Vincenzo Gonzaga : quand ta bizoune est une affaire d’État

Heille, gang? Ça vous tente-tu d’entendre parler d’la bizoune de Vincenzo Ier Gonzaga, duc de Mantoue pis de Monferrat?

Avant de répondre « Ark! Non! Voyons don, Matante Poêle, t’es-tu débarquée de tes pentures? », attendez deux secondes! La bizoune en question, a l’a toute une histoire : a l’a été r’gardée, tâtée, mesurée, testée en laboratoire pis su’l terrain, toute au nom d’la raison d’État. Parce que, pour la noblesse européenne du 16e siècle, bander mou, c’tait politique. 

ATTENTION : Y va sans dire qu’on va parler de bizounes dans l’détail. BEN dans l’détail. Faique si les bizounes vous écœurent, vous devriez pas aller plus loin. Vous pourrez pas dire que j’vous ai pas avertis!  

Toute a commencé en 1583 par l’annulation du mariage de Vincenzo, 21 ans, avec Margherita Farnese, 16 ans, la fille du duc de Parme. 

Ça faisait deux ans que Vincenzo essayait de consommer son mariage avec Margherita, mais… ça rentrait pas. Ça rentrait juste pas. 

Les docteurs argardèrent ça, pis y conclurent que les parties d’la pauvre Margherita étaient impropres aux relations conjugales, supposément à cause d’un boutte de chair qui bloquait l’chemin. 

Y’en a qui proposèrent de l’opérer : 

« J’ai lu queque part qu’y a un docteur arabe qui a réussi de quoi d’même, une fois! Mais… ça s’pourrait qu’a meure, par’zempe. »

Un professeur d’anatomie, que la famille Gonzaga avait faite v’nir de l’Université de Padoue exprès pour examiner la fille, avait sa propre suggestion : 

« On pourrait essayer d’élargir l’antichambre de Madame en y rentrant des cônes de plus en plus gros, jusqu’à ce qu’on arrive à la grosseur d’la verge ducale. » 

Là, on va régler ça une bonne fois pour toutes : un vagin, ÇA LOUSSE PAS AVEC L’USAGE. C’T’UN MUSCLE. 

Faique c’t’idée-là prit rapidement l’bord – énéwé, la pauvre Margherita hurlait de douleur chaque fois qu’on essayait d’y faire ça. 

Mais là, les Farnese – la famille à Margherita –, y voyaient ça aller, pis y’étaient pas contents. Si le mariage était annulé :

  1. ça s’rait pas bon pour leu réputation;
  2. Margherita s’en irait au couvent;
  3. y perdraient toutes les avantages qui v’naient avec le mariage.

Voyant que le ton montait, le pape Grégoire XIII envoya le cardinal Carlo Borromeo – le futur saint Charles Borromée, en passant – régler la chicane, vu qu’y était respecté autant par les Gonzaga que par les Farnese. 

Faique le cardinal fit venir au moins 15 personnes de partout en Italie – docteurs, chirurgiens, dames de compagnie, bonnes sœurs – pour qu’y examinent les parties du couple. 

Y comparèrent les tréfonds à Margherita à ceux de quatre vierges certifiéesᴹᴰ autour du même âge qu’elle, qui avaient accepté de servir de vagins de référence en échange d’une dot pour se marier. 

Les docteurs pis les chirurgiens tchéquèrent l’érection à Vincenzo, la mesurèrent pis la comparèrent avec l’avenue royale à Margherita.

Finalement, fallut s’rendre à l’évidence : comme les voies du Seigneur, Margherita était impénétrable. 

Le cardinal Carlo Borromeo convainquit Margherita d’entrer au couvent; franchement, avoir été à sa place à elle, j’aurais été contente d’aller dans une place où, présumément, on m’laisserait la bourzaille tranquille pour l’restant d’mes jours. 

L’mariage fut annulé pas longtemps après. 

À c’t’heure, Vincenzo était libre de s’trouver une nouvelle femme plus, euh… ouverte. 

Pour ça, y s’armit à r’garder du côté d’Eleonora de Médicis, qu’y avait failli marier, mais qu’y avait mise de côté parce que la dot à Margherita était plus grosse. 

L’affaire, c’est que les Farnese avaient jamais digéré la répudiation d’leu fille; pour se venger, y répandirent des rumeurs comme de quoi c’tait pas Margherita le problème, c’tait Vincenzo qui bandait mou! 

Ben vite, des tavernes au bureau du pape en passant par les bordels pis les palais, tout l’monde avait entendu parler des supposés problèmes de couchette à Vincenzo. Mais, pour notre futur duc – son père était encore en vie à c’te moment-là –, le problème s’arrêtait pas là : à l’époque, un homme mou d’la fourche était considéré comme mou dans toutes les autres aspects de sa vie. Si les rumeurs continuaient, pu parsonne le prendrait au sérieux. Ça pourrait y nuire à lui, ça pourrait nuire à sa famille, pis ça pourrait nuire à son duché au complet. 

Faique avant de conclure le contrat d’mariage entre Vincenzo pis Eleonora, le grand duc Francesco Ier de Médicis, le père d’la fille, mit une condition : 

« Que le fils du duc Gonzaga fasse la démonstration, une bonne fois pour toutes, qu’y est capable de consommer un mariage avec une jeune vierge. »

Non, mais ça d’vait-tu être HUMILIANT pour Vincenzo, un peu? Sa bizoune allait faire l’objet d’une procédure hyper rigoureuse à plusieurs étapes, supervisée par l’Église pis documentée comme une poursuite au civil, tandis que toute l’Italie suivrait l’affaire, crampée raide, avec un plat d’popcorn. 

En premier, on suggéra que Cesare d’Este, un grand chum à Vincenzo avec qui y faisait les 400 coups, déclare sous serment que le futur duc de Mantoue était parfaitement capable de performer avec une vierge. Y’était ben placé pour en témoigner, parce que, voyez-vous, avant les rumeurs, Vincenzo avait une réputation de courailleux infatigable, pis Cesare avait souvent été aux premières loges de ses exploits. 

Faique Cesare signa un affidavit en deux copies qui fut envoyé chez les Médicis pis chez le pape. Ça disait :

« Je jure pis j’affirme que Son Altesse peut avoir une érection comme n’importe quel autre gars pis qu’y peut se servir de son érection avec n’importe quelle femme, qu’a soye vierge ou non, aussi facilement que n’importe quel autre gars. »

Mais tsé, ça valait c’que ça valait. Les Médicis étaient pas convaincus pis voulaient d’autres preuves.

La grosse question, c’tait : y’avait-tu un problème avec la bizoune à Vincenzo? 

Pour répondre à ça, les docteurs y firent passer une série d’tests qui t’naient plus du génie mécanique que d’la médecine. 

Par exemple, y lui d’mandèrent de s’monter en graine pour vérifier si son érection pouvait tenir un « poids raisonnable ». Y lui d’mandèrent aussi de pousser avec contre la paume d’une main pour voir si, vraisemblablement, y’avait assez de force pour défricher l’champ d’fraises d’une demoiselle. 

Y firent aussi une réplique de l’instrument à Vincenzo, qu’y purent taponner à loisir pour s’assurer qu’y était pas déformé.

L’histoire dit pas c’qui arriva au proto-dildo ducal par après. 

Après toute ça, y fut conclu que le salami d’Gênes du prince marchait comme un charme. J’en connais un qui d’vait être soulagé.

Malheureusement, c’tait toujours pas assez pour les Médicis : y voulaient un test en conditions réelles. 

Mais quelles conditions, exactement? 

Les négociations furent aussi serrées qu’au renouvellement d’une convention collective d’la FTQ-Construction. 

Les familles réussirent quand même à s’entendre su c’tes points-là : 

  • Vincenzo devrait prouver, devant témoin, qu’y était capable de déflorer une vierge. 
  • La vierge en question – d’une classe sociale inférieure, ben crère – s’rait choisie avec soin; Vincenzo avait d’mandé qu’a soye d’une bonne famille, pas trop jeune ni trop vieille, pis pas trop laitte.
  • La virginité de l’heureuse élue s’rait vérifiée par un docteur pis une sage-femme. Après, la fille resterait embarrée dans sa chambre jusqu’au moment du test.
  • La démonstration se passerait dans une villa de Venise appartenant aux Médicis, sous la surveillance de Belisario Vinta, un gars à leu service, qui aurait l’droit de « r’garder pis de toucher avec ses mains autant que possible ».
  • En contrepartie de devoir faire sa démonstration « à l’étranger », Vincenzo aurait droit à plusieurs essais s’une période de 24 heures, pis le temps compterait yinque quand y s’rait dans la chambre avec la fille.
  • Pour entrer dans la chambre, y devrait porter yinque sa jaquette pis sa robe de chambre, pis Belisario Vinta devrait le fouiller pour s’assurer qu’y apportait juste son « instrument naturel ». 

Là on rit, mais faut quand même le dire : c’t’absolument épouvantable pour la pauvre fille. Maginez, vous-autres-là, que vous êtes une orpheline avec presque aucune chance de vous marier (donc, à l’époque, presque aucune chance d’avancer dans’vie), pis là, y’arrive un bonhomme louche qui vous demande : 

« On pourrait-tu utiliser votre trou pour une esspérience? En échange, on va vous trouver une dot pis un mari pas trop r’gardant… » 

C’est déshumanisant, c’est dégueulasse, pis c’est de l’exploitation pure. Toute ça avec le OK de l’Église. Blark. 

Vinta fit l’tour des orphelinats de Florence pis y finit par trouver une dénommée Giulia, « 21 ans, grande, avec un beau teint, ni grosse ni maigre, un peu gênée, mais avec une bonne tête, faique on devrait être bons pour l’entraîner ».

Re-blark. 

Une fois sa virginité certifiéeᴹᴰ, Giulia fut emmenée à Venise, escortée par une gardienne. 

Tout guilleret, Vincenzo arriva queques jours d’avance pour sa démonstration. Quand y vit Giulia, y dit : 

« Heille, pas pire! J’y sauterais d’ssus drette là! »

Mais, on y dit de s’calmer l’pompon parce que la fille était menstruée, pis que le lendemain c’tait vendredi, pis c’tait pas un bon jour pour copuler à cause d’la religion.

Trois jours plus tard, c’tait enfin l’heure de vérité. Sauf que… ben, une maudite chance pour Vincenzo qu’y s’tait négocié plusieurs essais. 

Après l’avoir inspecté, Vinta s’en alla dans la pièce à côté le temps qu’y fasse ses affaires. 

Sauf qu’y entendit rien pendant un long boutte; pis tout d’un coup, Son Altesse sortit d’la chambre en filant comme une balle, en s’tenant l’ventre pis en criant : 

« M’as être malade tabarnak m’as être malade! »

Selon le rapport à Vinta, au souper, Vincenzo se s’rait bourré la face dins huîtres – vu que les huîtres ont supposément un effet aphrodisiaque, ça compte-tu pour du dopage, ça?

Une fois rendu au lit avec Giulia, y’aurait été pogné d’un endormitoire du yâble, pis y se s’rait réveillé avec la chiasse. 

Le futur duc perdit pas d’temps : y sauta dans sa gondole pis clancha vers sa résidence vénitienne pour se faire faire un lavement à l’huile d’amande douce.

Quant à Giulia, Vinta pis la gardienne vérifièrent si a l’était encore vierge, pis, c’tait clair que le prince s’tait pas trempé l’goupillon dans son bénitier.

Chez les Gonzaga, on capotait pis on criait au maléfice. C’tait de la sorcellerie! C’tait sûr! Y’avait pas d’autre explication! 

Tandis que Vincenzo s’armettait de son va-vite, on pria pour lui pour chasser l’mauvais sort pis on y prépara des remèdes – on sait pas quoi exactement – pour l’aider à performer quand y’allait se réessayer. 

Faique quand y s’arpointa à la villa des Médicis, quatre jours plus tard, Vincenzo était gonflé à bloc : 

« Tonight zde night, bebé! »

Y déshabilla Giulia, se fit inspecter par Vinta, pis tiguidou rail’trou. 

Ça faisait pas quinze menutes que Vinta attendait l’autre bord d’la porte qu’y entendit Son Altesse l’appeler : 

« Heille Vinta! Viens icitte! Chus d’dans! Touche, tu vas voir! » 

Drette là, Vinta aurait de loin préféré rentrer dans l’plancher plutôt que dans c’te chambre-là, mais y’avait une mission à accomplir. 

Y s’rendit donc jusqu’au bord du lit pis tâta pour vérifier que toute était plogué comme faut aux places qu’y fallait. Toute avait l’air beau. 

« Bon, faique à c’t’heure que t’as touché pis qu’t’es convaincu, sors d’icitte pis laisse-moé finir. »

Mais, même si Vincenzo partit de d’là certain d’avoir scoré comme Jean Béliveau, le lendemain matin, le dossier était toujours pas réglé. 

Quand Giulia se fit examiner par Piero Galletti, un chirurgien au service des Médicis, a dit qu’a l’était pas sûre si a l’était vraiment pu vierge : 

« Ben… yé v’nu, ça c’tait clair, mais… Ch’comme pas sûre qu’y est rentré au complet? »

Faique Galletti alla, encore une fois, inspecter le set de clefs du futur duc. Mais, comme y’était pas dur à c’te moment-là, le chirurgien écrit dans son rapport qu’y avait pas d’preuve irréfutable de son aptitude au labour.

Le jour d’après, par’zempe, Vincenzo fit v’nir Galletti dans sa chambre : 

« Gâ! Gad’ça comme c’est beau! » 

Vincenzo était couché su son litte, la jaquette ouverte, la rosette de Lyon glorieuse, ben dressée vers les cieux. 

« Aweille, touche, tu vas voir. » 

(Montrez pas c’te boutte-là au monde sans l’contexte, sivouplaît – on dirait vraiment un début d’film de fesses.)

Non content d’avoir ébloui le chirurgien des Médicis avec sa bizoune « dure comme un fuseau, ben drette, assez grosse mais pas trop, pis parfaitement proportionnée », le soir, Vincenzo rendit une troisième visite à Giulia. 

C’te fois-là, y’avait pu d’doute. Quand Galletti vint faire son debriefing avec la fille, a dit : 

« Ah, là ch’peux vous dire que chu pu vierge. 100 % pu vierge. »

Après ça, on perd la trace de l’héroïque Giulia. J’ose espérer que les promesses qu’on lui avait faites ont été respectées, mais ça doit : après toute, si les Gonzaga avaient dompé la pauvre fille pu d’honneur pu rien après l’avoir utilisée d’même aussi publiquement, ça se s’rait su pis ça aurait mal paru. J’souhaite de toute mon cœur qu’a se soye trouvé un bon mari fin pis qu’a l’a faite une belle vie après ça. 

