En entrevue à Radio-Canada!

J’interromps la programmation habituelle pour vous annoncer une nouvelle… par pire pantoute!

Ce matin, j’étais à l’émission Bon pied, bonne heure sur les ondes d’ICI Gaspésie-les Îles pour une entrevue au sujet d’Autour du poêle à bois!

Heille, une entrevue à la radio! On rit pu! Ben vite mon égo passera pu dans’porte.

Pour écouter l’entrevue, c’est ici!

Quand les belles-sœurs s’haïssent la face : Frédégonde contre Brunehaut – partie 1

Ça se peut de pas aimer sa belle-sœur. Tsé, on est toutes humains. Pis ça arrive des fois que les couteaux volent bas : 

« Ouin, ma Jocelyne, pour quequ’un qui a yinque apporté un Caballero, tu te gênes pas pour vider les bouteilles des autres! »

« Heille, Denise? Les r’volures de pâte à dents dans le miroir de la toilette, c’tu un p’tit concept cute de temps des Fêtes pour faire comme un paysage enneigé, ou bedon c’est yinque un oubli? »

Mais mettons que ce crêpage de chignon-là virait au MEURTRE? 

Les téléromans à TVA pis les vues ont rien inventé. Déjà au sixième siècle, les reines Frédégonde et Brunehaut étaient prêtes à se sauter dans’face… Pis y’allait avoir du sang. 

Comme j’vous l’expliquais dans l’histoire à Radegonde, dans ce temps-là, les peuples germaniques comme les Francs régnaient sur l’Europe. Pis eux-autres, y’avaient des règles de succession qui avaient l’air d’être faites pour que la marde pogne : chaque fois qu’un roi mourait, son royaume était séparé entre toutes ses fils, qui ensuite se tapaient su’a gueule jusqu’à ce qu’y en reste juste un qui ramasse toute. C’tait simple, dans le fond!

C’était arrivé après la mort de Clovis, premier roi de toutes les Francs. Son royaume avait été séparé entre ses fils Thierry, Clotaire, Clodomir pis Childebert. 

À la fin, y restait pu yinque Clotaire qui, après des années de guerre pis de coups de poignard dans l’dos, devint roi de tous les Francs comme son père. Pis là, y mourut. Comme lui aussi y’avait quatre fils – Caribert, Chilpéric, Sigebert pis Gontran –, c’tait reparti pour un autre rigodon! 

J’vous ferai pas tomber en bas de votre chaise en vous disant que la job principale des seigneurs francs, dans ce temps-là, c’était de guerroyer. Pis, justement, autour de 560, Chilpéric, roi de Soissons, était parti taper du Saxon avec son frère Sigebert, laissant sa femme Audovère enceinte jusqu’aux yeux. 

Or, Audovère avait comme servante Frédégonde, une femme du peuple qui s’adonnait aussi à être un astie de pétard. La belle Frédégonde, a l’avait des ambitions. Pis comme vous allez voir, y’avait aucune crosse trop basse pour elle. 

Quand Audovère accoucha d’une fille, Childesinde, y fallut ben baptiser la p’tite. Mais là, la marraine arrivait pas. Tout le monde commençait à être écœuré d’attendre pis à avoir hâte de sauter dans l’buffet.   

Faique c’est là que Frédégonde fit son move : 

– Madame, pas besoin d’attendre la marraine; j’vois pas mieux que vous pour tenir la p’tite pendant que l’évêque la baptise. Envoyez-donc! 
– Ah, ben pourquoi pas, hein? Merci Frédégonde! 

Pis l’évêque, qui avait probablement un ti rond de bave sur sa soutane à regarder Frédégonde, dit rien pour empêcher ça et baptisa Childesinde avec sa propre mère comme marraine. 

Pauvre Audovère : a l’était ben belle pis ben fine, mais c’était pas le crayon le plus aiguisé de la boîte, pis sa naïveté l’avait fait tomber drette dans le piège de sa ratoureuse servante. 

Vous devez vous demander si vous venez d’en manquer un boutte : hein? De quel piège on parle, là? J’vous explique. 

Dans ce temps-là, t’avais pas le droit d’être la marraine de ton propre enfant, parce si tu mourais, y’aurait pu personne pour s’occuper de lui. De un. De deux, un père avait pas le droit de coucher avec la marraine de sa fille. Voyez-vous la crosse, là? 

Quand Chilpéric revint chez eux, toute fringant, y fut accueilli par une trâlée de belles pitounes couvertes de guirlandes de fleurs. La première en avant? J’vous laisse deviner. 

Frédégonde. Ben oui. 

Elle arriva en avant de Chilpéric et lui dit, drette de même : 

– Ah, merci Mon Dieu, le roi not’seigneur est r’venu, pis ya sacré une volée à ses ennemis! En plus, y vient d’avoir une belle p’tite fille! Mais là, avec qui not’seigneur coucherait ben à soir? Parce que la reine ma maîtresse est rendue la marraine de sa fille!
– Ah ben, si ch’peux pas coucher avec elle, m’a coucher a’c toé d’abord! 

Chilpéric, y’était pas du genre à s’enfarger dins fleurs du tapis. 

À la porte du château, Audovère l’attendait, toute fière d’y montrer Childesinde. Mais Chilpéric avait des p’tites nouvelles pour elle : 

« Ah, bonyenne, sa mère, qu’est-cé t’as faite-là? À c’t’heure que t’es la marraine d’la p’tite, tu peux pu être ma femme! »

Faique il fit exiler le gnochon d’évêque qui avait célébré le baptême et y’envoya Audovère sécher dans un couvent, non sans y avoir donné des terres qui valaient quand même cher pour pas qu’à crève de faim. 

Audovère venait yinque de prendre la porte que Chilpéric avait déjà marié Frédégonde. 

Maudit écœurant.

De son bord, le frère de Chilpéric, Sigebert, roi de Reims, était un peu fier-pet pis y trouvait don que ses frères avaient marié des femmes indignes d’eux-autres. Lui, y’allait accepter rien d’autre qu’une princesse. 

Faique y’alla se dénicher Brunehaut, fille d’Athanagilde, roi des Goths d’Espagne. Pis Brunehaut, c’tait loin d’être une gueuse : elle était belle, bien arrangée, charmante, avec ben d’la jarnigoine.  

Sigebert tomba en amour par-dessus la tête. 

Les noces eurent lieu en 566, pis ce fut toute un party. Les seigneurs des quatre coins de l’Europe se pointèrent : y’avait des poilus pis des propres, des polis pis des fendants, des fous pis des fins, pis toute ce monde-là buvait de la bière pis du vin dans l’plaisir pis l’agrément, avec des cornes de beu évidées comme des coupes en or fancées (fancys?).  

Mais là, Chilpéric, y regardait ça aller, pis y trouvait qu’y faisait dur à côté de son frère : 

– Heille, moé’ssi, j’veux marier une princesse! Pis j’en veux un, un gros party de même! On jase, là, mais la p’tite Brunehaut, a l’a-tu une sœur?
– Oui, Vot’Majesté! Elle a une sœur qui s’appelle Galswinthe. Mais elle est, euh, comment ch’pourrais dire… 
– Accouche! 
– Euh, ben, est pas aussi gâtée par la nature, mettons. 
– C’tu une princesse ou ben c’est pas une princesse?
– Wôwoui, Sire! Une vraie de vraie!
– Bon ben ça va faire la job. Tu pars drette demain pour l’Espagne pis tu vas m’la chercher. 

Sauf que pour Chilpéric, la demande en mariage passa pas comme du beurre dans’poêle : le roi Athanagilde avait des gros doutes sur lui, parce qu’y’avait entendu dire que c’était un gros débauché qui couchaillait à droite pis à gauche. Pis la pauvre Galswinthe, qui était une bonne fille tranquille au cœur tendre, capotait à l’idée de partir loin de sa famille pis de se retrouver dans les bras de pareil porc. 

En fin de compte, Athanagilde avait juste trop à gagner d’une alliance avec les Francs, faique il accepta de donner la main de Galswinthe à Chilpéric, à condition qu’il s’engage à pu prendre d’autres femmes pis à être fidèle. 

Chilpéric dit oui – d’ailleurs, c’est peut-être pour ça qu’il a répudié Audovère, pis que ça avait pas rapport pantoute avec l’affaire du baptême.

