Wojtek : l’histoire d’un our à’guerre

M’as vous dire de quoi : j’aime pas les ours. Ça s’lève deboutte pis ça fouille dans tes vidanges pis à cause d’eux-autres, le camping devient un aria du yâble. En plus, ça peut te manger si t’es pas chanceux. Depuis que chus haute de même, j’ai toujours trouvé que Winnie l’Ourson était un gros cave.

Mais bon. Y’a UN our que je trouve pas pire. Un, parce qu’y est mort ben avant que j’naisse, pis deux, parce que… Ben, vous allez voir. Y s’appelait Wojtek, pis c’tait un our soldat dans l’armée polonaise pendant la Deuxième Guerre mondiale.

À c’te moment-là, la Pologne était pognée en sandwich entre les Allemands pis les Soviétiques. Quand c’tait pas les uns qui y passaient d’ssus, c’tait les autres. Des centaines de milliers de civils furent déportés dans des camps, pis quasiment 22 000 officiers de l’armée polonaise furent massacrés.

En 1942, parce que les Britanniques les gossaient ben gros avec ça, les Soviétiques finirent par libérer les civils polonais. Aussi, une armée fut formée à partir de c’te monde-là, pis c’tait entendu qu’a l’allait aider les Alliés dans la campagne d’Italie.

La nouvelle armée polonaise se mit en route vers l’Italie à partir d’la Russie, en passant par la mer Caspienne pis l’Iran. C’est là, dans un bled au milieu des montagnes, que les Polonais tombèrent su Wojtek – ça se prononce Voy-tek, en passant.

Pauvre tite misére! C’tait jusse un bébé! Sa mére avait été tuée par des chasseurs, pis un p’tit gars le gardait dans une poche sur l’bord du ch’min, d’un coup que quequ’un voudrait l’avoir pis qu’y puisse se faire une couple de cennes avec ça.

Une p’tite réfugiée n’eut pitié pis chigna jusqu’à ce qu’un lieutenant finisse par y’acheter. Sauf que ben vite, ce fut clair qu’a l’avait pas ce qu’y fallait pour le nourrir. A fut donc obligée de l’donner à l’armée, pis c’est d’même que l’tit our se ramassa avec la 22e compagnie de ravitaillement d’artillerie du deuxième corps d’armée polonais.

Y devint comme un genre de mascotte, pis y fut traité aux p’tits oignons. Au début, pauvre ti, y’avait d’la misère à avaler, faique on y donna du lait condensé dans une bouteille de vodka qui sarvait de biberon. Après ça, y se mit à manger à peu près n’importe quoi : des fruits, d’la marmelade, du miel, toute c’qui avait de sucré à traîner dans’cuisine.

Pis à force de s’tenir avec des soldats, Wojtek se mit à toute faire pareil comme eux-autres. Y veillait tard avec sa gang, accroupi su ses pattes d’en arrière, quasiment comme un humain. Y’avait appris à saluer comme un militaire, pis y buvait d’la bière. Ben oui! En bon Polonais d’adoption, Wojtek adorait s’en boire une p’tite frette. Y se calait une bouteille, pis après, y’argardait l’fond par le goulot en se d’mandant où c’qu’était l’reste!

Un m’ment’né, un innocent eut l’idée d’y donner une cigarette. Pis y’eut l’air d’aimer ça, parce qu’y s’est mis à fumer régulièrement à partir de d’là. Entécas, fumer, c’est vite dit : y s’tirait une grosse poffe, pis y mangeait l’reste d’la tope encore allumée.

À part de ça, quand y voyait qu’un soldat avait frette la nuite, y’allait se coucher en cuiller avec.

Non, mais, hein! C’est-tu cute, un peu!

Pis si vous pensez qu’y devait puer, ben non! Pas pantoute : y’avait trouvé comment rentrer dans l’bloc sanitaire pis partir l’eau! Y prenait des douches tellement longues qu’y causait des pénuries d’eau dans l’camp.

Mine de rien, en pas longtemps, Wojtek devint un gros our adulte de 200 livres. Les soldats s’amusaient à lutter contre, pis quand y’arrivait une nouvelle recrue, y disaient à l’our de pogner l’gars par les bottes pis de l’virer à l’envers pour y faire peur.

Come on, les gars. C’est pas fin.

Faique Wojtek pis l’armée polonaise traversèrent l’Iran, pis l’Iraq pis la Syrie. Rendu en Palestine, notre our fit un héros de lui.

Une nuite, les soldats furent réveillés par un hurlement du yâble :

— AAAAaaeAAAAeeeeAAAAagh!!!!!
— Ben voyons, qu’est-cé ça, câlisse?
— On dirait que ça vient de l’entrepôt de munitions!
— Shit!

Les gars artroussèrent tu’suite pis se garrochèrent à l’entrepôt. Pis, c’qu’y virent-ti pas? Vojtek, qui avait pogné un voleur en flagrant délit – le pauvre gars hurlait comme un pardu, convaincu qu’y allait se faire bouffer. L’histoire le dit pas, mais y’a probablement fait un ti pepi dans ses culottes.

À partir de l’Égypte, la 22e compagnie allait s’embarquer pour l’Italie. Sauf que là, à bord du navire, c’tait interdit d’avoir des mascottes ou des animaux de compagnie :

— BEN LÀ! On peut pas le laisser icitte! Qu’est-cé qu’on va faire?
— Ben oui, Wojtek, y fait partie d’la gang!
— Y dort avec nous-autres EN CUILLER, câline!
— Ben justement, c’est un de nous-autres! C’est pas une mascotte, c’t’un militaire!

 Faique Wojtek fut officiellement enrôlé comme soldat de la 22e compagnie, avec un matricule pis toute. Le gars qui s’occupait des papiers à l’embarquement fit une cristie d’face quand y vit Wojtek, mais sinon, toute passa comme du beurre dans’poêle, pis l’our prit la mer avec ses chums.

Les Polonais débarquèrent Italie en juillet 1943. Avec les Anglais, y’aidèrent à r’pousser les Allemands au nord.

Pour Wojtek pis sa gang, c’tait pu l’temps du fun pis du colletaillage entre chums : là, c’tait la guerre pour vrai.

Les explosions pis les guns pis l’beding bedang, c’est épeurant pour un humain; on aurait pu croire que Wojtek aurait capoté, mais non! Partout où c’que la 22e compagnie allait, y suivait, souvent d’un tank, la tête sortie par le trou d’la tourelle, l’poil au vent pis les narines qui s’faisaient aller après toutes les nouvelles senteurs qu’y découvrait.

Au printemps 1944, le sud de l’Italie était arvenu aux mains des Alliés. Mais, en bonne p’tite marionnette d’Hitler, Ti-Ben Mussolini s’accrochait au pouvoir dans le nord, pis y contrôlait encore Rome. Ça pouvait pas rester d’même.

Sauf que Ti-Ben et ses Nazis avaient l’avantage du terrain : la botte de l’Italie, ça fait un front pas large pis facile à défendre, pis en plus, y’étaient protégés par les monts Apennins, qui leu faisaient une barrière naturelle ben d’adon.

Les Alliés frappaient littéralement un mur. Pis si toutes les ch’mins mènent à Rome, ben là, entécas, le seul ch’min qu’y pouvaient prendre passait par le mont Cassin, une butte avec un monastère dessus que les Allemands avaient transformée en une vraie forteresse.

Pis là, dans la s’maine du 11 mai 1944, c’tait aux Polonais, dont la 22e compagnie, d’arconquérir la butte pour les Alliés.

La bataille fut crissement raide : tandis que les Polonais essayaient de monter su l’dessus d’la butte, complètement à découvert, les Allemands les garnottaient sans arrêt au mortier, à l’artillerie pis aux armes légères.

Dans l’bordel qui s’ensuivit, Wojtek s’artrouva séparé des gars qui s’occupaient de lui d’habitude. Mais au lieu de capoter pis d’aller s’rouler en boule d’un coin – c’qui aurait été ben compréhensible – notre our rentra dans l’histoire.

Resté avec les gars qui s’occupaient de l’artillerie, y décida d’se rendre utile. Voyant que les autres charriaient à bras des obus pis des caisses de munitions, ben, y fit pareil.

— Crisse, t’as-tu vu ça?
— Quoi?
— Wojtek! Garde-lé aller!
— J’ai mon astie d’voyage!
— D’habitude, ça prend 4 gars pour charrier une caisse de même! Avec lui, ça va aller ben plus vite!

Pendant toute la bataille, se crissant du danger pis des balles qui y sifflaient l’long des oreilles, l’our arrêta jamais de travailler.

Pis le 18 mai, enfin, le drapeau polonais fut planté su’l dessus du mont Cassin. Les Alliés avaient gagné!

Les exploits de Wojtek passèrent pas inaperçus. Ben vite, tout l’monde avait entendu parler d’l’our qui avait participé à’bataille. Y fut promu au rang de caporal. En son honneur, la 22e compagnie changea son emblème officiel, qu’on voyait sur les chars, les uniformes pis su les fanions, pour l’image d’un our qui transporte un obus.

Après la guerre, les soldats polonais se ramassèrent en Angleterre; y pouvaient pas artourner chez eux tu’suite, vu que la Pologne était encore aux mains des Soviétiques. Mais bon; y furent démobilisés l’un après l’autre, tout comme Wojtek en 1947. Mais là, où c’est qu’y pouvait ben aller? Les Polonais voulaient pas qu’y aille en Pologne, parce qu’y avaient peur qu’y sarve d’outil de propagande communiste.

Après avoir passé un boutte s’une ferme en Écosse avec d’autres soldats polonais, Wojtek finit ses jours au zoo d’Édimbourg, mais pas seul et abandonné pantoute : tout l’monde voulait l’voir, plein d’organismes en firent un membre honoraire, pis y passait souvent à’TV. Des fois, ses anciens chums de la 22e v’naient y rendre visite, pis y’artroussait tu’suite quand y’entendait parler polonais. Y paraît qu’y s’gênait pas pour se téter une cigarette!

Y mourut en 1953 à l’âge de 21 ans; ça a d’l’air qu’y avait l’œsophage magané, mais mettons que c’t’un peu normal quand t’as l’habitude d’avaler des cigarettes allumées.

Aujourd’hui, y’a des statues de lui à plusieurs places, dont à Édimbourg pis à Cracovie. Y’a même un film en p’tits bonshommes qui raconte son histoire.

Pas pire, hein, pour un bébé our toute chenu orphelin dans une poche su’l bord du chemin?


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La Sainte Couronne de Hongrie : quequ’un comme toé pis moé (ou presque) – partie II

Partie I

Bon. J’vous le promets, là : à soir, vous allez savoir pourquoi la croix su’l dessus d’la Sainte Couronne est croche. Ou entécas, comment on pense qu’est v’nue croche.

Faique quand Charles-Robert mourut, son fils Louis y succéda.

Y’avait yinque un problème : Louis avait jusse des filles, pis son frére André, qui aurait pu y succéder, avait été assassiné – étranglé avec un cordon pis crissé par la fenêtre les culottes baissées avec une corde attachée autour des gosses –, supposément sur les ordres de sa femme, Jeanne de Naples.

Bref, ça r’gardait mal pour la succession.

Parce que comme on l’a vu tantôt, en Hongrie, les rois étaient comme semi-élus par les grands seigneurs du royaume, pis eux-autres, y juraient yinque par le zouiz.

Louis fit promettre aux seigneurs d’accepter sa fille Marie comme reine. Mais, ben crère : y’était à peine frette dans sa tombe, pis Marie v’nait à peine de se mettre la Sainte Couronne su’a tête, que déjà, ça se mit à brasser d’la marde pour mettre un homme à sa place.

À ce moment-là, Marie avait yinque 11 ans, pis c’est sa mére qui se battit comme une démone pour défendre son droit. Dans les années de bordel total qui suivirent, les deux se firent pogner par leux ennemis, pis la reine-mére fut étranglée drette en avant de sa fille. Finalement, les nobles battes furent satisfaits quand Marie se maria avec Sigismond de Luxembourg, empereur du Saint-Empire, pis qu’y fut couronné officiellement comme co-souverain.

Malheureusement, queques annéesaprès, Marie, enceinte, eut une bulle au cerveau pis partit tu’seule pour aller chasser. Dans l’fond du bois, son ch’fal s’enfargea, Marie prit l’bord, son ch’fal y tomba d’ssus pis a mourut.

Faique Sigismond, qui arsemble à mon mononcle Jocelyn avec un glorieux casse de poil, resta comme seul roi de Hongrie.

Impossible que ce gars-là ait pas de skidoo ni de terre à bois.

Y s’armaria avec une madame appelée Barbe, pis y’eut yinque une fille, Élizabeth. Toute allait arcommencer.

Sauf qu’Élizabeth réussit à éviter l’pire en se mariant avec Albert du Saint-Empire, alias Tête-de-Gland, pis en le faisant aussi couronner comme co-souverain.

Tête-de-Gland.

Mais là, en 1439, Tête-de-Gland trépassa, laissant dans le deuil sa femme pis deux filles. Pas encore!

Mais pas si vite : Élizabeth était enceinte. D’un coup ça soye un gars?

Comme d’habitude, y’eut une élection. Dans c’temps-là, les Turcs commençaient à faire du trouble aux frontières, faique l’assemblée des nobles battes décida que ça prenait un homme viril qui s’mettrait la flamberge au vent pis qui s’érigerait en défenseur du royaume. Vous voyez ce que je veux dire.

Faique, y’élirent Vladislas III, roi de Pologne – un flo de 16 ans, c’est-tu assez insultant! – comme roi de Hongrie.

Élizabeth fit mine d’être d’adon, mais pas longtemps après, a partit en douce de la capitale avec sa bedaine pis ses partisans. Pis la veille, a l’alla voir Hélène Kottaner, une de ses dames de compagnie :

« Chus sûre que j’vas avoir un gars, pis j’veux l’faire couronner avant que l’autre Polonais s’pointe la face icitte. Tu volerais-tu la Sainte Couronne pour moé? T’es la seule à qui ch’peux faire confiance! »

Heille, c’tait une méchante faveur, ça! C’tait pas comme prêter une perceuse ou aller charcher les p’tits à’garderie : si Hélène se faisait pogner, sa tête risquait de rouler dans’garnotte sur un moyen temps, pis ses flos s’artrouveraient orphelins.

Mais à c’qu’on dit, le vrai courage, c’est de faire c’qui faut même si on shake dans ses pichous. Pis c’est c’qu’Hélène fit. A s’en alla au château de Visegrád, y’où ce qu’y gardaient la Sainte Couronne, sous prétexte qu’a l’allait arjoindre les autres dames de compagnie d’Élizabeth.

Quand tout l’monde fut ben canté, Hélène se l’va pis, avec deux gars qui s’taient offerts pour l’aider, rentra dans l’corridor qui m’nait à’salle des joyaux d’la couronne. Pis là, dans un suspense digne des meilleures vues d’bandits, Hélène guetta l’boutte du passage pendant que ses deux complices limaient les serrures des autres portes.

Par deux fois, Hélène eut l’impression que ça menait du train l’autre bord du mur, comme si une gang de gars armés s’en venaient les pogner. Finalement, parsonne se montra la face, pis Hélène était tellement contente qu’a promit au Seigneur de faire un pèlerinage nu-pieds au sanctuaire d’la Sainte Vierge.

Les gars finirent par arsortir avec la Sainte Couronne. Y remplacèrent les serrures qu’y avaient limées pis arbarrèrent toute comme avant. Hélène cacha la couronne dans un coussin, au travers d’la bourrure.

Le lendemain matin, sûrement ben maganée de sa nuite, Hélène embarqua dans son traîneau (c’tait l’hiver) avec le coussin pis partit trouver sa maîtresse avec les autres dames de compagnie. Su’l gros nerf, a l’arrêtait pas d’argarder en arrière pour voir si a l’était suivie.

Y’eut ben un ti moment de terreur quand un des traîneaux rempli de madames passa au travers des glaces du fleuve Danube, mais heureusement, parsonne tomba à l’eau. Autrement, Hélène réussit à s’rendre sans problème jusqu’à Élizabeth pour y donner la Sainte Couronnne queques heures à peine avant qu’a l’accouche d’un p’tit gars.

C’tu là que la croix aurait été crochie? Y’en a qui pensent que oui. Mais Hélène, ça m’a l’air de quequ’un d’fiable, pis a dit dans ses mémoires qu’elle a fait hyper attention de pas s’asseoir su’l mauvais coussin pis d’effoirer la couronne avec son popotin.

