que les artistes trouvaient ben inspirant?

Apollon. 

Pourquoi lui en particulier? Apollon était le dieu de la lumière, de la musique, de la poésie, de la guérison pis du tir à l’arc. 

Pis dans l’Iliade d’Homère, y tire des flèches su les Grecs, des flèches qui donnent… LA PESTE.

Ça vous rappelle pas queque chose?

Pis à part de t’ça, vous savez c’qu’y est, Apollon, aussi? Beau. Dans l’dictionnaire, son nom, avec une minuscule, veut carrément dire « beau bonhomme ». 

Entécas, les chercheurs pensent qu’à cause de l’analogie qu’y avait à faire entre Apollon pis Sébastien – les flèches pis la peste pis toute – saint Sébastien s’est artrouvé « apollonisé » dans la peinture. C’est comme ça qu’y est devenu, pu juste tout nu pis fléché, mais aussi… sexy.

Benvenuto Tisi da Garofalo (date inconnue); Juan Carreño de Miranda (1650); Bartolomeo Schedoni (année inconnue).

À partir de d’là, saint Sébastien est devenu le prétexte parfait pour peindre un beau jeune homme tout nu. 

C’tait quasiment rendu un concours de qui pouvait peindre le saint Seb le mieux faite, le plus aguichant.

Apollon lycien, musée du Louvre, vers 150.

Y’a des peintres qui ont carrément délaissé le côté « attaché après un poteau » pis ont donné à saint Seb la pose classique du « Apollon lycien » c’t’à dire avec le p’tit bras su’a tête… mettons que ça change la vibe, hein?

Tsé, j’vous rappelle qu’on parle d’une figure religieuse. Pis la sexification de saint Seb passait pas partout comme du beurre dans’poêle! 

En 1514, à Florence, les frères du couvent de San Marco ont posé un retable – ça, c’est l’espèce de décor avec des sculptures ou des peintures qu’y mettent pour faire beau en arrière de l’autel – peint par Fra Bartolomeo, avec saint Sébastien dessus.

Pas longtemps après l’installation du retable, les frères ont armarqué une nouvelle tendance dins aveux qu’y entendaient au confessionnal :

–Heille, j’ai entendu une madame en confession tantôt, pis euh… Tsé, l’retable, là? Ben, a disait qu’en priant à saint Sébastien, a pouvait pas s’empêcher d’avoir des pensées impures!
–Hein? Moé’ssi, y’a une madame qui m’a dit ça! À l’trouvait trop beau pis trop vrai…

Malheureusement, ch’peux pas vous montrer la peinture en question. Comme les confessions coquines se multipliaient, les frères décidèrent d’enlever le retable. Pour moé y l’ont caché dans une armoire à balai pis oublié là, pis un m’ment’né, y s’est perdu dans un déménagement; bref, on sait pu où c’qu’y est, ni si y’existe encore.

Celui-là, y d-d-d-d-danse dans sa tête… (Peinture attribuée au Caravage, mais moé ch’cré pas à ça. Ça a plus l’air de l’œuvre d’un de ses élèves dont l’nom s’est perdu.)

Entécas, y’avait pas juste aux demoiselles que saint Seb donnait des sensations dins culottes. 

C’est sûr que dès la Renaissance, les monsieurs se rinçaient l’œil aussi. 

Le fameux Léonard de Vinci, qui était notoirement aux hommes, avait chez eux HUIT images de saint Sébastien.

Pis tsé, on va se l’dire, là : les poses pis les faces que Sébastien fait su certaines peintures, là…  Ben mettons qu’y a pas l’air d’un gars qui souffre tant que ça, si vous voyez c’que j’veux dire.

Y’en a qui disent que la face d’extase, c’est parce que Sébastien croit tellement au Bon Dieu qu’y sent même pas les flèches qui le transpercent, pis y’é en pleine communion mystique avec le Créateur.

J’veux ben, mais y’a un boutte à nous prendre pour des valises. Dans certains cas, l’homoérotisme est drette dans notre face, sans détour :

Carlo Saraceni, Saint Sébastien, 1616.

Come on, Carlo Saraceni. La flèche dans l’bas-ventre. C’t’aussi subtil que le symbolisme de franc-maçon dans un pestacle d’la mi-temps du Super Bowl.

Aujourd’hui, saint Sébastien fascine toujours autant. C’t’une icône pour la communauté gaie, qui voit en lui… Oui, d’abord, un beau bonhomme, mais, dans sa souffrance sous les flèches d’la persécution, y voyent aussi le reflet de leu propre traitement dans’société; les flèches de l’homophobie, autrement dit.

Benvenuto Tisi da Garofalo, Saint Sébastien (date inconnue).

Sources :

Rachel Wall, « Saint Sebastian in the Renaissance: the Classicization and Homoeroticization of a Saint » (2012)

Bette Talvacchia, « The Double Life of St. Sebastian in Renaissance Art », The Body in Early Modern Italy (2010)

Hannah Marks, « The Transference of Apollonian Iconography to Images of Saint Sebastian in Italian Renaissance Art » (2017)

Saint-Clément-du-Latran : une basilique qui en cache une autre

Heille, j’arviens de Rome, moé-là!

Pis j’en ai pour des mois à digérer mon voyage.

Tu veux me faire tripper? Montre-moé un vieux boutte de mur. J’ADORE les ruines.

Y’avait l’Colisée, ben sûr, mais aussi les restants du palais impérial, le forum de César, le forum d’Auguste pis le forum de la Paix, la basilique de Maxence et Constantin, la maison des Vestales, l’église Santa Maria Antiqua, le temple d’Antonin et Faustine, le forum d’Hadrien, le Panthéon, le mausolée d’Hadrien devenu le château de Saint-Ange, les catacombes de Priscille…

J’ai vu tellement d’affaires que l’cerveau a failli me couler par l’oreille, complètement fondu par trop d’information en même temps. Pour moé, j’ai laissé un tit boutte de moé là-bas…

J’ai vu des églises à la pochetée, aussi, pis y’en a une que j’ai particulièrement aimée : la basilique Saint-Clément-du-Latran.

C’est pas la plus impressionnante – si tu fais pas attention, en passant par la piazza di San Clemente, ça s’peut qu’t’a remarque même pas. C’est certainement pas Saint-Pierre de Rome – que j’ai visitée pis qui était juste… ta! (Oui. Ch’t’éloquente de même). Mais, a l’a un p’tit queque chose de spécial : c’t’un gâteau à étages qui résume 2000 ans de l’histoire de Rome!

J’vous explique.