Quant à Vincenzo, sa virilité prouvée de façon éclatante, y put enfin marier Éleonora de Médicis. Y’eut six enfants avec elle pis continua de courir inlassablement la galipote. 

Pis j’ai une dernière tite pépite croquante pour vous-autres : à la mi-quarantaine, quand y commença à mollir du fudgscicle, y’envoya un apothicaire en Amérique du Sud au péril de sa vie pour y trouver un remède miracle. Malheureusement, quand l’apothicaire arvint en Italie, le duc de Mantoue et de Monferrat avait déjà passé l’arme à gauche. 

Bref, détenteurs de bizounes, si vous avez des ennuis mécaniques au lit, réjouissez-vous : au moins, c’est pas une affaire d’État.


Source : Bourne, Molly (2016). «Vicenzo Gonzaga and the Body Politic: Impotence and Virility at Court ». Dans Matthews-Grieco, Sara F. (ed.). Cuckoldry, Impotence and Adultery in Europe (15th-17th century). Routledge.

L’histoire de Sophie Dorothée : quand le conte de fées vire au cauchemar — partie I

M’as vous conter une histoire qui a toute : une princesse, une méchante sorcière, un ogre pis un beau comte séduisant avec les cheveux longs pis une moustache de D’Artagnan.

On dirait un conte de fées, hein? Le genre qui aurait faite un film de Disney dans l’temps de Blanche-Neige pis d’la Belle au bois dormant, avec des tounes quétaines qui finissent pu pis des tis zwéseaux?

C’pas ça pantoute.

C’t’une histoire vraie, ben su’l plancher des vaches, pleine de monde croche qui s’rentrent des couteaux dans l’dos. Une histoire qui sent la bête morte en d’sour d’un bouquet d’roses. Pis, aussi, l’histoire d’une pauvre femme qui s’est faite manger toute crue par l’époque où c’qu’a vivait.

Il était une fois deux frères – deux princes – de la maison de Hanovre qui étaient pour hériter d’un tapon de territoires dans le nord-ouest de l’Allemagne d’à c’t’heure.

Le plus vieux des deux frères, Georges-Guillaume, était pour épouser Sophie, princesse du Palatinat, mais ça y tentait pas pantoute :

« Ah! A me pompe l’air, la grébiche! C’t’une péteuse de broue qui fait yinque parler de livres pis d’astrologie! J’veux rien savoir! Pis en plus, j’veux pas me caser, j’veux voyager pis courir la galipote! »

Mais là, c’tait pas d’avance : comme y’avait un contrat entre le père à Georges-Guillaume pis le père à Sophie, y’avait pas moyen de casser les fiançailles sans mettre la grosse chicane dans la cabane.

Faique Georges-Guillaume alla voir son frère :

« Heille Ernest-Auguuuuuuuuuuste? J’ai d’quoi à te proposer… »

Y’avait un plan parfait : y cédait à Ernest le duché de Brunswick-Lunebourg pis ses fiançailles avec Sophie, tandis que lui, y gardait yinque le p’tit duché de Celle pour son revenu, c’qui le laissait libre de courailler comme y voulait. La seule condition : Georges-Guillaume devait jamais avoir d’héritier pour que le duché de Celle arvienne du bord à Ernest à sa mort.

À part de ça, Sophie était parente d’la fesse gauche avec les souverains d’la Grande-Bretagne; si y continuaient comme ça, à s’entredéchirer pour des affaires de Bon Dieu pis à pas avoir d’enfants, quiconque la mariait avait p’t-être une chance de mettre la patte su’l trône britannique.

Un fou d’une poche! Ernest accepta, y s’maria avec Sophie pis y’eurent une trâlée d’enfants. Leu plus vieux, Georges-Louis, était l’héritier.

Pendant c’te temps-là, par’zempe, toute se passa pas comme prévu pour Georges-Guillaume. Y courailla pendant queques années, mais un jour, pendant un party, y’aparçut une sapristi d’belle créâture :

« Simonac! Qui c’est ça, c’te pétard-là? »

En même pas une seconde, le duc de Celle était tombé en amour cul par-dessus tête. C’tait comme si un spot de lumière illuminait la belle; y’avait pu rien d’autre qui existait. Les vitres auraient pu toutes péter en même temps que Georges-Guillaume aurait même pas r’marqué.

La créâture en question s’appelait Éléonore d’Esmier d’Olbreuse; c’tait une fille d’la p’tite noblesse française pis la demoiselle de compagnie d’une duchesse en visite chez sa sœur, la femme du… ah, pis c’pas important.

C’qu’y faut artenir, c’est qu’a l’avait des yeux de biche, d’la jarnigoine pis du charme à pu finir, pis qu’a l’était d’un rang pas mal plus bas que Georges-Guillaume. Mais, c’tait pas pour autant qu’a l’allait céder aux avances du duc de Celle, qui voulait qu’a soye sa maîtresse : une femme qui a pas de titres pis pas d’argent peut yinque se draper dans sa vertu pis sa dignité, comme Scarlett O’Hara dans ses rideaux en v’lours :

« Wô Monsieur! Vous m’flattez ben gros, mais ch’t’une honnête femme pis j’accepterai jamais de vivre dans l’péché! »

Heille là, Georges-Guillaume était fourré : y’avait payé le prix fort pour être libre, mais à c’t’heure, y voulait pu yinque se mettre la corde au cou, pis y pouvait pas.

« Astie, qu’est-cé m’as faire? J’me peux pu, j’mange pu, j’dors pu, j’vois des points blancs… Ch’peux pas vivre sans elle! »

Y lui restait pu yinque une solution, un peu plate, mais qui allait devoir faire la job : le mariage morganatique.

Ça, c’tait une sorte de mariage qui t’mettait en règle avec le Bon Dieu, faique parsonne pouvait te traiter de fornicateur en t’pointant du doigt su’l parvis d’l’église, mais qui comptait pas vraiment pour toute le reste; on appelait aussi ça un mariage privé ou un mariage d’la main gauche.

Concrètement, Éléonore devenait la femme à Georges-Guillaume, mais a s’rait jamais princesse et duchesse de Celle, pis ses enfants pourraient pas hériter des titres de noblesse d’leu père.

C’tait mieux que rien.

Ben crère que ça fit un p’tit scandale dans la famille. Quand a l’apprit la nouvelle, Sophie, la belle-sœur péteuse de broue, dit :

« Ark! Faire rentrer ça dans la famille! C’est comme d’la crotte de souris au travers des grains d’poivre! »

Mais c’tait pas grave : Éléonore pis Georges-Guillaume se firent leu p’tit bonheur à Celle. Plus on la bitchait, plus Éléonore se rendait difficile à haïr : a restait toujours fine, souriante, sans jamais dire un mot plus haut que l’autre.

Un an après les noces, y’eurent une p’tite fille, Sophie-Dorothée.

Et les années passèrent…

Sophie-Dorothée était rendue à 11 ans, pis Georges-Guillaume commençait à r’gretter sérieusement le deal qu’y avait faite avec son frère Ernest-Auguste. C’tait ben beau les promesses quand toute ça était abstrait, mais là, y’avait une femme pis une fille qu’y adorait, pis c’est comme si y comptaient pas pantoute. Sophie-Dorothée pouvait pas avoir le titre de princesse ni hériter du duché de Celle, pis comme sa mère était « d’la crotte de souris », y’avait ben des chances que les princes pis les ducs lèvent le nez dessus quand viendrait l’temps pour elle de s’trouver un mari.

Fallait qu’y rende sa femme pis sa fille légitimes. Son plan était ben simple :

Georges-Guillaume se mit donc à aider l’empereur Léopold dans ses campagnes militaires pis y rendit plein de bons services; y sut se rendre indispensable. Faique quand y se décida à y demander sa grosse faveur, la réponse fut :

« Ben sûr, mon homme! »

Mais pour qu’Éléonore devienne une comtesse, ça y prenait un fief. Mais lequel? L’empereur avait–tu ça, lui, un fief de lousse?

Ça prit trois ans pour régler toutes les détails. Mais, finalement, Éléonore devint comtesse de Wilhelmsburg; un an plus tard, elle pis Georges-Guillaume se mariaient pour de vrai, en avant de Dieu pis des Hommes.

Ça y était : Sophie-Dorothée était une princesse.

En plus, a l’était belle comme un cœur, avec en plus d’la bonne humeur, d’la jarnigoine pis plein de talents – un vrai p’tit rayon d’soleil. Pis son pére y’avait transféré plein d’argent pis de terres, faique a l’était riche, en plus, la p’tite vlimeuse. Quand la nouvelle de son nouveau statut s’répandit dins Europes, les offres de mariage se mirent à rentrer de tous bords tous côtés.

Quand y sut ça, Ernest-Auguste vira su’l top. Y fit appeler sa femme, la belle-sœur péteuse :

— SOPHIE!
— Qu’est-cé qu’y a, don?
— Astie, figure-toé don que mon frére Georges-Guillaume, qui m’a juré s’a tête de toués saints qu’y s’marierait jamais à part d’la main gauche, vient juste de marier sa madame pour de vrai! Faique là, la p’tite Sophie-Dorothée est une princesse!
— Ouan mais tsé, ça veut rien dire. C’t’une princesse, oui mais ça y donne pas automatiquement l’droit d’hériter du duché de Celle.
— T’oublies qu’icitte, les règles de succession sont pas mal lousses. Tout l’monde fait un peu c’qu’y veut. Pis là, ça jase que l’prince de Wolfenbüttel est su’l bord de demander la p’tite en mariage. Magine si y décide, lui-là, de faire valoir les droits à sa femme? Ça va être la guerre! C’t’à moé, c’te duché-là. J’me laisserai pas déposséder d’même!
— Ok, mais qu’est-ce que tu veux faire?
— Ça m’écœure, là, mais… On aura pas l’choix de marier notre Georges-Louis à la p’tite Sophie-Dorothée.
— Ark, non! Non, Ernest, tu peux pas être sérieux? Une roturière mal élevée!
— Argarde, ma femme : en politique, des fois, faut s’boucher l’nez, pis c’est ça qu’on va faire.

Même si c’tait pas la chicane ouverte entre Ernest-Auguste et Sophie pis Georges-Guillaume et Éléonore, vous vous doutez ben que c’tait pas l’amour non plus. Mettons que les bitcheries incessantes que Sophie disait dans l’dos d’Éléonore y étaient pour de quoi.

Bref, pour que le mariage se fasse, fallait opérer un rapprochement au plus crisse.

Ernest-Auguste pis Sophie commencèrent par arconnaître officiellement le nouveau statut à Éléonore.

Après ça, y se mirent à voisiner Georges-Guillaume pis Éléonore pis à les inviter à souper pis à les flatter dans l’sens du poil. Pis Sophie était dooon fiiiine avec Éléonore!

Éléonore se doutait ben qu’y avait anguille sous roche :

« Coudonc, elle, qu’est-cé qui y pogne-là? A s’est-tu pété sa grosse tête enflée su’l’cadre de porte? »

Pis finalement, le chat sortit du sac : après des grosses négociations serrées avec Ernest-Auguste, Georges-Guillaume avait conclu le mariage entre Georges-Louis pis Sophie-Dorothée.

Ça avait coûté les yeux de la tête à Georges-Guillaume : en dédommagement de « la tache » des origines à Sophie-Dorothée, y’avait dû s’engager à verser 150 000 écus sur six ans pis 50 000 par année par après, plus d’autres redevances.

Malgré toute, le duc de Celle était ben content : y’avait réussi à placer sa fille avec l’héritier du duché de Brunswick-Lunebourg par son père pis, peut-être, j’vous rappelle, du trône d’Angleterre par sa mère! En plus, comme son autre frère dont j’vous avais pas parlé, le prince de Calenberg, était mort pas d’héritier, ça réunirait enfin toutes les territoires d’la maison de Hanovre! Y’avait d’quoi se péter les bretelles.

Mais Éléonore, elle, avait comme une boule dans l’estomac. Sophie la péteuse avait beau faire des risettes pis des ronds d’jambe, y’avait rien qui l’empêcherait de traiter Sophie-Dorothée comme d’la schnoutte une fois qu’a s’rait mariée pis installée chez eux, à Hanovre.

À part de t’ça, le fameux Georges-Louis, là, c’tait un air bête notoire, un gars plate pis ben à ch’fal su’é convenances. Autrement dit, y’avait une personnalité de 7up flat pis l’dos raide comme un barreau d’chaise – toute le contraire de Sophie-Dorothée. Même ses parents l’aimaient pas ben ben; y’avaient essayé de l’envoyer en France pis en Angleterre dans l’espoir de le dépogner, mais y’était toujours aussi bizarre pis malaisant. La seule affaire qu’y faisait comme faut, c’tait la guerre.

À c’te moment-là, Sophie-Dorothée avait 16 ans. Élevée dans un environnement relax par des parents qui l’aimaient pis qui s’aimaient, c’tait une fille pétillante pis obstinée qui avait pas peur de dire sa façon de penser.

Faique quand a sut qu’a l’allait marier son cousin plate pis aller rester chez sa matante méchante…

J’ai vu trois versions différentes de sa réaction.

La première dit qu’a l’était contente.

La deuxième dit qu’a pleura toutes les larmes de son ti corps su les genoux à sa mère.

La troisième est à prendre avec un grain de sel, mais c’est la plus croustillante, faique m’as vous la conter pareil.

Drette en apprenant la nouvelle, Sophie-Dorothée s’rait allée trouver Georges-Guillaume dans son bureau :

— Papaaaa?
— Quoi, ma fille?
— Ça a d’l’air que tu m’as fiancée sans m’en parler?
— Oui, ma chouette. Mais j’ai dit qu’y fallait que tu soyes d’accord.
— Ah, c’est don fin, mon père! Ok, d’abord : c’est non.

Georges-Guillaume resta frette : y s’pensait généreux en donnant à Sophie-Dorothée l’impression qu’a l’avait l’choix, mais y s’tait pas attendu à s’faire répondre de même.

— Pardon?
— C’est non. Y’est pas question que j’marie Georges-Louis.
— T’as l’air d’oublier que c’est ton d’voir d’obéir à tes parents.
— Ben pourquoi, d’abord, t’as dit qu’y fallait que j’soye d’accord si t’es pour pas m’écouter? Ah non, papa, s’te plaît! Pour vrai, si tu m’aimes, cancelle toute la patente! Me marier avec Georges-Louis, c’est m’envoyer dans l’tordeur.
— Ben voyons don, ma fille, prends-tu ton cousin pour le Bonhomme Sept Heures?