Y’a une autre affaire, aussi : là, on est au 15e siècle, pis la croix commence à être croche su les dessins à partir du 17e. Y’a une autre théorie – on en reparle dans deux siècles.

Entécas, Élizabeth fit couronner son fils, qu’a l’avait appelé Ladislas. La Sainte Couronne était tellement grosse que le p’tit aurait pu s’assire dedans, faique pendant la cérémonie, un cousin à Élizabeth fut obligé de la tenir au-dessus du p’tit qui braillait toutes les larmes de son ti corps. Y dut trouver l’temps long en maudit.

Quand Vlad III de Pologne se pointa en Hongrie, y se fit couronner lui avec, mais avec une couronne pognée dans la tombe de saint Étienne.

Élizabeth était ben décidée à tasser Vlad pour mettre son p’tit Ladislas su’l trône, mais a mourut deux ans après, probablement assassinée. Faique Ladislas alla rester chez Frédérick III, empereur du Saint-Empire, un cousin à son pére.

Deux ans plus tard, arbondissement : Vlad III de Pologne mourut décapité par les Turcs à la bataille de Varna, pis son corps fut jamais artrouvé. Les Turcs, ben contents d’leu coup, immortalisèrent l’étêtage dans c’te peinture-là :

Faique le temps qu’y soye déclaré mort pis que les seigneurs finissent de se chicaner, c’est yinque en 1452 que Ladislas put s’assire sur le trône qui y’arvenait de droit.

Rendu là, y’avait l’air d’une annonce de Pantene avec un pinch mou :

Pis ça a l’air qu’y trippait ben gros sur Harmonium.

Malheureusement, après toute c’te trouble-là, prince Boucle-d’or mourut à 17 ans – y’en a qui disent de la peste, d’autres de la leucémie.

Faique après une autre guerre civile – parce que ça en prenait absolument une – c’est Matthias Corvinus, un jeune noble hongrois, qui fut élu roi.

À c’te moment-là, c’tait encore Frédérick III, le tuteur à Ladislas, qui avait la Sainte Couronne. Faique en échange, y d’manda 80 000 florins d’or, ou 14,5 M$ d’à c’t’heure. Se sachant tenu par les gosses, Matthias accepta de payer, pis la Sainte Couronne artourna enfin chez elle en 1464, après 24 ans au yâble au vert.

Là, on saute jusqu’au 16e siècle. Les Turcs se faisaient de plus en plus dangereux, pis c’est un homme, Louis II, qui était roi. Mais son hommitude y sarvit pas à grand-chose à la bataille de Mohács : toute son armée fut effoirée en deux heures, pis lui, y se sauva la queue entre les jambes. En essayant de monter une côte trop à pic su son ch’fal, y tomba su’l dos dans un ruisseau pis mourut nèyé parce que son armure était tellement pesante qu’y a pu été capable de s’arlever.

Ça, c’est quand y’a été artrouvé :

À partir de là, les Turcs se mirent à gruger de plus en plus le territoire hongrois. D’leu bord, les nobles battes élirent DEUX rois différents en dedans d’un an, pis les deux furent couronnés avec la Sainte Couronne. C’tait une période mêlante.

Entécas, au 17e siècle, même si les Turcs occupaient la capitale, c’tait Ferdinand III de Habsbourg qui régnait su la Hongrie, quand y’avait le temps au travers de ses 15 000 autres jobs, comme roi d’Allemagne, archiduc d’Autriche, empereur du Saint-Empire, roi de Bohême – la liste est tellement longue que même Wikipédia s’écœure avant la fin pis écrit « etc. etc. »

Sa première femme était sa cousine, Marie-Anne d’Espagne.

(Marier sa cousine : mal vu quand t’es un Tremblay du Lac-Saint-Jean, pis parfaitement correct quand t’es un roi avec plus de titres qu’un catalogue de maison d’édition.)

Entécas, quand Marie-Anne se maria avec Ferdinand, y fallut qu’a fasse la run de lait, c’est-à-dire être couronnée reine de toutes les affaires que son mari était roi de. Faique on la comprend d’avoir l’air légèrement à boutte :

Le 14 février 1638, c’tait le jour de son couronnement comme reine de Hongrie. Les reines étaient couronnées avec la première couronne du bord, mais ça prenait la Sainte Couronne quand même : la coutume, c’tait de donner une tite bine su l’épaule d’la reine, comme pour dire, heille, toé’ssi t’as d’affaire dans l’régnage!

Dans ces temps-là, la Sainte Couronne était gardée à Vienne, la ville principale des Habsbourg, pis le couronnement avait lieu à Bratislava, vu que la capitale hongroise était occupée.

Faique toute était prêt : l’archevêque était là, la reine était là, la noblesse était là, les enfants d’chœur chantaient pis toute le kit. Y manquait yinque une affaire : la Sainte Couronne.

M’aginez-vous que le noble viennois qui s’en occupait avait apporté l’coffre avec la couronne dedans, mais qu’y’avait pas apporté la bonne clé! Le palatin (j’vous rappelle, ça c’est le plus haut fonctionnaire du royaume) était en tabarnak :

— Maudit gnochon, c’pas vrai, là?
— Ben, j’m’excuse! Y’a tellement de clés après c’te trousseau-là, ch’tais sûr que j’avais la bonne!
— Astie, qu’est-cé qu’on fait? On est pas pour dire à tout l’monde d’arvenir demain!

Faique y’appelèrent un serrurier.

— Heh boy! Y’a combien de straps en fer après c’te coffre-là?
— Quatorze.
— Simonac! C’est ben d’valeur, Vos Altitudes, mais si ça presse tant qu’ça, moé là, j’ai pas l’temps d’mettre des gants blancs. Va falloir que ch’fesse.
— N’importe quoi, tant que tu nous sors la couronne de d’là au plus crisse.
— Bon ben, advienne que pourra, d’abord!
*PONG*
*PING*
*PING*
Mon torrieux, veux-tu ben ouvrir!
*PROK*
*KROK*
Heille, mon astie d’enfant d’ch…
*SPLONK*
Bon!

Le serrurier ardonna l’coffre au palatin. En dedans, y’avait un autre coffre plus p’tit en cuivre, pis y’était bossé comme une aile de char après un accrochage. Ça r’gardait mal, mais le fonctionnaire se laissa pas décourager :

« Donnez-moé un couteau, m’as la sortir par en d’sour. »

Y découpa l’fond d’la boîte en cuivre, pis ploc, la Sainte Couronne y tomba dins mains, fort probablement avec son air d’à c’t’heure, avec la croix cantée pis les deux arches tout teur. 

Après… y’essayèrent-tu d’la réparer? Mystère. C’qu’on sait, c’est que la Sainte Couronne resta sortie pas mal plus longtemps que d’habitude avant d’artourner à Vienne, au moins parce qu’y fallut y’argosser un autre coffre. C’qui est sûr, c’est qu’après, tout l’monde fit comme si la croix avait toujours été d’même.

Dins siècles qui suivirent, la Sainte Couronne resta tout l’temps dans la famille des Habsbourg, en passant entre autres par – Jésus Marie Joseph! – une créâture, l’impératrice Marie-Thérèse. Les nobles battes durent s’étouffer su leu chique.

Son successeur, Joseph II, voulut rien savoir de se faire couronner, faique les Hongrois le surnommèrent « le roi au chapeau » pis, essentiellement, se torchèrent avec ses édits pis ses décrets. Quand même, c’est à la fin de son règne, en 1790, que la Sainte Couronne arvint enfin en terre hongroise. Les Hongrois étaient tellement contents qu’y firent le party dins rues, accrochèrent des guirlandes partout pis composèrent des tounes en son honneur.

La couronne était quand même pas au boutte de ses aventures.

En 1848, y’eut la Révolution hongroise.

L’empereur Ferdinand 1eravait adopté des lois pour transformer la Hongrie en monarchie constitutionnelle, avec un parlement pis toute; mais son successeur, François Joseph (le beau Franz à Sissi avec le cou raide, dans les films) avait décidé de mettre la hache là-dedans sans raison.

En crisse, les Hongrois se révoltèrent. Y’eut une guerre. Les Hongrois pardirent.

Pour échapper à l’empereur, le premier ministre se poussa en Turquie, non sans faire une dernière vacherie : y pogna la Sainte Couronne pis le reste des cossins sacrés du couronnement pis enterra toute ça dans une swompe à la frontière. Les autorités impériales durent charcher dans’bouette pendant quatre ans avant des artrouver.

Charles, le successeur à François Joseph, fut le darnier à porter la Sainte Couronne. C’tait comme écrit dans l’ciel — argardez comme y’avait l’air tata avec sa couronne trop grande :

Charles à son couronnement avec sa femme, Zita de Bourbon-Parme, pis son garçon, Otto.

Après la Première Guerre mondiale, la monarchie fut abolie. Pis à mesure qu’on s’approchait du monde d’à c’t’heure, la Sainte Couronne devint plusse un symbole qu’autre chose, mais quand même un symbole national super important pour les Hongrois.

La Sainte Couronne s’épivarda une darnière fois pendant la Deuxième Guerre mondiale, pis c’te fois-là, a l’alla pas mal loin.

Le gars qui dirigeait la Hongrie, l’amiral Miklós Horthy, avait tellement la chienne du communisme qu’y préféra s’allier avec Hitler plutôt que de risquer une invasion par les Russes.

Mais quand l’Armée rouge commença à avancer sans que parsonne puisse l’arrêter, Horthy enterra la Sainte Couronne et ses cossins queque’part en Allemagne.

C’est les Américains qui la ramassèrent, pis a passa un bon boutte d’la guerre froide dans un coffre-fort à Fort Knox , aux États-Unis.

Finalement, en 1978, le secrétaire d’État des États-Unis ardonna la Sainte Couronne à la Hongrie, pis a bougea pu jamais du Parlement hongrois après ça.

Faique c’est ça! Un casse en or qui a eu une vie plus excitante et arbondissante que la majorité de nous-autres.

Quand l’astie d’pandémie va être finie, on s’organise-tu un voyage en gang pour aller la voir… en parsonne?


Source : László Péter, « The Holy Crown of Hungary, Visible and Invisible », The Slavonic and East European Review, 2003.
Hélène Kottaner, Les mémoires d’Hélène Kottaner, 1440.
Géza Pálffy, A Szent Korona és a koronaláda balesete 1638-ban, 2007.

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La Sainte Couronne de Hongrie : quequ’un comme toé pis moé (ou presque) — partie I

Mettons moé, là, j’rentre dans’tour de Londres, j’me faufile dans’salle des joyaux d’la couronne, j’pète une vitre, ch’pogne la grosse maudite couronne à Grand-M’man Lilibeth pis j’me la crisse su’a tête, j’deviens-tu automatiquement reine d’Angleterre?

Non. Ishh non.

M’as plutôt me faire ramasser, la face à terre pis le ti-bras dans l’dos, pis sacrer cul par-dessus tête aux oubliettes.

Mais, on jase, là : mettons, dans l’temps où la Hongrie était encore une monarchie, que j’avais mis la main su la couronne royale pis mettons que j’me l’étais mis su’l chef?

J’me serais probablement faite ramasser quand même, mais théoriquement, oui, j’aurais été reine!

Parce que les Hongrois, eux-autres, y font rien comme tout l’monde. Leur langue a rapport avec aucune langue des autres pays autour, y trippent sur le paprika comme parsonne, pis leu couronne royale – la Sainte Couronne ou Couronne de saint Étienne – c’est quequ’un.

Vous avez ben compris.

La Sainte Couronne, c’t’une parsonne au sens d’la loi. C’est elle le vrai souverain de la Hongrie, pis quiconque la porte devient roi ou reine.

Ça a l’air bizarre de même, mais j’vas toute vous expliquer ça. Avant d’continuer, par’zempe, ch’pourrais ben vous la montrer, hein, la fameuse couronne?

Quins, c’est elle.

Est cute, hein, avec ses pendrioches pis sa tite croix croche?

Elle est pleine de belles grosses garnottes précieuses. Ses faces de saints apôtres en émail y donnent un p’tit charme grec, pis y’a assez d’or là-dedans pour t’acheter un chalet pis une terre à bois; mais, vous trouvez pas qu’elle a un p’tit quequ’chose de… gossé su’l fly?

De quoi qu’a l’a d’l’air pis pourquoi, on va en r’jaser tantôt.

Mais pour commencer, m’as vous expliquer pourquoi la couronne, c’est « quequ’un ».

Dans toutes les monarchies, le principe, c’est que toute l’autorité part du Bon’Yeu.

Normalement, comment ça marche, c’est que Dieu tire son laser d’autorité divine drette su le roi ou la reine, pis c’est lui ou elle, en tant que parsonne faite en viande, qui fait le relais entre le Seigneur pis les sujets du royaume. Le couronnement, c’est yinque une signature de contrat : pas besoin d’une couronne en particulier pour que ça marche – les rois de France, eux autres, y se faisaient tout l’temps faire des nouvelles couronnes quand y s’tannaient des vieilles.

Mais en Hongrie, c’tait pas d’même que ça marchait pantoute. Pour devenir roi, ça te PRENAIT la Sainte Couronne. Cette couronne-LÀ. Parce que le laser de pouvoir divin, au lieu de passer par la viande du souverain, y passait par la couronne. C’tait la couronne elle-même qui avait l’autorité pour régner, qui avait toute les pouvoirs, qui était propriétaire des terres du royaume, pis qui faisait le lien entre les cieux des anges pis l’plancher des vaches.

Pis le roi ou la reine, essentiellement, c’tait yinque un rack qui la porte pis qui parle en son nom.

Vous m’creyez pas? Tchéquez ça : en 1480, le palatin de Hongrie (ça c’est genre, le plus haut fonctionnaire du royaume) a dit :

Si le gars qui a comme job de protéger la couronne le dit, c’est que ça doit être vrai.

À c’t’heure, vous d’vez ben vous d’mander : « C’est ben beau, mais pourquoi c’est d’même? Pis POURQUOI la tite croix su’l dessus d’la couronne est croche pis que personne l’a arrangée? Ça me GOSSE! »

Les nerfs, gang. Les réponses s’en viennent. Mais pour ça, va falloir artourner 1 000 ans en arrière. Pis vous allez voir, avec une histoire de même, c’est surprenant que la Sainte Couronne soit pas plus teur que ça.

Faique! Si on s’fie à la version officielle, la Sainte Couronne aurait été donnée par le pape au premier « vrai » roi de Hongrie, Étienne 1er (István en Hongrois), au début de l’an 1000.

C’tait dans une période où les différentes gangs de «païens» se mettaient à s’unifier, en général sous la gouverne d’un gars un peu plus brillant pis un peu plus visionnaire que les autres (par exemple, Clovis pour la France, au 5e siècle), pour ensuite former des royaumes chrétiens.

Parce qu’on était aussi à une époque où les seigneurs païens se convertissaient, soit parce que leu femme arrêtait pas de les gosser avec ça (encore comme Clovis, qui se faisait rabattre les oreilles avec Jésus par sa femme Clotilde) ou bedon parce qu’y trouvaient qu’y l’avaient-tu l’affaire, les rois chrétiens, avec leu couronne pis leu sceptre en or pis leu pape pis leu couronnement pis leu belle cape en velours :

« Heille! J’veux ça, moé’ssi! »

Entécas bref, après avoir effoiré les chefs de clans rivaux, Étienne, grand prince des Hongrois, aurait demandé au pape d’y donner sa bénédiction comme souverain pis d’y envoyer une couronne pour rendre ça officiel. Y voulait que ça soit comme un symbole du fait qu’y avait des comptes à rendre juste à Dieu, pis pas à l’Empire byzantin ni à l’Empire romain germanique, les deux mégapuissances du temps.

Après ça, pour en rajouter une couche, y’aurait consacré son royaume à la Vierge, pis la Sainte Couronne s’rait devenue le symbole de ça.

Étienne est mort en 1038 pis y’a été canonisé en 1078, faique c’est pour ça que la Sainte Couronne s’appelle aussi couronne de saint Étienne.

C’est ben beau comme histoire, mais la plupart du monde s’entend pour dire que c’te couronne-là a jamais touché à un ch’feu à Étienne – a daterait d’un ti-peu plus tard, du règne du roi Géza 1er, une quarantaine d’années après.

Pis à part de t’ça, ça s’rait une couronne de femme! Argardez icitte. Ça, c’est un portrait de l’impératrice byzantine Irène, qui s’adonnait justement à être une princesse hongroise :

Vous trouvez pas que sa couronne arsemble au bas d’la Sainte Couronne, mais avec un étage de plus?