Pis quand Galswinthe apprit qu’était faite à l’os, a passa une heure à brailler comme une Madeleine dans les bras de sa mère, tellement que même les gros toffes barbus que Chilpéric avait envoyés pour la chercher furent virés à l’envers.  

Malgré tout, les noces eurent lieu, pis ce fut un aussi gros party que les noces à Sigebert pis Brunehaut. 

Au château de Chilpéric, même Frédégonde avait été tassée pour faire de la place à Galswinthe. Fini les privilèges d’épouse pis toute. Mais elle allait tu lâcher le morceau si facilement, vous pensez?

Jamais d’la vie.

Elle réussit à convaincre Chilpéric de la garder comme servante pour sa nouvelle femme, se disant que de même, quand y’allait inévitablement se tanner de Galswinthe, elle allait être drette à la bonne place pour en profiter. 

Au début, Chilpéric était ben content de sa nouvelle femme, comme on peut être content de sa nouvelle Mustang avec des sièges Racing comme celle du voisin, sauf rouge au lieu de bleue. Après un boutte, y finit par devenir blasé de ça, mais y’était encore ben heureux de toutes les richesses que Galswinthe lui avait apportées en dot. 

Finalement, même les bidous pis les pierreries arrêtèrent d’y faire de l’effet. Pis rendu là, y’avait pu rien pour y faire aimer Galswinthe. C’était ben beau être fine pis patiente pis généreuse, mais pour lui, ça valait pas une belle face, un beau p’tit cul, une taille fine pis des grosses boules. Pis vous savez qui avait ça? 

Frédégonde.

Flairant le sang, elle passa tusuite à l’action. Elle eut juste à se montrer, oh Votre Majesté vous parlez d’un adon, j’m’en allais tout bonnement chez le maréchal-ferrant, et hop! Chilpéric sentit la sève lui r’monter dans l’érable après l’hiver du désir. 

Ça prit pas plus que ça pour que Frédégonde revienne dins couvartes du roi. Y restait juste un problème : Galswinthe était encore là. 

Mais tsé, un meuble, ça se tasse. 

Frédégonde ambitionnait : a faisait sa fraîche partout dans le château pis a l’allait même jusqu’à péter de la broue en avant de Galswinthe. 

D’ailleurs, la pauvre chouette avait beaucoup de peine de se voir trompée pis humiliée de même. Ça se comprend. Au début, elle endurait en silence, mais un m’m’ent’né, elle fut pu capable et alla se plaindre à son mari : 

« Pourquoi tu m’as fait venir icitte si c’est pour m’abandonner pis faire comme si j’existais pas? T’es rendu bête pis distant avec moi, ma propre servante me regarde de haut, pis tout le monde rit dans mon dos! J’aime pas ça, icitte. J’veux m’en aller. J’m’ennuie de mon pays pis de ma mère. Chilpéric, ch’peux-tu rentrer chez nous? Au moins, là-bas, on me traite comme du monde, pas comme une vache ou bedon une plante verte! »

Les émotions à Galswinthe, Chilpéric s’en torchait pas mal. Mais ses bidous, par exemple! Faique il essaya de la retenir : 

– Ben voyons, mon amour, tu paranoyes! Toute va ben, pis ch’t’aime, pis y’a personne qui rit de toé icitte! 
– Essaye pas. Penses-tu que chus sourde pis aveugle? J’le vois ben, c’qui s’passe. Si tu me laisses m’en aller, chuis prête à te laisser toutes les richesses que t’as eues avec ma dot. Garde toute. J’m’en fous, j’veux juste m’en r’tourner chez mes parents! 

Pour Chilpéric, qui était crissement à l’argent, c’était pas croyable qu’on puisse renoncer volontairement à autant d’affaires. Ça y rentrait juste pas dans’tête. Faique y’était sûr que Galswinthe essayait de le fourrer d’une manière ou d’une autre. 

Y fit semblant de s’excuser, promit de pu recommencer, la flatta dans le sens du poil, tellement que Galswinthe, rassurée, arrêta de parler de départ. 

Pis là, un matin, elle fut retrouvée morte dans son lit, étranglée. 

Chilpéric fit ben des sparages pour faire croire qu’il avait de la peine, mais personne avait de pognée dans le dos : c’était clairement lui ou Frédégonde qui était en arrière de ça. 

Surtout que deux trois jours après, il fit de Frédégonde sa vraie de vraie épouse officielle – sa reine. 

Quand Brunehaut apprit que sa sœur était morte assassinée… Heh, bout d’viarge qu’a l’était fâchée : 

– L’astie d’écœurant! Le tabarnak de chien sale! Y’a tué ma sœur! Ma pauvre sœur toute fine qui demandait yinque à être laissée tranquille! 
– Ben voyons mon amour, qui ça? 
– Ton frère! Y’a fait étrangler Galswinthe, pis drette après, y’est allé marier sa guédaille, là, Frédégonde! Sigebert, tu sais ce qui te reste à faire, j’espère? 
– Ch’prépare les gars, les ch’vaux pis les armes : m’en va chercher Gontran, on va crisser une volée à Chilpéric, pis on va la venger, ta sœur! 

Pis c’est de même que commença la « faide royale », une guerre qui dura plus de 40 ans entre les familles de Frédégonde et Brunehaut. Attachez votre tuque avec de la broche, parce que ça va jouer dur en simonac! 


Source : Augustin THIERRY, Récit des temps mérovingiens, tome 1, 1842.
https://play.google.com/books/reader?id=h2UOAAAAQAAJ&pg=GBS.PR4


Sainte Radegonde de Poitiers

On a toutes vu ça au Jean-Coutu, à côté de la caisse, pas loin des revues à potins : tsé, là, les espèces de romans d’amour quétaines avec un agrès musclé en bédaine pis une pitoune échevelée sur la couverture?  

Dans ces livres-là, y se passe tout le temps la même affaire : la belle héroïne est capturée par le gros barbare qui la fait amener dans sa tente pour y faire des affaires pas catholiques. Pis, finalement, a se rend compte qu’en-dessous du poil pis d’la brutalité, c’t’un tendre, pis en plus, c’t’un étalon en d’sour des couvartes!  

Mais, ça se passerait comment si l’héroïne avait une tête de cochon pis qu’a voulait rien savoir pantoute? Pis que le barbare en question était assez vieux pour être son père?  

Sûrement un peu comme dans l’histoire de sainte Radegonde de Poitiers. 

Radegonde, c’tait une princesse : c’était la fille du roi Berthaire de Thuringe, dans ce qu’y est aujourd’hui l’Allemagne.

À l’époque où est’née, vers l’an 520, l’Empire romain venait de s’effoirer, pis les peuples germaniques, comme les Francs, avaient pris la place. Pis ces peuples germaniques-là, y’avaient des règles de succession pas ben ben d’adon. À la mort d’un roi, son royaume passait pas direct à son fils aîné pis on en parle pu : oh non! Y’était plutôt séparé entre TOUTES ses fils. Pis les fils, au lieu de s’accorder, ben y s’entretuaient pis au plus fort la poche.

C’est justement ce qui arriva en Thuringe quand Radegonde avait yinque trois ans. Basin, son grand-père, venait de mourir, pis le royaume avait été séparé entre ses trois fils : Berthaire, Badéric pis Hermanfred.

Ça prit pas grand temps pour que Badéric pis Hermanfred se mettent ensemble pour zigouiller Berthaire. Pis là, Hermanfred s’allia avec Thierry, fils de Clovis – tsé, là, LE Clovis roi des Francs? – en lui promettant la moitié de la Thuringe contre son aide pour se débarrasser de Badéric.

Mais là, Thierry, voyant que son ancien allié était pas trop pressé d’y donner la moitié de Thuringe qu’y lui avait promise (comme y’avait dit?), alla voir son frère Clotaire – un autre fils à Clovis : 

– Heille, Hermanfred m’a promis un boutte de territoire pis y me niaise! J’men va y sacrer une volée. T’embarques-tu? On sépare toute à deux après.
– Ah, ben pourquoi pas? Messemble que je serais dû. Ça fait déjà un boutte depuis ma campagne contre les Burgondes! 
– Depuis que tu t’es fait péter la yeule, tu veux dire?
– Ah, ta yeule, t’étais là, toé aussi!