En entendant ça, Sophie-Dorothée ouvrit le livre qu’a l’avait dins mains – un livre de contes pour enfants. A trouva vite la page qu’a voulait, c’t’à-dire celle où y’avait un dessin de Barbe-Bleue, pis la montra à son père en pointant de l’autre main un médaillon avec le portrait de Georges-Louis qu’y avait sur le bureau :

— Quins, papa. Tu vois? Même face. MÊME. FACE.
— T’es-tu après chavirer? Sophie-Dorothée, tu vas m’arrêter tu’suite tes sparages si tu veux pas que j’me fâche!

Mais Sophie-Dorothée voulut rien savoir pis continua de s’obstiner. Finalement, Georges-Guillaume perdit patience :

— Bon, ça va faire! Si t’arrêtes pas drette là, ch’te jette au cachot pour deux jours au pain noir pis à l’eau!
— Ah, tu peux ben, papa. Tu peux même me traîner par les ch’feux jusqu’à l’autel, mais tu j’aurai jamais d’autre réponse que celle-là!

À c’tes mots-là, la princesse pogna le médaillon avec le portrait de George-Louis, le garrocha après le mur pis sortit du bureau en claquant la porte.


Sources :
Charles-Prosper-Maurice Horric de Beaucaire, Une mésalliance dans la maison de Brunswick, 1665-1725: Éléonore Desmier d’Olbreuze, duchesse de Zell, 1884.
Henri Blaze de Bury, « Le Dernier des Koenigsmark », Revue des Deux Mondes, 1853.

Marie Iowa Dorion — partie V

Partie I
Partie II
Partie III
Partie IV

Marie sentait comme un gouffre atroce en dedans d’elle, sombre pis plein d’vent qui hurle, qui lui creusait les entrailles pis qui l’aspirait en même temps. Les jambes y manquaient. La tête y tournait. A l’avait l’goût d’vomir. A l’était tellement découragée, brûlée pis accablée d’peine qu’a put yinque se rouler en boule avec les flos en d’sour d’la peau de bison, sans parler, sans manger, sans même faire un feu.

A ferma pas l’œil d’la nuite tandis que ses pensées viraient en rond sans arrêt :

« Pierre est mort. Pis Reed pis Robinson pis Le Clerc pis les autres… Ah, c’tes pauvres hommes! Seigneur, tu parles d’une fin épouvantable! Y méritaient tellement pas ça! Pis nous-autres, si on reste icitte, on va mourir de faim ou ben s’faire pogner par les asties d’Flancs d’chien. Y fait frette à fendre, y’a ben que trop épais d’neige, on a rien dans l’ventre. Ah, Jésus-Christ, si seulement y’avait quequ’un pour v’nir nous sauver! Mais y’a pu parsonne. Y’a yinque moé. Pierre est mort… »

Si ça avait été yinque d’elle, Marie aurait clanché drette là vers l’ouest, en pleine nuite, pis couru pis couru jusqu’à temps qu’a l’aye pu d’jus, peu importe le danger. C’est ça que ça y criait d’faire au plus profond d’elle-même.

Mais a l’avait ses p’tits avec elle. A l’entendait leu ti respir tandis qu’y dormaient collés su elle. Y’étaient déjà faibles de faim – jamais qu’y tofferaient la run. Peu importe c’qu’a choisissait d’faire, fallait qu’a commence par leu trouver d’quoi à manger.

Y’avait toujours ben ça de clair.

C’est là que Marie pensa à d’quoi :

« Y’est censé avoir une réserve de poisson séché dans’cabane. Faique, à moins que les tueurs soyent partis avec, ça doit être encore là… »

Marie se l’va aux aurores. Avant d’aller à’cabane, fallait qu’a soye sûre qu’y aye pas de Flancs d’chien dans l’coin. Faique a l’emballa Paul pis Jean-Baptiste ben comme faut dans la peau d’bison pis leu dit :

« Faut que Maman aille voir de quoi. Ch’s’rai pas partie longtemps, ok? Restez ben tranquilles, j’vas r’venir, j’vous promets. »

A r’tourna su’a colline qui donnait vue su’a cabane pis observa un tit boutte : encore là, pas un chat.

« Ch’prendrai pas d’chance, m’as y aller c’te nuite. »

Quand à r’trouva ses p’tits gars, y’avaient les lèvres toutes bleues, les dents leu claquaient pis y bougeaient quasiment pu. A voulait pas faire de feu de peur que la fumée les fasse arpérer, mais rendu là, c’tait ça ou bedon les flos mouraient gelés.

Faique a fit une attisée pis l’éteignit dès que ses p’tits cœurs furent réchauffés ben comme faut. Pis une fois la noirceur tombée, a se dirigea vers la cabane : 

« Ah! Merci, merci, merci Seigneur Jésus-Christ, le poisson est encore là! »

Pis y’en avait pas mal, à part de t’ça; Marie put yinque en emporter la moitié pour tu’suite.

Juste avant l’aube, a r’fit le chemin vers son p’tit campement d’fortune. Y’était temps qu’a l’arrive avec de quoi à manger, parce que ses pauvres cocos avaient la p’tite lumière de batterie qui clignotait rouge.  

Marie fit un feu pis, enfin, donna aux flos du poisson séché. Y t’mangèrent ça s’un moyen temps, en grondant, les yeux fiévreux, comme si y’existait pu yinque ça dans l’univers.

Le lendemain, Marie arfit la même affaire pis ramena l’autre moitié du poisson séché. C’te job-là de faite, elle pis les p’tits étaient pu autant proches d’la perdition. Y’étaient quand même dans’marde en saint sifflette, mais… moins. Juste assez pour que Marie baisse un peu sa garde, c’te soir-là… Pis que le gouffre noir en dedans d’elle arcommence à la ronger :

« Pis là… Ch’fais quoi? Y’a rien à faire. Pierre est pu là. Y m’reste pu rien. Quand ben même que j’artournerais à’Willamette, ça donnerait quoi? Pu d’mari, j’vivrais dans’misère pis c’est toute… »

A passa quasiment une éternité presque sans bouger, effoirée par le désespoir; toute était trop grand, trop loin, trop frette, trop dangereux, trop impossible.

« Mourir gelés icitte ou bedon d’un banc d’neige à une semaine de route… Autant s’éviter du trouble pis rester proche des autres le temps que ça finisse… »

Mais au boutte de trois jours, Marie artrouva un semblant de force :

« C’pas vrai que j’ai pu rien. »

A se l’va enfin, paqueta littéralement ses petits, mis toute su le ch’fal pis prit la direction de l’Ouest.

Pendant neuf jours qu’a marcha, dans’grosse neige aux genoux en tirant le ch’fal par la bride, à monter pis à descendre des côtes pis en manquant s’tuer en tombant dins précipices ou bedon dans’bonne vieille rivière Snake. Pis c’tait pas comme dins parcs d’la SÉPAQ, là, que même si t’arrives à 6 h du matin un lendemain de tempête, y’a toujours un crinqué qui a déjà tapé l’sentier. Je l’sais pas si Marie avait des raquettes, mais j’y souhaite en astie.

En plus, pour faire du mal, a d’vait être dans l’même coin où c’qu’a l’avait accouché pis pardu son bebé deux ans avant – rien pour alléger l’atmosphère, mettons.

Pis là, le ch’fal arriva au boutte de ses forces. Y’était sec comme un coton pis c’tait clair qu’y frait pu un pas de plus.

« Bon, ben, advienne que pourra, c’est icitte qu’on va camper pour le reste de l’hiver. »

Marie trouva un spot caché, à l’abri du vent, au pied d’un précipice pardu au beau milieu des montagnes Bleues. Là, a fit boucherie avec la pauvr’bête. A l’accrocha la viande après un arbre pour qu’a gèle pis pour pas que la varmine tombe dedans; ça allait pas mal être la seule affaire qu’elle pis les p’tits auraient à manger jusqu’à ce que l’pire de l’hiver soye passé pis qu’y puissent espérer de s’rendre l’autre bord des montagnes.

Après ça, fallait qu’a pense à s’faire un abri. Comme matériaux, a l’avait des branches de sapin, du foin, d’la mousse pis d’la neige, pis c’tait toute. En plus, c’tait pas comme si y’avait déjà un beau p’tit tas d’branches coupées toute égal qui l’attendait – comme a l’avait pas de hache pis encore moins de sciotte, y fallut qu’a gosse toute à’mitaine avec son ti canif de rien! 

Mais, à force de savant taponnage, Marie finit par construire une p’tite hutte avec juste assez de place pour qu’a puisse rentrer dedans avec les deux flos. Fallait pas que ça soye ben ben plus grand que ça : l’idée, c’tait que l’abri se chauffe avec yinque la chaleur du des corps qu’y avait d’dans. Autrement dit, on était à des milles du shack en bois rond de luxe avec foyer, écran plat pis spa su’a galerie d’en arrière.

Moé, depuis l’début, y’a deux choses qui m’épatent sans bon sens : le courage à Marie, ben crère, mais aussi, la résilience des flos.

Tsé, de nos jours, tu pars juste pour une fin de semaine de vélotourisme dans Bellechasse avec les enfants pis t’es obligé de r’virer d’bord après deux heures parce que c’est plate, fait frette, est où ma tablette, veux des glosettes, perdu ma casquette, alouette, pis quand t’argardes su’l p’tit siège en arrière tu vois yinque une grand’bouche qui braille avec des larmes autour.

Mais Paul pis Jean-Baptiste, eux-autres, y’ont toute toffé comme des champions malgré la faim pis l’inconfort.

Quand Marie décida de l’ver le camp, au milieu du mois d’mars, ça faisait CINQUANTE-TROIS JOURS qu’y étaient là. Les flos d’vaient-tu faire la queue d’veau, un peu, vers la fin? Un bonhomme de neige, ça commence à être moins l’fun quand t’es rendu à ton 42e de suite, pis c’t’un peu poche de jouer à’cachette l’hiver.

Entécas, le temps s’tait assez adouci pour qu’y essayent de travarser les montagnes. Mais surtout, y leu restait pu de viande de ch’fal pis y’étaient passés au travers de leu réserve de poisson séché. C’tait l’temps qu’y partent. Sauf qu’y marchaient même pas depuis deux jours qu’y frappèrent un mur :

« Ahh, bonne Sainte Anne, mes yeux! Ça brûle! J’vois pu rien! »

Quand le soleil fesse su’a neige, sa lumière est réfléchie pis a t’arvient dins yeux; ça brûle, ça picote, ça larmoie pis tu peux même perdre la vue. C’pas pour rien que les Inuits ont toujours des espèces de lunettes avec une fente dedans!

Faique en s’promenant dins champs de neige en d’sour du gros soleil du printemps, Marie s’tait brûlé les yeux. Normalement, ça finit par guérir tu’seul, mais pour tu’suite, Marie était ben mal prise :

« Non, non, non! Ça s’peut pas! C’pas vrai! On peut pu avancer, sinon on risque de virer en rond ou de sacrer l’camp dans une crevasse. »

Une journée passa, pis une autre, pis une autre; Marie voyait toujours rien.

« Voyons, ça va-tu arvenir? D’un coup que ça r’vient jamais? Ben non, calme-toé, Marie, tu l’sais que ça r’vient. Mais c’est ben long! J’en peux pu! »

A stressait ben raide, sachant qu’y avaient pu d’reste de provisions pis chaque jour qu’y pardaient les mettait encore plus en danger de mourir de faim.

Finalement, le matin d’la quatrième journée, Marie s’réveilla en voyant assez pour être capable de s’orienter, faique a décida d’arprendre la route.

Elle pis les p’tits finirent par sortir des montagnes 15 jours après être partis d’leu camp d’hiver, pis y’arrivèrent dans une grande plaine. Sauf qu’y’étaient loin d’être sauvés : y’avait pas âme qui vive dins environs, pis ça faisait deux jours entiers qu’y avaient absolument rien mangé. Les enfants étaient rendus trop faibles pour marcher, faique Marie d’vait les porter.  

Marie avait besoin d’un miracle. Pis là :

« Hein! C’est-tu c’que ch’pense, ou ch’t’après halluciner? »

Au loin dans’plaine, y’avait un tout p’tit filet de fumée, le genre qui vient d’un feu d’camp.

« J’m’en sacre si y faut que j’me traîne avec les dents, mais j’vas me rendre là-bas. »

Sachant qu’a y’arriverait jamais avec Paul pis Jean-Baptiste dins bras, a prit une décision ben difficile :

« Mes cocos, Maman va aller chercher d’l’aide. J’vas r’venir, promis juré. Vous allez voir, dans pas long, on va manger des bonnes choses pis faire dodo près du feu pis on va être sauvés. »

A les emballa dans la peau d’bison, les cacha ben comme faut au travers des grosses roches puis, l’cœur qui savait pu si y d’vait s’gonfler d’espoir ou s’fendre en mille miettes, a partit en direction du filet d’fumée.

Au début, Marie avait pensé être capable de s’rendre au campement avant la noirceur, mais au coucher du soleil, a faisait pu yinque ramper. A pensa aux flos qui d’vaient capoter de passer la nuite tu’seuls pis de pas la voir arvenir, mais a l’était tellement écrasée de fatigue qu’a s’endormit dins fardoches.

A s’armit en ch’min dès qu’a l’ouvrit l’œil, mais a faisait chaque pas comme si a l’avait des boules de quilles dins bottines. Ben vite, a dut s’mettre à genoux. Vers la fin de l’avant-midi, chaque pied, chaque pouce qu’a l’avançait y prenait toute l’amour qu’a l’avait pour ses gars. Pis là, a pardit connaissance.

« Madame? Madame! Êtes-vous correcte? »

Heureusement pour elle, Marie avait pâmé assez proche du camp pour que quequ’un la voye, pis du monde vinrent tu’suite la ramasser. Y’étaient d’la nation des Walla Wallas, pis y furent super fins avec elle. A leur expliqua où c’qu’a l’avait laissé Paul pis Jean‑Baptiste. Une gang partit drette là les charcher pis les ramena le soir même, ben vivants.

L’horreur était finie pour de vrai.

On s’entend qu’après une aventure de même, Marie était ben écœurée de crapahuter pis de s’donner d’la misère; a décida donc de rester un boutte avec les Walla Wallas. Quand la Compagnie du Nord-Ouest construisit un poste de traite pas loin, a rencontra un autre voyageur du nom de Louis Vanier pis a se maria avec. A l’eut une fille avec lui, mais comme Pierre, y fut tué par des Autochtones. Ben coudonc.