Commençons par le crémage : une façade qui date du 18e siècle.

La basilique Saint-Clément-du-Latran. Photo : Wiki

En arrière, par’zempe, la bâtisse est beaucoup plus vieille : a date 12e siècle. On voit ben dans c’te gravure-là que la façade baroque est comme un masque de plâtre s’un visage médiéval.

Giuseppe Vasi, gravure de la basilique au 18e siècle. Source : le tit livre qu’y vendent à la boutique d’la basilique.

La basilique est dans le style roman : sobre pis solide. Y’a pas d’arcs-boutants ni de voûtes en croisées d’ogives ni de grands chassis avec des vitraux, comme dins cathédrales gothiques. À la place, y’a des gros murs épais, des plafonds à caissons pis pas grand lumière du dehors.

Ça veut pas dire que c’pas beau en dedans.

Photo : Wikipedia.

Les colonnes sont super élégantes. Pis l’abside! Ça, c’est l’espèce de demi dôme dans l’fond. La mosaïque dorée arprésente Jésus crucifié mais la croix est pas juste une croix, c’t’aussi l’arbre de vie :

Photo : Wikipedia.

Pis les planchers! On appelle ça des pavements cosmatesques, de Cosmati, une gang d’artistes des 11e pis 12e siècles qui ramassaient des bouttes de marbre pis de porphyre précieux dans les ruines romaines pis faisaient des motifs géométriques avec.

Photos : Moé.

Ah, moé, l’art médiéval, vous l’savez : ça m’émeut. Pis ça, c’tait yinque un amuse-gueule.

Parce qu’en d’sour de la basilique du 12e siècle, y’a une AUTRE basilique, bâtie au 4e siècle!

La vieille basilique. Photo : site Web de Saint-Clément-du-Latran.

Ch’passe vite, là, mais on va y’arvenir.

Avant, faut que je vous parle du dernier étage du gâteau, ou la croûte en biscuit graham : les bâtiments de l’époque romaine. Parce que oui, la basilique du 12e siècle était construite sur une basilique du 4e siècle qui était bâtie su des ruines romaines du 1er siècle!

On voit ben icitte comment c’est faite :

Schéma des trois étages de gâteau. Source : site Web de Saint-Clément-du-Latran.

Icitte, on est dans un horreum, un ancien entrepôt. Y’en a qui pensent que ça faisait partie de l’hôtel de la Monnaie impériale (là où-ce qui fabriquaient les cennes). Argardez les motifs du plancher pis du mur à droite! Pas mal plus classe que l’gryproc!

Photo : Wikipedia.

À côté, y’a un autre bâtiment, qui avait déjà été une maison, mais qui a été transformé en mithraeum (ça, c’t’un temple du dieu Mithra, un dieu à’mode dans c’temps-là que des légionnaires romains avaient ramené d’leux campagnes en Asie mineure).

Le Mithraeum. Photo : Wikipedia.

Les archéologues pensent que les deux bâtisses, l’entrepôt pis le mithraeum, auraient passé au feu dans le célèbre incendie de Rome en 64 (tsé l’feu que Néron aurait starté par exprès pour dégager du terrain où y pourrait se bâtir un sapristi d’palais de la mort, pis y’aurait joué du violon en avant des flammes, mais c’est probablement yinque une légende).

Après l’incendie, les ruines se s’raient remplies de terre p’tit à p’tit jusqu’à c’que, 200 quelques années plus tard, quequ’un décide de construire l’ancienne basilique par-dessus.

D’ailleurs, arvenons-en, à l’ancienne basilique.

En 1857, ça faisait 700 ans qu’a l’était complètement oubliée. Mais, le père Joseph Mullooly, archéologue à ses heures, avait lu dans la biographie de saint Clément écrite par saint Jérôme de Stridon en 392 qu’y avait déjà une église dédiée à saint Clément à c’t’époque-là, au même spot que la basilique actuelle.

Ça s’pourrait-tu qu’y reste des vestiges en d’sour? Pour vérifier, le père Mullooly perça un trou dans l’plancher pis kool-aid-manna jusque dans la vieille basilique.

KOOL-AID-MANNER [kuːlˌeɪd mæne] v. – 2026 ◊ de l’anglais Kool-Aid Man   Entrer queque part à’manière du bonhomme Kool-Aid.

Faique, pendant 13 ans, Mullooly déblaya toute le milieu de la vieille basilique pis une partie du Mithraeum; le reste fut fouillé p’tit boutte par p’tit boutte durant le 20e siècle.

Le trou du père Mullooly. Source : Le site Web de Saint-Clément-du-Latran.

C’que j’vous ai pas dit, par’zempe, c’est pourquoi la vieille basilique avait été abandonnée pis oubliée.

C’t’à cause d’la querelle des Investitures entre le pape Grégoire VII pis Henri IV, empereur du Saint-Empire :

Images : Wikipedia.

Bon. Ch’coupe les coins ronds, mais en gros, c’est ça.

En 1084, Henri IV assiégea Rome. Ben… assiéger, c’t’un grand mot. Y graissa la patte des nobles de Rome, qui lui ouvrirent les portes d’la ville.

Pour éviter d’être capturé pis destitué, Grégoire VII dut aller s’réfugier au château de Saint-Ange, tandis qu’Henri s’installait, ben peinard, su’a colline du Capitole en plein milieu de Rome en attendant qu’y s’rende.

Au désespoir, Grégoire appela son seul ami assez fort pour crisser une volée à Henri : Robert Guiscard.

Image : Wikipédia pis moé.

Robert Guiscard – j’rentrerai pas trop dins détails parce qu’on fait déjà une grosse parenthèse –, c’tait un des 72 fils de Tancrède de Hauteville, un p’tit seigneur normand. Bon, y’en avait pas 72, mais une trâlée, certain : Guillaume, Drogon, Onfroi, Godefroi, Serlon, Robert, Mauger, un autre Guillaume, Alfred, Hubert, Tancrède pis Roger.

De quoi faire saliver Andrew Tate.

Comme leu père était pas riche pis que ça leu tentait pas de devenir curés, les frères Hauteville décidèrent un matin d’aller foutre la marde en Méditerranée, pour le fun, pour la richesse pis pour la gloire.

Là-bas, y s’pognèrent avec les Byzantins, les Lombards pis les Sarrasins, conquirent la Sicile, l’Apulie pis la Calabre – les orteils pis le talon d’la botte – pis d’vinrent les alliés du pape.