Justement. Pourquoi le pape aurait envoyé une couronne de femme à Étienne 1er?

En fait, la partie du bas d’la de la Sainte Couronne s’appelle la « couronne grecque », pis on pense que ça aurait été un cadeau de l’empereur byzantin Michel VII Doukas au roi Géza, un p’tit extra qui v’nait avec la femme byzantine qu’y lui donnait en mariage.

D’ailleurs, on voit la face de l’empereur sur un des portraits en émail d’la couronne :

Faique déjà, on voit que c’t’un peu l’bordel dans l’histoire d’la Sainte Couronne. Ch’parle yinque au conditionnel, parce c’est toute c’qu’on a, des hypothèses, pis rien d’sûr parce que les chercheurs ont même pas l’droit d’examiner la couronne de proche : vu qu’a l’est considérée comme une parsonne, ça s’rait comme taponner la reine d’Angleterre.

Su l’boutte du haut, la « couronne latine », on en sait encore moins. C’est la partie qui a vraiment l’air gossée su’l fly.

Tsé, tchéquez l’dessus. Jésus a la croix plantée drette au milieu du bide. Ça peut pas avoir été pensé d’même exprès.

Les bandes en or sont censées représenter les 12 apôtres, mais y’en manque 4. Sont où?

Y’a une théorie qui dit que la couronne qu’on connaît à c’t’heure, c’tait pas la couronne originale; a l’aurait été assemblée vers 1270, dans l’boutte d’la mort du roi Béla IV.

Y’avait d’la chicane dans’famille, pis la princesse Anna, la fille à Béla, se s’rait sauvée à Prague avec l’ancienne couronne pour faire chier Étienne V, son frére pis l’héritier du trône. Étienne était un peu dans’marde : ça y prenait une couronne, faique y décida de s’en gosser une.

Là, vous vous dites, « ouais mais ça marche pas, Matante Poêle, t’avais dit que fallait absolument avoir la couronne pour être un vrai roi ». Mais en 1270, c’tait pas encore tout à faite commencé, c’t’affaire-là. Par exemple, en 1078, le roi Ladislas Ier avait refusé de s’mettre une couronne su’a tête, parce qu’y « préférait une couronne divine plutôt qu’une couronne terrestre de roi mortel ». Tu parles d’un péteux.

Pis quand même, quand la princesse Anna a volé la couronne, c’tait pas la première fois que ça arrivait. En 1162, Ladislas II avait usurpé le trône se son n’veu de 15 ans pis était parti avec la couronne comme un méchant dins bonshommes à’tévé.

Faique entécas, là Étienne V avait besoin d’une nouvelle couronne au plus crisse :

— Shitshitshitshit qu’est-cé qu’on fait? J’ai l’air d’un beau cave, moé-là!
— Calmez-vous, Votre Hautitude. On va aller voir c’que vous avez dans la trésorerie, pis on va vous patenter d’quoi. Quins, c’te couronne-là, est-tu pas pire?
— Mais c’t’une couronne de femme!
— Parsonne va allumer, Votre Énormité. Faut juste y rajouter d’quoi, quins… Ça, avec les apôtres? Y’a des faces dessus aussi, ça va fitter avec l’autre boutte.

Le « ça », c’tait un astérisque liturgique, une affaire qui sarvait à couvrir le pain consacré dans l’Église orthodoxe. Genre de même :

Astérisque, de « aster » — étoile en grec. Pis comme la patente en forme d’étoile dans les textes*. On va s’coucher moins niaiseux à soir!

— Mais c’est ben que trop grand pour une tête, voyons don.
— On va yinque couper les quatre apôtres du bas, Votre Proéminence.
— Mais…
*SCRITCH SCRITCH*
— Quins, vous voyez? Pas pire, hein? Y manque juste une tite croix su’l dessus, pis ça va être tiguidou.
— Heille, c’tu fais-là! Attention au Chriiiiiiiii—
*KROK*
— Tadam! La v’là, vot’couronne!
— Euh…

Faique ça s’rait comme ça que s’rait née la Sainte Couronne. Mais j’vous rappelle, c’est yinque une hypothèse, pis parsonne le sait vraiment.

Ça s’rait pas mal à partir de là que la Sainte Couronne est devenue obligatoire pour régner.

En 1301, roi André III mourut sans successeur doué de zouiz. Y’avait juste une fille, Élizabeth.

Ailleurs, genre, en Angleterre, la couronne allait obligatoirement du souverain à son plus proche parent, quitte à mettre un ti-coune faible, ou, cachez ce sein que je ne saurais voir, une FEMME sur le trône. Mais, en Hongrie, c’tait pas mal les grands seigneurs qui décidaient qui allait monter sur le trône. C’tait le fils du roi précédent qui avait la priorité; une fille avait pratiquement aucune chance de régner. Mais si le successeur héréditaire s’montrait mou ou faisait pas l’affaire des grands seigneurs, y pouvait se faire tasser par un frère, un n’veu, un oncle, le mari de sa sœur, alouette.

À la mort d’André III, chaque p’tit groupe de seigneurs se choisit un prétendant au trône. Y’eut donc une lutte à trois entre Venceslas, prince héritier de Bohême pis fiancé d’la princesse Élizabeth, Othon III de Bavière pis Charles-Robert d’Anjou-Sicile, qui étaient respectivement fils et p’tit-fils de princesses hongroises.

Dans le bordel de la guerre civile, le prince Venceslas se poussa avec la Sainte Couronne. Finalement, quand y devint roi de Bohême à’mort de son père, y se dit qu’y n’avait ben assez d’un royaume pis renonça au trône de Hongrie. Y donna la couronne à Othon, qui se fit couronner; mais pas longtemps après, Othon fut capturé par Ladislas Kán, seigneur de Transylvanie.

Faique quand Charles-Robert finit par gagner le trône pour de bon, y s’fit couronner, mais avec une autre couronne, parce que la Sainte Couronne était entre les mains de Ladislas Kán. Ça passa pas. Le pape, qui était de son bord, y’envoya une couronne qu’y avait bénite lui-même à’mitaine, se disant que ça f’rait la job, mais les Hongrois arfusèrent d’arconnaître Charles-Robert comme roi tant qu’y était pas couronné avec la vraie affaire.

Tanné de toute c’te tétage-là, le pape envoya son légat, Gentil de Montefiore, essayer de convaincre Ladislas Kan d’y ardonner la Sainte Couronne.

Y’essaya d’abord d’être gentil (badoum tish), mais c’est yinque quand y menaça Ladislas de l’excommunier que la Sainte Couronne s’artrouva enfin su’a tête à Charles-Robert.

Avec ça, la nouvelle dynastie des Anjou était ben installée su’l trône après 8 ans de chicane sanglante. Charles-Robert eut un beau règne pis une descendance nombreuse. Tchéquez ça : elle, c’est sa femme Élizabeth de Pologne pis ses trois gars pis deux filles.

Pis son fils Louis était pour devenir un des plus grands rois de Hongrie. Faique pour un boutte, la Sainte Couronne pouvait être sûre de pas être volée, cachée, gossée, taponnée, transformée, maganée ou prise en otage.

Sauf que là, on a juste couvert 300 ans d’histoire, y’en reste 700, pis y commence à être tard.

Allez-vous être capables d’attendre une semaine pour savoir comment ça se fait que la tite croix su’l dessus d’la Sainte Couronne est croche?

Partie II


Source : László Péter, « The Holy Crown of Hungary, Visible and Invisible », The Slavonic and East European Review, 2003.

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Pour faire comme eux-autres et lire les articles avant tout le monde pis même profiter de contenu extra rempli de détails croustillants, c’est par ici!

Yasuké, le samouraï africain — partie III

Partie I
Partie II

Y’avait pas de cérémonie, pas de papiers à signer, rien : Nobunaga avait dit que Yasuké était un samouraï, faique y’était un samouraï – un vrai de vrai membre d’la société japonaise.

Tsé, pour nous-autres, c’t’évident : on a un système d’immigration pis toute, pis si quequ’un veut v’nir chez nous pis devenir Canadien, ben y’est supposé pouvoir. Mais dans c’temps-là, « devenir » Japonais, c’tait quequ’chose qui se faisait juste pas.

Mais, pour Nobunaga, faire de Yasuké un samouraï, c’tait une façon de dire :

« Tchéquez ça : c’est moé le boss à c’t’heure. M’as créer un nouveau Japon comme ça me tente, à mon image. »

Pis si y’en avait des frustrés pis des insultés de d’ça, ben y d’vaient avaler leur étron pis se la farmer : PARSONNE contredisait Nobunaga.

Entécas, à partir de là, Yasuké allait suivre son seigneur dans toutes ses guerres :

— Argarde su’a carte, dit Nobunaga. Là, en ce moment, j’ai l’général Toyotomi qui est après assiéger une ville du clan Mori – Tottori, qu’a s’appelle. Mais là, v’là pas longtemps, l’seigneur Mori a envoyé des renforts, faique j’ai dit à Mitsuhidé Akéchi d’aller trouver Toyotomi. Là, j’attends d’voir si y vont être corrects ou bedon si va falloir que j’y aille moé-même…
— VOTRE ALTESSE! VOTRE ALTESSE!

Un serviteur arriva dans’salle toute énarvé.

— Qu’est-cé qu’y a?
— Y’a deux gars à la porte, y viennent de la province d’Iga! En échange d’un astie d’gros motton d’cash, y disent qu’y vont trahir leu gang pis vous montrer un chemin secret pour rentrer dans’place!

Ça faisant un boutte qu’Iga était comme un bloc Lego dans le bas à Nobunaga. C’tait une tite province de rien, sans grosse force militaire, mais fallait pas prendre ce monde-là à’légère : gars ou filles, des enfants aux p’tits vieux, y’étaient quasiment toutes des ninjas.

Wô oui, des ninjas! Comme dins vues! Des guerriers super entraînés qui sortaient de nulle part tuer leu cible, peu importe le moyen. Pour vous donner une idée, on dit que le seigneur Kenshin Uésugi a été assassiné par un ninja qui avait attendu toute la nuite dans l’trou d’la bécosse, dans’marde jusqu’au cou, pour le poignarder en plein dépôt.

Yasuké avait déjà entendu parler en masse des ninjas. Ben avant d’connaître Nobunaga, y’avait su par la bande que Nobukatsu, un de ses fils, avait essayé d’envahir Iga. Normalement, y’aurait dû d’mander la parmission à son pére, mais y s’était dit :

« Heille, c’est toute une gang de culs-terreux cachés dans l’bois! Ça va être une tite victoire facile, pis p’pa va m’aimer pis m’trouver bon! »

Sauf qu’en rentrant dans Iga, l’innocent pis ses milliers d’hommes s’taient faite crisser une volée par une gang de paysans qui étaient sortis de terre comme des siffleux, descendus des arbres comme des araignées pis arrivés du ciel comme des chauve-souris. Y’eut un tapon de morts, pis Nobunaga était tellement en tabarnak qu’y était passé proche de déshériter son gars.

Mais là, c’tait l’occasion que l’seigneur attendait :

« M’as leu river l’clou pour de bon, c’tes asties d’crottés-là. »

Faique à son tour, y’envoya une force d’invasion.

Yasuké avait ben hâte d’aller su l’champ d’bataille, mais Nobunaga l’gardait avec lui, pis y’attendait encore des nouvelles du général Toyotomi pour savoir si y’allait l’arjoindre ou bedon si y’allait à Iga.

Finalement, un matin d’novembre, les nouvelles rentrèrent : la ville de Tottori s’tait rendue parce que ses habitants étaient toutes à’veille de crever d’faim. Pis avec ça, c’tait décidé : c’tait à Iga qu’Nobunaga allait aller, pis Yasuké avec lui.

Sauf que quand y’arrivèrent enfin à Iga, l’armée du clan Oda avait déjà gagné, pis y restait yinque d’la tite fumée pis des cadavres que la neige était après arcouvrir tranquillement. Yasuké put pas s’empêcher d’être un peu débiné :

« Crime, moi qui pensait avoir la chance de leu montrer que ch’pas yinque un beau ténébreux! »

Mais, Nobunaga, lui, y trippait en se promenant au travers des ruines :

« Bahaha, ça devait être la guerre, pis finalement, ça va être la tournée des vainqueurs! »

Pis là – KAPOW!!!!

Juste en avant de Yasuké, y venait d’avoir une tabarnak d’explosion. L’Africain avait les oreilles qui silaient à cause du bruit pis les yeux qui piquaient à cause d’la fumée; les chevaux étaient partis en peur pis y’avait des bouttes de soldats explosés partout à terre. Pis là, en plus, les morts étaient après se l’ver.

« Crisse, c’est-tu des sorciers? »

C’que tout l’monde avait pris pour des cadavres étaient en faite des ninjas ben vivants qui venaient de toutes les pogner les culottes à terre. Profitant du bordel total, y se faufilèrent au travers des soldats avec yinque une idée : assassiner Nobunaga.

Yasuké dégaina son sabre pis partit après eux-autres tandis que la voix de Nobunaga s’élevait comme une corne de brume au travers du smog de bombe :

« TUEZ-LES TOUTES! »

L’Africain essaya de pogner un premier ninja, mais y fit un genre de steppette de ballerine, évita le coup d’sabre pis disparut; y se rabattit sur un autre gars qui, lui, eut pas l’temps de se tasser pis mangea la lame en pleine tête.

Enfin, y’aparçut Nobunaga : y’était après se battre au corps contre les ninjas, coude à coude avec son fils Nobukatsu.

Yasuké courut les arjoindre pis se pogna contre un autre ninja, qui était à peine plus qu’un flo. Le pauvre ti gars eut beau faire des feintes pis des sparages, l’Africain était juste trop grand pis trop fort pour lui; on aurait dit une éolienne contre un vire-vent. Avant longtemps, la tête du p’tit roula dans’neige.

Pis là, aussi rapidement qu’y avaient artroussé, les ninjas étaient toutes artournés au royaume des morts.

« HOOOOOOOOOO! » cria Nobunaga, le sabre dins airs en signe de victoire.

« HOOOOOOOOOO! » répétèrent Yasuké pis toutes les autres guerriers.

Le p’tit nouveau du clan Oda avait survécu à son baptême du sang en sol japonais.

Sauf qu’y eut ni ballounes ni buffet froid pour souligner l’occasion : y’avait d’autre provinces à conquérir, pis fallait vite passer à autre chose.


Un an plus tard, ben… Comme de faite, ça faisait plus qu’un an que Yasuké était au service de Nobunaga, pis ça allait pas pire pantoute. Y’était de plus en plus à l’aise dans sa nouvelle gang, y’avait beaucoup amélioré son japonais, pis ça mémérait même au travers des samouraïs que l’seigneur y donnerait p’t-être un château, ou au moins y’organiserait un mariage avec la fille d’un de ses généraux.

Pendant c’temps-là, Nobunaga avait continué d’faire le ménage dans ses ennemis. Entre autres, y’avait enfin réussi à régler son cas aux Takéda. C’tait un gros morceau, ça : y’avaient été des alliés du clan Oda avant d’arvirer leu froque de bord pis de devenir un de ses ennemis les plus dangereux.

Après ça, ça allait être au tour des clans Mori pis Chôsôkabé; l’année prochaine, y lui resterait yinque à aller conquérir les pardus dans l’nord pis l’autre gang dans l’sud, sur l’île de Kyushu, pis toute le Japon allait être à lui. Rendu là, qu’est-ce qui l’empêcherait d’aller, genre, en Corée ou en Chine? Y pouvait ben s’parmettre de rêver.

D’ailleurs, là, Nobunaga v’nait de trouver son occasion d’mettre le darnier clou dans l’cercueil du clan Mori :

« Bon, faique le général Toyotomi a faite dévier une rivière pour transformer leu château en île, pas pire, hein? Là, y’est après les bombarder avec ses bateaux, sauf que l’seigneur Mori a réussi à rassembler des troupes ailleurs pour le pogner de dos, pis y s’en vient lever l’siège. Toyotomi va avoir besoin de renforts, pis ça va être en plein l’bon temps pour effoirer les Mori pour de bon. »

En argardant son général Mitsuhidé Akéchi, Nobunaga ajouta :

« Pis toé, clanche chez vous préparer tes troupes pis pars en avant; m’as faire un croche par Kyoto, pis m’as v’nir t’arjoindre dans pas long. »

C’t’après-midi-là, Yasuké paqueta ses affaires, dit au-revoir à ses serviteurs pis prit la route de Kyoto avec Nobunaga pis les autres gars de sa garde rapprochée. Y’allaient passer la nuite au temple Honnô-Ji, la résidence des Oda à Kyoto pis la place où toute avait commencé pour l’Africain.