Faique Radegonde se retrouva à la cour de son mononcle Hermanfred, orpheline pis pognée au beau milieu d’une guerre. 

Elle était rendue à 11 ans quand Thierry pis Clotaire vinrent à bout de son oncle. Pis là, comme deux corneilles chevelues, les frères se mirent à se picocher pour savoir qui ramasserait quoi… Dont Radegonde, qui faisait partie du butin. Pis Clotaire, lui, y’avait l’œil dessus. 

Pour vous donner une idée d’à quel genre d’animal elle avait affaire, Clotaire avait 22 ans de plus qu’elle; c’était un chef de guerre qui rêvait juste de prendre le territoire de ses autres frères pour devenir le roi de tous les Francs comme son père avait été, pis y’était pas du genre à se bâdrer du bien-être des autres. 

Tsé : quand sa femme « principale », Ingonde, lui demanda de trouver un époux digne de sa sœur Arégonde, ben Clotaire trouva pas mieux que lui-même, pis Ingonde passa le reste de sa vie à se dire qu’elle aurait don dû fermer sa grand yeule. Y’avait aussi épousé Gondioque, la veuve de son frère, pour mettre la patte sur son royaume d’Orléans, non sans avoir assassiné ses deux neveux pour éviter qu’ils héritent. Faique bref, c’était un gros dégueulasse sans scrupules, pis y’avait déjà tellement de concubines qu’y savait pu où donner d’la gr… euh, tête. 

Ça a d’l’air que c’était pas assez, parce que Clotaire trouvait que la p’tite avait du potentiel.

Ark. 

Il réussit à convaincre son frère Thierry d’y laisser Radegonde, pis y la ramena comme prisonnière, avec son frère, dans son royaume de Soissons. 

Vu qu’elle était très jeune, y se garda quand même une petite gêne. Il décida d’attendre un peu et la fit éduquer, pis ben comme faut à part ça! En plus de la religion, des travaux d’aiguille pis de toutes les « affaires de femmes », elle apprit aussi à lire et à écrire, ce qui était rare pour les femmes du temps, même pour une princesse. 

Pendant ces années-là, elle devint très pieuse et se mit à rêver de devenir bonne sœur :

« Je serais proche de Dieu, je pourrais lire pis prier pis m’occuper des pauvres pis des malades. Je pourrais jaser avec du monde pieux pis savants au lieu des gros colons de la cour. J’aurais la sainte paix! »

Mais Clotaire, comme j’vous ai dit, y se bâdrait pas trop de ce que les autres voulaient. Quand Ingonde mourut, y se tourna vers Radegonde, pis trouva qu’elle était rendue mûre pour être sa femme. Faique il annonça leur mariage. 

La nouvelle tomba sur la tête de Radegonde comme une édition revue et augmentée du Nouveau Testament avec commentaire intégral verset par verset. Ça faisait pas son affaire pantoute, pantoute, pantoute! Est-ce qu’a fit une face, vous pensez? Ben non! Pas tusuite, en tout cas. Quand a l’entendit ça, la face y grouilla pas d’un sourcil. Mais en dedans par exemple, ça brassait en bout d’viarge : 

« C’est pas vrai! J’vas me ramasser avec c’te vieux bouc dégueu qui pue la robine? Ark! Faut que je me fasse un plan pour me sauver! Ah mais non. Le bon Dieu veut éprouver ma foi. Mais si j’me marie, ch’pourrai jamais être religieuse! Seigneur, qu’est-cé je fais? »

Paniquée, elle leva les feutres au beau milieu de la nuite. Mais elle alla pas loin avant de se faire rattraper par les hommes de Clotaire : 

« Où c’est que tu penses que t’allais, de même, ma tite fille? »

Y’aurait ben des femmes qui auraient tué pour être à sa place. Pour moins que ça, en fait. Mais Radegonde, elle, c’est à reculons qu’elle maria Clotaire et devint reine de Soissons et d’Orléans.

Y’eut pas d’étincelles en d’sour des couvartes. Radegonde découvrit pas le côté homme rose du gars qui avait tué ses propres neveux pis marié sa belle-sœur pour avoir plus grand de terrain. Pis c’est pas les belles robes pis les pierreries qui allaient l’amadouer non plus. 

En fait, c’tait comme si la richesse y brûlait les mains. Dès qu’a recevait de quoi, a le donnait aux pauvres pis à l’Église : ses revenus, ses tributs, ses meubles… 

Personne échappait à sa générosité à pu finir. J’vous dis que l’ermite du coin resta frette en tabarouette en sortant de sa mâsure au milieu du bois quand y vit arriver du monde avec une waguine pleine de cadeaux! 

Radegonde donnait même ses restes de table pis son linge. Pis c’est là que ça accrochait avec Clotaire. Dans ce temps-là, chez les Francs, la femme servait un peu de rack à richesses pour son mari. Plusse qu’a l’avait l’air d’un arbre de Nouël avec ses joyaux, plusse que son mari paraissait ben. Pis Clotaire avait beau être patient avec Radegonde, là, y commençait à se faire écœurer par ses chums : 

– Radegonde, qu’est-cé tu fais là encore habillée comme la chienne à Jacques? Je t’ai acheté plein de belles affaires, pourquoi tu les mets pas? Les gars commencent à dire que j’ai épousé une bonne sœur!  
– Ouin pis? C’est ça que j’aurais voulu faire, moé, dans’vie, si j’avais pu! Hein! Pis Jésus a dit qu’y fallait être humble, pas péter de la broue avec nos bébelles! 

Faique Radegonde continua d’endurer c’te vie-là dont a voulait rien savoir, jusqu’à ce que Clotaire remette ses vieilles pantoufles de gros écœurant : y fit tuer son frère à elle, sous prétexte qu’y complotait contre lui. Ou de quoi de même.

Comme de fait, Radegonde le prit pas pantoute pis décida de sacrer son camp pour de bon. Elle commença par aller voir son mari : 

– Noble époux, ch’peux-tu aller à Noyon voir l’évêque Médard? Messemble que ça me ferait du bien d’aller voir un saint homme pis de me rapprocher de Dieu un peu. Une p’tite cure religieuse, mettons. 
– Ah, ben ch’pas contre! T’es pas du monde pis t’arrête pas de brailler depuis queques temps. Ça va te faire du bien! J’vas même dire à mes gars de t’escorter jusque là-bas!

L’évêque Médard était très aimé pis y’avait la réputation d’être capable de contrôler la météo, c’qui est pratique quand tu veux pas qu’y mouille pour faire les foins! Même Clotaire pensait que c’était une bonne idée que Radegonde aille le voir pour une p’tite fin de semaine de spa spirituel. Mais elle, a l’avait une idée en arrière de la tête. 

En effet, dès qu’elle arriva en avant de Médard, l’évêque eut même pas l’temps d’y dire bonjour qu’a se garrocha sur lui : 

« Monseigneur! Ch’t’à boutte de la vie terrestre! J’veux entrer en religion! Ch’t’en supplie, consacre-moi au Seigneur drette-là! »

Médard resta un peu frette. 

« Euh, ben là, Majesté… »

Dans sa tête, ça virait vite en ciboulot : 

« Hé bonyenne, qu’est-cé m’a faire? Ch’pas pour casser un mariage royal, moé-là! J’vas être dans’marde! »

Pis y’avait pas yinque ça. Les guerriers que Clotaire avait envoyés avec sa femme arrivèrent pis commencèrent à bourrasser Médard : 

– Heille là, que ch’te voye, e’l bonhomme, faire une bonne sœur avec la femme du roi!
– Ouin, ttention, là! Le roi va être en tabarnak! 

Les gars de Clotaire pognèrent l’évêque pis l’emmenèrent plus creux dans l’église. 

Radegonde capotait; mais y’était pas question pour elle de se laisser abattre. Faique, fouille-moé comment, mais elle trouva un habit de bonne sœur pis l’enfila par-dessus sa robe. Pis là, elle s’avança vers Médard, au fond de l’église, et dit : 

« Médard! Si tu branles dans le manche pis que t’as plus peur des hommes que de Dieu, tu vas filer cheap en tabarouette quand tu vas te retrouver devant le Créateur pis qu’y va te demander des comptes pour l’âme de ta brebis! »

C’tait en plein l’affaire à dire. Pogné d’une terreur divine, Médard imposa les mains à Radegonde et la consacra à Dieu. 