Entécas. En 1084, Robert était rendu duc d’Apulie pis y’était dins Balkans, occupé à envahir l’empire byzantin. Quand y’arçut la lettre de Grégoire, y s’dit :

« Ouin, ch’pas pour pas y’aller, mais ch’pas pour toute laisser tomber ça icitte! »

Qu’à cela ne tienne : y laissa son garçon Bohémond à’tête de ses troupes pis s’arcruta une gang de mercenaires parmi ses vassaux sarrasins en Sicile. Artenez ça, ça va être important tantôt.

En apprenant que Robert Guiscard s’en venait y rincer les oreilles à l’eau d’Javel, Henri IV se rappela tout d’un coup qu’y avait laissé ses boxers dans’laveuse pis sacra son camp.

L’affaire, c’est qu’y restait à Rome une gang encore loyale à Henri, faique y’eut quand même une bataille.

Pis là… Ça vira au yâble.

Tsé, je disais que l’armée à Robert était formée de ses vassaux sarrasins. Des musulmans, donc.

Faique eux autres, sauver l’pape, ça leu faisait pas un pli su’a poche. Pis en plus, heille, y s’artrouvaient en plein dans la ville sainte des chrétiens!

Aussi ben m’embarrer tu’seule la nuite dans une librairie/pâtisserie/magasin de plein air.

Ce fut le free-for-all : les Sarrasins massacrèrent, pillèrent pis brûlèrent toute su leu passage du Colisée au palais du Latran.

Pis c’est là, LÀ! que la vieille basilique Saint-Clément fut pillée pis détruite.

Les Romains étaient en tabarnak après l’pape, qui tenaient responsable de leu malheur. Grégoire dut s’en aller en exil à Salerne, où y sécha dans l’oubli jusqu’à sa mort, un an plus tard. Après ça, le quartier était tellement dévasté qu’y resta en grande partie inhabité pendant des siècles.

Faique c’est ça. C’pour ça que la vieille basilique a été abandonnée.

Fiou! Pu qu’un détour!

Les Sarrasins avaient défoncé des portes, crissé l’feu, pillé toute l’or, profané des trésors, mais tant qu’à moé, y’avaient pas réussi à prendre l’âme d’la vieille basilique : ses magnifiques fresques médiévales, maganées, mais toujours impressionnantes.

En fait, la vieille basilique a une des plus grandes collections de fresques du haut Moyen Âge après l’église Sainte-Marie-Antique, aussi ravagée par les Sarrasins à Robert Guiscard.

Y’a celle-là, entre autres, d’la Vierge couronnée. Y’a une p’tite histoire qui vient avec. Quand l’père Mullooly kool-aid-manna dans la vieille basilique, y tomba presque tu’suite s’une peinture d’la Vierge dans une alcôve. Queques jours plus tard, par’zempe, la peinture tomba du mur, révélant celle-là en arrière. Pourquoi elle avait été couverte? Est tellement belle!

Photo : Moé.

Pour finir notre visite, m’as vous parler des fresques qui racontent la vie de saint Clément.

Vite de même, le fameux saint Clément, y’a vécu au 1er siècle de notre ère pis yé considéré comme le quatrième pape de l’Église, même s’il l’a jamais été officiellement. Selon la légende, a cause qu’y avait trop d’influence su la noblesse romaine, y’aurait été exilé en Chersonèse Taurique – la Crimée d’à c’t’heure – pis crissé au fond d’la mer Noire avec une ancre attachée autour du cou.

Les fresques arprésentent divers épisodes, comme icitte, saint Cyrille, saint Méthode pis l’pape qui apportent la dépouille de saint Clément à la vieille basilique – dans’joie pis l’allégresse, on dirait ben.

Photo : Wikipedia.

Mais, ma fresque PRÉFÉRÉE, c’est celle-là :

Photo : Moé.

Bon, on voit pas super bien su ma photo. Comme j’vous disais, sont maganées, les fresques.

V’là une autre photo un peu plus claire :

Photo : Wikipedia.

Vous voyez, les p’tites écritures? C’est du dialogue! Pas des versets de la Bible, pas de la narration, DU DIALOGUE! C’t’une BANDE DESSINÉE!

J’oserai pas m’avancer en disant que c’est la plusse vieille BD avec dialogue au monde – j’en ai aucune idée. Mais c’est quand même un bon 1 000 ans avant Tintin.

Pis à part de ça, les écritures sont spéciales pour une autre raison : c’est le premier exemple écrit d’italien vulgaire (vulgaire dans l’sens de langue parlée par le monde ordinaire, pas dans l’sens de va chier mon astie, quoique, dans cet exemple-là en particulier… Vous allez voir).

C’t’un instantané d’la langue qui était parlée à un moment précis dans l’temps; ça montre la transition entre le latin pis l’italien qu’on connaît aujourd’hui. Pour quequ’un qui s’intéresse à l’histoire des langues, y’a d’quoi avoir des p’tits frissons à des places.

Faique qu’est-cé qui s’passe dans c’te fresque-là? Pour le contexte, plus tôt dans’journée, not’bon vieux Clément avait célébré la messe pour une p’tite gang de chrétiens, dont une noble appelée Théodora.

Or, Sisinnius, le mari à Théodora, l’avait suivie en secret au meeting de chrétiens pour savoir qu’est-cé qu’a pouvait ben faire les mardis soir de si mystérieux, a joue-tu au bridge ou ben a me trompe-tu avec un fougueux forgeron, pis Dieu l’avait puni en l’rendant sourd pis aveugle.

(Si y’avait eu la moindre chance que Sisinnius se convertisse après avoir espionné le meeting en s’disant ouin, ça vient m’chercher leu z’affaire, finalement, Dieu venait d’la scrapper complètement.)

Ayant été mis au courant de t’ça, Clément se sentit mal; y’alla voir Sisinnius pis y rendit l’ouïe pis la vue.

Aussitôt ses sens artrouvés, c’t’ingrat de Sisinnius se l’va de sa chaises pis dit :

« Qu’est-cé qu’y fait chez nous, lui? Lâchez-vous l’beigne pis pognez-lé, vous autres! »

Les serviteurs de Sisinnius partirent pour capturer Clément, mais tout d’un coup, y’eut un miracle : les trois devinrent complètement caves. Drette à 2 de quotient.

Au lieu de Clément, y ramassèrent une colonne de pierre qui traînait à terre pis forcèrent après comme des codingues tandis que Clément prenait une bonne p’tite poffe de poudre d’escampette.

Non sans leu z’avoir fait la morale, bien sûr.

L’archéologue William Ewing a fait des reproductions des fresques quand y’étaient encore en pas pire état, faique ça permet de voir un peu mieux c’qui s’passe :

Source : le tit livre qu’y vendent à la boutique d’la basilique­.