Rendu au soir, Yasuké prit un bain pis s’fit masser. Après, y mangea un bon p’tit souper pis prit une couple de verres avec les autres samouraïs. Toute avait tellement changé depuis la première fois qu’y était v’nu icitte, à attendre des heures de temps sans dire un mot, les jambes crampées, avec les gardes à l’air bête!

Pas longtemps après, toute mou de son massage, le ventre plein pis un peu pompette, y’alla se coucher, même si y’était d’bonne heure. Y’avait pas mal de route à faire, pis après, y’allait être au front, faique autant en profiter.


Dans’nuite, Yasuké s’réveilla pis artroussa toute d’un boutte :

« Voyons… Messemble que j’ai entendu de quoi d’pas normal! »

Y’artint son souffle pour essayer de réentendre la même affaire, mais pour l’instant, y’avait juste les respirs des autres samouraïs qui dormaient autour. Y prit pas d’chance pis pogna son sabre.

Y se l’va tranquillement, sans réveiller les autres, pis ouvrit la porte en papier : déhors, l’aube commençait yinque à s’montrer l’boutte du nez.

« Astie, y’a queque chose de pas comme d’habitude. Je l’sens dans mes urines! »

Le dedans toute serré d’angoisse, y sortit dans l’pâssage. Y’avait pas d’garde en avant d’la porte à Nobunaga :

« Le seigneur doit être l’vé. Où c’qu’y est, don, à c’t’heure-là? »

Pis soudain :

« BOAAAAAAAAAAAAAAAAWWWW!!! »

Quequ’un sonnait l’attaque!

« Tabarnak, qu’est-cé qui se passe? »

Déhors, ça criait – des cris d’guerre pis des cris d’mort. Des asties d’traîtres étaient rentrés dans l’temple! Yasuké entendait l’train qu’y faisaient en courant pis l’keling kelang d’leux armures pis les bruits nets frettes secs des sabres qui s’fessaient ensemble.

Y partit à’course vers où c’qu’y pensait que Nobunaga pouvait être, tandis que les autres samouraïs sortaient des chambres, tout égarouillés pis les yeux dans’graisse de bines.

Y’arriva enfin dans une p’tite cour intérieure où son seigneur était avec Ranmaru Mori, un de ses p’tits préférés parmi sa gang de samouraïs. À c’qu’on disait, Nobunaga y faisait souvent réchauffer sa couchette, faique c’tait pas étonnant qui soye arrivé en premier.

« Saint ciboire de sacrament d’câlisse, qu’est-cé ça? » ragea Nobunaga.

Pis là, les murs explosèrent.

Les traîtres étaient tout autour d’la bâtisse pis tiraient du fusil, salve après salve, pour êtres sûrs qu’y reste pu rien d’vivant en dedans.

Yasuké, Nobunaga, Ranmaru pis les autres firent c’qu’y purent pour se cacher – en d’sour des futons, en arrière des colonnes, n’importe où.

Quand les balles arrêtaient le temps que les tireurs archargent leux fusils, Yasuké et compagnie en profitaient pour préparer leux armes : y savaient ben qu’trop qu’après, l’ennemi viendrait finir la job au corps à corps.

Le silence artomba, pis la fumée aussi.

En d’sour d’un gros cadre de porte en bois tenait encore au travers des ruines, Nobunaga voyait maintenant très bien c’est qui qui l’attaquait. Su’és bannières des soldats qui s’garrochaient vers lui en hurlant, y’avait la campanule à cinq pétales du clan Akéchi.

— Le général Akéchi? Ben voyons don, y’était toujours tellement fidèle pis d’sarvice, jamais un mot d’travers! dit Yasuké.
— Va savoir quelle bulle qu’y a pogné au çarveau, répondit Nobunaga. Mais c’qui est faite est faite. À c’t’heure, y nous reste pu yinque à défendre chèrement not’peau.

À son ordre, ses hommes s’mirent à tirer des flèches dans l’tas. C’taient des gars qui s’entraînaient à ça depuis qu’y étaient flos, pis y’étaient bons en tabarnak, à voir les cadavres de soldats du clan Akéchi qui formaient un tas de plus en plus gros en bas des marches.

Sauf qu’y en avait juste trop. Nobunaga pogna sa naginata – une longue pôle avec une lame au boutte – pis embrocha l’premier qui réussit à arriver jusqu’à lui.

En arrière, y’avait une cinquantaine d’autres traîtres qui s’en vn’aient en hurlant. Yasuké sortit son sabre de son étui pis fonça vers eux-autres.

Y tua tellement de monde que rendu là, y’aurait aussi ben pu être après faire les foins, coupe pis coupe pis coupe. Les marches étaient toutes beurrées d’sang; y’avait des corps partout, pis les moribonds rampaient avec leux dernières forces pour échapper à une mort qui avait déjà les griffes ben pognées dans leu gorge.

Mais Nobunaga savait que lui pis sa gang pourraient pas toffer longtemps d’même :

« V’nez vous-en, on rentre en dedans! »

Y’avait pas d’autre chose à faire. Yasuké et compagnie étaient pu yinque une vingtaine contre des milliers : au moins, en dedans, c’qui restait d’la structure allait les protéger un ti-peu pis forcer leux adversaires à faire la file comme à’SAAQ pour se faire fendre en deux. Yasuké, qui prenait quasiment toute la largeur du pâssage à lui tu’seul, en profita pour abattre encore plus d’ennemis.

Les hommes à Nobunaga réussirent à résister encore une bonne secousse, mais les soldats d’Akéchi arrivaient de partout; on aurait dit des fourmis qui rentrent par toutes les craques au printemps.

Toute d’un coup, les murs encore debouttes vinrent toutes éclairés, pis ça s’mit à sentir le brûlé : le temple était en feu.

Pis comme ça allait pas assez mal de même, Nobunaga mangea une flèche dans’jambe. Pour lui, c’tait un signe :

« Entourez-moé, on s’en va dans mes appartements. C’est l’heure. »

Dans’bâtisse qui brûlait aussi vite qu’un morceau d’gâzette, Yasuké, Nobunaga, Ranmaru pis les quatre-cinq autres qui restaient se faufilèrent jusqu’à chambre du seigneur :

« Ranmaru, Yasuké, restez avec moé. Les autres, allez à’porte pis tenez le plus longtemps qu’vous pourrez, » ordonna Nobunaga.

Y’avait besoin de juste un ti-peu d’temps pour faire seppuku – le suicide rituel qui y permettrait d’éviter d’être capturé par Mitsuhidé Akéchi, pis d’être complètement déshonoré.

Y se mit à genoux pis sortit un pognard. Y’eut pas besoin de dire quoi faire à Ranmaru Mori, qui se plaça en arrière de lui, le sabre levé.

Nobunaga argarda Yasuké pis y dit :

« Apporte ma tête pis mon sabre à mon fils Nobutada. Laisse-les jamais tomber aux mains d’l’ennemi. »

C’était son darnier ordre.

Sur ce, y se rentra l’pognard dans l’ventre, pis Ranmaru y trancha la tête.


Après avoir aidé Ranmaru à faire seppuku lui avec, Yasuké partit avec la tête pis l’sabre de son seigneur.

C’tait toute une mission qu’y s’tait faite donner là : si Akéchi mettait la patte su’a tête à Nobunaga, ça légitimerait sa victoire. Y pourrait arriver en avant des autres anciens généraux, leu sortir la tête dans’face pis dire :

« Engorde. C’est moé l’plus fort. Suivez-moé. »

Avec la tête pis l’sabre à son pére, Nobutada aurait une chance de mettre les généraux d’son bord pis d’succéder à Nobunaga.

La tête à son seigneur emballée ben comme faut dans la veste à Ranmaru, pis son sabre passé dans sa ceinture, Yasuké s’en alla accomplir sa darnière mission.

Déhors, y faisait encore pas mal noir. Quand y sortit d’la bâtisse en feu, y’était tout graissé d’sang pis d’suie; pour les queques soldats ti-counes qui eurent le malheur de tomber su lui, y’avait vraiment l’air d’un démon. Y figèrent net, pis l’Africain leu dit simplement :

« Yasuké de gozaru. »

J’m’appelle Yasuké.

Pis y tombèrent toutes comme des mouches en d’sour de sa lame.


Profitant du bordel total dans la ville, Yasuké réussit à s’rendre jusqu’au palais impérial, où c’que Nobutada était allé s’réfugier dès que ça avait commencé à sentir la marde. Quand y vit arriver l’Africain, y lui lâcha un gros wak du haut des murs pis fit ouvrir la porte pour lui.

Essoufflé ben raide, Yasuké tomba à genoux en avant d’son nouveau seigneur y’offrit le sabre pis la tête.

Le ti-jeune prit la tête à Nobunaga, les yeux trempes, pis mit son front contre celui du mort en signe de respect pour son pére pis d’armerciement pour Yasuké.

Après, l’Africain y tendit l’sabre, mais y’avait pu d’temps pour autre chose. Les hommes à Mitsuhidé Akéchi s’en venaient aussi nombreux que si y’étaient chiés à mesure par l’enfer, pis les balles de mousquet commençaient à péter su’es murs.

La bataille était quasiment finie avant d’être commencée. Pis quand la bâtisse pogna en feu, Nobutada sut que c’était l’heure d’aller arjoindre son pére au royaume des morts.

Tandis qu’y s’faisait seppuku, Yasuké pis toute c’qui restait des hommes à Nobutada s’battaient avec toute c’qui leu restait d’forces.

Tandis qu’les autres hommes poussaient leux darniers cris, Yasuké s’artrouva encerclé par l’ennemi. Y’était crevé, feni, pu capable. Y’était coupé d’partout, pis y commençait à pardre beaucoup d’sang. Y tomba à genoux. Pis dès qu’y eut pu l’pouvoir de l’ver son sabre, les soldats Akéchi se garrochèrent su lui pis y crissèrent des coups d’pied jusqu’à c’qui parde connaissance.


Quand Yasuké s’réveilla, y’était en avant de Mitsuhidé Akéchi.

— La tête pis l’sabre à Nobunaga. OÙ C’QU’Y SONT? Aweille, parle!
Je l’sais-tu, moé, répondit Yasuké, mollement mais avec l’air d’un gars qui t’ment en pleine face.

Akéchi était fâché noir, pis l’Africain était sûr de pas sortir de d’là vivant. Sauf que le traître dit :

« Ôtez c’te bête noire-là d’ma face. C’est pas un Japonais pis y’a pas d’honneur, sinon y s’rait djà mort. Rapportez-le à l’église des barbares, y vont probablement être contents d’le ravoir. »

Akéchi pouvait pas l’tuer : y se serait mis les Jésuites à dos, pis ça aurait ben mal commencé son règne.

Mais l’pauvre ti-pit, y mettait la charrue en avant des bœufs : treize jours plus tard, Mitsuhidé Akéchi pogna un mur sous la forme du général Toyotomi, qui l’effoira complètement à la bataille de Yamazaki. Akéchi essaya d’se sauver, mais y tomba sur un bandit qui l’tua d’un coup d’lance, pis y mourut tu’seul dans un trou d’bouette.

Ça bon.

Quant à Yasuké, quand les hommes d’Akéchi l’déposèrent su’l plancher d’la mission, y’arperdit connaissance. Après ça, l’histoire perd sa trace. On sait qu’y a survécu, mais l’bord qu’y a pris après, on l’sait pas pantoute. Yé tu resté au Japon? Yé tu parti? Mystère. Chose certaine, son histoire complètement capotée marque encore l’imaginaire, quasiment 450 ans plus tard.


Source : Thomas Lockley et Geoffrey Girard, African Samurai – The True Story of Yasuke, a Legendary Black Warrior in Feudal Japan, 2019.

Un GROS merci à ceux qui m’encouragent sur Patreon : Christine L., Daphné B., David P., Chrestien L., Herve L., Valérie C., Eve Lyne M., Serge O., Audrey A. et Mélanie L.

Pour faire comme eux-autres et lire les articles avant tout le monde pis même profiter de contenu extra rempli de détails croustillants, c’est par ici!

La raille de Lady Godiva

« Godiva? C’est pas une marque de chocolat, ça? »

Si c’est ça qu’vous vous dites en ce moment, ben v’la vos trois morceaux de robot. Mais le nom d’la marque, ça vient d’où?

Selon la légende, au Moyen-Âge, y’avait une madame appelée Godiva qui aurait traversé la ville de Coventry, en Angleterre, flambant nue su son ch’fal cachée yinque par ses grands ch’feux longs.

C’tu vraiment vrai? Pourquoi a l’a faite ça? C’tait-tu une influenceuse avant l’temps qui voulait partir une mode pis s’rendre intéressante?

C’qu’on sait, c’est que dans l’boutte de l’an mille, en Angleterre, y’avait vraiment une madame appelée Godiva qui était mariée avec Léofric, un noble saxon qui, comme son nom l’dit, avait ben du fric. Badoum tishe.

Mais bon. Première affaire, la madame s’appelait pas vraiment Godiva. Son nom, c’tait « Godgifu ». Ça veut dire « god’s gift » en anglais, ou « don de dieu » pour nous-autres. C’est juste que par après, les historiens qui écrivaient en latin on trouvé que c’tait un nom à coucher déhors, faique y’ont changé ça pour « Godiva ».

Faique toujours selon la légende, Léofric était un gros épais à l’argent qui faisait crever son monde de faim avec des taxes pas d’allure. 

C’tait rendu tellement épouvantable que les méres de toute la contrée se pointèrent au manoir à Léofric pis Godiva avec leux flos qui braillaient pour supplier Léofric de slaquer ses taxes. 

Ben crère, y leut rit dans’face :

Godiva, ben en peine en voyant la misère du monde, se mit à tanner son mari pour qu’y baisse les taxes. 

C’t’un classique, ça, dins histoères : un gros porc de bonhomme pas d’empathie qui fait étriver le monde, pis sa femme toute fine sensible qui finit par le convaincre d’avoir du coeur. 

Sauf que dans la vraie vie, c’tait pas aussi simple.

On sait que la première fois que la légende de Lady Godiva a été racontée, c’tait 200 ans après sa mort, par un moine de l’abbaye de Saint Alban’s.

À l’époque de Godiva, les femmes saxonnes avaient le droit de posséder des terres à leu nom pis de gérer tu’seules leur argent. C’est plusse qu’on peut en dire des Québécoises v’la pas si longtemps.

Faique deuxième affaire, Godiva était pas mal riche elle-même; en fait, y’est probable que la ville de Coventry y’appartenait à elle, pas à Léofric, pis que le gars avait pas d’affaire pantoute à claquer des taxes au monde de la place.

Faique qu’est-cé qui s’est passé dans le jeu d’téléphone de l’histoire pour que la légende vire de même?

Deux siècles plus tard, on était rendus complètement d’un autre monde du point de vue social pis culturel, faique y’en a qui pensent que le moine aurait juste bogué en entendant parler d’une femme qui avait des biens pis de l’autorité; y’aurait donc changé les détails pour donner toutes les pouvoirs à Léofric, parce que ça fittait plusse avec sa vision du monde.

Entécas, Godiva continua d’achaler Léofric pour qu’y baisse les taxes, jusqu’à ce qu’y se tanne :

Faique Godiva descendit aux écuries, se dégreya complètement, détacha ses ch’feux pis embarqua su son ch’fal. Dépendamment de la version, elle était accompagnée par une servante, ou par deux chevaliers.

Troisième affaire, ça se peut que notre moine de Saint Alban’s aye mal compris l’histoire : Godiva était pas TOUT NUE, c’est juste qu’a portait pas toute son beau linge, ses manteaux d’fourrure pis ses pierres précieuses de d’habitude par solidarité avec le pauvre monde. À une époque où les femmes servaient un peu de racks pour montrer sa richesse, ça aurait solidement fait chier son mari pis faite scandale.

L’autre possibilité, c’est que quequ’chose s’est vraiment pardu dans les siècles pis la traduction, pis qu’au départ, on voulait dire que Godiva était tellement généreuse avec les pauvres pis l’Église qu’a se « dénudait » de ses possessions, pis que le moine s’est juste complètement fourré.

Godiva passa donc au travers d’la ville pis d’la place du marché dans l’abaissement le plus total.