Radegonde trippait : c’était le premier choix de vie qu’a réussissait à faire sans qu’un maudit barbu s’en mêle. 

Après ça, elle s’en alla à Poitiers, où a fonda une abbaye. Clotaire essaya ben de la ravoir, mais y’insista pas trop, parce que selon la loi de l’Église, tu pouvais te faire excommunier pour toujours si t’essayais de sortir une religieuse de son abbaye. Mettons que ça fait réfléchir. 

Pis pour le reste de sa vie, comme à voulait, elle aida les pauvres et les malades, guida les autres dans la foi, pis essaya d’aider les fils à Clotaire à pas s’entretuer. 

Pis c’est bien mieux que de finir dans les bras d’un agrès musclé en bédaine! Mais ça, c’est juste moé. Si c’est ça que tu veux, envoye fort! 


Sources :
Vie de Radegonde par saint Fortunat : http://surlespasdessaintes.over-blog.com/article-vie-de-sainte-radegonde-par-saint-fortunat-3-3-85056970.html
M. l’abbé Migne, « Sainte Radegonde », Nouvelle Encyclopédie théologique, 1855 : https://play.google.com/books/reader?id=-_snAAAAYAAJ&hl=fr&pg=GBS.PA1081



Léo Major, partie 4 – la colline 355

Partie 1
Partie 2
Partie 3

– M’man? Y’est où mon linge civil?
– Ah, on l’a vendu parce qu’on pensait que t’allais te faire tuer là-bas. Pis de toute façon, on avait besoin d’argent. 

C’était pas exactement l’accueil que Léo Major, héros de Zwolle, aurait espéré. 

Au début d’août 1945, Léo Major était r’venu à Montréal, pis c’était comme si la guerre avait été yinque un rêve épouvantable que personne à part ses compagnons d’armes pouvait comprendre, et qui le hanterait pour le restant de ses jours. 

Y s’était quand même pas attendu à ce que ses parents y’ouvrent la porte avec des confettis pis du sucre à’crème, mais au ton indifférent à sa mère, y’avait quasiment l’impression de déranger.  

Pas le genre à se pogner le beigne, Léo quitta l’ambiance de salon funéraire  avec les fenêtres ouvertes au mois de janvier qui régnait dans la maison de ses parents et s’en alla gagner sa vie. 

Dans les années qui suivirent, il fit plusieurs jobs : magasiner pour l’armée, ce qu’il trouvait plate à mort, plombier et tuyauteur. Pis, il rencontra la belle Pauline, qui allait devenir sa femme. Mais là, le 25 juin 1950, la Corée du Nord envahit la Corée du Sud : c’était le début de la Guerre de Corée. 

Ben vite, les États-Unis, le Canada pis d’autres pays de l’ONU se mobilisèrent pour défendre la Corée du Sud, tandis que la Chine se mit du bord de la Corée du Nord. Léo, lui, venait de se faire offrir une job en Afrique du Nord quand il reçut un appel de Gustave Olivier Taschereau, son commandant pendant la Deuxième Guerre mondiale :

– Major, j’aimerais ça que tu viennes à une rencontre avec une couple d’officiers au centre de recrutement.
– Comment ça? 
– Y’a le lieutenant-colonel Jacques Dextraze qui veut vraiment te voir. 

Son nom avait beau sonner comme un ingrédient louche dans les cochonneries sucrées qu’y vendent au dépanneur, Dextraze, c’était tout un homme. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, y’avait dirigé le régiment des Fusilliers du Mont-Royal pis avait fait tellement une bonne job qu’il avait été décoré de l’Ordre du Service distingué. Ses hommes le considéraient comme toffe, sévère, mais efficace. Avec lui, t’étais aussi ben de te tenir les fesses serrées. 

Là, y reprenait du service pour diriger le deuxième bataillon du Royal 22e Régiment en Corée, pis y’avait l’œil sur Léo. Y voulait créer un peloton de francs-tireurs avec lui en charge. Connaissant Léo, pour lui vendre sa salade, il lui dit : 

« T’auras pas d’officier sur ton dos pour te dire quoi faire! »

Heille, y le connaissait-tu, son homme? Ce fut assez pour convaincre Léo, qui s’enrôla le 15 août 1950 : c’était reparti. 

Après plusieurs mois d’entraînement vraiment raide, d’abord à Valcartier, puis à Fort Lewis, aux États-Unis, Léo pis son peloton s’embarquèrent pour la Corée du Sud en avril 1951 et arrivèrent au début de mai. 

Les six mois d’après passèrent en patrouilles pis, pour Léo pis son peloton, en raids et en missions de reconnaissance. Pour les gars, c’était loin d’être une partie de (fers à cheval?) jeu de poches dans’cour chez ton mononcle : l’hiver, y se gelaient le cul pis pognaient le rhume, la grippe, des engelures pis le « pied des tranchées » – ça, essentiellement, c’est quand tes pieds commencent à pourrir parce qu’ils sont trop souvent trempes pis frettes. L’été, y se faisaient manger tout ronds par les bebittes, pognaient des coups de chaleur, pis j’en passe. Un m’ment’né, Léo vit un rat passer dans le campe avec une barre de chocolat dans’yeule. Le gars qui a mangé la barre, y’est mort de la fièvre de Mandchourie. Ayoye.

L’ennemi était partout, pis fallait tout le temps se méfier. D’ailleurs, les gars s’entendaient sur un mot de passe à tous les soirs, mais ça arrivait qu’il y en ait qui oublient, faique à la place, ils lâchaient un bon gros « tabarnak! ». Avec ça, c’était assez clair que c’était pas un Chinois qui essayait de se faufiler en arrière des lignes. 

Mais là, le 22 novembre 1951, la marde était sur le bord de pogner solide. 

À ce moment là, le Royal 22e était campé au nord de Séoul, la capitale de la Corée du Sud, pis devait aller rejoindre les Américains de la 3rd US Infantry Division, qui occupaient la colline 355, qui s’appelait de même parce qu’elle faisait 355 verges de hauteur. La 355 était la plus haute dans ce boutte-là. 

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La compagnie B pis la compagnie C étaient au sud, la compagnie A était au milieu, pis la compagnie D était entre la colline 355 pis la colline 227 juste à côté, nommée elle avec pour sa hauteur, qui était pas occupée. 

Léo était avec le lieutenant-colonel Dextraze pis jasait de son dernier raid quand les Chinois attaquèrent la colline 355. Pendant une demi-heure, les Américains mangèrent une pluie d’obus en pleine gueule avant de se faire ramasser par l’infanterie ennemie. Pis là, drette de même, ils se sauvèrent, laissant là toute leur équipement pis leurs armes. Léo, qui voyait ça aller, était ben découragé : 

« Gang de pissous! Les Yankees, là, sont ben meilleurs pour faire des films que guerre que pour se battre pour de vrai. Y devraient avoir honte! »

La colline 355 étant aux mains des Chinois, la Division D se retrouvait le flanc à l’air et risquait d’être attaquée des deux bords, pis c’est justement ce qui arriva durant une bonne partie de la journée du 23. Heureusement, les gars tinrent le coup. 

Après ça, les Américains reprirent la colline 355, mais c’était pas pour durer. 

Vers la fin de l’après-midi le 24, les Chinois passèrent encore une fois à l’attaque, pis là toute se mit à péter. La compagnie D était assaillie de tout bord tous côtés, pis ça regardait mal en bâzouelle. La colline 355 repassa aux Chinois. 

Pour contre-attaquer, le lieutenant-colonel Dextraze avait comme idée de faire monter la compagnie D sur le dessus de la colline 227, pis la compagnie B sur le flanc de la 355, pour pogner les Chinois en tenaille pis les crisser dehors. Malheureusement, la compagnie B était même pas rendue à la moitié de la côte que les tirs nourris des Chinois la força à revirer de bord. La compagnie D, elle, réussit à monter sur la 227, mais l’ennemi l’attaqua tusuite à partir de ses positions défensives, tellement raide qu’a l’était pu capable de rien faire. 