Ouin hein? On s’attend pas nécessairement à voir autant d’vulgarité s’un mur d’église.

C’qui est intéressant, aussi, c’est que Clément est le seul personnage qui parle pas en italien vulgaire médiéval : y parle en latin! C’est censé montrer que Clément est meilleur que les autres pis une coche au-dessus su’l plan moral.

Bref, c’est l’inverse de c’que ch’fais, moé : tout l’monde parle en québécois pis tout l’monde est égal, qu’y s’assoyent s’un coussin en v’lours ou s’un vieux boutte de styrofoam.

Entécas, ch’pourrais vous parler encore de plein d’affaires. La basilique Saint-Clément-du-Latran, c’t’une place tellement riche! Ch’t’allée deux fois pis y’a quand même des affaires que j’ai manquées.

Comme c’te SUPERBE peinture de sainte Catherine d’Alexandrie pis les philosophes :

Masolino da Panicale, Sainte Catherine et les philosophes, 1430.

Sources :

Le p’tit livre qu’y vendent à la boutique de la basilique Saint-Clément-du-Latran.

Site Web de la basilique Saint-Clément-du-Latran.

Edward Gibbon, Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, 1776–1788.

Les Heures de Louis de Laval

Salut, mes pits pis mes pitounes!

Heille, j’l’arconnais : ça fait un boutte que j’ai rien publié icitte. Si vous m’suivez pas su Facebook, j’vous en veux pas d’avoir pensé que ch’tais morte!

Mais non! Ch’travaillais fort su mon deuxième livre, qui s’en vient au printemps. En attendant, oubliez pas d’ramasser vos trente sous!

Pis, bon. Pendant que ch’travaillais su mon livre, j’ai vu BEAUCOUP de manuscrits du Moyen Âge, pis y’en a un du 15e siècle qui m’a vraiment impressionnée : les Heures de Louis de Laval.

Tsé, le livre commence drette avec Dieu pis l’Big Bang :

L’enlumineur était inspiré : l’néant est comme une pupille, pis les âmes sont comme un iris, pis l’univers est un œil, pis Dieu est l’architecte pis avez-vous vu les plis dans sa tunique avec du doré? C’est malade, pour l’époque! (Pour voir d’autres enluminures du même temps, allez icitte.)

Bref, j’voulais vous faire découvrir c’t’œuvre-là; mais, vous donner le lien pis vous dire d’aller tchéquer ça, c’est p’t-être pas la meilleure idée. Ch’crés ben qu’y a pas grand monde à part moé qui s’taperaient 700 pages d’enluminures su l’écran d’ordi.

Faique j’vous ai faite un best of de mes images préférées.

Mais d’abord, un tit peu de contexte.

Les Heures de Louis de Laval, comme le nom l’dit, c’t’un livre d’heures – pour ceux qui l’savent pas, c’t’un guide de prière pour les catholiques laïcs, pis c’tait ben à’mode chez les big shots de s’en faire faire un sur mesure, yinque pour eux autres, hyper décoré avec des dessins pis d’la feuille d’or.

Tsé, dans l’temps où les riches finançaient la culture au lieu d’la remplacer par d’la marde pas d’âme chiée par une machine?

S’cusez mon langage, mais ça m’met l’feu.

Pis comme le nom l’dit aussi, c’te livre-là a été commandé par Louis de Laval, seigneur de Châtillon, baron de Lohéac, seigneur de Frinandour, de Quemper-Guézennec, du Vieux-Marché, de Blanquefort, de Gaël et Bréal.

Essayez de dire ça avec une pognée de Cheerios dans’bouche.

Entécas, trêve de tataouinage – allons-y.

Comme on s’y attend, dins Heures, y’a plein de scènes bibliques, comme Adam pis Ève chassés d’l’Éden :

Pis tu’suite après, c’t’épais de Caïn qui tue son frère Abel pis s’fait pogner par Dieu :

Tsé, yinque le deuxième homme sur terre pis ça aurait déjà pris un psy pis une thérapie de gestion d’la colère.

Y’a d’autres histoires de l’Ancien Testament.

Là, t’as Noé qui s’est endormi saoul le zouiz à l’air, pis qui est découvert par ses fils Cham, Sem pis Japhet. En s’réveillant pis en s’rendant compte que Cham avait ri d’lui tandis que les deux autres lui avaient couvert les parties avec un manteau, Noé fit c’que toute patriarche raisonnable aurait fait dans une situation d’même : y maudit Canaan, le fils de Cham, pour l’éternité.

Genre, va donc chier, Grand’p’pa. T’avais yinque à pas t’endormir saoul le zouiz à l’air.

D’ailleurs, c’est loin d’être le seul zouiz qu’on voit dans le livre. C’est plein de circoncisions partout :

Le bonhomme qui s’auto-circoncit, c’est Abraham. Yé hardcore, Abraham.

Plus loin, Dieu apparaît à Abimelech, roi de Sichem – fils naturel du roi Gédéon pis de sa servante, qui a zigouillé ses 70 demi-frères légitimes pour monter su’l trône, mais tsé, c’pas grave parce que ses demi-frères vénéraient Baal – pour y dire de pas allumer les ronds d’poêle de Sarah, qu’y venait de prendre dans son harem sans savoir que c’était la femme d’Abraham, sinon y’allait commettre un péché :

Ça, c’est le roi Asa de Juda qui chasse sa grand-mère, fidèle d’la déesse Ashéra, pis les idolâtres hors du temple à coups de bâton. Mais moé, pas de contexte, j’ai vu d’quoi d’autre :

Le triste sort de toute personne dont l’chum fait des arts martiaux. (Pas toé, Mononc. Continue de me montrer des projections de ju-jitsu.)

Ça c’est quand, pendant l’Exode, les tribus de Ruben, de Gad pis de Manassé demandèrent à Moïse de s’installer à l’est du Jourdain plutôt que d’rentrer en terre promise :

Le tit roi sorti par la fenêtre, c’est Achab d’Israël qui capote sa vie parce que Ben-Hadad de Syrie est à veille de l’attaquer avec 32 autres rois pis d’y prendre, et je l’cite, « son or pis son argent, ses femmes pis ses plus beaux enfants ». Les nerfs, Epstein.