Quatrième affaire, dans c’temps-là, Coventry était à peine un croche dans l’chemin avec queques maisons, un village de même pas 500 habitants; faique techniquement, la raille de Godiva aurait pas duré ben ben longtemps.

Par respect pour leu seigneuresse, les habitants se seraient enfermés chez eux pour pas la voir passer à poil, sauf un, un gars appelé Tom. Y’aurait pas pu s’empêcher de sniquer par une craque dins rideaux, faique Dieu l’aurait rendu aveugle, pis c’est de là que vient l’expression « Peeping Tom », qui veut dire « voyeur » en anglais. De nos jours, à Coventry, c’est plein de statues de Godiva, mais y’a aussi un tapon de statues de Peeping Tom, comme celle-là icitte :

Sauf que, cinquième et dernière affaire, ce détail-là est juste apparu au 15e siècle, probablement ajouté par quequ’un qui voulait mettre du piquant pis une morale à deux cennes dans l’histoire.

Faique finalement, après un ti peu de décortiquage, on se rend compte que la légende est à peine plusse vraie que Blanche Neige et les sept nains. Mais clairement, l’histoire de Godiva/Godgifu a inspiré pas mal de monde, des habitants de Coventry aux peintres victoriens en passant par les chocolatiers pis les poètes. Pis on a passé un beau vingt menutes ensemble à en parler, faique c’est toujours ben ça.

Spécial Noël 2020 : La Chasse-Galerie au temps de la COVID

C’tait la veille du jour de l’An; 2020, c’te maudite année du yâble, était su’l bord de finir. 

Normalement, on aurait toutes été à Matane, avec not’gang, à essayer d’écouter l’Bye-Bye par-dessus l’Beauf pis Mononc’Poêle qui jasent du Canadien, l’pére à Mononc’ qui est parti à chiâler contre le prix du gaz, pis N’veu Poêle qui court partout pas couchable. 

Mais à’place, à cause d’la baptême de pandémie, on était toutes pognés à Québec. Moé, Matante Poêle, j’m’étais couchée d’bonne heure. Dans l’salon, Mononc’ Poêle pensait à faire pareil après avoir fini son rhum n’Coke, pis Frére André textait à ses chums en buvant sa Triple IPA. 

(En passant, si vous êtes nouveaux par icitte, Frére André c’est mon frére, y s’appelle André, faique c’est Frére André.)

C’est là que quequ’un vargea à la porte : 

BANG BANG BANG!

Mononc’Poêle pis Frére André firent un astie d’saut. 

« Veux-tu ben m’dire? » dit Mononc’ en se l’vant pour aller voir. 

Par la vitre d’la porte, Mononc’ aparçut, éclairée par la lumière jaune-orange des lampadaires, une face qu’y avait pas vue depuis un boutte : celle-là à Bebitte Bouffard. 

Mononc’ ouvrit la porte, pis Bebitte déboula dans’maison plusse qu’y rentra. 

— Heille, men, répare ta sonnette, viarge, ça fait 10 menutes que j’zigonne après comme un épais!
— Parle pas fort de même, le cave, les voisins vont t’entendre! Viens-t’en, là, avant que quequ’un nous voye! Pis c’est qui, lui? 

Bebitte, c’tait un chum à Frére André, un autre gars d’Matane. Parsonne se rappelait son vrai p’tit nom, mais toute la ville l’appelait Bebitte parce qu’un m’ment’né, d’un party à Saint-Adelme, y’était tombé dans’bière à la bebitte qu’un gars brassait dans sa grange; y’avait tellement badtrippé qu’y était parti en plein bois pas d’souliers pis pas d’portefeuille, pis on l’avait pas r’vu pendant deux ans. 

Entécas, là y’était chez nous à Québec, avec un autre gars qui avait pas l’air toute là. 

— C’tu fais-là, men? demanda Frére André, sur ces entrefaites arsoudu.
— Heeeeeeeeeille, Dré! répondit Bebitte. Ça te tente-tu d’aller à Matane? 
— Hein? 
— Ben oui! L’idée m’a pogné, pis mon chum Claude, c’t’un gars de Lévis, pis depuis l’temps qu’y entend parler du Festival d’la crevette, ça y tentait d’aller voir ça.

Ça d’l’air que parsonne y’avait dit qu’y avait pu d’festival depuis au moins dix ans. 

— Voyons, toé-là, dit Mononc’. Tu veux clancher pour Matane à minuit moins quart pis faire 400 km en char pour voir parsonne anyway à cause du confinement? 
— Pantoute! On va courir la Chasse-Galerie! On va voler jusque là-bas, le yâble va nous protéger contre la COVID, pis on va être arvenus à Québec avant même que ta femme s’réveille. 

Mononc’Poêle pis Frére André restèrent frettes. Y’était-tu en train d’leu suggérer d’faire un pacte avec le yâble comme dins légendes, lui-là?

— Ah ouais, mais y’a rien là, c’est yinque une formalité, j’ai faite ça plein d’fois pis y’est rien arrivé. Faut juste pas être trop pétés pour chauffer drette une fois rendus dins airs. Envoyez don!  
— Va t’coucher, Bebitte, t’as pas d’allure, dit Mononc’Poêle. 

Sauf que Frére André mit sa main su l’épaule à Mononc’ : 

— Ouin, mais moé, j’m’ennuie vraiment d’mes chums à Matane. Messemble que ça f’rait du bien d’aller faire une saucette! Juste une couple d’heures! Pis en plus, Bebitte y dit qu’on aurait pas à s’en faire avec la COVID grâce au yâble! 
— T’es pas après y penser sérieusement, toé-là? 
— Pis faut qu’tu viennes toé’ssi, intervint Claude, qui avait pas parlé pantoute jusque-là. Pour courir la Chasse-Galerie, faut t’être deux, ou bedon quatre, ou six, ou huit. Pas trois. 

Tout l’monde argarda Mononc’Poêle avec des grands yeux d’chien qui s’tète des restes de table. Y s’sentait au bord du précipice avec crissement l’goût d’mettre le pied d’dans : après toute, lui’ssi y s’ennuyait : d’sa mére, d’sa soeur, de N’veu Poêle…

« Vous êtes toutes virés fous », dit Mononc’ en ramassant sa froque.

Quand tout l’monde fut greyé pis rendu dehors, Mononc’Poêle demanda : 

— Faique là, on fait ça comment? Peux pas crère que t’as un canot d’écorce dans l’coffre de ta Civic. 
— Ben non, répondit Bebitte. L’canot, c’est dépassé. La Chasse-Galerie, ça s’fait en char, à c’t’heure! Tantôt avant d’rentrer, j’ai vu qu’t’avais un beau p’tit Kia flambette avec les sièges chauffants. On pourrait—
— Oublie ça, Bebitte. Ch’pars pas à voler avec mon char, Matante Poêle va m’étêter. On va prendre ton bazou, à’place. 

Faique les gars allèrent s’assire dans’Civic pleine de topes, de papiers de McDo pis de vieux Kleenex, avec des taches bizarres sur les sièges pis un vieux lecteur cassette avec un album d’AC/DC pogné dedans depuis 2003, qui s’mit à jouer drette quand Bebitte tourna la clé. 

Highway to Hell? Tu m’niaises-tu? demanda Frére André.
— Tant qu’à moé, y’a juste c’te toune-là qui existe, répondit Bebitte. Ok. Faique là, répétez après moé :

Satan! Roi des enfers, on t’promet d’te livrer nos âmes, si d’icitte à six heures on prononce le nom du bon Dieu, pis si on touche à une croix dans le voyage. À c’te condition-là, tu vas nous transporter par les airs où c’qu’on veut aller, pis tu nous ramèneras pareillement à Québec!
Acabris! Acabras! Acabram! Fais-nous voyager par-dessus les montagnes!

Mononc’Poêle pis Frére André s’artinrent fort pour pas partir à rire. C’tait déjà assez bizarre de même d’être quatre gars dans une vieille minoune en pleine nuite après faire un pacte avec le yâble en espérant s’envoler dans l’ciel, la formule magique, là, c’tait comme un peu trop.

Mais, à leu grande surprise, la Civic se mit à l’ver dins airs. Toujours plus haut, par-dessus l’toit d’la maison, pis encore pis encore. 

« Ok Mesdames, c’est parti! »

Le char clancha comme si le yâble lui-même avait pesé su’l gaz; les gars collèrent su leu siège. 

Y passèrent au-dessus d’Québec couvarte de neige, endormie, mais toute éclairée pour les Fêtes : l’Vieux-Québec, l’château Frontenac, la terrasse Dufferin, le P’tit Champlain, l’île d’Orléans, pis enfin, l’fleuve, une vraie autoroute qui scintillait en d’sour d’la lune pis qui s’ouvrait toute grande en avant d’eux-autres, comme quand la 20 passe à 4 voies dans l’boutte de Cacouna en allant vers Rivière-du-Loup. Sauf, tsé, de l’autre bord.

« Entécas, ça s’ra pas dur de trouver not’ch’min jusqu’à Matane, hein? » fit Bebitte, le sourire fendu jusqu’aux oreilles. 

Y filaient le long du Saint-Laurent tandis que Lévis, Montmagny, Kamouraska pis Rimouski passaient à toute vitesse en d’sour d’la Civic. 

Mononc’Poêle argardait déhors, les yeux tout secs à force d’être émerveillé, quand soudain, y vit apparaître Matane su sa tite pointe avancée dans l’fleuve, avec ses champs, ses grands vire-vents, sa rivière à saumon, son phare pis son port où c’que notre fierté nationale de travarsier brillait encore par son absence. 

« Bon, les gars, annonça Bebitte. On va atterrir dans’neige su’l terrain à côté du Dixie Lee. T’nez-vous ben, ça s’peut que ça brasse! »

Le bazou commença à descendre, fit un virage à 90 degrés pis s’écrasa dans l’champ avec un son de suspensions qui supplient qu’on les achève.  

« Bon! Vous voyez ben qu’c’est pas si pire que ça! » 

Les gars débarquèrent du char. 

Mononc’Poêle fut tout ému arvoyant la polyvalente, le cimetière, l’avenue Saint-Rédempteur… Y sentit aussi le maudit vent d’Nordet frette pis humide y sacrer des poussées dans l’dos. Pas d’doute, y’était ben à Matane.  

« Bon, où c’qu’à l’est, Pincette? » demanda Claude.

Pincette, c’tait la mascotte du Festival de la crevette – une grosse crevette en t-shirt. 

— On va t’a trouver, ta crevette, mon Claude, dit Bebitte. 
— Faique qu’est-cé qu’on fait? d’manda André.
— On prend chacun not’bord, pis on s’artrouve au char à 5 heures et demie, expliqua Bebitte. Prendriez-vous un ti-peu de PCP avant d’partir? 
— C’est pas toé qui disait qu’y fallait être pas trop maganés pour chauffer drette en arvenant? souligna Frére André. 
— Non, ça va être beau, Bebitte, merci, dit Mononc’.

Faique Bebitte pis Claude partirent de leu bord, Frére André alla voir ses chums, pis Mononc’Poêle s’enligna pour une saucette chez sa sœur. 

Y’a pogna juste comme a l’allait s’coucher. 

« Qu’est-cé tu fais-là, toé? T’étais pas supposé descendre, c’t’année! Pis tu parles d’une heure pour arsoudre! »

N’veu Poêle, en pyjama, arriva à’course pis fit une grosse colle à son mononcle : 

— Han! Comment ça que t’es là?
— J’ai faite un pacte avec le yâble pis chus v’nu vous voir en char volant, répondit Mononc’, le gros sourire dans’face. 

Le p’tit gars fronça les sourcils : y’analysa c’qu’on v’nait d’y dire, conclut que c’tait des grosses menteries sales, l’va les yeux au ciel comme un ado blasé pis s’en alla jouer à Fortnite. 

« Ouin. Toé, t’as clairement des affaires à m’conter, dit la sœur. Viens-t’en. »

Y resta le temps d’un drink. 

Après, y s’en alla voir sa mére, Linda. Y savait ben qu’y allait la réveiller à c’t’heure-là, mais y s’essaya pareil. Y monta les marches jusqu’à son appart pis cogna. Ben vite, y vit arriver sa mére, un ti peu épeurée. A l’argarda par la fenêtre, arconnut son fils pis débarra la porte : 

— Veux-tu ben m’dire?
— Salut M’man, dit Mononc’Poêle. Écoute, j’ai pas ben ben de temps, chus juste icitte pour une couple d’heures. 
— Mais comment t’as faite pour v’nir icitte? As-tu pris ton char? T’es-tu lâché en pleine nuitte?
— M’man, ch’peux pas te l’dire. Chus juste v’nu passer un peu d’temps avec toé. Ch’peux-tu rentrer?

Linda fixa Mononc’, les yeux toutes grands, pis eut finalement l’air d’accepter que son gars qui reste à Québec était en avant d’elle dans l’tambour à 2 h du matin, pis qu’a l’allait pas savoir comment y’était arrivé là : 

« Aweille, rentre. Y m’reste un peu d’cipâte pis une demi-bouteille de vin. » 

Mononc’ se dégreya tandis que Linda fit réchauffer l’cipâte – au four, bien sûr : réchauffer l’cipâte au micro-ondes, tout comme mettre du ketchup dessus, c’t’un crime contre l’humanité. 

S’ensuivit un snack un peu surréaliste, chaleureux pis intime comme si Mononc’ pis sa mére étaient dans une bulle à eux-autres, pis que ni la COVID, ni le yâble existaient. Y jasèrent de toute pis de rien, d’la job, du temps, des souvenirs, de N’veu Poêle… Mononc’ en oublia presque que le vin rouge y donnait des brûlements d’estomac. 

Quand vint l’temps de partir, Mononc’ serra Linda ben fort dans ses bras : 

« Ch’t’aime, M’man. J’te promets que m’as r’descendre te voir dès que c’te maudite pandémie-là va être finie. Prends soin d’toé! »

Y’était rendu 5 heures et demie. Mononc’Poêle pis Frére André étaient artournés à la Civic, mais y’avait aucun signe de Claude ni de Bebitte. 

« Heille, qu’est-cé qu’y niaisent? Faut qu’on soye arvenus à Québec pour 6 h! » s’impatienta Mononc’Poêle. 

C’est là qu’y virent deux silhouettes sortir d’en arrière du Dixie Lee.  

« Tchéquez ça, les gars! JE SUIS LA CREVETTE! »

C’tait Bebitte pis Claude. Sauf que Claude, fouillez-moé comment pis pourquoi, mais y portait l’costume de Pincette la crevette. 

— Ben voyons, les gars, qu’est-cé que vous avez faite là? s’exclama André. 
— Tabarnak, t’as volé Pincette! 

Mononc’Poêle, piqué dans sa fierté matanaise, se garrocha sur Claude pour y’enlever le costume, bientôt suivi de Frére André. Mais Claude, lui, y voulait pas l’enlever, le costume. Y’ÉTAIT la crevette, ok? 

C’est là que les sirènes de chars de police déchirèrent la nuite. 

Bebitte, qui était déjà assis au volant d’la Civic, baissa sa vitre et dit : 

« Heille, Acabris, Acabras, Acabram, on scramme! Ch’j’sais pas si vous avez r’marqué, mais la SQ s’en vient pis ch’pense pas que ça vous tente de rester là! » 

À cause des gyrophares de police, la bâtisse du Dixie Lee commençait à r’sembler à la maison de ton voisin gonflable qui a sorti ses REER pour s’acheter des lumières de Noël chez Can’Toy. Pu l’temps de déshabiller Claude : y’allait falloir partir avec le costume. 

Mononc’Poêle pogna Claude par le collette tandis que Frère André s’emparait de la tête de la mascotte pour la garrocher au bout de ses bras. 

« NOOOOOONNNN! JE SUIS LA CREVETTE! »

Claude se débattait comme un yâble dans l’eau bénite. Mononc’ pis André réussirent à l’mettre su’l siége d’en arrière. Mononc’ resta avec pour le maîtriser tandis qu’André s’en allait en avant, juste comme les polices se parquaient à côté du resto. 

— Aweille, Bebitte, clanche! cria Frére André.
— Okidou! Acabris! Acabras! Acabram! Fais-nous voyager par-dessus les montagnes!

Comme la première fois, la minoune s’éleva dans les airs pis partit comme une balle, laissant les pauvres agents de la SQ la yeule à terre. 