Au milieu de t’ça, Léo voyait le monde mourir, pis ça y rappelait quand son chum Willy s’était fait descendre juste avant la libération de Zwolle. Comme à ce moment-là, y’était en tabarnak. Mais même si toute en-dedans de lui était en feu, y gardait la tête froide. 

C’est là que Dextraze, voyant que son plan avait foiré, se tourna vers Léo : 

« Léo, t’es mon dernier espoir. J’ai yinque eu des victoires depuis la Normandie, pis j’ai pas envie d’être battu pour la première fois. »

Léo comprenait exactement ce que Dextraze y demandait, pis c’était une gériboire de grosse commande. Après avoir pensé à son affaire, y répondit : 

« Ce que tu me demandes, ça va être ben difficile. J’ai juste 65 hommes pour capturer une montagne qu’un régiment au complet a pas été capable de tenir. Mais, j’veux ben essayer, pis même, ch’pense pouvoir tasser les Chinois de d’là. Pour ça, faut que j’utilise l’effet de surprise au maximum. Tchècke ben comment qu’on va faire… » 

À 9 h du soir, Léo pis ses hommes partirent à pied pour se rendre en arrière de la colline 355, par où les Chinois s’attendraient jamais à une attaque. À 11 h et demie, Ils étaient prêts à commencer à monter la montagne. Pis à 1 h moins quart, y leur restait juste un petit boutte à monter. C’est là que, comme Léo l’avait demandé, les mortiers du Royal 22e tirèrent en avant de la colline : comme ça, pendant que l’équipe de choc montait les dernières verges, les Chinois avaient les yeux tournés de l’autre bord pis pouvaient pas l’entendre arriver au travers du bruit des explosions. 

Quand Léo pis sa gang arrivèrent au sommet, les Chinois furent pognés complètement les culottes à terre et se mirent à paniquer. Tout le long de l’attaque, Léo, en communication radio avec Dextraze, lui disait où diriger les tirs de mortier pis de mitraillettes.  

Grâce aux efforts coordonnés de Léo et de Dextraze, à 2 h du matin, les Chinois avaient décrissé, pis Léo était le roi de la montagne. Bon ok, y’aurait jamais dit ça de même, mais y’avait réussi à battre l’ennemi qui était cinq ou six fois plus nombreux que lui pis ses gars. Pis en plus, y’avait pas perdu un homme! C’était un tabarouette d’exploit. 

Mais la colline 355 avait changé de mains un tapon de fois dans les derniers jours; la prendre, c’était une affaire, mais la garder, c’en était une autre. 

Léo, connaissant les Chinois, se dit qu’y allaient sûrement attaquer à l’aube. En attendant, il fit évacuer trois blessé graves pis patcha les autres. Ensuite, il appela Dextraze pour faire placer les mortiers pis les mitraillettes de manière à ce que les Chinois, en arrivant dans la vallée en face de la colline, se fassent ramasser pendant leur approche. Après ça, il alla explorer les positions que les Américains avaient abandonnées.

Y trouva des tranchées, des dug-outs – des espèces d’abris creusés dans la terre – pis surtout, des caisses pis des caisses de grenades. Ohhh yes. Les grenades, c’est parfait pour garrocher en bas d’une montagne sur les ennemis qui s’en viennent. Après avoir séparé ses hommes en petits groupes pour mieux défendre la montagne, Léo était prêt pour les Chinois.

Une p’tite neige se mit à tomber tandis que Léo faisait le tour du sommet, regardant de temps en temps à l’horizon pour voir si l’ennemi s’en venait. Pis là, se détachant contre le blanc du fond de la vallée, arrivèrent deux colonnes de Chinois qui s’en venaient drette dans la direction de Léo. 

De où ce qu’y était, Léo pourrait très bien diriger les tirs d’artillerie sur l’ennemi qui arrivait, comme si y’était un chef d’orchestre pis que les obus pis les balles étaient les notes de sa symphonie. C’était tellement efficace qu’y a pas grand Chinois qui réussirent à se rendre au pied de la 355. Pis ceux qui arrivèrent à monter la montagne se firent ramasser par des grenades. 

Enfin, Léo fit arrêter les tirs pour laisser les Chinois ramasser leurs morts pis leurs blessés. Après ça, il passa encore trois jours dans un frette épouvantable à défendre la colline 355 avec l’aide du peloton de mortiers, repoussant plusieurs autres attaques. 

Finalement, Léo put descendre en bas de la colline pour aller se reposer. En arrivant au camp, écœuré pis brûlé raide, y revira de bord un jeune René Lévesque, qui était dans ce temps-là correspondant de guerre pis qui voulait une entrevue : 

« Si vous voulez vous renseigner, allez voir le colonel Dextraze. Y’est en ben meilleur état d’âme que moé, pis moé, j’ai rien à vous dire. »

Pour avoir tenu son boutte avec sa petite gang dans une situation complètement désespérée, guidant pis inspirant son monde comme un grand chef de guerre, Léo allait recevoir sa deuxième médaille de Conduite distinguée. 

Mais à ce moment-là, y sut que ça serait sa dernière bataille. Y n’avait vu pis faite assez… 


Source : Luc Lépine, Léo Major : Un héros résilient, Éditions Hurtubise, 2019.

Orphelines possédées, bonnes sœurs qui se prennent des mordées et autres cas d’hystérie collective

Ah, le yâble! J’te dis qu’y a l’dos large. Toute est tout le temps de sa faute. Les patates prennent au fond? Le yâble. Un mouton pète au frette? Le yâble. Rogatien a le goût d’aller se coller en cuiller avec Fernand, son voisin de dortoir au camp de bûcheux? C’est le yâble qui y met ces idées-là dans’tête. Tant qu’à moé, si Fernand est consentant, lui pis Rogatien pourraient ben s’en aller tou’é deux dans le soleil couchant pis s’acheter une fermette à Saint-Colomban, mais vous voyez ce que je veux dire.

Or, dans l’ancien temps, y s’est passé des affaires tellement bizarres qu’on n’avait quasiment pas le choix de mettre ça sur le dos du yâble : du monde qui viraient fous toute ensemble pis toute en même temps, sans aucune raison apparente. Comme une espèce d’hystérie collective.

Quins, par exemple : en 1661, dans un orphelinat de Lille, en France, les petites filles se mirent toutes à dire qu’elles étaient possédées par Satan.

Ça sortait pas tant de nulle part : la directrice de l’orphelinat, Antoinette Bourignon, avait vraiment le piton collé sur le yâble. Au lieu d’être fine avec ses orphelines, a les fessait à coups de strap pour « faire sortir le méchant ». Au lieu de parler de Dieu, a parlait yinque de damnation. A voyait Satan vraiment partout – même au-dessus des têtes de ses protégées :

« Les filles, faites pas le saut, là, mais je vois comme une volée de démons au-dessus de vous-autres. »

Faut croire qu’à force d’en parler tout le temps, Antoinette avait attiré le yâble dans son orphelinat : un m’ment’né, une fille qui avait été mis en pénitence dans une pièce barrée réussit à sortir toute seule. A dit « qu’un homme » l’avait faite sortir. Y’avait juste une affaire : les hommes avaient pas le droit de rentrer dans l’orphelinat d’Antoinette Bourignon.

Trois mois après, une autre fille, qui allait se faire fouetter pour avoir volé de quoi, dit :

« C’est pas de ma faute! C’est le yâble qui me fait voler des affaires! Y vient me voir la nuite! »

Là, ça commençait à être bizarre. Une par une, les orphelines se mirent à dire qu’elles avaient fait un pacte avec le yâble.

– La nuit, y nous amène dans son château pis y nous montre des affaires épouvantables!
– Ouais! Pis y nous invite à manger chez eux pis on mange plein de cochonneries!

Étonnamment, Antoinette grimpa pas tusuite dins rideaux :

« Messemble, ouin, qu’y passent la nuite à se bourrer la face à’table du yâble! Yinque à les voir saper leur gruau le matin, on voit ben que c’est des menteries! »

Quand même, Antoinette prit pas de chance pis appela les prêtres, qui sortirent toute leur réguine d’exorcisme. Les pauvres filles furent pognées pour passer deux heures par jour dans une pièce fermée avec des bonshommes qui essayaient de leur sortir le démon du corps. Ça devait être le fun en ti-père.