Les prophètes, dans l’temps, y niaisaient pas avec la puck. Pis y’étaient légèrement susceptibles. J’vous présente Élisée, prophète, éternel asticoteux de rois tombés dans’débauche, qui un jour tomba sur une gang de flos baveux qui rirent de lui parce qu’y était chauve. Y les maudit, pis deux minutes après, deux ourses sortirent du bois pis en bouffèrent 42 :

QUARANTE-DEUX. Quand les ourses ont attaqué les deux premiers flos, les 40 autres sont-tu restés là comme des codingues la bouche ouverte? Y se sont pas sauvés? Voyons don.

À part de ça, y’a des scènes de saints, comme saint Eustache qui voit un chevreuil avec un crucifix su’a tête pis qui s’convertit drette là :

Faique, Mononc, tu f’ras attention à ta prochaine chasse!

Le bonhomme les deux pieds dans l’âtre, c’est saint Antoine, qui résiste à une pitoune envoyée par le yâble pour le tenter, pis qu’y va jusqu’à s’crisser dans l’feu pour pas succomber.

Sérieux, Tony, si c’tait dur de même de résister, t’étais peut-être pas fait pour la sainteté.

V’là sainte Marthe pis la Tarasque! La Tarasque, c’tait une grosse bebitte monstrueuse qui bouffait du monde autour de Tarascon, en Espagne. Sainte Marthe l’a domptée en y pouishant de l’eau bénite dessus, pis après, a l’a mis en laisse pis a l’a ramenée au village, où les villageois l’ont tuée :

Mais tsé! A l’était rendue fine, la Tarasque! Tchéquez-y le sourire! Y’auraient pu s’en servir pour faire peur à leux ennemis, tirer des charrettes, la garder dans’maison pis y donner des croquettes, je l’sais pas, moé! Tu parles d’une trahison.

Le latin en bas dit « Heureux êtes-vous, saints de Dieu, vous qui avez mérité de devenir les compagnons des vertus célestes ». Ça se peut pas que ça soit vraiment sainte Thérèse d’Avila qui est là, parce que le livre a été fait avant qu’a soit née, mais c’tait une extaseuse notoire, pis ça m’faisait rire.

Pis on finit ça avec Moïse pis Aaron, qui laissent cramer toute la gang qui s’étaient rebellés contre eux autres pis contre l’Éternel, faique l’Éternel les a toutes toastés.

Bye là!

Une histoire de chat mort

Dessin de l’incomparable Christine Labrecque! (Pis merci à Mononc’Poêle pis Frère André d’avoir servi de modèles)

L’histoire, c’est sérieux; nous autres icitte, à Autour du poêle à bois, on sait ça depuis longtemps.

Mais des fois, en fouillant, je tombe sur une histoire qui a l’air tout droit sortie du cerveau de Mononc’Poêle pis de ses chums quand y déconnent en jouant à Donjons et Dragons.

Avant toute chose, par’zempe, m’as vous expliquer vite vite c’tait quoi une lettre de rémission en France au Moyen-Âge.

En gros, mettons que t’étais accusé d’un crime, mais pas encore condamné, tu pouvais écrire au roi pour dire de quoi du genre, « Oui, j’ai crissé un coup d’poing dins dents de l’arbitre au hockey mineur, mais c’pas d’ma faute : j’étais fâché parce que le piochon avait donné une mauvaise pénalité à mon gars! » Si le roi trouvait que ça avait de l’allure, ben y t’envoyait une lettre de rémission, pis toutes les procédures judiciaires étaient arrêtées, POUF! Comme si y s’tait rien passé.

Y’avait pas juste la colère, hein; l’amour aussi servait à justifier ben des taloches, du genre, « Si je l’ai poussée en bas des marches, c’est parce que je l’aimais TELLEMENT! »

Mais, au travers des affaires déprimantes qui font penser que c’est mieux à c’t’heure, mais quand même pas si différent pareil, y’a des PERLES.

Comme celle-là :

Une fois c’t’un gars en France au XVe siècle, on va l’appeler Ti-Jean, qui buvait d’une taverne avec un de ses chums, on va l’appeler Ti-Paul. Un m’ment’né, Ti-Paul dit « Bon ben m’as faire un boutte » tandis que Ti-Jean décidait de rester pis de s’envoyer une couple d’autres pintes.

Quand Ti-Jean s’en alla à son tour, y fit un méchant saut : dehors, dans un racoin sombre, Ti-Paul l’attendait depuis toute c’te temps-là. Y se garrocha su Ti-Jean, pis y’avait d’quoi dins mains… Ti-Jean eut yinque le temps de s’rendre compte que c’tait un chat mort à moitié décomposé avant d’en arcevoir un coup drette dans’face, SHPLAK!

Ti-Jean mit la main su sa joue – du sang?

« C’est quoi ton astie d’problème? Tu m’as grafigné avec ton crisse de chat! »

Enragé noir, Ti-Jean sortit son poignard pis blessa Ti-Paul au bras.

Le swigneux d’chat se sauva, laissant Ti-Jean avec plein de questions : qu’est-cé qu’y lui avait pogné là? Y’avait trouvé ça où, c’te chat mort-là? Depuis quand y’était caché dans l’coin avec ça dins mains?

Mais l’histoire était pas finie.

Ça vous surprendra pas, mais Ti-Paul, c’tait un crotté, pis y prit même pas la peine de laver sa plaie. Résultat : la gangrène pogna là-dedans, pis y mourut. Qui swigne un chat risque trépas, faut crère.

Faique Ti-Jean fut accusé d’meurtre, pis y pouvait avoir la peine de mort!

Attisé par un profond sentiment d’injustice, Ti-Jean alla voir un procureur pour qu’y lui rédige une demande de lettre de rémission.

Son principal argument, c’tait ça :

« Y m’a swigné un chat mort dans’face sans aucune maudite raison, pis y m’a grafigné la face! Ch’pense que j’avais l’droit d’être fâché! »

Faut crère que c’tait convaincant, parce que le roi y’accorda sa lettre de rémission, pis c’est d’même que cette anecdote pas d’allure se rendit jusqu’à nous autres.

Pis, qui sait, ça donnera peut-être des idées d’arme improvisée à Mononc’Poêle pour sa prochaine campagne de D&D?


Ma source, si ça vous tente d’en savoir plus :

https://www.medievalists.net/2021/10/rotting-cat-damaged-penis/

Le drôle de Noël de Carol Riendeau — partie II

(un conte écrit à six mains – avec Mémère Poêle pis l’fantôme de Charles Dickens)

Partie I

BOUM! Carol fut catapulté dins couloirs de l’école Monseigneur-Télésphore-Brillant; le cœur y serra.