Après, a s’armaria avec Jean-Baptiste Toupin, un employé d’la Compagnie d’la Baie d’Hudson. Y’eurent deux enfants ensemble, pis y’allèrent s’installer dans la belle vallée d’la Willamette, où quasiment tout l’monde parlait français. Super croyante pis hyper respectée, a d’vint un pilier de sa paroisse. À sa mort, a fut même enterrée en d’sour du parvis d’l’église, c’est ben pour dire.

Moé, entécas, j’me d’mande qu’est-cé qu’y attendent pour faire une vue ou un programme de tévé su sa vie. Après toute, y’ont ben faite un film su Léonardo DiCaprio qui arvient en ville tout crotté pis habillé en poil; mais lui, on sait ben, y’avait pas la charge mentale d’une femme qui est pognée pour survivre en s’occupant de deux flos en bas âge!  


Source : Larry E. Morris, The perilous West : seven amazing explorers and the founding of the Oregon Trail, 2013.

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La légende de Marie de Montpellier

Je l’dirai jamais assez souvent : au Moyen-Âge, pour la noblesse, y’avait rien de plus important qu’un héritier. Déjà que ça prend pas grand-chose de nos jours pour que ça vire en échauffourée chez l’notaire, dans l’ancien temps, on était toujours à une chaise vide d’la guerre civile. Mais c’qui m’énarve, dans toute ça, c’est la maudite obsession pour le zouiz.

Ben oui!

Quand ça leu z’était pas carrément interdit de succéder (ch’t’argarde, la France, avec ta loi salique niaiseuse), les femmes devaient toujours se battre pour leux droits, parce qu’y avait toujours une gang de bonshommes pour dire : « On peut pas laisser une créâture hériter, ça fait du trouble ».

C’que c’te gang de jambons ont jamais eu l’air de réaliser, c’est que ça fait du trouble parce que c’est EUX-AUTRES MÊMES qui le font, le trouble!

Parlez-en à Marie, seigneuresse de Montpellier pis reine d’Aragon, née en 1142 pis morte en 1213. Le contrat de mariage à ses parents disait noir su blanc qu’a d’vait hériter d’la seigneurie à son pére, mais malgré ça, les hommes de sa vie ont pas arrêté d’y mettre des bâtons dins roues : son pére lui-même l’a mariée à un bonhomme de quatre fois son âge pour s’en débarrasser, son demi-frére a profité d’la lenteur d’la bureaucratie papale pour la déposséder, pis son troisième mari a essayé d’la contrôler, y’a vu que ça marchait pas, faique y’a fini par arfuser complètement d’la voir – c’qui l’a forcée à prendre des moyens pas trop catholiques pour concevoir un héritier.

Mais avant de s’étendre su’és légendes de couchette, commençons par le commencement. Le pére à Marie, c’tait Guilhem, seigneur de Montpellier. Sa mére, c’tait Eudoxie Comnène, la petite-nièce de l’empereur byzantin Manuel Comnène, qui s’tait en venue de Constantinople pour marier Raymond Bérenger, comte de Provence.

Sauf que dans c’temps-là, y’avait un gros frette entre Manuel, empereur romain d’Orient, pis Frédéric Barberousse, empereur romain d’Occident – le suzerain à Raymond. Faique quand Barberousse fut mis au courant des fiançailles, y décida de mettre la hache là-dedans tu’suite :

« Wôôô, toé-là! Pas question qu’tu marises la p’tite byzantine. Comnène me fait assez chier d’même sans que j’le laisse fricoter avec mes vassaux sans rien dire. »

Ayant eu vent de t’ça, Guilhem de Montpellier se s’rait pointé au port de Lattes, qui faisait partie de sa seigneurie, pour accueillir Eudoxie pis y’aurait dit :

« Bien l’bonjour, Bebé! Heille, j’ai une bonne pis une mauvaise nouvelle pour toé. La mauvaise, y’a pas 36 façons de le dire, mais t’es dompée. La bonne, ben… C’est que moé, chus célibataire! »

Pour sauver la face pis pour pas s’artrouver tu’seule sans amis en terre étrangère, Eudoxie eut pas ben ben l’choix d’marier Guilhem. Pis c’t’union-là stressait pas vraiment l’empereur Barberousse, vu que Guilhem était un joueur de ligue mineure comparé à Raymond de Provence.

Dans le contrat d’mariage, c’tait ben écrit que leu premier-né, gars ou fille, hériterait d’la seigneurie de Montpellier. C’tait quand même une grosse condition, pour l’époque! Qu’est-ce qui put ben pousser Guilhem à accepter ça? Premièrement, les troubadours du temps appelaient Eudoxie « le chameau doré à l’empereur Manuel », pis y parlaient pas de sa face : y parlaient de la christie de grosse dot qui v’nait avec. Pis, deuxièmement, Guilhem, en bon macho, avait aucun doute qu’y pouvait pas engendrer autre chose qu’une trâlée de p’tits gars vigoureux.

Faique quand Eudoxie accoucha d’la p’tite Marie, ça fit pas son affaire pantoute! Y’espéra qu’a y donne un bébé garçon par-après, c’qui y’aurait donné les moyens de moyenner; mais, cinq ans plus tard, ça avait pas l’air de s’enligner comme ça. Faique y prétexta qu’Eudoxie avait turluté d’manière inappropriée avec un troubadour – certainement pas un qui l’avait traitée de chameau! – pour l’envoyer végéter dans un monastère pis s’accoter avec une autre qui, elle, allait pouvoir y donner le zouiz tant espéré.

Agnès de Castille, la nouvelle blonde à Guilhem, donna son 110 % dans sa nouvelle job : non seulement a l’eut un garçon, appelé Guilhem comme son père, drette du premier coup, mais a l’eut huit autres enfants par après.

Là, la pauvre Marie s’artrouvait pour ainsi dire dins jambes de tout le monde : son pére voulait que son petit zouiz flambant neuf y succède, pis Agnès voulait se débarrasser d’elle pour assurer son avenir pis celui à son fils.

La solution, c’tait d’la marier au premier du bord – un bonhomme de 40 ans, le vicomte Barral de Marseille – pis de glisser dans le contrat de mariage une clause comme de quoi Marie arnonçait à la seigneurie de Montpellier.

À dix ans, Marie était complètement vulnérable pis y’avait rien de t’ça qui était d’sa faute, mais ça devrait vous faire réfléchir pareil : faut toujours lire les modalités de service écrites tout petit qui finissent pu avec une case à cocher à’fin. On sait jamais! Vidéotron pourrait aussi ben arsoudre pour ramasser votre chien pis votre laveuse!

« Heureusement » pour Marie, Barral péta au frette même pas un an après le mariage, pis a put artourner chez son pére pis sa belle-mère. Pis là, comme la clause de renonciation à la seigneurie faisait partie du contrat de mariage pis qu’y avait pu de mariage, Marie ardevenait l’héritière.

Son pére pis sa belle-mére étaient en maudit :

« A l’arvient, la p’tite torrieuse! Vite, ça y prend un autre époux! »

Faique en 1197, à l’âge de 15 ans, Marie épousa le comte Bernard de Comminges, un répudiateur en série qui v’nait yinque de domper sa troisième femme. Pis comme la dernière fois, Marie dut arnoncer sur papier à la seigneurie de Montpellier.

Guilhem pis Agnès se pensaient enfin débarrassés, mais y’avaient été un peu naïfs. Un an après les noces, Marie accoucha d’une p’tite fille, pis Bernard artomba tu’suite dans ses vieilles habitudes : déjà, y voulait répudier Marie.

Mais vu que l’évêque de Comminges répondit à Bernard que pour une fois, y’allait d’voir s’endurer pis garder la même femme plus que trois secondes, y décida de faire étriver Marie jusqu’à ce qu’a s’en aille d’elle‑même.

Guilhem pis Agnès capotèrent ben raide en la voyant artontir :

« Voyons! Encore elle! Agnès, passe-moé la tapette à mouches, du pouche-pouche, quequ’chose! »

Y pédalèrent donc en maudit pour que Bernard arprenne Marie. Guilhem porta même plainte au pape contre son gendre pour non-respect du contrat de mariage, dans l’idée d’obtenir une injonction pour forcer sa fille à r’tourner chez son mari agresseur.

Ahh, le bon vieux temps.

Entécas, un an plus tard, Marie artourna à Comminges, pis pas longtemps après, a l’eut une deuxième fille.

Mais la relation entre Marie pis Bernard était irrémédiablement scrappe; le pape eut beau menacer Bernard d’excommunication, y se séparèrent quand même en 1202.

Vu que Marie était divorcée, son contrat de mariage était pu valide, faique c’est en tant qu’héritière légitime qu’a l’arvint à Montpellier.

Sauf que son pére, mourant, avait toute faite en son pouvoir pour l’empêcher d’y succéder. Y’avait envoyé deux émissaires au pape pour y demander de faire de Guilhem fils son héritier légitime, ce à quoi l’pontife avait répondu :

« Ouin, mais c’est pas simple de même. Faudrait que ch’commence par voir si ton mariage avec Eudoxie était légitime ou pas… »

Pas satisfait, Guilhem pére envoya un autre émissaire pour inciter l’successeur de saint Pierre à s’ôter les mains d’su l’beigne, mais la décision était toujours pas prise quand y trépassa.

Qu’à cela n’tienne : y’avait fait un testament désignant le jeune zouiz comme héritier, pis au yâble le pape. Guilhem fils, 12 ans, devint donc le nouveau seigneur de Montpellier, sous prétexte que Marie avait jamais officiellement divorcé de Bernard, faique le contrat de mariage continuait de s’appliquer.

Marie était encore dépossédée! Mais, pas longtemps après, toute vira mystérieusement boutte pour boutte. J’dis mystérieusement parce qu’on sait pas pantoute c’qui s’est passé, à part que :

  1. au printemps 1204, Guilhem fils se fit crisser dehors de Montpellier avec sa mére pour pu jamais arvenir;
  2. queques temps plus tard, Marie devint officiellement seigneuresse de Montpellier;
  3. le 15 juin 1204, Marie épousa le roi Pierre d’Aragon, apportant au mariage la seigneurie de Montpellier, pis devint reine d’Aragon.

Pour vrai, c’est toute. On sait pas si y’a eu de la violence, on sait pas si Marie a décidé de prendre les choses en main, si elle a eu de l’aide, rien. L’historien Henri Vidal, lui, y dit que c’est le roi Pierre d’Aragon qui avait toute manigancé pour mettre la patte su Montpellier :

« C’pas compliqué : ch’tasse le flo, j’mets la greluche à sa place, pis une fois qu’est ben installée comme seigneuresse, ben j’l’épouse pis j’ramasse le beurre pis l’argent du beurre! »

C’qui a l’air de donner raison à Vidal, c’est que quand Pierre pis Marie eurent une fille, Sancha, Pierre attendit même pas que la p’tite commence à faire ses dents pour la fiancer au comte de Barcelone… avec une belle p’tite clause dans le contrat :

— Pierre…? J’viens d’apprendre de quoi, mais avant de pogner les nerfs, j’voudrais l’entendre de ta bouche à toé.
— Quoi, don?
— T’as-tu fiancé la p’tite pis tu y’as-tu donné ma seigneurie comme dot sans m’en parler?
— Bah oué.
— Piiiis, qu’est-cé qui t’a faite penser que tu pouvais m’jouer dans l’dos d’même?
— J’ai l’doua. On est mariés, pis c’qui est à toé est à moé.
— Ben non! Montpellier est à MOÉ. C’est MA seigneurie. T’as pas d’affaire à prendre des décisions d’même comme si ch’tais déjà morte!
— Y’a d’quoi que t’as pas compris, toé. T’es ma feume pis tu fais c’que j’dis. D’ailleurs, faut que tu signes le papier, là. Aweille, fais pas ta germaine, ok?
— Va chier, Pierre! J’signerai jamais ça, pis tu peux pas m’forcer!
— Argarde ben, là : si tu signes pas l’contrat, tu vas t’enrtourner chez vous pis t’arranger avec tes troubles, parce que moé, une seigneurie ou une créâture que ch’peux pas faire c’que j’veux avec, ben j’veux rien savoir.

Indignée ben raide, Marie alla voir ses conseillers, qui eurent pas des bonnes nouvelles à y donner :

« Ouin, ça m’fait d’la peine de vous dire ça, Madame, mais vot’mari a raison : à c’t’heure que vous êtes mariés, y peut faire c’qu’y veut avec vous pis avec vos affaires. »

Marie avait le bras ben tordu, faique a décida de signer, mais a mit ça clair pour tout l’monde qu’a faisait pas ça de son plein gré :

« C’te contrat-là par rapport aux fiançailles à ma fille a comme effet d’me lessiver complètement, pis si je l’signe aujourd’hui, c’est yinque parce que j’ai été contrainte pis forcée par les menaces dégueulasses du roi mon mari; aussi ben dire que j’ai été crucifiée! »

Finalement, toute c’te conflit-là eut pu d’raison d’être parce que la p’tite Sancha mourut avant ses deux ans. C’tait tragique, mais ça permit à Marie de récupérer Montpellier.

Le roi pis la reine d’Aragon étaient pas réconciliés pour autant, par’zempe : Marie pardonnait pas à Pierre, pis Pierre, voyant qu’y avait pas marié une p’tite créâture docile qui le laissait faire comme y voulait, y commença des démarches pour faire annuler l’mariage au motif que Marie avait jamais vraiment divorcé de Bernard de Comminges. Y’était tellement décidé à flusher Marie qu’y était déjà après envoyer des émissaires à Marie de Montferrat, l’héritière du royaume de Jérusalem, pour voir si ça y tenterait pas de devenir la nouvelle Madame Pierre.

À partir de là, Marie pis Pierre vécurent séparés : Pierre campé à la frontière de Montpellier en attendant la décision du pape, pis Marie à son château de Mireval.

Pis là, ben… Y s’passa d’quoi : une nuite, queque’part, Pierre pis Marie couchèrent ensemble, Marie tomba enceinte, pis a l’eut un p’tit gars qu’a l’appela Jacques.

Là, j’vous arrête tu’suite : le bebé à Marie était bien celui à Pierre. À sa naissance, ça faisait déjà deux ans que le roi pis la reine d’Aragon vivaient séparés, pis Pierre l’arconnut comme le sien; si y’avait pas couché avec Marie dans c’te temps-là pis que les dates avaient pas fitté, ben sûr qu’y aurait dit que le p’tit était pas à lui.