Mais là, ça commença à mémérer en ville :

« La Bourignon est une sorcière! A l’a corrompu les jeunesses à l’orphelinat! »

Faique Antoinette, sentant la soupe chaude, se sauva aux Pays-Bas, et on entendit pu parler des orphelines possédées de Lille.

Mais ben avant ça, au Moyen-Âge, y’avait eu plusieurs cas de bonnes sœurs virées folles.

Un bon m’ment’né, dans un couvent de France, une bonne sœur se mit à miauler. Drette de même, sans raison. Mais là, au lieu de lui dire « Ben voyons, c’tu fais là, sœur Marie-Ange du Calvaire? Es-tu après pardre la carte? », les autres sœurs se dirent que ça pourrait être le fun de miauler elles avec. Ben vite, le couvent au complet était rendu une annonce de Meow Mix.

À partir de là, tous les jours, les bonnes sœurs se mirent toutes à miauler en même temps, des heures de temps. 

Le monde de la ville étaient à boutte, pis ben sur le bord d’aller leur garrocher des souliers par la tête. Faique un jour, une compagnie de soldats se pointa à la porte du couvent et dit : 

« Bon, là, mes p’tites madames, ça va faire, le miaulage! Si vous arrêtez pas, on va vous fouetter toute la gang! »

J’te dis qu’après ça, la chorale arrêta assez sec. 

Dans un autre cas du genre, des bonnes sœurs se mirent à se mordre. Ça a commencé par une, pis deux, pis ben vite toutes les sœurs du couvent s’entremordaient allègrement. Ça devait défouler, faut croire. Mais là, la folie du mordage partit de ce couvent-là en Allemagne pis se répandit dans tous les couvents du Royaume, pis en Hollande, pis jusqu’à Rome! Qu’essé qui leu avait pogné don là? L’histoire le dit pas.

En 1632 à Loudun, en France, un couvent d’Ursulines au complet se fit brasser par une vague de possessions. La mère supérieure, sœur Jeanne des Anges, commença à faire des sparages bizarres : convulsions, criage, yoga démoniaque la langue sortie, toutes sortes d’affaires, pis d’autres encore qui sont pas disables icitte, parce que je risque de scandaliser les matantes. Hubert Lenoir avec son trophée dans yeule, à côté de t’ça, c’est rien! 

Les autres sœurs se mirent à faire pareil, à halluciner des fantômes dans les corridors pis même à aller se jouquer sur le toit du couvent en pleine nuite. 

On fit venir un exorciste au plus crisse. Pendant une séance, sœur Jeanne des Anges, qui était convaincue d’être possédée par sept démons, dit qu’elle avait des pensées impures pour le père Grandier, le nouveau curé de la paroisse, qu’elle avait pourtant jamais vu de sa sainte vie. Elle l’accusa d’être un sorcier pis de grenouiller avec le yâble pour la séduire.

Grandier avait rien à voir là-dedans, mais y’avait une réputation de courailleux, une grande gueule pis, ça a d’l’air, des ennemis puissants, dont le fameux cardinal de Richelieu – tsé, le gars que tu veux absolument pas te mettre à dos?

Faique quand ça se mit à mémérer dans le royaume que le curé Grandier était un sorcier, y se fit tusuite arrêter. 

Ce fut un vrai procès de Mickey Mouse : Richelieu pis sa gang voulaient la peau de Grandier, pis c’était le prétexte parfait pour l’avoir. 

On fit venir sœur Jeanne des Anges. À travers elle, le démon Léviathan, qui avait ben de la jasette c’te jour-là, déclara que lui pis d’autres démons avaient fait un pacte avec Grandier. Pis drette après, l’évêque responsable du procès remarqua de quoi à côté de son pied : 

« Quins donc! Y’a un papier à terre! J’me demande c’que c’est! Voyons voir… Ah ben tu parles d’un adon! C’est le pacte signé par Léviathan pis le curé Grandier! »

Ça en prit pas plus pour que le pauvre Grandier soit condamné au bûcher. Mais même après qu’y fut rendu un ti tas de cendres, les bonnes sœurs étaient encore possédées. Les braves exorcistes lâchèrent pas la patate pis finirent par sortir un par un les démons de sœur Jeanne des Anges. Pis une fois la mère supérieure calmée, les autres sœurs se calmèrent aussi. 

Après ça, sœur Jeanne des Anges l’exorcisée devint une superstar et partit en tournée dans toute la France. Elle rencontra le cardinal de Richelieu, la reine d’Anne d’Autriche pis le roi Louis XIII, qui accorda la protection royale à son couvent. Grâce à ça, les Ursulines de Loudun furent pleines aux as jusqu’à la mort de sœur Jeanne des Anges. Payante, la possession, tu dis?

Pour finir, j’ai un cas un peu plus extrême pour vous-autres. J’vous avertis, ça fesse. Si vous voulez aller aux toilettes, ça serait un bon temps. C’est beau? Bon, si vous êtes sûrs, on y va! 

Margaretta Peter, une jeune Suissesse, était convaincue que Napoléon II était l’antéchrist, pis que la bataille finale entre Dieu pis le yâble allait commencer. Elle avait même des disciples, qu’elle avait crinqués ben raide pour combattre le mal. Un bon soir, y’en a un qui fit une crise d’épilepsie, faique Margaretta dit : 

« Tchéquez ça! Y’est après avoir une vision des armées de Napoléon II qui s’en viennent! Pognez toutes les armes que vous pouvez pis v’nez-vous en! »

Mais, au lieu de se battre contre les forces de l’antéchrist, Margaretta pis ses disciples passèrent trois heures dans la maison à décâlisser les murs pis les meubles. C’que ça faisait de bon, fouillez-moé, mais entécas, eux-autres, y’étaient dedans en simonac.

Attirés par le train qu’y menaient, les policiers arrivèrent pis séparèrent les hommes des femmes pour les interroger. Pendant qu’y s’occupaient des hommes, Margaretta, qui était restée avec les femmes, les crinqua encore plus : 

« Êtes-vous prêtes à mourir pour sauver votre âme? » 

Elizabetta, la sœur de Margaretta, répondit : 

« Moé! Moé chus prête à mourir! » et commença à se fesser elle-même. 

Faique Margaretta pogna un marteau et se mit à en sacrer des grands coups à sa sœur. Les autres femmes, folles raides, se jetèrent elles avec sur Elizabetta, qui fut tabassée à mort.

Après ça, pour Margaretta, dans la lutte contre le yâble, c’était égalité à une minute de la fin de la troisième période en septième match des séries. C’tait le temps de toute donner : 

– Bon, là, les filles, y reste yinque une affaire à faire pour sauver le monde : va falloir me crucifier!
– Euh…
– Mais, c’est pas grave, je vais r’venir dans trois jours!
– Ah, ben fallait le dire! 

Faique les disciples de Margaretta la crucifièrent. Les armées de Napoléon II se pointèrent jamais la face. Pis après trois jours, Margaretta revint pas d’entre les morts comme elle avait promis. Oups. Les disciples, ben déçus, finirent toutes en prison.

Faique ouais, le yâble, y’a le dos large en tabarouette. Mais tant qu’à moé, les humains ont toute c’qui leu faut dans le ciboulot pour partir en peur pis se faire des accroires, sans l’aide de rien pis de personne. 

Alors, que vous la passiez à soir ou demain, joyeuse Halloween! 


Sources :

https://arbredor.com/ebooks/AntoinetteBourignon.pdf

https://www.faculty.umb.edu/gary_zabel/Courses/Phil%20281b/Philosophy%20of%20Magic/Arcana/Witchcraft%20and%20Grimoires/Loudun.html

https://archive.org/details/epidemicsofmiddl1844heck/page/118

https://www.ancient-origins.net/history-famous-people/crucifixion-margaretta-peter-0011535

La bataille de Caransebeş

Pas la bataille en question, mais fallait ben mettre une image.

Mettons que Ti-Paul est dans le poulailler avec son fanal, pis qu’y est un peu sur les nerfs parce qu’il a entendu des bruits bizarres. Y se r’vire un peu vite, voit son ombre, pense que c’est le yâble, capote, part à courir et s’assomme sur le cadre de porte. Vous diriez quoi? Que c’t’un cabochon pis qu’y a toute fait ça tout seul?