Pis comme la première fois, les villes pis les villages s’mirent à défiler à la vitesse du yâble. Pis Bebitte chauffait quand même assez drette, pour un gars su’l PCP. C’est là que Claude réussit à sacrer un coup d’coude dans face à Mononc’Poêle, le sonnant assez pour qu’y relâche sa prise. 

« Bebitte! Arvire de bord! Faut que j’aille charcher ma tête! JE SUIS LA CREVETTE! » 

Y pogna Bebitte par la tête pis y mit les mains en avant des yeux, y faisant parde le contrôle de la Civic. 

Frére André essaya d’enlever Claude de d’là, mais y semblait être animé par la même force irrésistible que le bazou. C’est là qu’y vit de quoi arriver crissement vite dans le windshire : 

« Tabarnak, les clochers de Sainte-Anne-de-Beaupré! »

La collision avec le sanctuaire avait l’air inévitable : non seulement y’allaient toute mourir, mais en plus, y’allaient foncer drette dans une croix, en plein l’affaire qu’y avaient promis au yâble de pas toucher. 

Au darnier moment, André pogna l’volant pis y donna un gros coup. Le char évita de justesse les clochers, mais partit vers le nord-ouest, complètement hors de contrôle, frôlant l’top des épinettes sur le dessus d’la montagne à Stoneham. 

Partis d’même, y’auraient ben pu s’rendre à’baie James; mais là, Mononc’Poêle artrouva ses esprits, pogna la batterie à booster Motomaster en arrière du siége passager pis en câlissa un gros coup dans l’bord d’la tête à Claude, qui s’écroula dans l’fond du char. 

Désaveuglé, Bebitte put arprendre le contrôle de sa minoune – entécas, façon d’parler. Y réussit à la ramener dans’bonne direction, mais a s’mit à faire des tonneaux dins airs juste comme à commençait à descendre, bardassant tout l’monde à bord comme du linge dans’sécheuse. 

Pis là, Mononc’Poêle pis Frére André pardirent connaissance.


Le lendemain, j’les trouvai à moitié enterrés dans’neige dans l’terrain vague en face de chez nous. 

« Ouin, l’party a pris toute une chire après que j’me sus couchée! »

Les gars artroussèrent, tout égarouillés, pis argardèrent partout autour pour essayer d’comprendre c’qui s’était passé : y’avait aucune trace ni de Claude, ni de Bebitte, ni de la Civic. 

Quand y se leva vers 3 h de l’après-midi, encore un peu magané de sa nuitte, Mononc’Poêle se dit qu’y avait sûrement fait un rêve particulièrement flyé pis réaliste. 

C’est là qu’en faisant défiler distraitement son fil Facebook su son téléphone, y vit une nouvelle qui y fit armonter l’estomac dans’gorge : 

JOYEUSES FÊTES TOUT L’MONDE, PIS ÉNARVEZ-VOUS PAS TROP : RESTEZ CHEZ VOUS!

Yasuké, le samouraï africain — partie II

Partie I

Yasuké était après prendre son café, ben relax, quand l’pére Valignano arvint de son audience avec Nobunaga.

— Pis, boss? Ça a-tu ben été?
— Comme du beurre dans’poêle, mon homme! J’ai eu toute c’que j’voulais, pis l’avenir de la mission est assuré. Ah, pis, euh, en passant, ch’t’ai donné en cadeau à Nobunaga.
— PARDON!?

Ça prenait pas la tête à Papineau pour comprendre que Nobunaga trippait ben raide sur Yasuké. Comme c’tait la coutume, le Jésuite y’avait apporté des cadeaux – plusieurs sets de verres en cristal pis une couple de beaux fauteuils –, mais y’avait vite allumé que la meilleure façon de s’mettre dins p’tits papiers du seigneur japonais, c’tait d’y donner le grand Africain comme on offre un couteau à steak électrique ou bedon une chandelle patchouli et clou de girofle.

L’histoire dit pas comment Yasuké prit la nouvelle. T’faire « donner » sans t’faire demander si c’tait correct avec toé, c’tait plutôt poche. À part de t’ça, y’était l’employé à Valignano, pas son esclave! Le pére avait pas d’affaire à faire ça. Mais mettons que Yasuké avait pas trop le choix.

Obéissant, y quitta la mission jésuite pour se rendre au temple de Honnô-Ji, où y’allait être logé pour tu’suite.

Les jours d’après furent un peu surréalistes : toute c’te temps-là, y’attendit comme un coton dans l’antichambre de la salle d’audience de Nobunaga, avec deux gardes à l’air bête qui avaient pas grand jasette.

Le monde rentraient pis sortaient, ben pressés, des fois en y j’tant des p’tits regards curieux en coin, mais personne l’invitait à rentrer.

De c’qu’y avait compris, Nobunaga était ben dans l’jus : y’était après organiser un « umazoroé », une espèce de parade militaire avec des ch’faux pis des acrobaties pis des armures d’apparat pis la grosse affaire.Mais là, astie, combien de temps y’allait niaiser d’même?

Y’était assis à la japonaise, à genoux pis les fesses sur les talons. Y se pensait habitué. Mais y’était clairement pas prêt à faire ça des heures de temps :

« Calvaire, j’sens pu mes jambes! Comment c’qu’y font, eux-autres? Crime, faut que j’me lève, sinon m’a rester pogné. Ayoye… »

Faique de temps en temps y se l’vait, raide comme si y’avait 150 ans, pis marchait un peu avant de se rassire. Ça avait l’avantage de tirer un sourire aux deux gardes.

Le soir, une servante le ramenait dans la chambre d’invité où on l’avait logé, pis y’apportait un souper, qu’y mangeait tu’seul. C’tait bizarre en chien. D’aussi loin qu’y se rappelait, y’avait jamais dormi ni mangé sans être avec d’autre monde.

En plus, y commençait à être tanné de rien faire, pis savait pas pantoute ce que Nobunaga attendait de lui :

« M’as-tu faire une vraie job de garde du corps ou d’guerrier? Ou bedon m’a être comme un animal savant qu’on sort pour impressionner la visite? »

Y commençait à angoisser un ti peu.Pis enfin, au bout de trois jours, y’arçut des ordres : y’allait participer à la parade, là, l’umazoroé, qui devait avoir lieu drette le lendemain.

Pas longtemps après, une armée de couturières su’l gros nerf entrèrent dans sa chambre pis y cousirent du linge exprès pour l’occasion – pour faire de quoi à sa taille, y fallut qu’y raboutent le linge de TROIS hommes!


L’umazoroé était censé avoir été organisé en l’honneur de l’empereur. L’expression parfaitement étudiée pour pas avoir l’air de tripper sa vie ni de s’emmerder non plus – y’était considéré comme un dieu incarné, pis un dieu, c’tait pas censé faire de faces –, y’était assis au meilleur spot pour argarder la parade, dans un beau p’tit gazebo doré avec sa famille pis sa trâlée de courtisans greyés comme des arbres de Noël dans 72 épaisseurs de soie de couleurs différentes.

Mais ça allait vite être évident comme le nez dans’face c’tait qui le saint Jean-Baptiste dans’parade.

Devant des milliers de personnes jouquées dins arbres pis sur les toits, ou qui woiraient au travers des clôtures en bambou installées le long du parcours, arriva en premier la gang de big shots – les généraux plus proches de Nobunaga, comme Mitsuhidé Akéchi, lui qui avait dû s’arvirer s’un dix cennes pour toute organiser quand son seigneur avait eu une bulle au cerveau pis avait décidé que ça y prenait l’événement du siècle, dans trois s’maines, peu importe c’que ça coûte, arrange-toé.

Après v’naient les trois fils à Nobunaga : Nobutada, Nobutaka pis Nobukatsu.

Yasuké suivait, au travers d’une trâlée de samouraïs; une centaine de guerriers pis de hauts fonctionnaires du gouvernement à Nobunaga arrivèrent par après.

Tout d’un coup, la foule vint ben silencieuse : en darnier, telle la mariée d’un défilé de mode, Nobunaga s’en vint su son ch’fal noir comme la nuitte.

Y flashait en crisse avec son casse de démon, ses culottes rouges, ses souliers en brocart chinois, ses gants en cuir de chamois, sa tunique en toile d’or qui avait été faite v’la des siècles pour un empereur de Chine, pis ses deux beaux sabres avec la poignée pis l’étui incrustés d’or. Même son ch’fal était su son 31 : son tapis de selle était en soie, pis y’avait des beaux p’tits pichous avec des nuages brodés dessus. Pour tout l’monde qui était là, c’tait comme si l’dieu d’la guerre en parsonne v’nait d’arsoudre.

Les paradeurs firent un tour d’arène – bâtie exprès pour l’occasion dans un temps record par Mitsuhidé Akéchi –, pis chacun alla prendre sa place. Yasuké, lui, alla s’assire dins estrades : vu qu’y était arrivé un peu comme un ch’feu su’a soupe, y’avait pas de rôle dans le pestacle.

Pis là, pendant six heures de temps, Nobunaga, ses trois gars pis d’autres samouraïs firent toutes sortes d’acrobaties, pirouettant sur leu ch’fal, se tenant deboutte su leu selle, tirant à l’arc dans des angles impossibles su des cibles toujours de plus en plus loin pis switchant d’monture en plein galop, dans un mix de Cirque du Soleil pis de spectacle équestre de la GRC, toute réglé au quart de tour pis exécuté avec une grâce pis une précision à foutre la chienne aux ennemis de Nobunaga.

L’monde de Kyoto étaient fous comme des balais, pis pas juste à cause du Cavalia version Japon féodal qu’y argardaient gratis : après 100 ans d’guerre, y vivaient enfin en paix, le ventre plein, sous la protection d’un seigneur toute puissant comme y’en avait jamais eu avant.

Sauf que la paix pis l’abondance, c’tait pas pour tout le monde tu’suite : pour en profiter, fallait se soumettre ou être conquis, pis Nobunaga avait encore plein de provinces récalcitrantes à saigner pis à raser au solage pour les ajouter à son royaume unifié.

Faique, une semaine après l’umazoroé, Nobunaga s’en retourna chez eux su’l domaine du clan Oda, à Azuchi. Pour la raille jusque là-bas, y d’manda à Yasuké de ch’vaucher à côté d’lui.Pis y lui jasa ça TOUTE LE LONG.

Yasuké était pas habitué à ça : y’avait été esclave, pis mercenaire; l’pére Valignano y’avait toujours clairement montré qu’y était juste son employé en l’faisant marcher en arrière de lui. Mais Nobunaga… Nobunaga l’traitait comme un grand chum. Y lui racontait plein d’affaires. Y lâchait des jokes. Y lui expliquait c’tait quoi c’te montagne-citte, c’tait quoi c’te lac-là, c’te temple-citte pis c’te château-là, comme si y connaissait Yasuké depuis toujours pis qu’y était super content d’enfin l’arcevoir chez eux.

« Ben coudonc, se dit Yasuké. J’sais ben pas c’que j’fous icitte ni qu’est-cé que j’ai faite pour mériter ça, mais ça se prend ben en maudit… »

Au coucher du soleil, y’arrivèrent à Azuchi. Pour vous donner une idée de quoi le château à Nobunaga avait d’l’air, pensez au château japonais le plus typique possible, comme on voit sur, tsé les espèces de peintures sur tissu qui se roulent pis qui s’accrochent sur le mur pis qui se vendent dans l’genre de magasin louche où tu peux aussi acheter des pipes à eau pis des statues de dragon cheapettes?

Jouquée sur le dessus d’une montagne pis dépassant de la tête des arbres, une tour de sept étages de haut avec chacun son boutte de corniche de toit se dressait tout fière-pet, argardant de haut toute la région. Les cinq étages du bas étaient peinturés en noir; le sixième était rouge pétant, avec huit coins comme une pancarte d’arrêt-stop, pis le darnier était comme une p’tite maison carrée, mais arcouverte d’or, qui arflétait tellement le soleil que la bâtisse faisait comme un phare pour le royaume au complet.

En montant les marches qui s’rendaient jusqu’en haut, Yasuké se rendit compte qu’en faite, la butte au complet était une forteresse. Y’avait rang après rang de palissades pis une trâlée de citadelles qui faisaient autant de lignes de défense. C’tait une vraie p’tite ville où restaient plus de 3 000 guerriers, fonctionnaires pis serviteurs.

Après un p’tit lunch de fin de soirée, Nobunaga envoya tout l’monde se coucher. Ses généraux avaient toutes leur maison à eux-autres pas loin du donjon, mais Yasuké, lui, dut aller loger avec les gardes. Y’était pas insulté de t’ça – y’allait pas commencer à s’prendre pour une duchesse du jour au lendemain – mais y continuait de se d’mander c’que Nobunaga y voulait.

Yasuké s’attendit à c’qu’on y demande de faire son tour de garde, mais parsonne vint jamais le réveiller. Pis quand y s’proposa pour y’aller, y se fit argarder comme si y’avait trois yeux. Après une couple de jours, y déménagea dans une chambre à lui, mais on y’avait toujours rien demandé de faire.

« Voyons, y m’ont-tu oublié, coudonc? Pourtant, messemble que chus dur à manquer… »

Finalement, une journée, Nobunaga calla Yasuké; y’arcevait du monde, pis y voulait qu’y s’tienne à côté de lui comme garde du corps.

« Enfin, viarge! » pensa Yasuké.

Y’était pas le seul à être content. Nobunaga vit ben que tout l’monde qui rentraient dans sa salle d’audience faisaient l’saut en voyant son nouveau vassal pis v’naient toutes sur les nerfs, c’qui était en plein l’effet recherché.

Après ça, une couple de fois, l’seigneur l’emmena avec d’autres jeunes samouraïs s’épivarder dans’campagne : y chassaient, y pêchaient, y s’baignaient dins rivières pis dins sources d’eau chaude. C’tait quasiment romantique. Pis tout ce temps-là, Nobunaga arrêta pas d’y poser des questions, surtout sur les batailles où y’avait combattu pis les pays où y’était allé.

Les semaines passaient, pis plus ça allait, plus Yasuké sentait qu’y faisait sa place, un peu comme quand tu finis par étirer tes jeans serrées assez pour qu’y te fassent pu un ti bourrelet qui déborde. Y’était rendu un confident pis un conseiller en armes pis en tactiques de guerre étrangères, un sujet qui intéressait ben gros Nobunaga.

Pis un jour, son seigneur le fit venir dans ses appartements.

« Viens don prendre une marche, mon chum. »

Yasuké trouvait que Nobunaga avait un drôle d’air, mais y le suivit sans poser de questions. Y descendirent les marches le long de la montagne jusqu’à mi-chemin vers en bas. Ensuite, Nobunaga vira sur un chemin bordé d’arbres en fleurs, pis à droite dans une petite allée qui débouchait sur une petite maison.

En dedans, ça sentait le bois neuf, comme si ça venait juste d’être construit. Pis après avoir passé une couple de cadres de porte, Yasuké se rendit compte de quequ’chose de bizarre :

« Ben voyons, c’tu moé ou toute est faite plus grand, ici-dedans? J’ai même pas besoin de me pencher! Même le plafond est plus haut! »

Nobunaga le fit rentrer dans une grande pièce avec rien dedans à part une tite table où y’avait une épée courte sur un support.

En voyant ça, Yasuké eut un petit moment de panique :

« Voyons, y va-tu me d’mander de me suicider, comme les Japonais font quand y sont déshonorés? Le seppuku, qu’y appellent ça. Astie… Heille, les nerfs, j’ai rien faite de mal, moé là! En plus, y’a l’air ben relax, faique ça se peut comme pas que… »

Nobunaga leva les bras dins airs pour montrer la maison :

« Yasuké! À partir de maintenant, c’est chez vous, icitte. J’ai faite faire c’te maison-là exprès pour un géant! »

Le guerrier africain fut tellement surpris qu’y trouva rien à répondre pis put juste rester là avec un air de morue fraîchement pêchée.

Le seigneur s’étira le bras pour se rendre jusqu’à l’épaule à Yasuké :

« T’es mon guerrier noir, le démon qui va chevaucher à côté d’moé dins batailles, l’ange des ténèbres qui va me protéger, moé pis ma famille, dans ma maison. Pis l’épée, là, c’est le symbole de t’ça : tu vois, y’a mon emblème dessus. Faique à partir de maintenant, t’es mon samouraï – un membre du clan Oda. »

Sur ce, y s’en alla, en y faisant signe de rester là. C’tait pas fin d’y lâcher une bombe de même pis de le laisser tu’seul en plein pas creyage de shot, mais c’tait ça qui était ça.