Faique COMMENT un homme pis une femme qui pouvaient pu s’voir en peinture pis qui faisaient pu vie commune depuis un boutte purent en v’nir à passer une nuite torride en pleine procédure d’annulation de mariage? Ça enflamme l’imagination, pis chus sûre que vous avez déjà la calotte qui chauffe.

L’explication la plus plate est que les deux se sont bouché l’nez pis ont faite leu d’voir, mais ça a pas empêché les historiens du temps de s’en donner à cœur joie avec leux hypothèses. On s’artrouva donc avec plusieurs versions de l’histoire, mais y’en a une en particulier qui est restée, pis c’est ça qui a donné « la légende de Marie de Montpellier ».

Avec la chicane entre Marie pis Pierre, y s’concevait pas de p’tit prince, pis ça commençait à presser.

Faique quequ’un – y’en a qui disent les consuls de Montpellier, y’en a qui disent Marie elle-même – décida de prendre les choses en main. Comme y’avait aucune chance que Pierre embarque volontairement dans le litte de sa germaine de femme, y fallait y’en passer une p’tite vite.

Pierre courtisait une belle p’tite pitoune, une certaine Béatrice (ou Catherine, ça dépend de la version). À c’te moment-là, Béatrice avait pas encore cédé à ses avances. Faique les consuls convainquirent un des chevaliers du roi d’y apporter un faux message de la part de la fille :

« Dans une semaine, Vot’Majesté, j’vas v’nir vous trouver dans votre chambre. Mais chus ben gênée pour ma vertu, faique va falloir qu’on fasse ça dans l’noir dans dire un mot pour pas qu’le Seigneur s’en rende compte. »

L’idée, c’tait que Marie se fasse passer pour Béatrice pour coucher avec Pierre sans qu’y s’en aperçoive. Ça, en passant, ça s’appelle un viol. Mais, mettons que l’idée de consentement était pas hyper développée au 13e siècle.

Entécas, Pierre était tellement pressé d’avoir son nanane qu’y se méfia pas; le rendez-vous était pris.

Les Montpelliérains avaient yinque UNE CHANCE d’avoir un héritier qui les empêcherait de s’artrouver en mains étrangères après la mort de Marie. Faique y mirent le paquet : toute la semaine avant, y prièrent; la veille, y jeûnèrent; pis pendant, on leu z’avait dit d’aller à l’église, où-ce que les clercs allaient dire des messes pour la réussite du royal coït.

Pas de pression pantoute, hein?

Le soir de, la reine enfila une cape de madame mystérieuse et alla discrètement trouver le roi. En faite, oubliez ça, la discrétion, parce qu’a l’était accompagnée par 12 consuls, 12 chevaliers et notables, 12 dames, 12 demoiselles, deux notaires, le représentant de l’évêque, deux chanoines pis quatre religieux! Y’avait tellement d’monde en avant d’la porte à Pierre qu’on se s’rait cru en pleine visite guidée au fort de Chambly organisée par le club de l’âge d’or de Repentigny.

Mais, faut crère que toute c’te monde-là étaient ben, ben discrets, pas grippés pis avaient mis des pantouffes en phentex, parce qu’y passèrent la nuite dans l’corridor sans un maudit bruit, un ciarge dins mains, pendant que Marie pis Pierre faisaient leu z’affaire. Sûrement qu’y s’étaient apporté du popcorn aussi.

À l’aube, la délégation au complet rentra dans’chambre. Pierre fit un méchant step!

« Saint simonac, qu’est-cé ça! Vous êtes-qui, vous autres? Marie?!? Qu’est-cé tu crisses là? Est où, Béatrice? Voyons donc! »

Tandis que Pierre faisait la danse de Saint-Guy en essayant de mettre ses culottes à la va-vite, les deux notaires rédigeaient ben frettement un acte de toute c’qui s’était passé. C’qu’y est sûr, c’est qu’y manquaient pas de témoins!

« Ah, pis mangez don toutes de l’astie d’marde! » cria le roi en sacrant son camp pour de bon.

Entécas, soit Marie avait un timing impeccable, soit les prières pis les ciarges avaient fait leu job, parce que neuf mois plus tard, la seigneuresse de Montpellier accoucha en 1208 d’un p’tit gars qu’a l’appela Jacques.

Malheureusement, a l’avait pas fini d’se battre : quand y’arconnut le bebé comme le sien, Pierre l’enleva à sa mère pour le faire éduquer ailleurs pis le fiancer avec la fille d’un de ses alliés – en leu donnant la seigneurie de Montpellier en cadeau d’noces, yinque pour faire chier Marie.

À boutte, Marie se rendit à Rome pour que le pape ordonne à Pierre d’arrêter ses niaiseries pis la confirme une fois pour toutes comme seigneuresse de Montpellier. En janvier 1213, le pontife rendit un jugement qui y donnait raison su toute la ligne : le mariage à ses parents était valide, faique son demi‑frére était illégitime; son mariage avec Bernard de Comminges avait jamais été valide parce qu’y avait jamais divorcé de ses autres femmes, donc son mariage à Pierre était légitime; a l’était l’unique seigneur de Montpellier, pis son fils Jacques était l’héritier de Montpellier pis de l’Aragon.

Mais, avant même qu’a puisse artourner chez elle pour profiter de sa victoire, Marie rendit l’âme à l’âge de 30 ans. C’tait tellement vite après le jugement du pape en sa faveur qu’y en a beaucoup qui dirent que Pierre l’avait faite empoisonner.

Peu importe : Pierre II d’Aragon mourut su’l champ de bataille pas longtemps après, pis de toute façon, Marie de Montpellier avait gagné le combat de sa vie, malgré toutes les bâtons qu’on y’avait mis dins roues. A lâcha jamais le morceau, envers et contre toute, alors que ça aurait été tellement facile de juste farmer sa yeule pis se contenter d’être la femme d’un roi. A l’était peut-être pas douée de zouiz, mais a l’avait une volonté de fer! 


Source : Christian Nique, « Les deux visages de Marie de Montpellier », Académie des Sciences et Lettres de Montpellier, 2013.

Chers visiteurs français qui se sont ramassés icitte à cause d’Æthelflæd de The Last Kingdom

Bienvenue!

J’vous vois aller, tsé.

Chaque fois qu’une nouvelle saison sort su Netflix, vous arsoudez toutes en même temps.

Même si ça parle bizarre par icitte, j’dis pas de niaiseries pis j’conte pas de menteries! Vous pouvez vous fier su moé.

J’espère que vous allez rester un ti peu!

En attendant, amitiés pis gros becs mouillés,

Matante Poêle

Marie Iowa Dorion — partie IV

Partie I
Partie II
Partie III

Après avoir mangé autant de misère, Pierre, Marie et leux flos décidèrent de s’installer pour de bon dans une belle vallée de l’Oregon où c’qu’y fait beau à l’année, à cultiver d’la graine de lin pis à tisser des paniers d’chanvre…

Ha! Pas pantoute.

On sait pas trop c’qui s’est passé avec eux-autres dans l’année qui a suivi, parce que c’pas écrit nulle part. Mais à l’été 1813, Pierre s’mit à faire la queue de veau pis décida de partir en expédition de trappage avec John Reed, un collègue de l’expédition Hunt, pis deux autres gars. Marie pis les deux p’tits eurent pas le choix de suivre.

Faique les v’là qui étaient arpartis vers l’est, pis avant longtemps, la gang était déjà armontée jusqu’aux rives d’la rivière Snake – que les Canadiens français étaient rendus à appeler « la maudite rivière enragée ».

Plus haut, par’zempe, la rivière pas du monde filait pas mal plus doux; a d’venait pas mal plus large pis lente, faique y’avait pas d’problème pour s’promener dessus pis puiser d’l’eau à boire.  Pis là où la rivière Boisé v’nait se jeter dedans, c’tait bourré de castors. Y’avait aussi d’la truite, des oies, des canards, des lieuvres pis des faisans à manger.

En plus, la tribu de Shoshones qui restaient pas loin étaient super fins pis généreux. À une époque où tu risquais pas mal plus qu’une poursuite au civil en cas de chicane avec les voisins, c’tait pas à négliger.

Pierre pis John trouvèrent que c’tait ben d’adon, faique y choisirent c’te spot-là comme camp de base pis construisirent une cabane.

Pour Marie, c’tait comme déménager en banlieue avec un IGA pis un parc pas loin, la piscine hors terre en arrière pis la boîte d’Hello Fresh qui rentre à toués jours, pis le couple d’à côté est toujours après t’inviter à faire un feu sans sa cour pis à t’offrir des bettes à carde de son potager en permaculture.

Autrement dit, Marie était ben. A restait à la cabane avec les flos pis a tannait les peaux quand les gars arvenaient avec leux prises. La vie coulait doucement.

Dans l’courant de l’été, trois Canadiens français – Landry, Lachapelle pis Turcotte – se rajoutèrent à la gang. Pis au mois de septembre, y’arsoudit trois Anglais – Reznor, Hoback pis Robinson – qui avaient toute pardu après s’être faite attaquer par des Autochtones – pas les Shoshones d’la place, mais des « étranges ». Qui c’était, c’tes étranges-là, c’est pas tant un mystère; c’est juste que Marie, par qui on a su c’te boutte-là de l’histoire, avait aucune idée d’où c’qui t’sortaient.

À partir de là, ça commença à moins ben aller.

Landry s’péta la gueule à ch’fal pis mourut de ses blessures.

Turcotte se ramassa avec les écrouelles, une sorte de tuberculose qui pogne dans’gorge, pis péta au frette lui avec.

Un bon jour, Delaunay, un trappeur d’la gang du début, disparut; Pierre dit à Marie qu’y s’était sûrement faite tuer, parce qu’y avait vu un scalp de sa couleur de ch’feux dans un camp des Autochtones « étranges ».

Les étranges commencèrent à écœurer Pierre, John Reed pis les cinq autres trappeurs qui restaient. Jour après jour, y’arvenaient à la cabane pour se téter des affaires :

— Aweille donc, l’Blanc, t’as pas besoin de toutes c’tes munitions-là! Donne-nous en don!
— Heille, vous êtes ben gossants, vous-autres! Nos munitions, on n’a besoin! Arrangez-vous avec vos troubles!

Voyant qu’y arrivaient à rien avec les belles façons pis les belles chansons, les étranges se mirent carrément à faire du trouble : y volèrent une belle cape à capuchon qui appartenait à Lachapelle, pis y blessèrent un des ch’faux avec une flèche.

C’tait quoi l’idée d’attaquer gratuitement une pauvr’bête? Ch’peux pas croire qu’a leu z’avait faite des faces ou de quoi d’même.

Toujours est-il que Pierre pis John commençaient à sentir la soupe chaude, faique y décidèrent d’abandonner la première cabane pis d’en construire une autre un peu plus haut en armontant la rivière Boisé.

À c’te place-là, la gang put passer un excellent automne à trapper. Les belles peaux de castors tannées par les bons soins à Marie s’empilaient dans l’campe pis promettaient de rapporter un maudit bon motton au r’tour en ville.

Jusqu’au soir du 10 janvier 1814.

Les flos étaient couchés, Marie était su’l bord de faire pareil. Avec elle au campe, y’avait John Reed; Hoback pis Robinson étaient queque part pas loin tandis que Pierre, Lachapelle, Reznor  pis Le Clerc, un autre ancien d’l’expédition Hunt qui avait artonti pendant l’automne, étaient partis pour une de leux virées de trappe qui duraient plusieurs jours.

C’est là qu’artontit un des gentils voisins shoshones, épeuré pis toute essoufflé :

« Y’a une bande de Flancs-de-chien qui ont brûlé votre autre cabane pis qui s’en viennent drette vers vous-autres à ch’fal en poussant des cris de guerre! Y veulent votre peau! Sauvez-vous, sinon vous êtes faites! »

Si vous vous demandez c’est quoi l’affaire des Flancs-de-chien, c’t’une nation autochtone qui s’est nommée d’même par rapport à son mythe de création du monde.

Entécas, quand Marie entendit ça, a l’artroussa comme une toast quand tu forces la clanche du toaster :

« M’as prendre un ch’fal pis m’as aller avertir Pierre pis les deux autres! »

Faique tandis que Reed sortait les fusils pis s’apprêtait à aller charcher Hoback pis Robinson, Marie paqueta ses deux p’tits toutes collés de sommeil, les embarqua su’une jument pis prit le bois en pleine nuitte frette comme la mort pis noire comme le cul d’un our.

Justement, faisait tellement noir que Marie pardit son ch’min. Quand la tempête pogna, a l’eut pas le choix de s’cacher dins fardoches avec Paul pis Jean-Baptiste jusqu’à ce que ça passe, respirant à peine de peur de s’faire pogner par les Flancs-de-chien.

Quand enfin le temps se calma, pas moins qu’un jour plus tard, Marie arprit son chemin. Sauf que là, a vit d’la fumée dans la direction où c’qu’a pensait qu’étaient Pierre et compagnie :

« Peu importe c’est quoi, ça peut pas être des bonnes nouvelles. On va attendre encore. »

Faique Marie pis les deux p’tits passèrent encore une autre journée cachés. Comment c’qu’a persuadait les flos d’pas grouiller, je l’sais pas, mais c’t’un exploit.

La soirée du troisième jour, y’arrivèrent enfin à la petite hutte qui sarvait d’abri aux trappeurs. C’tait ben tranquille pis y’avait l’air d’avoir parsonne.

Toute d’un coup, quequ’un sortit d’entre les arbres pis s’dirigea vers elle en marchant tout croche : c’tait Le Clerc, blessé pis toute graissé de sang, su’l bord de tomber sans connaissance.

Marie se garrocha à sa rencontre :

— Wô! Monsieur Le Clerc! Voyons donc, vous êtes ben magané! Assisez-vous, là. Qu’est-cé qui vous est arrivé?
— Ah! Calvaire. On était après vérifier nos trappes à matin, pis là les Flancs-de-chien sont sortis d’nulle part pis nous sont tombés d’ssus! Chus ben désolé, M’dame, mais Lachapelle, Reznor pis vot’mari y’ont toute passé… Y reste juste moé…

Une nouvelle de même, c’est comme si le plancher tombait d’en d’sour de toé. Ça t’coupe le souffle. Ça change ta vie pour toujours.

Mais Marie avait pas l’temps de mettre le genou à terre. Sans pardre une seconde, a jouqua Le Clerc pis le plus jeune des flos su son ch’fal pis a r’prit l’bois direct.

A l’avait yinque une idée dans’tête : sauver Le Clerc pis avartir les autres. Sauf que Le Clerc était quasiment vidé de son sang pis y’arrêtait pas de pâmer; par deux fois, y tomba de ch’fal pis Marie dut l’armettre en selle.