Pis si je vous disais qu’y’était arrivé pas mal la même affaire à l’armée autrichienne pendant la Guerre austro-turque de 1788-1791? 

(En tout cas, c’est ce qu’on dit. Y’a du monde sérieux qui en ont parlé, de c’t’affaire-là, sauf que c’était pas moins de 50 ans après. Ça veut pas dire que c’est pas arrivé. C’est juste qu’on est pas sûrs que ça se soit vraiment passé de même. Mais pour à soir, on va dire que c’est vrai.)

Dans ce temps-là, l’Autriche était un grand empire, avec à sa tête l’empereur Joseph II (si vous aimez les potins, c’était le frère de la fameuse Marie-Antoinette, reine de France). Pis Joseph II, y’avait conclu une alliance avec la Russie, faique quand l’impératrice russe Catherine II commença à se colletailler avec les Turcs, y’eut pas le choix d’embarquer avec elle.

Mais, comme Joseph II était un peu complexé par son manque de victoires militaires comparé à ses voisins, comme Frédéric II de Prusse, y’était quand même content d’avoir un prétexte pour aller faire son défenseur de la chrétienté face aux « barbares » musulmans. Faique y rassembla une armée de 200 000 hommes qui venaient de partout dans l’empire : y’en avait qui parlaient allemand; d’autres, français, polonais, serbe, croate, pis j’en passe. Pour la communication, c’était pas ben ben vargeux. Pourquoi je vous dis ça? Tendez menute, ça va devenir important.

L’armée impériale s’installa près de Belgrade, dans ce qui s’appelle la Serbie à c’t’heure, pour attendre les Turcs avec une brique pis un fanal. Mais Joseph II se retrouva à se pogner le beigne pendant six mois, sans aucun ennemi à l’horizon, tandis que ses hommes mouraient par milliers de la malaria. C’était le gros fun noir.

Or, le 20 septembre 1788, Joseph II, qui lui-même filait pas fort fort, apprit que les Turcs s’en venaient enfin vers lui pis son armée. Son heure de gloire était arrivée! Faique il monta de peine et de misère sur son cheval, prit la moitié de son armée et marcha en direction de la ville de Caransebeş, dans ce qui s’appelle la Roumanie à c’t’heure.

Dans la nuit, on envoya des hussards – ça, c’est une sorte de cavalier – en éclaireurs pour voir si les Turcs étaient rendus ben proches. Y virent pas un chat enturbanné, mais y tombèrent sur une gang de gitans prêts à faire la piasse.

« Salut les gars! Fait beau, hein? La lune pis toute… Vous devez avoir soif? Parce qu’on a de l’eau‑de‑vie, pis on serait prêts à vous en vendre… Ça vous tente-tu? »

Mets-en que ça leur tentait. Y’a rien comme une p’tite brosse pour se détendre avant le carnage.

Entre-temps, y’a une gang de soldats d’infanterie qui r’soudirent. Ça fit pas l’affaire des hussards, qui se pensaient bons avec leurs chevaux pis qui prenaient les soldats de haut.

– Heille! C’est quoi, ça?
– De l’eau de vie, t’es-tu aveugle?
– On peut-tu en avoir?
– Non.
– Ben là, pourquoi?
– Décrissez, les pouilleux. C’t’un party de hussards, icitte.
– Mange donc de la marde, astie de frais-chié!

Les hussards chassèrent les soldats, ou les soldats s’en allèrent, on sait pas trop, mais ça allait pas en rester là. 

– Les crisses de péteux de broue! Y nous traitent tout le temps comme des chiens! 
– Ouin, mais tchècke-ben ça. J’ai une idée. Ça va être drôle. 

Faique les soldats d’infanterie se cachèrent pis commencèrent à tirer du fusil en l’air en criant : « Les Turcs! Les Turcs! » 

Pensant que c’était une vraie alerte, les hussards partirent en peur. Ils abandonnèrent leur eau-de-vie, montèrent sur leur cheval et foncèrent vers le reste de l’armée en criant « Les Turcs! Les Turcs! » eux-autres avec. 

C’est là que le problème de communication de l’armée allait transformer une situation niaiseuse en un chiard total. 

Les divisions de hussards et les colonnes d’infanterie restées en arrière, en entendant le criage pis les coups de fusils, pensèrent qu’y tombaient dans une embuscade. En voyant les silhouettes de leurs propres camarades qui s’en venaient vers eux dans le noir, les hommes crurent voir l’ennemi arriver se mirent à tirer sur eux-autres. 

Les officiers, voyant ce qui arrivait, essayèrent de calmer le jeu en criant : « Halte! Halte! » 

Ayoye. Au lieu d’entendre « Halte », les soldats entendirent « Allah! », le cri de guerre des Turcs. Pour eux-autres, c’était la preuve que les « barbares » venaient d’arriver, pis le bordel pogna pour de bon. 

La colonne de ravitaillement aurait pas dû se trouver au travers des lignes d’infanterie, mais elle avait pas suivi les ordres. Quand les coups de fusils commencèrent à péter, les hommes pognèrent le mors aux dents et essayèrent de se sauver, défaisant les rangs d’infanterie et crissant du monde dans la rivière juste à côté en les bousculant avec leurs gros wagons pis leurs chevaux de trait. 

Plus en arrière, y’avait des soldats brûlés raide qui venaient juste de s’endormir, la tête sur leur pack-sac, après une longue journée de marche. Mais là, avec toute le train que ça menait en avant, ils se réveillèrent, les yeux dans la graisse de bines, au son des détonations pis du monde qui criaient : « Les Turcs arrivent! On va toute mouuurriiiir! »

Mettons que, dans une situation de même, t’as pas vraiment le temps de t’asseoir tranquillement pour analyser la situation en buvant ta tasse de Postum : tu décrisses. Faique c’est drette ça que firent les soldats, piquant une course à travers les champs pour échapper à un ennemi qui était même pas là. 

Joseph II, averti de t’ça, décida d’aller lui-même dire à ses hommes de respirer par le nez : 

« Messieurs, diantre, reprenez-vous! Votre empereur vous ordonne de vous calmer! »

Personne l’écouta, pis dans le chaos des balles qui sifflaient, des chariots renversés pis des canons abandonnés, il se retrouva avec quasiment pu personne pour le protéger.  

Heureusement, y réussit à se mettre en sécurité. Le lendemain, au lever du soleil, y put se rendre compte de ce qui était vraiment arrivé : son armée s’était sacré une volée à elle-même. Pendant la dérape, 1 200 hommes avaient été tués. Si ça s’est vraiment passé de même, on comprend pourquoi les Autrichiens auraient voulu tenir ça mort. 

Entécas, les Turcs restèrent frettes quand ils arrivèrent à Caransebeş pis virent les restants du carnage : 

– Ben voyons, Mehmed, c’tu toé qui a faite ça sans me le dire?
– Vrai comme chus là, j’ai rien à voir là-dedans, Moustafa! 
– Ben coudonc. On aura pas de misère à prendre la ville! 

Quant à Joseph II, ben s’était pas pour se renmieuter, son affaire. Deux mois après, y retourna à Vienne, la capitale de l’Autriche, malade comme un chien. Il voulut poursuivre ses réformes pour moderniser l’empire qu’il avait commencées avant la guerre, mais ça dérangeait trop de monde, pis comme y’était pogné dans son litte, pus personne se donna la peine d’y obéir, pis tous ses beaux plans virèrent à rien. 

Quand y mourut, en janvier 1790, y demanda que faire écrire ça sur sa tombe : « Ici repose un prince qui avait des ben bonnes intentions, mais qui s’est planté dans toute ce qu’il a essayé de faire. »

Pauvre ti-loup, pareil…

Léo Major, partie 3 – le libérateur de Zwolle

Partie 1
Partie 2

Si ça avait été dans les vues, c’est là qu’une grosse toune épique serait partie à jouer, avec les tambours pis toute le kit, tandis que Léo Major fonçait vers Zwolle comme une armée d’un seul homme. Y savait que Willy aurait pas voulu qu’y soit pogné pour arvirer d’bord à cause de lui, faique y’allait faire la mission, tout seul, jusqu’au boutte.