Pis dès que le seigneur eut passé la porte, comme pour l’aider à comprendre ce qui venait de se passer, un homme pis une femme sortirent d’une pièce à côté, la tête baissée, pis y vinrent s’agenouiller en avant de lui. Yasuké fit enfin 1+1 :

« Une maison. Pis des serviteurs. Ch’t’un SAMOURAÏ, câlisse. Pincez-moé, quequ’un… »

Partie III


Source : Thomas Lockley et Geoffrey Girard, African Samurai – The True Story of Yasuke, a Legendary Black Warrior in Feudal Japan, 2019.

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Pour faire comme eux-autres et lire les articles avant tout le monde pis même profiter de contenu extra rempli de détails croustillants, c’est par ici!

Le banquet de Nyköping

Ah, l’temps des Fêtes. On s’entend que c’t’année, avec la COVID pis les restrictions sanitaires pis toute ça, c’est pas parti pour swinger ben fort dins chaumières au réveillon. Mais en 1317, pour la famille royale de Suède, y’aurait p’t-être mieux valu que tout l’monde reste chez eux.

Le 10 décembre, le roi Birger arcevait ses deux fréres à son château de Nyköping pour un p’tit party de famille. Quand les deux arsoudirent, Birger leu souhaita la bienvenue pis leu fit de chaleureux colleux.

Ça avait l’air ben beau, ah l’amour fraternel, mais ça avait pas toujours été d’même.

Artournons un peu en arrière. Quand le roi Magnus III de Suède mourut en 1290, c’est Birger, le plus vieux de ses trois gars – qui avait quand même yinque dix ans – qui fut couronné. Les deux autres, Eric pis Valdemar, arçurent des territoires eux-autres avec, mais y restaient quand même des vassaux à Birger – des numéros 2, essentiellement.

Pis ça faisait pas leur affaire. Surtout Eric : y’était marié avec la fille du roi de Norvège, qui répondait au doux nom d’Ingeborg, pis vu qu’y était safre, y’avait l’œil sur le trône de Norvège ET lui de Suède. Ça fit de la marde dès l’départ.

J’vous évite toutes les grenouillages qui suivirent, mais pour s’débarrasser d’leu frére, Eric et Valdemar allèrent jusqu’à dire des menteries au sujet de Torgils Knuttson, le régent et protecteur à Birger, pour le faire exécuter (ici, c’est bien de dire que Waldemar était marié avec la fille de Torgils; mais comme Valdemar avait quand même 2-3 scrupules qui traînaient dins craques du divan de son âme, y s’arrangea pour qu’un curé encule des mouches assez creux dans l’droit canonique pour y trouver un prétexte de divorce, histoire que ça paraisse moins mal).

Bref, à c’t’heure que son protecteur était tassé, Birger était vulnérable.

Les frères niaisèrent pas avec la puck : moins d’un an après, y se rendirent à Håtuna, où Birger avait un chalet. Le roi, qui était su’l bord de souper pis s’doutait de rien, leu dit :

« Heille! J’vous attendais pas icitte, tu parles d’une surprise, toé! V’nez don vous assire avec nous-autres! »

Sauf qu’Eric et Valdemar étaient pas là pour deviser gaiement autour d’une platée de boulettes Ikea : drette là, y firent capturer Birger, sa femme Marta, un archevêque qui traînait là, pis toutes ceux qui étaient là pour les protéger.

Après ça, y’enfermèrent Birger et compagnie au château de Nyköping pis se mirent à régner sur la Suède comme si y’existait pas.

Birger resta emprisonné 2 ans, avant de finalement réussir à sortir pis à retrouver son trône grâce une grosse rançon pis à un jeu d’alliances hyper compliquées entre la Suède, la Norvège pis le Danemark.

Dins dix années qui suivirent, y’eut presque pas de chicane entre les frères. Jusqu’au jour du fameux réveillon d’Noël 1317 à Nyköping. En arcevant l’invitation, Eric était pas sûr, mais Valdemar était comme :

« Nanon! J’ai vu Birger v’la pas longtemps, pis y nous haït pu pantoute, j’te jure! »

Faique les trois frères eurent un ben beau réveillon, avec la boisson qui coulait à flots pis ben du plaisir pis d’l’agrément. À’fin d’la soirée, Eric pis Valdemar, assez pompettes merci, allèrent se coucher tout contents.

C’est là que Birger frappa : quand y furent ben endormis, y’envoya ses gars armés jusqu’aux dents pour les capturer dans leu litte.

Après ça, y les crissa dans le donjon où y l’avaient lui-même faite enfermer 12 ans avant, en leu disant :

Y les laissa sécher là, attachés par le cou pis les mains, à fermenter dans leux propres dépôts, jusqu’à ce qu’y meurent de faim. Y jeta même la clé du donjon dans’rivière.

Et après ça, supposé que Birger aurait dit, comme un méchant dans les bonshommes du samedi matin à la TV :

« Mouahaha! À c’t’heure la Suède est toute à moé! »

Sauf que, pas tant. L’année d’après, y’eut une révolte, faique Birger dut se sauver au Danemark où y mourut en 1321. Pis finalement, c’est l’fils à Eric qui monta su’l trône de Suède. Pouet Pouet.

Faique comme vous disais, c’t’année-là, ça aurait été mieux pour tout l’monde si on avait été en pleine pandémie.

Yasuké, le samouraï africain — partie I

Une fois c’t’un gars pas comme les autres.

Chez eux, y’arsemblait aux autres pis les autres y’arsemblaient : c’taient du monde grands, narfés, faites sur le long, la peau d’la couleur des gadelles noires.

Sauf que là, le gars, y’était ben loin de chez eux.

Y’était né au bord du Nil, dans ce qui est à c’t’heure le Soudan du Sud. Pis un m’ment’né, y’avait été emmené comme esclave. Dans c’temps-là, les RH se bâdraient pas avec les CV pis les entrevues pis toute ça : y volaient du monde comme on vole une TV.

Y’avait fait pas mal de places après ça : en premier comme enfant soldat, après comme mercenaire pis garde du corps. C’tait un guerrier endurci qui avait vu l’Arabie, l’Inde, la Malaisie, la Chine…

Un m’ment’né, y pogna une maudite bonne job : chef de la sécurité pour le pére Alessandro Valignano, le supérieur général des Jésuites pis le gars responsable d’évangéliser l’Asie. C’est de même qu’y s’était ramassé au Japon, en plein à l’époque des samouraïs, quand l’empereur sarvait juste à faire beau dans l’coin, pis que l’vrai pouvoir était entre les mains des seigneurs d’la guerre.

C’est le pays où le gars s’est littéralement faite un nom; parce que si l’histoire a oublié comment ses parents l’avaient appelé quand y’est né, a se souvient du nom que les Japonais y’ont donné : Yasuké.

« Wow! Argardez ça, gang! Le gars, là-bas, y’est toute noir! C’tu un dieu, coudonc? »

Partout où y s’était arrêté pendant la tournée du pére Valignano au Japon, l’monde avaient capoté. Là-bas, la peau noire était loin d’être mal vue : au contraire, a l’était associée aux dieux pis aux asprits, comme Daikokuten, le dieu de la prospérité pis du commerce. Même Bouddha était dessiné avec la peau noire, des fois.

Faut pas oublier non plus que Yasuké faisait 6 pieds 4 pis qu’y était shapé comme Monsieur Univers. Ça frappait l’imaginaire, mettons.

Avant de finir son road trip, l’pére Valignano devait absolument aller à Kyoto, la capitale, pour faire des risettes à Nobunaga Oda. Lui, c’tait le seigneur de guerre le plus puissant à ce moment-là – pas le roi du Japon, mais quasiment.

Comme c’tait jour de festival, Valignano s’était dit que ça f’rait ben de faire une parade en se rendant à’mission jésuite d’la ville, avec des gros crucifix en or, des bannières processionnelles, des enfants d’chœur habillés en anges pis toute le kit, pour montrer à quel point c’tait cool, être catholique. Yasuké marchait drette en arrière du Jésuite, comme une grosse grappe de ballounes pour attirer l’attention.

Sauf que l’pére avait mal pensé à son affaire : les rues étaient bourrées de guerriers de toute le Japon pis de paysans qui étaient jamais allés plus loin qu’un jour à pied d’leu mâsure. Le party était pogné ben raide : les bonhommes roulaient à terre ben paquetés entre les bâtisses, les créâtures se montraient les boules, ça pissait au beau milieu du ch’min, ça dansait pis ça criait. Pis quand toute c’te monde-là aparçurent Yasuké, y se garrochèrent su lui comme des Lavalois su l’chocolat d’Pâques au Cocothon.

« Voyons astie? A vient-tu de partir avec un boutte de mon gilet, elle-là? Mais lâchez-moé, simonac! Y’a trop d’monde, là! Faut qu’on décrisse, sinon y vont m’défaire en bouttes! »

Avant d’se faire effoirer, y s’bardassa un ch’min en déhors de la masse de ses nouveaux adorateurs pis partit à courir, avec Valignano, les autres Jésuites, les p’tits anges avec leux auréoles en cure-pipes pis les soldats japonais qui les escortaient.

« Tabarnak qu’on aurait dû v’nir à ch’faaaaaal! » pensa Yasuké en virant un coin d’rue, la foule virée folle qui courait en arrière comme un tsunami d’monde; les porteurs pis leux paquets, les marchands pis leux waguines, les moines avec leux plats pour mendier, les riches dans leux chaises à porteurs, toute arvolait partout.

Quand Yasuké et compagnie arrivèrent enfin à la mission, les gardes les firent rentrer pis barrèrent les portes. C’tait une bâtisse à la japonaise, faite en peau de pet, avec des p’tits murs de bois minces qui commencèrent à vibrer pis à craquer quand la foule arriva pis se mit à pousser dessus. Plusieurs planches pétèrent, pis Yasuké vit une couple de faces avec des sourires de ti-counes passer dans les trous pis l’charcher des yeux.

Le guerrier africain était su’l bord de se résoudre à crever dans une place qui aurait ben pu être une autre planète comparée à chez eux, quand soudain, toute c’te masse humaine partit à S’ÉLOIGNER de la bâtisse.

« Qu’est-cé qui ce passe là, sacrifice? » qu’y s’dit pendant que le son des sabots de ch’faux commençait à résonner autour.

Déhors, une gang de soldats s’en venaient pis tassaient la foule à coups de bâton. Sur leu linge, y’avait des fleurs noires à cinq pétales avec le tour doré : c’tait le symbole de Nobunaga Oda.

Quand tous les twits pis les taouins furent tassés, les soldats du seigneur Nobunaga rentrèrent dans la mission. L’pére Organtino, le Jésuite en chef de Kyoto qui parlait super bien le Japonais, alla les accueillir :

— Bonjour. Qu’est-ce qu’on peut faire pour vous sarvir?
— Le seigneur Nobunaga veut l’voir.
— Oui, ben sûr. Le pére Valignano pis moé, on a une audience de prévue av—
— Non, pas toé. Lui.

Y pointait Yasuké.

« Son Altesse invite c’te gars-là à venir chez eux. Y veut savoir qui c’est qui a foutu l’bordel dans la ville. »

Yasuké j’ta un œil au pére Valignano, mais y disait rien. Faique Yasuké r’garda le soldat drette dins yeux pis s’inclina ben bas avant de le suivre. Quand l’seigneur Nobunaga t’appelait, t’avais pas l’luxe de tatatouiner.

On y trouva du linge neuf pour remplacer le sien qui avait été déchiré – c’qui avait pas dû être facile, à la grosseur qu’y avait. Pis finalement, Organtino, qui connaissait ben Nobunaga, fut invité à v’nir avec lui, mais pas Valignano.

Tandis qu’y se rendaient, Organtino s’informa aux gardes pour savoir ce que Nobunaga voulait, au juste :

« Quand on y’a dit que toute le trouble avait été starté à cause d’un gars avec la peau noire, le seigneur Nobunaga était comme “Meuh! Ça existe pas, ça, un homme avec la peau noire”, faique y nous a ordonné d’y amener la preuve. »

Organtino s’arvira vers Yasuké pis y dit :

« Là, mon gars, tu te watcheras. Nobunaga, y peut être ben chummy, mais y peut aussi pogner les nerfs facilement. Pis cré-moé que tu veux pas y faire pogner les nerfs : une fois, y’a faite brûler une montagne au complet parce que les moines guerriers qui restaient là étaient pas d’accord avec lui, pis ya eu 20 000 morts. »

Yasuké trippait pas. Y savait pas pantoute à quoi s’attendre une fois rendu; avec ce qu’Organtino v’nait d’y raconter, y se dit que Nobunaga l’avait p’t’être faite appeler yinque pour l’exécuter. En plus, on y’avait dit de laisser ses armes à l’église, faique y se sentait tout nu. D’habitude, c’tait lui, la sécurité : y devait tchéquer partout pour spotter des menaces pis des portes de sortie, pis être prêt à s’battre. Là, y se faisait emmener comme un des enfants d’chœur à Valignano.

Au temple Honnô-ji, que Nobunaga utilisait comme quartier général, y’avait déjà une gang woireux taponnés dans’cour intérieure pour voir Yasuké passer.Le seigneur avait clairement pas l’intention de le faire niaiser, parce qu’on l’invita immédiatement à entrer dans salle d’audience.

Su’l coup, Yasuké resta frette.

« C’est beau, vas-y, rentre! » lui dit Organtino dans l’oreille.

D’en dedans, on voyait juste son gros torse musclé pas de tête, tellement le cadre de porte était bas.On le présenta comme étant « le moine noir de Chrétien » – comme si « Chrétien » était un pays, là. Le p’tit gars de Shawinigan avait rien à voir là-dedans.

Le guerrier africain dut se plier quasiment en équerre pour passer dans’porte, pis y se prosterna tu’suite, comme y’était censé faire; Valignano y’avait toute montré l’protocole quand y’étaient encore su’l bateau en s’en venant au Japon. Organtino fit pareil.

De chaque bord d’la pièce, y’avait une rangée de courtisans à genoux à terre, l’dos ben drette, qui l’argardaient. Au fond, sur une estrade, y’avait un gars d’âge moyen, grand pis mince avec une tite moustache, habillé en soie brillante : c’tait lui, Nobunaga Oda.

Tandis qu’y avait le nez à terre, Yasuké entendit une voix dire en riant :

« Ben là! Reste pas dans l’cadre de porte! Viens-t’en! »

Yasuké se leva pis marcha jusqu’à l’estrade, en essayant d’avoir l’air calme même si y shakait dans son pas de bottes, vu qu’y était nu pieds. Rendu drette en avant du seigneur, y s’armit à genoux.

Nobunaga commença par demander à Organtino de faire l’interprète, supposant que Yasuké parlait pas japonais. Mais le Jésuite y répondit que Yasuké était en masse capable de comprendre pis de répondre tout seul.

« Ah ouin? », dit le seigneur, impressionné.

Faique y parla directement à Yasuké : y lui souhaita la bienvenue pis y demanda si y’était à l’aise.

Yasuké répondit parfaitement, avec toutes les fioritures du japonais poli utilisé par le grand monde.

Nobunaga fit une face de « Pas pire! Pas pire pantoute » pis s’approcha du guerrier africain en souriant.

« Lève-toé don, s’te plaît, mon homme! »

Y lui prit le bras. Pis y s’mit à y FROTTER LA PEAU.

« J’ai mon maudit voyage! Qu’on m’apporte de l’eau pis une brosse! »

Y demanda à Yasuké d’enlever son gilet. Quand l’seau d’eau arriva, y prit la brosse pis commença à frotter comme un déchaîné.

Là, faut se mettre en contexte. Nobunaga faisait pas ça parce qu’y pensait que Yasuké était sale ou qu’y voulait l’humilier. Y trouvait sa peau noire hyper foncée tellement miraculeuse, comme un travarsier qui travarse comme faut ou bedon un tonneau d’sirop d’érable pas de râche dans l’fond, qu’y était sûr que les Jésuites essayaient d’y jouer un tour en peinturant un gars en noir pour se rendre intéressants.