À un moment donné, Marie dut s’résoudre à arrêter pis à essayer de l’mettre confortable autant que possible; c’tait clair qu’y passerait pas la nuitte.

Le Clerc prit ses darnières forces pour expliquer à Marie comment c’qu’a pourrait faire pour s’échapper avec ses flos sans s’faire pogner par les Flancs-de-chien. Pis, queque part avant l’aube, y’arrêta d’respirer pour de bon.

Au matin, Marie couvrit l’corps de fardoches pis d’neige; a l’avait ni l’temps, ni la force d’y creuser une tombe. A mit Paul pis Jean-Baptiste su le ch’fal pis arprit le ch’min d’la cabane à Reed.

J’me d’mande ben c’qui s’passait dans la tête des p’tits à c’te moment-là.

Le plus p’tit avait quatre ans; y d’vait pas vraiment réaliser que son pére était mort pis qu’y arviendrait pu jamais. Mais y d’vait ben sentir qu’y avait d’quoi qui allait pas. Sa mère était sué nerfs, c’tait évident, pis c’tait vraiment bizarre qu’a s’cache des Autochtones.

Le plus vieux, à six ans, avait dû comprendre le gros de c’que Le Clerc avait dit; assez pour être triste, assez pour avoir peur, assez pour pardre le sommeil pendant les nuites qui finissaient pu d’finir, collé après sa mére pis son p’tit frére en d’sour d’une grosse peau de bison tandis que le vent forçait pour rentrer par toutes les craques.

Pauvres p’tits cœurs.

Le quatrième jour, Marie spotta une gang de Flancs-de-chien qui clanchaient vers l’est. Tu’suite, a débarqua les flos du ch’fal, s’cacha avec eux-autres dans l’foin pis artint son souffle.

Heureusement, les Flancs-de-chien argardèrent jamais vers eux-autres pis y passèrent leu ch’min.

Fiou.

Le soir, Marie arriva enfin su l’dessus d’une colline qui donnait vue s’a cabane à Reed. J’vous dis que ça avait l’air tranquille là-dedans pis autour! Y’avait rien qui grouillait pis y’avait pas un son.

Quand même, Marie voulait absolument savoir si y’avait encore quequ’un de vivant là. Par contre, a l’était pas pour emmener les p’tits pis le ch’fal avec elle – c’tait ben que trop dangereux! Faique a les emmena dans un p’tit bois :

« Là, j’vas aller à’cabane pour voir si Monsieur Reed est encore là. Vous-autres, restez icitte pis grouillez pas! Pas un mot tant que je s’rai pas arvenue. »

Ça aussi, c’tait un risque : y’a rien qui disait à Marie qu’y aurait pas quequ’un pour arriver par en arrière pis partir avec la bête pis les p’tits gars. Mais a pouvait pas s’résoudre à partir sans savoir c’qui était arrivé aux hommes.

Faique a ramassa un gros couteau dans son sac pis partit vers la cabane en marchant ben doucement. Pis là, quand a fut assez proche, a se figea d’horreur : partout autour d’la bâtisse, la neige était couverte de sang. On aurait dit que Matante Rita avait renvarsé la bouteille de merlot s’a nappe en lin blanc à Matante Monique pis que les deux s’étaient sauté à’gorge.

Une brique dans l’estomac pis pu d’sang dins bouttes, Marie continua d’avancer pareil.

« Monsieur Reed? Monsieur Robinson? Monsieur Hoback? C’est moé, Marie! Youhou! Y’a-tu quequ’un? »

Mais y’avait yinque le vent. C’tait clair qu’y restait pu parsonne.

En tournant l’coin d’la cabane, c’est là qu’a les vit : Reed, Hoback pis Robinson – ou c’qui en restait. Mettons que ça aurait été de trop de tchéquer leu pouls : y’étaient poignardés, scalpés, défaites en bouttes. Y’avait eu d’l’archarnement.

D’après leu z’état, y’étaient probablement morts pas longtemps après que Marie soye partie avertir Pierre pis les autres. Pis eux-autres, y’étaient morts deux jours après, jusse avant que Marie arrive. C’est plate à dire, mais c’tes deux rendez-vous manqués-là avaient sauvé sa vie pis celle des flos.

Si Marie avait eu d’quoi dans l’ventre à c’te moment-là, pour moé a l’aurait restitué drette là; mais, a l’avait pas mangé depuis deux jours. A s’détourna d’la boucherie pis partit à course pour artrouver les garçons dans l’bois.

Pis là, a comprit d’quoi; ben sûr qu’a y’avait pensé avant, mais là, c’tait aussi terriblement clair qu’un boutte de vitre planté dans’chair : elle, Paul pis Jean-Baptiste étaient seuls au monde, entourés d’ennemis, en plein hiver, avec pu rien à manger.

Partie V


Source : Larry E. Morris, The perilous West : seven amazing explorers and the founding of the Oregon Trail, 2013.

Un GROS merci à ceux qui m’encouragent sur Patreon : Christine L., David P., Chrestien L., Herve L., Valérie C., Eve Lyne M., Serge O., Alice et Tomasz, et Mélanie L.

Pour faire comme eux-autres et lire les articles avant tout le monde, c’est par ici!

Combat de peintures! Judith et Holopherne

Y’a des bouttes de l’histoire, d’la mythologie ou bedon d’la Bible qu’on pourrait appeler des Greatest Hits – tout l’monde les connaît, un peu comme « Non, (Luc,) je suis ton père » dans’Guerre des étoiles. Pis c’tes bouttes-là, y’inspirent ben gros les artisses.

Faique pour le même boutte, y va y’avoir plusieurs peintures, sculptures, dessins, poèmes, chansons… Pis c’qu’y est ben intéressant, c’est de comparer les différentes versions.

Aujourd’hui, j’me suis dit qu’on pourrait faire ça avec six peintures qui arprésentent la même scène : Judith après décapiter Holopherne.

Selon la Bible, Judith, c’tait une jeune veuve juive ben belle pis ben courageuse. A vivait à l’époque où c’que le roi assyrien Nabuchodonosor avait envoyé son général Holopherne à’tête d’une grosse armée pour conquérir Israël.

C’te jour-là, Holopherne s’tait parqué en avant d’la ville de Béthulie pour l’assiéger. Après une secousse, les défenseurs d’la ville étaient brûlés raide, affamés pis découragés, quasiment su’l bord d’ouvrir les portes à l’ennemi.

Voyant ça, Judith les bourrassa un peu :

« Heille, gang de pissous! Vous manquez don ben d’foi! Creyez don que Dieu va nous sauver! »

A disait ça, mais a l’avait pas l’intention d’attendre là bouche ouvarte qu’y s’passe de quoi : a l’allait prendre les choses en main.

Rendu au soir, Judith ramassa une de ses servantes pis partit en direction du camp assyrien. Quand on y d’manda c’qu’a faisait là, a répondit qu’a l’avait des affaires secrètes à dire su les Juifs qui pourraient intéresser Holopherne.

J’vous avais dit que Judith était pétard. Faique quand Holopherne la vit, y d’vint instantanément serré d’la fourche. Y l’invita donc à un banquet pis toute, probablement dans l’espoir de, tsé veut dire, mais Judith l’encouragea à boire toute la soirée jusqu’à ce qu’y tombe quasiment saoul mort.

Quand y fut su’l dos ben étampé la bouche ouvarte, Judith pogna une épée pis, avec l’aide de sa servante, DÉCAPITA Holopherne.

Après, les deux femmes se faufilèrent en dehors du camp avec la tête pis la ramenèrent à Béthulie.

« QUINS! N’a pu, d’Holopherne. Sans leu général, les Assyriens vont se battre tout croche pis manger leux bas. »

Pis en effet, les Israélites, crinqués ben raide, défoncèrent complètement les Assyriens, qui fuirent la queue entre les deux jambes.

Judith avait sauvé Israël!

Mais là, allons argarder, voir, comment différents artistes ont imaginé la scène…


Version du Caravage, vers 1598-1599

Expression de Judith : C’te Judith-là a le cœur qui lève pis vraiment pas d’fun. On dirait une floune qui dépiaute son premier djeuvre! A l’était tellement pas prête, pauvre chouette. Pis ça s’rait bon de valeur si du sang r’volait su sa belle chemise blanche! 4/10

Technique : Ah, non, là! Caravage, ch’t’aime ben, mais là, tu l’as pas pantoute. C’est pas d’même qu’on coupe une tête! Judith a clairement jamais tenu une épée dans sa vie – gad-z’y le ti-poignet toute mou! A met aucune force, a se sert pas pantoute du reste de son corps, a l’a pas de point d’appui. Franchement, pour un peintre de c’te talent-là, c’est carrément gênant. 1/10

Travail d’équipe : Je donne des points pour le soutien moral, parce que clairement la servante est ben plus dedans que Judith, pis j’gage qu’a l’aimerait ben le faire elle-même. 6/10

Note globale : 3,5/10


Version de Jan de Bray, 1659

Expression de Judith : Dans c’telle-là, Judith a pas la face de quequ’un qui fait ça pour la première fois – a l’a une face d’assassin d’la Guerre froide. Judith, c’t’une tueuse. Un missile téléguidé du peuple hébreu. Le lendemain en mangeant ses toasts, a pensera déjà pu à Holopherne. 8/10

Technique : Pour couper une tête, y’a rien comme un bon coup franc, SHTOK! Judith a un pas pire élan. Si a finit ben son mouvement, si sa lame est assez aiguisée pis si l’gars grouille pas, a devrait être bonne. 7/10

Travail d’équipe : La servante sert à rien. Si y’a d’quoi, est dins jambes. J’donne deux points pareil, parce qu’au moins, est là. 2/10

Note globale : 6,5/10


Version de Trophime Bigot, vers 1640

Expression de Judith : Calme, concentrée su’a tâche. Pas de colère, mais pas de mal de cœur non plus. Judith a une job à faire, pis a veut la faire comme faut. 7/10

Technique : On dirait que Judith est après couper un gros baloney au lieu d’une tête. On va y donner ça : est physiquement engagée dans c’qu’a fait, pis tu vois qu’a met d’la force. Mais va falloir qu’a change d’outil ou bedon de technique pour passer au travers. 6/10

Travail d’équipe : Heille, c’est quasiment touchant. On dirait une maître-menuisière qui transmet ses connaissances à sa jeune élève pis la guide d’une main sûre, avec ben d’la patience pis du renforcement positif. Sauf que, tsé, sont après décapiter un homme. 9/10

Note globale : 7/10


Version de Giulia Lama, 1730

Expression de Judith : Ben voyons. Qu’est-cé qu’a attend-là, l’intervention du Saint Esprit? Aide-toé pis le ciel t’aidera, ma belle. Faique arrête de téter, pogne un couteau pis vas-y! 3/10

Technique : Visualiser la mort d’Holopherne pis attendre que la loi de l’attraction fasse la job pour toé, c’est pas une technique. 0/10

Travail d’équipe : Sa servante a vraiment l’air de s’demander qu’est-cé qu’a niaise. Tasse-toé, Judith, pis laisse-là don faire! 4/10

Note globale : 2,5/10


Version de Louis Finson, vers 1607

Expression de Judith : Y’a clairement de quoi qui l’énarve, mais ch’comme pas sûre si c’est nous-autres qu’a r’garde parce qu’on a pas d’affaire-là ou ben si c’est sa servante qui la gosse. Entécas, moé, ch’prendrais pas d’chance. 8/10

Technique : A tient son arme comme faut, toujours ben. Mais est ben que trop loin du gars pour être vraiment efficace. Va falloir qu’a s’rapproche pis qu’a fesse plusieurs fois si a veut passer d’bord en bord. 5/10

Travail d’équipe : La servante tient le sac, toujours ben. Pis sa face pis celle à Judith attirent toute l’attention dans la peinture; on r’marque quasiment pas Holopherne, à force. Mais sérieusement, j’m’en fais pour elle : y’a-tu vu les ganglions lymphatiques? Faut qu’a fasse argarder ça au plus vite! 5/10

Note globale : 6,5/10


Version d’Artemisia Gentileschi, vers 1620

Expression de Judith : Ça, c’t’une face qui dit « Quins toé mon tabarnak! ». Les sourcils sont froncés pis la bouche est pincée : Judith est concentrée pis décidée. Pis c’tu moé ou y’a même une p’tite pointe de satisfaction là-dedans? 9/10

Technique : Là on jase! Le poignard tenu comme faut, le genou monté su l’litte pour mettre plus de poids pis d’force, pis d’la raideur dans l’mouvement. C’te version-là est crissement pas propre! Mais tsé, ça pisse, une jugulaire! C’est pas CENSÉ être propre! 9/10

Travail d’équipe : Ah ben là, parzempe! La servante est drette dans l’action pis a aide Judith à maîtriser Holopherne. J’aime ça, moé, l’entraide entre créâtures! Décrissons le patriarcat! 10/10

Note globale : 9/10

Opération minou acoustique

Un chat, c’pas comme un chien, tsé, C’est fin pis c’est doux pis c’t’affectueux, un chat – j’adore c’tes p’tites bêtes-là! Mais au final, ça f’ra pas du rouli-roulant d’boutte su’é pattes d’en arrière en jonglant avec des ballounes pour te faire plaisir. Un chat, ça fait c’que ça veut, quand ça veut.

C’t’évident pour n’importe qui qui a passé plus que cinq menutes avec un minou. Mais pas pour les agents d’la CIA dins années 1960, ça d’l’air.

Faut dire que dans c’temps-là, c’tait pas mal wild. On était en pleine guerre froide, pis pour les États-uniens, y’avait rien de trop broche à foin ou de trop tiré par les ch’feux pour prendre le dessus su’é communisses.

L’nerf d’la guerre, ben sûr, c’tait le renseignement. Tout l’monde était toujours après écouter tout l’monde.

L’écoute téléphonique, ça marchait pas pire. Mais comme y’a pas yinque c’qui s’disait su’é lignes qui était intéressant, les agents d’la CIA ont commencé à s’essayer avec des micros cachés.

Le problème, c’est que les micros de l’époque étaient pas vargeux : y pognaient toutes les sons dans une pièce. Mettons que t’en plaçais un d’une salle à manger pis que l’monde que t’espionnais s’faisaient une bonne bouffe, t’entendais quasiment plus les bruits d’vaisselle que c’qui se disait autour d’la table.

Une fois, la CIA a caché un micro dans une craque de divan dans l’appart d’un diplomate chinois en France. Sauf que dès que quequ’un s’assisait, les agents d’surveillance dans leu panel l’autre bord du ch’min entendaient pu yinque des grincements d’arssorts. Pire encore, le diplomate en question aimait ben s’ramener des p’tites pitounes françaises chez eux pis, de toute évidence, trouvait que l’divan faisait mieux qu’le litte pour ses activités de… « sensibilisation culturelle ».