Léo suivit le chemin de fer jusqu’à la gare, comme le fils des Van Gerner lui avait expliqué tantôt. Rendu là, il vit un hôtel avec une Kübelwagen, un genre de p’tit char militaire allemand, de parqué en avant. Y’avait un gars à bord, pis y’avait l’air d’attendre après quequ’un.

Léo se faufila, pis arriva drette à côté du gars, qui fit un astie de saut en voyant c’t’espèce de crinqué avec yinque un œil pis une mitraillette dans chaque main. Léo y’enleva son arme – une MP40, une petite mitraillette qui ressemblait pas mal au Sten, mais que Léo trouvait meilleure –, le fit sortir du char pis le força à rentrer en avant de lui dans l’hôtel.

En dedans, y’avait un officier allemand qui jasait avec le propriétaire, assis au bar, ben relax. Y retroussa tellement vite, on aurait dit une toast qui sortait du toaster. Mais à voir la face de Léo – pis surtout, ses trois mitraillettes – y se rendit ben vite compte qu’y avait aucune chance. Léo lui fit signe de s’assire et il lui dit, en allemand :

« Ton pistolet, s’te plaît. »

L’officier lui donna son arme sans s’astiner.

– Parlez-vous anglais? demanda Léo, en anglais.
– Parlez-vous allemand? lui répondit l’officier, en allemand.

C’tait ben maudit.

– Parlez-vous français ? fit Léo – tsé, un gars s’essaye.
– Oui, je parle français.

Ga don ça, toé! Tout un adon! L’officier était alsacien, pis en Alsace, ça parle français.

– Y’a combien de soldats dans la ville? demanda Léo.
– Pas loin de 1 000.
– Bon ben vous pis vos 1 000 soldats, vous feriez mieux de lever les feutres avant 6 h, parce que la ville va être bombardée. J’ai pas besoin de vous dire que ça ferait beaucoup de morts, des soldats pis des civils. À part ça, ça serait plate pas mal de détruire une belle ville de même hein?  

L’officier vint tout la face tout blême – y’avait compris le message. Léo n’eut pitié, faique, en gentleman, y lui r’donna son pistolet pis le laissa partir avec son chauffeur.

Après ça, y r’sortit dehors. Pour lui, c’tait rendu ben clair, c’qui devait faire. Faique, son Sten d’une main, la MP40 de l’autres pis le Sten de Willy accroché dans le dos, y se prépara à foutre la marde solide.

Les soldats ordinaires, y pouvait ben avoir pitié d’eux-autres. Après tout, la plupart étaient pas pires que lui, pognés dans une guerre qu’y avaient pas demandée; à c’t’heure-là, probablement qu’y auraient mieux aimé être collés en cuiller avec leur blonde en-dessous des couvartes plutôt que de se geler le cul en patrouille pour la gloire du Reich. Mais les SS pis les agents de la Gestapo, c’tait pas pantoute la même affaire : c’tait des asties de fanatiques. Faique y rentra dans une maison vide pis regarda ses cartes pour chercher son premier objectif : le QG des SS.

Quand il l’eut spotté, y se faufila jusque-là pis y rentra dans le QG sur la pointe de ses chouclaques, sans se faire voir. Là, y vit huit SS dans une salle. Y’étaient don fins de s’être mis toutes à la même place!

PPRRRRRAAAAK! Quatre SS moururent drette là sous les balles tirées par Léo, pis les autres se sauvèrent comme des chats en entendant la balayeuse. En s’en allant, Léo sacra le feu. Tsé, tant qu’à faire.

Y s’en alla au ralenti, sa silhouette noire qui se découpait devant la bâtisse en flammes.

Non, j’niaise. En fait, y’avait pas le temps pantoute de faire son frais : la nuite était encore jeune, pis la job était loin d’être finie. Y sortit en douce par la porte d’en arrière pis s’en alla dans un autre coin de la ville. Là, y se mit à se promener dans les rues de Zwolle comme un esprit frappeur, pognant par surprise plusieurs patrouilles ennemies. Chaque fois, y faisait la même affaire : y tirait vers les Allemands avec ses deux mitraillettes, yinque pour en blesser deux-trois pis leur montrer qu’y était pas là pour jouer au Parchési. Après, y les envoyait comme prisonniers à son régiment.

Encore là, c’pas clair : Léo allait-tu les porter aller-retour, où ben y se rendaient tout seuls comme des p’tits moutons ben dociles? C’était-tu son pur magnétisme animal, ou ben l’fait que voir un Québécois en crisse, c’tait aussi pire que de voir le yâble? Je l’sais pas, pis personne le sait vraiment.

En tout cas, à c’t’heure que tout c’qu’y avait d’Allemands dans’ville était sur le gros nerf, Léo arriva à son deuxième objectif : le QG de la Gestapo. Là avec, il fit le ménage à la mitraillette pis sacra le feu.

Après ça, y se mit à courir comme un malade dans les rues en lançant des grenades dans les maisons vides pis en tirant des deux mitraillettes en même temps pour mener le plus de train possible, comme si la ville était attaquée de tous bords tous côtés. De temps en temps, y rentrait dans les maisons pour se reposer; des fois, fallait qui défonce la porte, mais le monde en-dedans se calmaient ben vite quand y voyaient que c’était pas un Nazi. Pis y ressortait de plus belle, continuant de faire croire aux Allemands que le Régiment de la Chaudière était débarqué au complet.

Autour de 4 h 30 du matin, Léo était brûlé. Y’aperçut des gars de la résistance qui l’avaient vu faire toute la nuite, probablement la yeule à terre avec un plat de popcorn.

Y parlaient pas anglais ni français, faique y’allèrent chercher une prof d’anglais qui s’adonnait à rester pas loin. Grâce à elle, Léo réussit à faire comprendre aux résistants qu’y avait pu un maudit Allemand à Zwolle, pis qu’y pouvaient annoncer à la radio que la ville était libérée. À l’entendre, on aurait cru qu’y avait rien là; on aurait dit un plombier qui r’ssort de la cave en te disant : « C’est beau, y’est posé, ton chauffe-eau! »

Y demanda aussi un char pour qu’y puisse retourner au plus sacrant à son bataillon pis empêcher le bombardement.

Y partit sur les chapeaux de roues vers où était son unité, mais ses compagnons savaient pas que c’était lui, faique y y tirèrent dessus. Comme l’autre fois avec le blindé allemand, y dut se montrer pour que les gars le reconnaissent. C’tait rendu une habitude.

Après avoir annoncé à ses officiers que la mission était accomplie, y r’tourna porter le corps de Willy à la ferme des Van Gerner en attendant que d’autres viennent le chercher.

Pis là, après un briefing, son épique nuit sur la corde à linge venait enfin de se terminer. Y’alla se coucher dans un camion pis y câilla tusuite.

Dans l’après-midi, y se réveilla parce que les gars de son régiment s’énarvaient autour de lui. 

– Heille, Major, viens-t-en, le party est pogné en ville!
– Allez-y les gars, répondit-il, les yeux dans la graisse de bines. M’a vous r’joindre.

Une demi-heure après, Léo pis ses chums rentrèrent dans Zwolle.

Les habitants chantaient pis dansaient pis trippaient comme des petits veaux du printemps. Léo avançait dans c’te foule joyeuse, quand y se fit spotter par du monde qui savaient que leur libérateur avait un bandeau sur l’œil. Ils le pognèrent sans y demander son avis pis le montèrent sur leurs épaules, en héros. Avec une p’tite pensée pour Willy, y se laissa célébrer pis emporter par la fête.

Pour ses exploits, Léo reçut des médailles, fut reçu par la reine Juliana des Pays-Bas et fut nommé citoyen d’honneur de Zwolle, pis une grosse avenue, la Leo Majorlaan, fut nommée en son honneur. Tou’és ans, les flos de Zwolle chantent des chansons en son honneur! Pis icitte, au Québec? Y’a une p’tite tombe de rien, pis y’est à peine connu. Y mériterait un gros film d’Hollywood avec des explosions pis des chars d’assaut qui r’volent, bâtard! En tout cas, j’espère qu’en vous contant ça, j’aurai fait ma part pour le faire connaître plus, pis le faire connaître mieux. 


Partie 4