Y s’arvit ti-cul en huitième année, tu’seul dans son coin. Le rejet de la classe. Y’arvit du monde qui pensait jamais arvoir pis qu’y aurait jamais voulu arvoir non plus : Jason « la Guédille » Paquet, Greta Asselin pis Fern « Pue-d’la-yeule » Parenteau, ses trois intimidateurs en huitième année.

— Ah, non, pas c’tes caves-là! souffla Carol, blanc comme un drap.
— Vous voyez là des ombres du passé, dit l’esprit, voyant que Carol filait mal. Elles ne peuvent ni vous voir ni vous atteindre.

Une chance.

« Ha ha! C’est Carol le Bol! Le linge brun, c’tu pour cacher les traces de brake? Chez vous, ça a l’air d’une bécosse! » ricana Jason avec sa grand’face de pet.

Ça volait pas haut.

« Mon beau Carooolll? Ça te tente-tu de venir voir un film avec ta tite Greta d’amour pendant les vacances de Noël? ronronna Greta en battant des cils. Ben non innocent, c’tune joke! T’étais-tu franchement imaginé deux secondes que j’allais sortir avec toé? Pfouaahahaha! »

Fern, lui, y disait rien. Y disait jamais rien. Y’était juste là avec ses grands bras ballants, prêt à fesser quand on y demande.

Mais c’pas pire, Carol eut pas le temps de se faire arracher sa tuque que, oups! l’esprit l’avait ramené à’maison, la même maison qu’y habitait encore aujourd’hui pis que Jason « la Guédille » Paquet traitait de bécosse.

Quand Carol en avait hérité, y l’avait gardée telle quelle pis avait arfusé d’la vendre. C’tait yinque parce qu’y voulait pas donner une seule autre cenne à un maudit crosseur de notaire; certainement pas parce qu’y avait des beaux souvenirs dans ces murs-là. 

Riendeau s’vit rentrer d’l’école. Dans sa maison d’enfance, y régnait une ambiance de peur pis d’frette qui continuait de le hanter même à c’t’heure. Les stores étaient toujours fermés pis le thermostat était toujours à 16. Par le cadre de porte du salon, y voyait les pieds de son père assis dans son fauteuil. Jeune Carol essayait de pas faire de bruit; ça y tentait pas que l’paternel le voye pis l’traite encore de bon’rien. 

Heureusement, y’avait sa grande sœur Fanny. Quand y la vit arriver, Carol vint les yeux humides. 

— Je vous sens ému, Monsieur Riendeau, dit l’esprit. 
— Fanny, c’tait la seule à avoir été fine avec moé dans’famille, répondit Carol, la voix éraillée. Maman est morte jeune, pis ch’pense qu’a se sentait responsable de jouer c’te rôle-là à sa place. P’pa était pas du monde, mais a faisait toute pour raccommoder la famille. 

Là, Carol s’arvit les tits yeux pleins d’étoiles en avant de son bas d’Noël étendu proche du poêle. Jeune Carol tâta le bas; ça craquait! Là, y découvrit… une patate enveloppée dans du papier journal. Chaque année, une patate dans le papier journal. Son père riait comme un malade. Chaque année, Carol y se disait que son père l’arpognerait pas, mais le bonhomme réussissait tout le temps à y faire croire que non, c’t’année ça allait être de quoi de beau. 

Mais sa sœur, elle, a prenait toujours la peine d’y offrir un p’tit cadeau, une p’tite soufflette de rien; c’tait elle qui lui avait donné son premier portefeuille. Le soir de Noël, a préparait toujours des p’tits sandwichs pas de croûte pis des saucisses roulées dans l’bacon, à défaut d’un cipâte ou d’une dinde. Pour Carol, c’tait le plus beau repas de l’année. 

— Chus ben niaiseux, soupira Carol. 
— Pourquoi donc? demanda l’esprit. 
— Mon neveu Fred, c’est l’garçon à ma sœur; c’est toute c’qui m’reste d’elle, dans l’fond. Hier, y m’a invité à souper, pis, ch’sais pas pourquoi, j’l’ai arviré d’bord comme un chien…

L’esprit dut voir que Riendeau commençait à avoir les jambes molles, parce qu’y le ramena chez eux, dans l’présent. 

Y l’argarda tituber jusqu’à son litte pis s’endormir aussitôt. Y sourit avec bienveillance pis s’éteignit comme une chandelle.

Carol se réveilla à’même heure, pareil comme la veille, dans l’silence, le givre dins chassis qui l’empêchait de voir dehors. 

« Coudonc, c’tu l’jour d’la marmotte? »

Y’avait encore le motton d’avoir vu sa sœur la veille, mais y s’préparait déjà mentalement pour le prochain esprit. 

« Qu’est-cé qu’y vont ben me montrer à soir? »

Tout d’un coup, y’entendit des grelots, comme si Ginette Reno était après descendre du ciel en chantant « La promenade en traîneau ». 

« HO HO HO! »

Carol faillit tomber en bas du litte : en avant d’lui, c’est nul autre que l’père Noël qui apparut. 

« Joyeux Noël, Carol! Venez avec moi dans mon traîneau, mon garçon, j’vous emmène! Vite, nous n’avons pas beaucoup de temps! »

Tiré par la queue d’chemise, Carol se ramassa le derrière su’l siège passager du traîneau du père Noël, volant au-dessus d’la ville. 

— Alors, mon p’tit Carol, Monsieur Dickens m’a dit que tu penses que Noël, ça ne sert à rien? 
— Euh…

Carol eut quand même un p’tite hésitation avant de dire en pleine face au père Noël que sa fête, c’tait d’la marde. Mais y put pas s’en empêcher. 

— Ben là, j’m’excuse, Monsieur Noël, mais ch’comprends juste pas pourquoi l’monde s’énarve pis jette l’argent par les f’nêtres de même, yinque parce que le 25 décembre s’en vient. La vie est assez dure de même sans se donner autant d’misère : courir partout dins centres d’achats pour acheter des cossins qui vont finir aux vidanges, décorer avec des gugusses cassants qui font yinque prendre d’la place dans l’débarras, faire semblant d’être fin avec le monde alors qu’on s’en sacre le reste de l’année, sans parler de c’t’espèce d’orgie d’bouffe complètement obscène de pâtés à’viande pis d’Ferrero Rocher du Jean-Coutu. Pis toute ça, ça fait juste sentir mal toutes ceux qui sont pas capables de se le payer…
— Ça, c’est ton point de vue, mon garçon. Et si nous allions voir la fête dans les yeux des autres?

Le père Noël donna un p’tit coup de rênes à ses rennes, pis y’étaient partis. 