Ouin. Pis vous-autres, votre job?

Fallait donc améliorer les micros pour qu’y soyent capables de mieux filtrer les sons. Mais tandis que les ingénieurs s’creusaient le ciboulot, fallait ben que les agents d’surveillance fassent de quoi.

Un jour, pendant qu’un gars qu’y surveillaient jasait stratégie avec ses adjoints, les agents armarquèrent que des chats rentraient pis sortaient d’la place sans que parsonne s’en occupe vraiment.

Faique y’a un agent qui eut une idée :

« Mettons qu’on mettait un micro DANS un chat pis qu’on le dressait pour qu’y écoute la voix du monde? »

C’est d’même qu’est née « l’Opération minou acoustique »!

En gros, le plan, c’tait de dresser l’chat, de l’ouvrir, d’y mettre une batterie dans l’chest, un implant dans l’oreille pis un émetteur dans l’chignon du cou, d’y passer un fil dans l’poil pis une antenne dans’queue, pis voilà! Un minou cyborg espion à’fine pointe d’la technologie.

Incroyablement, l’idée passa au conseil – comme j’vous ai dit, c’tait wild, dans c’tes années-là.

Faique aussitôt, y s’ramassèrent un matou qui, sans l’savoir, allait devenir « Le chat de 6 millions », comme à’tévé.

Y dressèrent donc le chat pour qu’y s’assise tranquillement pis écoute le monde jaser. Après, y l’endormirent pour y poser toutes les gréements électroniques pis commencèrent à faire des tests.

Mais c’qui d’vait arriver arriva : minou était ben entraîné, mais dès qu’y spottait un moineau, de quoi qui avait une senteur intéressante ou bedon une minoune qu’y trouvait de son goût, toute prenait l’bord pis les agents pardaient l’contrôle. 

Tsé, c’t’un CHAT. Entre vous-autres pis moé, y s’attendaient à quoi?

Faique y l’rouvrirent pis y lui posèrent d’autres fils qui étaient censés y couper les envies pis l’empêcher de lâcher la job. Comment ça marchait, fouillez-moé.

Là, vous d’vez vous dire que c’est cruel, c’t’affaire-là, pis vous avez ben raison. Si PETA avait existé dans c’temps-là, y se s’raient ben toutes mis tout nus en avant d’la bâtisse d’la CIA. Mais ça a d’l’air qu’à part le faite de, tsé, avoir été opéré, le chat avait pas mal pis était pas dérangé par toute son bataclan. Les agents avaient faite ben attention, mais pas tant pour le bien-être du chat que pour s’assurer qu’y s’mettrait pas à s’griffer pis à s’mordre pour s’enlever ça pis qu’y endommagerait pas le matériel.

C’est don fin.

Toujours est-il qu’après des mois de dressage pis de tests, les agents d’surveillance décidèrent que c’tait l’temps pour la première mission du chat. Faique y l’embarquèrent dans leu panel avec toute le matériel pis s’en allèrent à côté d’un parc, où des espions soviétiques étaient après s’passer des valises.

Y parquèrent le panel, ouvrirent la porte, lâchèrent le chat, pis…

SPLAT. Effoiré par un taxi drette en débarquant.

Notre matou cyborg fut l’seul de sa sorte, parce que la CIA décida de farmer le projet en 1967. Toute ça pour ça.

Si on est au courant de c’t’histoire-là, c’est qu’en 2001, une trâlée de documents d’la CIA ont été déclassifiés, dont une note de service intitulée « Opinions sur les chats dressés ».

Y’a des gros bouttes de textes qui avaient été enlevés, mais à la fin, ça dit en gros que « c’est possible d’entraîner un chat à aller à des places à courte distance, mais à cause de l’environnement pis des conditions de sécurité dans une situation réelle à l’étranger, ça serait juste pas pratique ».

BEN QUINS!

Avant de s’mettre en frais pis de martyriser un pauvre matou qui avait rien faite au Bon Dieu, y’auraient pu d’mander à moé, à elle, à la Mère Michel : yinque à voir, on voit ben qu’un chat, ça f’ra toujours yinque à sa tête.


Sources :
Jeffrey T. Richelson, The Wizards of Langley : Inside the CIA’s Directorate of Science and Technology, 2008.
Tom Vanderbilt, « The CIA’s Most Highly-Trained Spies Weren’t Even Human », Smithsonian Magazine, octobre 2013.


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Marie Iowa Dorion — partie III

Partie I
Partie II

Comme vous l’savez, c’est pas parce que t’es pogné dans’bécosse pas de papier que tu peux pas te rentrer une écharde dans l’cul par-dessus l’marché. Autrement dit, ça peut toujours être pire.

Pas longtemps après que la gang de l’expédition Hunt eut décidé de continuer le ch’min à pied, les bords de la rivière s’mirent à monter pis à monter, tellement qu’après un boutte, c’tait rendu des falaises pis c’tait presque pu possible de descendre jusqu’à l’eau.

Après la faim, manquait pu yinque la soif!

Un beau jour, y croisèrent une gang d’Autchtones qui avaient pas l’air riches riches eux-autres non plus. Pierre jasa avec eux-autres :

« Y trouvent pas d’bisons pantoute, qu’y disent. Y’ont pas grand-chose à manger. Mais y s’raient d’accord pour nous troquer du poisson séché pis une couple de chiens. »

Là, j’vous entends siler par en dedans : pauvres pitous! Y’allaient pas les manger? Ben oui : tsé, quand t’es mal pris d’même, ça r’met une couple d’affaires en perspective.

Faique les chiens furent abattus drette là pour la viande, pis l’poisson fut gardé pour plus tard.

À part de t’ça, les Autochtones leu dirent où c’qui avait d’l’eau, mais là, ch’sais pas si Pierre avait mal compris ou d’quoi d’même, mais y’eurent beau charcher, y trouvèrent pas une maudite goutte.

Rendu là, Marie et compagnie en étaient à licher la rosée su’é feuilles pis les flaques d’eau dans l’creux des roches. Y’en a même qui buvaient leu pisse. Tout le monde était crissement à boutte :

« Heille, faut l’faire, pareil, avoir soif de même pis être pogné pour manger d’l’astie d’poisson séché! »

D’mandez à Mononc’Poêle : moé, mettons que j’vas m’épivarder dans’nature, c’pas long que ch’pas endurable si j’ai faim pis j’ai soif. Marie, elle, a marchait depuis DES SEMAINES, avec presque rien à manger ni à boire, ENCEINTE, avec deux enfants en bas âge – sans même ralentir le groupe, Hunt l’a écrit dans son journal! – pis a disait pas un maudit mot.

C’tait une sainte. J’ai pas d’autre mot pour ça.

Mais là, si y’arrivait pas d’quoi ben vite, nos explorateurs allaient finir aussi secs que leu poisson. Heureusement, le soir du 20 novembre pis toute la nuite après, y mouilla à siaux. Faique Marie et les autres étaient trempes pis gelés, mais au moins, y’avaient pu soif!

Deux jours plus tard, y croisèrent d’autres Autochtones, pis ceux-là, y’avaient des ch’faux. Hunt réussit à s’en troquer une couple, tandis que Pierre pis un autre gars purent n’avoir chacun’un en échange de tuniques en peau d’bison. Y’était à peu près temps que Marie puisse s’arposer les pieds!

Décembre attendait l’expédition avec une brique pis un fanal : le premier du mois, y’eut une tempête du yâble avec d’la neige aux genoux, des gros flocons humides qui te pètent dins yeux pis le genre de vent qui a l’air de t’en vouloir parsonnellement. Le 2, c’tait tellement l’enfer que la gang dut rester campée. Pour manger, y’avait pu yinque un castor ch’nu qu’un des hommes avait réussi à pogner, des merises restées accrochées su’é branches pis des s’melles de mocassins.

Rendu au 10, Hunt ordonna qu’on abatte un ch’fal pour la viande, pis un autre, pis un autre, jusqu’à ce qui reste pu yinque lui à Marie. Quand a vit les yeux du boss se poser su sa bête maigre à faire peur, Marie sentit l’angoisse y pogner l’estomac comme une grosse main méchante avec des griffes pointues : a savait ben que trop que pu de ch’fal, elle pis les deux p’tits pourraient pu suivre pis étaient pas mieux que morts.

Heureusement, Pierre se mit drette entre son boss pis sa famille :

« Non. Pensez-y même pas. »

À’face qu’y faisait, y’avait pas besoin d’en dire plus. C’tait clair que n’importe qui qui s’essayerait à pogner le ch’fal se ferait sauter dans’face.

Pierre s’arvira d’bord pis tira su’a bride d’la bête pour qu’a r’commence à avancer. Parsonne s’astina, même pas Hunt.

C’tait ça qui était ça.

Le 16, finalement, les explorateurs sortirent des montagnes pis débouchèrent dans une immense plaine pas d’arbres. Faique au sens propre, y’étaient sortis du bois. Mais au sens figuré, c’tait pas gagné pantoute : y’avaient rien pour se protéger du vent pis pas grand-chose pour faire un feu assez gros pour se chauffer la couenne. En plus, y’étaient toujours aussi affamés.

Pis là, au loin, Hunt vit des p’tits filets de fumée : un camp! Du monde!

Y s’trouva que c’tait un village de Shoshones. Encore une fois, Hunt s’faisait sauver le cul par des Autochtones.

Après s’être installée pas loin du village, la gang put se bourrer la face de viande de chien pis de ch’fal, de poisson séché pis de cerises effoirées. Bon ok : rendu là, tout l’monde devait être tanné de toujours manger la même affaire, pis ça aurait ben pris un pot d’vitamines Fred Caillou pour compenser le manque de légumes verts, mais c’tait mieux que d’mourir.

Le lendemain, Hunt essaya de se trouver un guide pour le reste du voyage, mais y’eut beau offrir plein de cossins en échange, les Shoshones voulaient rien entendre :

« Êtes-vous malades? C’est pu un temps pour voyager. Ça vous tente-tu de marcher dans’neige jusqu’à la ceinture? Vous allez geler dur! Restez donc icitte avec nous-autres pour l’hiver. »

Mais c’te tête de cochon de Hunt était ben décidé à s’rendre au Pacifique d’une traite sans arrêter, au risque de pardre une couple d’orteils, ou pire. Maudit orgueil à marde.

Faique au lieu d’armarcier ses hôtes pour leu générosité pis d’offrir un r’pos ben mérité à ses hommes, à Marie pis à ses enfants, y décida à’place de convaincre les Shoshones de le guider en leu sortant son arme secrète – l’argument massue capable de faire faire n’importe quelle niaiserie aux détenteurs de zouiz depuis le début des temps : « Vous êtes pas games ».

« Meuh! C’est même pas si pire que vous l’dites. Vous m’contez des menteries parce que vous êtes trop lâches pour sortir de votre p’tit confort pour m’aider. Des vraies femmes! »

Heille, franchement : dire une affaire de même après avoir vu Marie trotter pendant des mois comme une ultramaratonienne de feu! Une chance qu’a l’entendit pas, parce qu’a se s’rait foulé l’nerf optique à force de l’ver les yeux au ciel.

Mais heille, y’a rien d’pire dans’vie que de s’faire traiter de créâture, hein? Faique trois Shoshones piqués dans leu z’orgeuil acceptèrent de guider l’expédition jusqu’au territoire des Sciatogas, un peuple autochtone qui restait plus à l’Ouest pis qui avait supposément plein de ch’faux à vendre.

Drette le 21, c’tait déjà l’temps d’arprendre la route. Pendant neuf jours, toute se passa plutôt ben; y’avait d’la nourriture en masse, le terrain était pas trop escarpé pis l’temps était pas trop laitte.

Pis là, le 29, su’l bord d’la rivière Powder, dans l’Oregon d’à c’t’heure, Marie eut un p’tit sursaut pis poussa une p’tite plainte. Comme a l’avait pas fait un maudit son depuis l’début, Pierre y d’manda :

« Marie, t’es-tu correcte? »

Toute les hommes s’artournèrent pour la r’garder, l’air inquiet; tsé, depuis l’temps, y s’taient pris d’affection pour elle.

« Pierre. C’est l’temps. »

Le bébé s’en v’nait.

Là, y fallut ben qu’a l’arrête – y’a toujours ben un boutte à toute. Pierre prit tu’suite les choses en main, pas plus plus stressé que ça :

« Bon, nous-autres va falloir qu’on fasse un stop icitte. Continuez sans nous-autres. Donnez-nous une journée pis on devrait vous arjoindre. »

Tandis que Marie descendait d’son ch’fal, Hunt pis sa gang s’en allèrent, quasiment à r’culons, craignant de pu jamais arvoir leu mére courage.

Là, j’voudrais ben vous donner plus de détails sur c’qui arriva à Marie pis à sa p’tite famille, tu’seuls dans l’bois dans leu tente pleine de courants d’air. Mais tsé, l’histoire est écrite par les hommes, pis les hommes, y racontent pas c’te genre d’affaire-là.

Disons juste qu’accoucher, c’est toffe pis risqué même au chaud pis en sécurité avec une sage-femme qui veille su toé, l’ambulance au boutte du téléphone pis les autres flos qui se font garder chez grand-maman; m’aginez au milieu de nulle part à -10 direct à terre avec yinque ton mari pis deux enfants en bas-âge.

Malgré toute, le 31, la famille Dorion arsoudit en arrière du reste de l’expédition, comme Pierre avait dit! Hunt pis ses hommes en r’venaient pas; d’ailleurs, dans son journal, Hunt prit la peine d’écrire :

« La femme à Dorion était à ch’fal, son bebé dins bras pis son flo de deux ans enroulé dans une couvarte pis attaché après elle. A y voir la face, on aurait dit qu’y lui était rien arrivé pantoute. »

Par’zempe, y précisa pas si l’bebé était un garçon ou une fille. Pis on l’saura jamais, parce qu’une semaine pis tard, Hunt annonça :

« Le bebé à Dorion est mort. »

Juste queques mots ben frettes pis secs pour une tragédie sans bon sens. Quelle chance qu’a l’avait de survivre, c’te p’tite crotte d’amour-là, dans des conditions d’même? Encore là, parsonne prit la peine d’écrire comment Marie avait réagi. Sûrement que de déhors, a laissait rien paraître, même si a l’avait l’cœur en grénailles.