Carol s’artrouva au Salon des artisans. Tout le monde avait le sourire, ça magasinait pis ça jasait. Les vignerons pis les chocolatiers pis les cuisineux de terrines pis de gelées aux p’tits fruits que Carol connaissait pas faisaient goûter leux produits faits avec amour. Ça sentait bon. 

Sur une p’tite scène dans l’coin, y’avait une chorale avec des enfants qui chantaient des airs des Fêtes. Carol sentit comme une chaleur y monter dans’poitrine, de quoi qui lui était pas arrivé depuis longtemps. Parmi les p’tits chanteurs, y’armarqua le flo qu’y avait vu chanter dans l’chassis de son bureau la veille de Noël pis y argretta de l’avoir chassé.

« Ouin, là, c’tait p’t-être moé, l’cave… »

Pis là, wôh! Un autre p’tit tour de traîneau, pis l’père Noël l’emmena dans’maison à Bob, son employé. Y’était autour de la table en train de réveillonner avec sa femme Chantal pis leux enfants. Jamais y’aurait pensé que Ti-Bob pouvait passer un beau Noël de même au salaire minimum. Y’avait une dinde, des bonnes patates pilées pis d’la bûche! Ça chantait, ça riait pis ça s’taquinait. Bob y complimenta Chantal, qui avait mis la main s’une dinde en super spécial.

« Chantal, c’est ta meilleure dinde en carrière! commenta Bob. T’es un vrai génie de l’économie! »

Bob prit la peine d’armacier sa femme parce qu’elle avait encore réussi à ménager toute l’année, ti par ti peu, pour acheter un cadeau à tout le monde.

« Des fois, j’me dis que Chantal, ça m’aurait fait une bonne femme », s’avoua Carol dans l’intimité de son ciboulot.

Bob eut une pensée pour Carol :

« J’lève mon verre à mon vieux grippe-sous de patron. Ch’t’arconnaissant envers lui pareil : j’oublie jamais qu’y m’a laissé une chance parce j’étais pas capable de me placer à cause de mes folies de jeunesse. Santé, le vieux! »

Mais, encore une autre tour de traîneau, pis le fantôme l’emmena sentir ce qui se passait chez son neveu Fred.

« Ouin, j’ai invité mononcle Carol, mais y m’a envoyé promener comme d’habitude, racontait Fred à ses invités. J’y demande à chaque année, pis chaque année c’est pareil. J’me dompte pas. Pauvre lui, y’est pas fin, mais pareil, ça doit être triste chez eux à soir. On lève tu notre verre pareil à’santé de mon vieux mononcle Séraphin? Chus sûr qu’y a du bon dans le fond. Santé, Mononcle! »

Le père Noël emmena Carol visiter la ville, vite pis lentement en même temps. Y’en vit, des affaires : toutes sortes de réveillons, des riches avec des huîtres pis du champagne le p’tit doigt en l’air, jusqu’à des moins riches dans le style de Bob, mais ben d’autres encore qui avaient moins, mais qui s’arrangaient grâce aux paniers de Noël. Y’appréciaient le peu qu’y avaient. Y’en vit qui se chicanaient. Y fut transporté vers du monde qui étaient loin de chez eux pis qui s’ennuyaient. 

« Vous leu feriez pas un lift avec votre traîneau, père Noël? » demanda Carol avec un sourire en coin. 

Le père Noël répondit pas pis le ramena plutôt chez eux, dans son litte, à réfléchir su toute c’qu’y avait vu. 

Carol avait ben constaté qu’y avait des heureux, des moins heureux, pis des pas heureux pantoute, pis que ça avait pas à voir tant que ça avec l’argent.

Carol s’tait jamais vraiment arrêté à penser aux autres pis à c’qu’y vivaient, mais là, y v’nait d’en avoir un concentré, pis ça l’faisait filer bizarre. Y’avait fait rire de lui dans sa vie, mais là, y se surprit à penser à toutes les fois qu’y avait ri des autres, lui’ssi. Y se disait que les pauvres étaient pauvres parce qu’y étaient lâches; que si lui, y’avait réussi à se ramasser un motton, tout le monde était capable. Mais, c’tait ben plus compliqué que ça. 

Là, son motton, y l’avait dans la gorge. En même temps, y se sentait comme toute attendri; le vieux mur de crépi qu’y avait bâti autour de son cœur commençait à craquer.

C’est son propre ronflement qui le réveilla la troisième fois. Après avoir vu le père Noël la veille, Carol était optimiste : 

« Dickens a dit que j’allais voir l’avenir. Ça devrait pas être si… AAAH!!! »

Dans l’coin d’la chambre, y’avait une grande silhouette sombre qui portait une espèce de chasuble noire tout échiffée. A s’approcha du litte en flottant à un pied du plancher, sans faire un son, la face cachée par son capuchon. 

« Euh… C’est vous, l’esprit du futur, j’imagine? » demanda Carol, terrorisé. 

L’esprit répondit pas, mais y fit signe de l’arjoindre avec un doigt décharné. 

C’te fois-là, pas de charmante promenade en traîneau. 

Carol s’artrouva téléporté dans l’entrée d’un édifice à bureaux. Trois bonshommes avec qui y’avait déjà eu affaire jasaient en avant d’la porte. 

— Ouin, tu parles d’une nouvelle toé! Le vieux gratteux à Riendeau qui est passé de l’autre bord! Y l’ont trouvé tu’seul sans connaissance dans sa maison.
— Ben oui toé! Ch’pensais qu’y mourrait jamais! J’me demande c’qu’y avait décidé de faire avec son argent. Pour moé y va se faire enterrer avec. Comme j’le connais, y’est après se dealer une place au paradis pas trop chère avec saint Pierre.
— Ha! Ha! Entécas moé, j’ai d’autres choses à faire dans’vie que d’aller à son service – comme classer mes guides de l’auto de 1972 à 2024. À moins qu’y aye un p’tit buffet frette, pour la peine! 

Carol eut un gros pincement au cœur. Y’avait jamais pensé finir de même. Y s’tourna vers l’esprit, toujours aussi silencieux et épeurant. 

« Y va-tu avoir du monde à mon service? » demanda Carol. 

L’esprit leva un bras, pis PAF! Y s’artrouvèrent au salon. Où, à part l’urne à Carol pis le croque-mort, y’avait juste Fred, qui disait au revoir à Bob, passé faire un p’tit tour cinq minutes. Pas de cousins, pas de connaissances, pis surtout pas d’amis. 

« Fred! Mon bon Fred! s’exclama Carol, les yeux pleins d’eau, se sentant encore plus coupable d’avoir arfusé son invitation. Pis Bob! »

Riendeau commençait à hyperventiler.

« Y’a pas personne d’autre qui pense à moé après ma mort? » 

L’esprit le téléporta alors dans un deux et demi où une jeune femme faisait ses comptes à’table d’la cuisine. Tout d’un coup, son chum entra en coup d’vent : 

— Steph! Tu sais pas quoi? 
— Quoi?
— Tsé l’bonhomme Riendeau?
— L’gars du prêt qui appelle icitte cinq fois par jour comme une tache pour qu’on l’rembourse?
— Ouais! 
— Ben lui, quoi? Accouche!
— Yé mort! 
— Ben voyons don, toé, pour vrai?
— Vrai de vrai. Y s’rait mort le vendredi soir tu’seul dans son salon, mais c’est yinque lundi qu’y l’ont trouvé; son employé s’inquiétait de pas l’voir au bureau.
— Mais on aura sûrement pas la paix? Notre dette va être transférée à quequ’un? 
— Ouais, mais d’ici à c’que ça s’arrange, j’vas avoir été payé pour la job que j’ai faite le mois passé, pis on va être bons pour rembourser. En attendant, on s’fra pu harceler!
— T’as ben raison. Meilleure nouvelle de l’année! 

Carol avait l’impression de s’être fait scier les jambes. Fred pis Bob s’taient pointés à ses obsèques pas mal par devoir, y s’en doutait ben. Pis sinon, la seule émotion que sa mort inspirait, c’tait d’la joie pis du soulagement! 

« Bon, ch’pense que j’n’ai assez vu… Pouvez-vous m’ramener, sivouplaît? »

L’esprit l’tortura pas plus longtemps. Carol artourna direct dans son litte.

Après toute c’qu’y avait vécu, y se demanda si y’allait s’réveiller correct. Pis pour vrai, quand y’ouvrit les yeux, toute était comme d’habitude dans’maison. Ses vieilles pantouffes étaient à leu place, le cadre du frère André pis son vieux plateau de dîner Swanson d’la veille aussi. Toute.

Y faisait toujours aussi frette mais y’était tellement content! Y’avait jamais ben filé de même.

« Je veux vivre dans le passé, le présent et l’avenir! s’écria-t-il en sautant en bas du litte. Les leçons des trois esprits demeureront gravées dans ma mémoire. Ô Charles Dickens! Que le ciel et la fête de Noël soient bénis de leurs bienfaits! Je le dis à genoux, oui, à genoux! »

Carol Riendeau comprenait pu rien. 

« Voyons, qu’est-cé qui m’prend? Chus rendu que je parle comme Monsieur Dickens, moé là! »

Y s’garrocha dans le châssis pour voir dehors. Toute avait l’air normal. Y’avait un ti gars qui passait dans la rue en sifflotant. 

— Heille, ti-gars! On est quel jour?
— Ben, c’est Noël, c’t’affaire! répondit le flo, toute froissé qu’on y demande une question aussi niaiseuse.

En même temps, les cloches des églises se mirent à sonner partout. Riendeau se pouvait pu tellement y se sentait heureux. 

Y s’habilla avec son plus beau linge pis sortit dehors. Le vieux Carol garrocha des Joyeux Noël! partout à tout le monde. Y donna même trois vingt piasses à un gars qui quêtait au coin d’la rue. 

Un peu plus tard, l’ex-radin viraillait en avant de chez son neveu Fred. Y savait pas trop si y pouvait s’présenter là, parce qu’y avait été ben ben fin avec lui la veille. Y se décida à cogner à’porte.

C’est sa nièce par alliance qu’y ouvrit, les yeux grands comme des cinquante cennes.

— Ah! Euh, bonjour, mononcle Ca…rol.
— Bonjour pis Joyeux Noël ma belle nièce! Vous êtes en beauté aujourd’hui! Finalement j’ai décidé de venir fêter Noël avec vous autres, si chus toujours invité.

Fred arriva su les entrefaites. 

— Oh! Mononcle Carol! Rentrez, rentrez! Vous avez changé d’idée?
— Ben… oui, si tu m’en veux pas trop pour hier.
— Non, non, venez-vous en, chus tellement content de vous voir!

Carol goûta chaque moment du souper pis de la soirée. Y’avait jamais passé un beau Noël de même. Y se promit d’en vivre d’autres à l’avenir.

Y rentra chez eux le soir tard, toute guilleret, pis le lendemain, y se rendit au travail comme prévu.

Bob arriva en retard, toute piteux pis un peu pâteux. Y s’attendait à manger sa gratte.

— T’es en retard, mon niaiseux? lâcha le bonhomme en se forçant pour parler comme le Riendeau d’avant.
— Euh oui… je… m-m-m-m’excuse m’m’m’monsieur Riendeau, bégaya Bob, avec l’envie de rentrer en dessous du tapis toute parcé. On a eu pas mal de fun hier. Ça arrivera p-p-p-pu, je vous le prom…
— C’t’une farce! Je comprends ça, le coupa Riendeau, s’amusant de voir la face à Bob, toute pardu.
— Mais y fait ben chaud ici dedans? Le thermostat est-tu déréglé? demanda l’ébarlué.
— Non non, j’ai monté le chauffage. Chus tanné de geler. Toé’ssi j’imagine? s’enquit le boss, devant la face de plus en plus incrédule à son employé. Pis, sais-tu quoi mon bon Bob? 
— Euh… non, Monsieur? s’inquiéta Bob.
— J’vas t’augmenter. Ça fait des années que tu m’endures pour un salaire de crève-faim, tu travailles super ben, t’es fiable pis honnête pis t’es précieux pour moé. Faique tiens, une tite avance pour tu’suite. Tu vas voir, mon Bob, ça va changer icitte. On va aller loin toé pis moé! À’place de nuire, on va aider!

Bob eut besoin de ramasser ses bras à terre, tellement y’étaient tombés. Le lendemain, y pensa qu’y allait revenir au bureau pis que le beau temps serait fini, mais non. Le surlendemain pis les autres jours non plus.

De son côté, Carol Riendeau vit pu jamais de spectres. Ses visites dans le temps l’avaient transformé pour de vrai. Y devint un maudit bon bonhomme, tout le temps de bonne humeur. Y’en a qui riaient de t’ça, qui le traitaient de vieux gâteaux qui sait pas ce qui veut, mais lui y s’en sacrait. Y’était juste reconnaissant de la chance qu’y avait eu.

Pis à sa mort, des années plus tard, le salon funéraire était ben plein d’monde.

C’est-tu pas beau, ça?