Le 8 janvier, le groupe arriva chez les Sciatogas. Y’étaient une grosse gang, ben installés dans une trentaine de cabanes, pis comme les Shoshones avaient dit, y’avaient pas moins que 2 000 ch’faux.

Les explorateurs restèrent six jours à c’te place-là, à s’arposer pis à manger. Tellement que, quand y’arpartirent, y’en avait plusieurs qui étaient verts d’avoir abusé des bonnes choses, pis d’autres qui filaient croche après avoir bouffé des racines louches. (J’voudrais ben vous dire c’tait quoi ces racines-là, pour référence future, mais Hunt le précise pas.)

Après ça, ça sert pas à grand-chose que j’vous raconte toute c’qui leu z’arriva dins s’maines d’après – encore des péripéties de plein air extrême version 19e siècle.

Pis finalement, le 15 février, l’expédition Hunt arriva su’l bord du Pacifique. Yé! Enfin! Après toute c’te misère!

Au début, John Jacob Astor, le commanditaire de l’expédition, avait dans l’idée que Hunt fasse le trajet par la terre pour trouver un ch’min fiable tandis qu’un navire, le Tonquin, irait l’arjoindre dans l’Pacifique en faisant l’tour par en d’sour de l’Amérique du Sud.

Le Tonquin s’tait bel et bien rendu, pas plus tard qu’en juin, même. L’affaire, c’est qu’une bonne journée, tandis que l’équipage faisait du commerce avec la nation Tla-o-qui-aht de l’île de Vancouver, un des chefs chiala que les prix avaient pas d’allure.

Pis là, le capitaine du Tonquin, un gros maudit moron de sans-dessein pas foutu de s’gérer l’astie de caractère de cochon, pogna les nerfs, ramassa une des peaux à vendre su’a table pis la frotta dans’face du chef comme si y’avait une grosse tache un milieu du front.

Les Tla-o-qui-aht étaient fâchés noir, mais y dirent rien su’l coup. Y’arvinrent le lendemain, pis quand y furent montés su’l Tonquin sous prétexte de faire du troc, y massacrèrent tout l’monde pis firent le dawa à bord. Plus tard, tandis qu’y r’gardaient pas, des survivants qui avaient réussi à s’cacher mirent le feu au stock de poudre du navire pis le firent exploser. BEDANG!

Bref, c’tait pas mal un échec total de c’côté-là. Pis du côté à Hunt, c’tait pas vargeux non plus : y s’était rendu, mais y’avait ben que trop viraillé comme un épais dins montagnes pour tracer une route commerciale dans l’sens du monde.

Pis Marie, elle, dans toute ça? Après avoir parcouru 2 073 milles, crevé de faim, gelé jusqu’à moëlle pis pardu un enfant, qu’est-cé qu’a l’allait faire?

Entécas, le calme pis le repos, c’tait pas pour tu’suite. Tant qu’à moé, son heure de gloire était encore à v’nir.

Partie IV


Source : Larry E. Morris, The perilous West : seven amazing explorers and the founding of the Oregon Trail, 2013.

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Spécial de Nwël 2021 : Saint Boniface pis la légende du sapin d’Nwël

Heille, moé j’aime assez ça, les sapins d’Nwël! Pas les maudits sapins en plastique blanc avec des lumières bleues qui ont l’air de sortir du palais d’la reine des neiges en dépression majeure, là! Nenon. Les vrais sapins verts qui sentent le sapin avec des lumières de toutes les couleurs pis des cannes en bonbon pis toutes sortes de décorations dépareillées ramassées au fil des ans pis qui ont toutes leu z’histoire. 

Bref, c’que j’décris, c’est les sapins d’Nwël de mon enfance – les sapins d’Nwël à Mémére Poêle. 

Mais d’où-ce que ça vient, ça, la tradition de rentrer un arbre dans’maison pis de l’greyer d’même?

En gros, ça vient des Germains, mais ça r’monte à loin en bazouelle.

Faut savoir que, depuis que l’monde est monde, les humains sont ben impressionnés par le faite que les arbres comme le pin, le sapin, le cèdre pis ben d’autres de même restent verts à l’année. Faique, ça a pas été long qu’y en ont faite un symbole d’immortalité. De l’Égypte à la Chine, on prenait des branches de conifères pour se faire des couronnes pis des guirlandes qui arprésentaient la vie éternelle. Mais là où le culte de l’arbre pas tuable a le plus pogné, c’est chez les Germains pis les Scandinaves.

Avant qu’y s’convartissent au christianisme, c’tes peuples-là trippaient ben raide sur l’idée de l’arbre divin. Ch’pense entre autres à Yggdrasil, un arbre qui sert de poteau à l’univers entier selon les Vikings; à Irminsul, qui joue pas mal le même rôle chez les Saxons; ou au chêne de Thor, vénéré par les Chattes – pas des minounes, là; c’t’un peuple germanique qui s’appelle de même. Mais celui-là, on va y’arvenir.

Pis bon, les chrétiens avaient l’tour de faire coller leu religion chez les fraîchement convertis en prenant des traditions païennes qui existaient déjà pis en mettant une grosse croix d’ssus, genre la fête de la Samhain chez les Celtes qui s’est faite transformer en Toussaint, pis plus tard en Halloween. En  gros, c’est d’même que le sapin s’est faite embarquer dins rituels de Nwël. 

Les premiers sapins d’Nwël comme tels sont apparus au 16e siècle en Allemagne, pis y se sont répandus lentement par après, au fur et à mesure que des Allemands ont émigré à plein de places, comme les États-Unis. C’qui a achevé de faire rentrer les sapins d’Nwël dins maisons de toute l’Occident, c’est quand l’mari d’la reine Victoria, un Allemand lui-même, en a faite poser un au château de Windsor. À partir de là, tout l’monde a voulu faire pareil.

Mais entre les arbres sacrés des païens pis les sapins d’Nwël du Moyen-Âge, vous trouvez pas qu’y a comme un trou? 

C’te trou-là, j’ai pas d’explication béton pour le boucher, mais par’zempe, j’ai une légende.

Une légende qui commence au 7e siècle dans le Devon, dans c’qui était pour devenir l’Angleterre, avec un gars qui a vraiment existé, un dénommé Winfrid. 

Comme c’tait la coutume dans c’temps-là, y’avait tout l’temps des prêtres pis des moines qui voyageaient de ville en village pour prêcher. 

Le pére à Winfrid, un bonhomme assez riche, en accueillait souvent chez eux pour jaser d’affaires spirituelles. Pis quand ça arrivait, notre p’tit Winfrid, encore à l’âge où tu trippes sur la Pat’Patrouille, les écoutait les yeux ronds comme des deux piasses pis posait plein de questions. 

Faique, tel un flo qui voit un film des Zavengeurs pis qui décide que quand y va être grand, y va être Iron Man, Winfrid eut de quoi de ben important à annoncer à son paternel : 

— Papa! J’veux être moine, moi’ssi!
— Y’en est pas question mon ti-gars! Sors-toé ça d’la tête! Sont ben fins pis connaissants, les moines, mais y’ont pas une vie ben l’fun. Ça te tente-tu de te l’ver au beau milieu de la nuite pour prier pis d’être toujours pogné entre quatre murs avec les mêmes gars, ou d’vivre comme un quêteux tout l’temps su’l chemin? 
— OUIIIII!!!!
— Euh… À part de t’ça, pense à toute c’que tu vas manquer! Le confort, le fun… Les p’tites femmes! En plus, j’ai besoin d’quequ’un pour hériter d’ma fortune, moé! 

Mais le p’tit gars en démordait pas : y’allait entrer au monastère, pis parsonne allait l’en empêcher. 

C’est d’même que, du haut de ses cinq ans, Winfrid prononça ses vœux monastiques pis d’vint frére bénédictin. Messemble que c’est crissement d’bonne heure pour faire des gros choix d’vie de même, mais qu’est-cé vous voulez. 

Dins années qui suivirent, y se garrocha corps et âme dans son étude des Saintes Écritures. Pis même quand y pogna l’adolescence, où normalement les priorités d’un jeune homme peuvent virer s’un dix cennes dès qu’y voit passer une belle p’tite pitoune (ou un beau p’tit piton) à son goût, y garda le cap pis d’vint curé. 

Quand l’abbé de son monastère péta au frette, tout l’monde s’attendait à c’que Winfrid prenne sa place, mais notre homme trouvait qu’y avait faite le tour d’la basse-cour. 

À’place, y décida de partir su’a trotte pour porter la lumière du Christ chez les barbares poilus d’la Germanie. Fallait des couilles pour faire ça, pareil : les mœurs locales étaient pas douces, dans c’temps-là. Winfrid avait tellement de chances de juste finir le crâne fendu dans l’fond d’un fossé que si les assurances avaient existé, y’a pas un actuaire qui aurait accepté qu’on y vende une police.

Entécas, y s’en alla en Frise pour convartir le monde là-bas, mais y trouva pas les Frisons ben ben réceptifs :

« Ouin, mon Winfrid, t’arrive pas vraiment d’un bon temps! C’parce qu’on est pas mal dans l’jus avec la guerre contre les Francs. »

Yinque à voir, Winfrid voyait ben que ça donnerait rien d’essayer de parler de Jésus au monde tandis que leu maison brûlait pis que les flèches leu sifflaient chaque bord d’la tête. 

Faique y décida plutôt de partir pour Rome pour demander au pape Grégoire II d’y donner un papier officiel de missionnaire chez les Germains. Le pape, trop heureux d’voir un gars aussi crinqué, se fit pas prier : 

« Heille, t’es dedans, toé, le jeune! Ça m’fait chaud au cœur! Tchèque ben ça : m’as te nommer évêque d’la Germanie, pis m’as te signer un papier comme de quoi t’es mon missionnaire officiel là-bas. Pis une darniére affaire : Winfrid, ça, c’t’un nom de païen. À partir d’à c’t’heure, tu vas t’appeler Boniface, en l’honneur du martyr saint Boniface de Tarse. »

Faique notre nouvellement nommé Boniface partit pour son nouveau diocèse, un territoire où l’Église avait encore rien de faite pis qui aurait été le premier surpris d’savoir qu’y était rendu un diocèse. 

La clé, pour convartir les Germains, c’tait de passer par les chefs de tribu. Leu rôle, à eux-autres, c’tait d’intercéder auprès des dieux pour leu d’mander du succès su’l champ de bataille. Pis y’avaient totalement le droit de magasiner le meilleur dieu pour ça. Suffisait d’les convaincre de gager su Jésus, pis si la puck roulait pour eux-autres à la prochaine bataille, l’affaire était ketchup! Tout l’reste d’la tribu allait suivre par après. 

Pis Boniface, un gars qui savait être sympathique, mais qui lâchait jamais le morceau, était ben bon là-dedans. Y convartit tribu après tribu pis fonda des monastères bénédictins un peu partout.

Un beau jour, y’entendit parler du fameux chêne de Thor, l’arbre sacré des Chattes, pis du gros party avec sacrifice humain qui avait lieu à son pied toutes les hivers. 

« Heille, mettons que j’arrivais, moé-là, en plein milieu de leu veillée du yâble pis que j’abattais leu z’arbre, ça flasherait en estie! Méchant coup de relations publiques pour Jésus-Christ notre Sauveur! » 

Faique la veille de Nwël, avec une p’tite gang de compagnons, Boniface s’en alla au party des Chattes. 

Sauf que quand y furent assez proches pour voir les flammes des feux d’joie pis entendre le monde qui chantaient, les compagnons se mirent à stresser : 

— Euh, Monseigneur, êtes-vous sûrs que c’t’une bonne idée? Y pourraient aussi ben toute nous massacrer si on leu scrappe leur fatalatapouette! 
— Faites-vous en pas. Dieu est avec nous-autres pis toute va ben aller!

Ben sûr de lui, Boniface arsoudit donc comme un ch’feu su’a soupe drette comme le prêtre de Thor allait sacrifier un p’tit enfant. 

« Heille, étranger! Viens-t’en! Tire-toé une bûche! On commence yinque! » 

Pis là, le prêtre se mit à se lamenter que ça allait don mal pour les Chattes pis que c’tait grand temps de répandre du sang su’é racines de l’arbre sacré. 

Faique y prit un p’tit gars par le bras, l’amena au pied de l’arbre, y banda les yeux pis y mit la tête s’un autel en roche. 

« À c’t’heure, notre précieux ti-poute va partir pour le Valhalla pis rappeler à Thor qu’on existe. »

Pis juste comme le prêtre allait y’exploser le cerveau avec un gros marteau en pierre noire, Boniface s’approcha pis bloqua le coup avec sa crosse épiscopale. Le prêtre échappa l’marteau, qui tomba su l’autel pis péta en deux. 

Tout le monde avait la gueule à terre. La maman du p’tit gars se garrocha su lui en pleurant. 

Poursuivant su sa lancée, Boniface dit : 

« Si vos dieux à vous-autres vous écoutent pu, c’parce qu’y sont morts. C’est fini, l’temps des sacrifices! Mon dieu à moé, le Christ, y d’mande pas d’affaires de même. À partir d’à c’t’heure, y’aura pu yinque le Tout-Puissant! Tchéquez ben ça. »

Boniface pogna une hache pis commença à fesser comme un déchaîné su’l tronc de l’arbre sacré. Pis là, selon la légende, un gros vent se leva pis crissa le chêne à terre, le brisant en quatre morceaux. 

Pas loin, miraculeusement pas effoiré, se tenait un jeune sapin qui pointait vers le ciel, fier-pet comme un clocher d’église. 

Boniface, vite su ses patins, profita de cette passe su’a palette du hasard (ou du Seigneur, c’est selon) :

« Vous voyez, là, c’te beau p’tit arbre qui reste toujours vert? Y fait penser à la vie éternelle. En plus, y’est en forme de triangle, pis ça rappelle la Sainte Trinité. Prenez-le don comme nouvel arbre sacré! À l’avenir, au lieu de courailler dans l’bois le soir de Nwël, ramenez don toutes un sapin chez vous pour fêter la naissance du p’tit Jésus. »

Faique c’est d’même que le sapin rentra dans les traditions de Nwël.

Pis Boniface, lui, savez-vous comment y’a fini? 

Ben des années plus tard, après avoir convarti des milliers de Germains, y fut attaqué par des bandits qui pensaient trouver des bébelles en or pis en argent dans ses bagages, pis qui furent ben déçus quand y virent yinque un tapon de vieux livres plates avec des croix dessus.

Bref, y’est mort le crâne fendu dans l’fond d’un fossé. Comme de quoi, finalement, c’tait une bonne idée de pas y vendre d’assurance-vie!


Source : La vie de saint Boniface selon Willibald, 8e siècle.

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