En faite, Yasuké commençait à trouver ça drôle. Y se permit même de s’faire aller les muscles comme un culturiste – toutes les yeux étaient su lui, faique aussi ben en profiter.Enfin, Nobunaga commença à l’croire :

« Astie, j’en r’viens pas. T’es vraiment noir de même, mon snoro! Enwèye, rhabille-toé. »

Pis y tapa des mains :

« Ah pis d’la marde! À soir, on va faire le party en l’honneur du monsieur noir! Sortez les tables, la bouffe pis le saké! »

Le grand seigneur fit installer Yasuké à sa droite. Y l’argardait avec les yeux ronds pis arrêtait pas d’y poser des questions. À c’t’heure qu’y était assez convaincu qu’y allait pas être décapité, Yasuké était pas mal plus relax, faique y put sortir toute son charme :

« D’où j’viens, c’est pas mal plus loin que l’Inde! Pis là-bas, wô oui, tout l’monde est pas mal de la même couleur que moé, pis aussi grands, même les femmes! Mais pas aussi forts, ben crère, pis certainement pas aussi beaux! »

Nobunaga pis ses courtisans partirent à rire.

« Pis ouais, ma peau a toujours été de même pis a va rester de même jusqu’à ma mort. Vous auriez beau m’enfermer d’une garde-robe pendant dix ans, j’arsortirais aussi noir que chus rentré! Chus faite de même! »

Finalement, Yasuké était toute un conteur. Toute la soirée, y raconta son enfance au travers des lions pis des hippopotames; y parla des vaches que son peuple élevait dins grandes plaines. Y fit exprès pour mentionner qu’y buvait du lait de vache, des fois à même le pis : y savait que ça allait écœurer ses hôtes, pour qui l’idée de boire le lait d’une autre bebitte était absolument dégueulasse.

Y parla de quand y’avait été enlevé, de ses voyages en bateau, des palais en Inde pis des mosquées en Arabie, des amis qu’y avait perdus au combat…Un m’ment’né, tout l’monde commençaient à être pas mal ronds, pis l’décorum avait pris l’bord depuis longtemps. Une servante osa même dire :

— Y’a l’air pas mal fort, monsieur le géant, hein? Ça s’rait l’fun de savoir combien y peut lever!
— Ma belle, si tu veux l’savoir tant que ça, y’a juste à te lever toé!
— Ah, ben là, j’disais ça d’même, là tsé, fit la servante, toute rouge, en poussant un p’tit rire gêné.
— Aweille, Yasuké, lève-la d’un bras, chus sûr que t’es capable! dit Nobunaga.

Faique Yasuké se leva, ramassa la servante d’un bras comme de rien, pis devant la gueule à terre de toute l’assemblée, y pogna une autre servante, pis leva les deux ben haut.

C’tait une soirée dont tout l’monde allaient parler jusqu’à leu pension. Avant que Yasuké parte, Nobunaga y donna pour 80 livres de pièces de monnaie en cuivre, c’qui était un astie de gros motton pour le temps.

En sortant d’la pièce en reculant à genoux, comme c’tait la coutume, Yasuké était assez pompette pis tellement heureux d’être content qu’y faillit se péter la tête su’l cadre de porte.

Ça aurait pu en rester là, un souper complètement pas d’allure comme un rêve que tu contes à tes flos des années plus tard pis y te crèyent pas pantoute. Mais le destin – pis le seigneur Nobunaga – avait d’autres projets pour Yasuké.

Partie II


Source : Thomas Lockley et Geoffrey Girard, African Samurai – The True Story of Yasuke, a Legendary Black Warrior in Feudal Japan, 2019.

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Jos Montferrand

Jos Montferrand, vue par ma grande chum Christine Labrecque!

Heille, Jos Montferrand. Pour ceux qui l’connaissent pas, c’est un de nos plus grands hommes forts : un draveur, un batailleur pis un défenseur des faibles, la fierté des Canadiens français.

Quand ch’tais floune, Arrière-Pépère Poêle me contait ses aventures, pis y v’nait les yeux toutes brillants, comme si y’argardait une étoile pis qu’l’étoile y rendait ben :

« Montferrand, y’était fort comme un chêne pis souple comme un roseau! »

À crère Arrière-Pépère Poêle, c’tait un géant qui giguait su’és pitounes dans l’jour pis avec les pitounes par les soirs, la patte légère comme un lieuvre pis la tête tellement haute qu’a s’pardait dins nuages.

Pis justement, pour moé, l’histoire à Montferrand, est un ti peu pardue dins nuages.Jos, c’tait un vrai gars en chair pis en os– y s’est sûrement d’jà pété le p’tit orteil su’l bord du litte comme toé pis moé. Mais on dirait qu’au fur et à mesure que l’monde se contaient ses exploits en en rajoutant toujours un ti peu, y’a fini par se transformer en espèce de superhéros canadien français, un Maurice Richard d’la drave avant l’temps qui portait su son dos les espoirs de toute un peuple.

Mais bon. Moé, m’as vous conter son histoire comme Arrière-Pépère Poêle la contait.Pis au pire, si vous trouvez que j’dis a pas d’allure, vous aurez juste à l’prendre avec un grain d’sel.

À c’t’heure que c’est dit, arculons dans l’temps, en 1802, dans l’faubourg Saint-Laurent à Montréal, où c’qu’est né notre futur géant.

Le port était pas loin, faique les tavarnes d’la place étaient bourrées de marins pis de voyageurs de toutes les formes pis d’toutes les couleurs qui se mélangeaient aux Canadiens français.

Quand y’a trop d’gars à’même place, on dirait qu’y virent toutes comme des bucks à’saison des amours, faique c’tait pas long que ça se mettait à s’crisser ça su’a yeule pour savoir qui qui était l’plus fort.

À même les tavarnes comme s’ua grève au bord du fleuve, les gars qui voulaient s’faire un nom s’pognaient avec ou pas d’gants, en avant du monde ordinaire comme des gentlemen anglais pis des p’tites madames en crinoline qui accouraient à’moindre rumeur d’une joute.

L’quartier était tellement connu pour ses combats d’fiers-à-bras, qu’un coup d’poing donné dans l’faubourg Saint-Laurent résonnait pour ainsi dire dans toute le Canada.

Faique c’est là-dedans que Jos a grandi. Son pére, Joseph, était lui-même une saprée armoire à glace qui avait faite la traite des fourrures avec la Compagnie du Nord-Ouest. Sa mére, Marie-Louise, était une créâture à sa hauteur : on raconte qu’un m’ment’né, voyant un innocent en train de martyriser un flo, a y crissa des claques jusqu’à c’qui parde connaissance.Jos avait de qui t’nir, mettons.

Enfant, y’était déjà fort. Ça s’voyait tu’suite que ça allait faire un bœuf. Mais Jos était un bon p’tit gars, tranquille pis fin, qui profitait jamais d’ses dons pour faire son boss des bécosses; au contraire, y protégeait les plus p’tits contre les bums.

À 16 ans, y’avait déjà sa taille d’homme : 6 pieds 2 ou 6 pieds 4, dépendamment d’à qui tu d’mandes. Pis c’est pas parce qu’y avait la force d’une bête qu’y en avait l’air : en fait, y’était gracieux pis avenant comme un prince. Ch’sais pas si y’avait l’talent, mais entécas, y’avait la face pour jouer dins vues.

Son premier fait d’armes, si on peut dire, c’tait pas mal dans ces bouttes-là. Un m’ment’né, y creusait en avant de chez-eux, avec la tête y’arrivait flush avec el’bord du trou. Y’arriva-tu pas un certain Michel Duranleau, un gars qui était connu pour faire peur au monde pour qu’y votent du bon bord aux élections, avec deux autres bonriens.

Pour faire étriver Jos, Duranleau y mit son pied su’a tête – sauf que Jos s’laissa pas faire. Pareil comme si y’avait eu les pattes montées su des springs, y sauta en dehors du trou, atterrit drette au milieu des trois épais pis leu péta toute la yeule.

Pas longtemps après, y fit son deuxième grand coup. Un beau jour, su l’Champ-de-Mars à Montréal, deux boxeurs anglais – on se les imagine en chest avec la moustache qui r’trousse dins bouttes – s’affrontèrent devant un tapon d’monde pis une bonne partie d’la garnison.

Un des deux gagna, on s’en sacre c’est qui, pis y fut déclaré champion du Canada. C’tait douteux. M’aginez si Lucian Bute pis Jean Pascal étaient allés s’battre en avant d’un Pizza Hut à Plattsburgh, pis que l’gagnant s’tait déclaré champion des États-Unis!

Entécas, là, le nouveau champion, ben crinqué, s’arvira vers la foule pis invita l’meilleur homme du pays à essayer d’y prendre son titre, drette là.

C’était comme si l’orgueil avait piqué Jos d’une fesse avec une broche à tricoter :

« Heille, pour qui qu’y s’prend, lui, à faire son frais-chié en avant de tout l’monde pis à s’penser meilleur que nous-autres? »

Faique y s’avança pis chanta l’coq. Dans l’temps, c’tait le signe que tu relevais l’défi – y v’nait d’arriver un autre coq dans’basse-cour, autrement dit.

Y’eut un frisson dans’foule, pis l’monde se mirent à applaudir : heille, un ti gars d’la place qui défiait un champion, pis un Anglais en plus!

Le match commença sans plus de tétage, pis finit d’même aussi : Montferrand fessa yinque une fois, FLÂWK! Mais tellement fort que l’Anglais s’dit que si y’en mangeait un deuxième, y s’rait pu là pour un troisième.

Après ça, la ville au complet parlait de Montferrand. Tout l’monde voulait y serrer la main pis le féliciter. Y’aurait pu s’partir une carrière de boxeur drette là – mais Jos, c’tait un bon gars simple qui voulait faire un travail honnête pour aider sa famille.

Au début, y travailla comme charretier, une job qui le fit se promener un peu partout.

À la mort de ses parents, Jos s’engagea pour la Compagnie du Nord-Ouest; après, y fit un boutte à travailler pour Joseph Moore, un gars qui exploitait des coupes de bois dans l’nord des Laurentides; ensuite, y fut engagé par Bowman & Gill, des marchands de bois.

Dans c’temps-là, le commerce du bois était parti en peur. Napoléon, ben décidé à faire chier l’Europe au complet, avait imposé un blocus à l’Angleterre, qui pouvait pu s’approvisionner d’son bord de l’océan. Comme un Gino peut pu ben ben faire son frais sans sa Camaro, les Anglos pouvaient pu vraiment jouer les puissances mondiales sans leux bateaux. Pis pour faire des bateaux, fallait du bois.

Pis le Canada, c’tait quasiment yinque ça, du bois. L’Ouatouais, la Mauricie pis le lac Saint-Jean étaient rendus des Klondike d’la pulpe, pis ça arrivait de partout pour s’faire un gagne-pain.

Notre Jos, lui, y’alla dans l’Outaouais. Y fut foreman pis cageux – les cageux, c’taient les gars qui faisaient descendre les billes de bois sués rivières toutes attachées ensemble pour former des « cages » qui pouvaient faire jusqu’à un mille de long, pis les emmenaient jusqu’à Québec, y’où c’qui partaient pour l’Angleterre.

C’tait une vie errante, de chantier en chantier, d’port en port pis d’tavarne en tavarne, pis dangereuse, aussi : c’tait pas rare que des gars glissent entre deux pitounes pis s’neyent.

Jos, lui, était ben à l’aise avec ça. Y’avait l’pied léger comme une ballerine en ch’mise carreautée, pis y s’promenait su’és pitounes roulantes et r’volantes comme si c’tait un plancher d’bois franc. Pis dans un monde où la loi du plus fort régnait, y’avait toute pour devenir une légende.

Un bon soir, à Buckingham, dans l’Gatineau d’à c’t’heure, une gang d’Irlandais – des « Shiners », comme on les appelait, des immigrants qui travaillaient dans l’bois au Canada – logeaient chez un Canadien français qui arcevait l’monde chez eux quand les auberges étaient pleines.

On sortit le violon, les filles du coin arsoudirent, pis l’party pogna. Mais quand l’fils du propriétaire voulut embarquer, y s’fit dire qu’y était de trop. Parce qu’y était un Canadien français.« Ah ben tabarnak! Ça s’passera pas d’même! »

Jos, n’ayant entendu parler, partit avec ses grand’pattes, pis se rendit drette à la maison où y’avait l’party d’Irlandais. Y rentra sans cogner, pogna l’violon du gars pis l’effoira yinque d’une main – SPKRRRATOING!

J’vous dis que ça resta frette en simonac.

« Tout l’monde déhors! »

Mais les problèmes avec les Irlandais, ou Shiners, faisaient juste commencer.Y’arrivaient à la pochetée à Bytown – l’Ottawa d’à c’t’heure –, pis comme de raison, y voulaient des jobs. Y’avait yinque un problème : les jobs, c’tait les Canadiens français qui les avaient.

Faique les Shiners se mirent en gang pour intimider leux rivaux en crissant l’bordel partout : sabotage de chantiers, pétage de yeules, brisage d’affaires, rentrage dins églises en pleine messe catholique pis dérangeage de funérailles pour écœurer l’monde. Pis comme y’avait pas de police en tant que tel à Bytown, y’étaient lâchés lousses, pis l’monde devaient s’faire justice eux-autres mêmes.

Dans c’te gang-là, y’en avait un qui était connu pour être particulièrement violent pis faisant-mal : Martin Hennessy. Y’était foreman pour une compagnie rivale de celle où c’que Montferrand travaillait. Son fun, c’tait de battre des Canadiens français, pis de s’composer une p’tite toune avec chaque couplet qui parlait d’un gars qu’y avait défoncé. Y ’avait entendu parler du géant canadien, faique à la fin, y’avait ajouté ça :

Pis Montferrand, au pied léger,
Y’aura de mes nouvelles.
Y pourra pas s’en sauver :
J’le charche pis j’l’appelle!

Un soir, les deux s’adonnèrent à être dans’même tavarne. Quand Montferrand arriva, Hennessy était déjà là depuis un boutte, pis y commençait à être pas mal chaudaille. Jos en fit pas d’cas au début, mais là, Hennessy se l’va pis y’enfonça son casse de poil s’a tête :

— Quins toé, l’mangeux d’bines! C’t’aussi ben qu’tu voyes pas ta face après que je l’aye arrangée!
—Tu peux ben faire ton fendant, crisse de pissou! Quand ch’t’avec mes chums, tu ramperais à quatre pattes d’une swompe pour pas m’voir, pis là à soir que ch’tu seul, t’essayes de m’faire peur! Tu ris des Canayens? Ben attèle-toé, parce que tu vas t’faire torcher à’canayenne!

Les chums à Hennessy farmèrent la porte d’la tavarne pis la bloquèrent pour pas que Montferrand puisse se sauver.

« Hennessy, mon astie d’faux cul, tu m’as-tu tendu un piège? »

Sauf que l’Irlandais était déjà après fesser. Montferrand avait pas grand place pour esquiver : la menute qui s’tassait trop à droite ou à gauche, les chums à Hennessy lui crissaient des coups d’pied. Ça r’gardait pas ben.

Ça faisait ben des taloches que les deux s’échangeaient, quand quequ’un ouvrit la porte par déhors. Ça fit diversion, faique Hennessy pis Montferrand se séparèrent pis arprirent leur souffle. Mais là, Montferrand s’mit à chanter :

Un Canadien, c’pas léger,
J’vous apprends la nouvelle.
Tu pourras pas t’en sauver :
J’viens quand on m’appelle!

Piqué, Hennessy arvint à’charge. Droite, gauche, crochet, uppercut, Jos esquiva toute, pis soudain, BANG, y descendit son poing s’a face à Hennessy pis l’effoira comme une pomme cuite.

On dit qu’après ça, l’Irlandais fit pu jamais d’trouble aux Canadiens français.

Là, c’est l’temps d’sortir votre gros sel, parce que v’la l’histoire la plus flyée qui s’rait arrivée à Jos Montferrand.Dans son temps, pour aller de Hull à Bytown, fallait passer su un pont en bois à la traverse des Chaudières. C’tait pas rare que l’droit de passage se paye en claques su’a yeule : les Shiners se mettaient souvent en embuscade pour bloquer les Canadiens français.

Un jour que Jos s’en v’nait du bord de Bytown, y vit qu’y avait parsonne su’l pont, pis y trouva ça quasiment louche.Y’alla voir une bonne femme qui avait un magasin à’tête du pont :

— S’cusez Madame, avez-vous vu du monde su l’pont?
— Non, pantoute, mon noir!

Un ti-peu rassuré mais pas tant, Jos partit pour travarser tout seul. Y’avait yinque faite la moitié qu’y surgit une GROSSE gang de Shiners armés d’bâtons – heille, pas moins de 150, selon la légende!

Montferrand était pas fou, faique comme de raison, y’essaya d’arvirer d’bord, mais la maudite bonne femme avait farmé la porte au boutte du pont. Pas l’choix : fallait qu’y s’batte.

Y s’avança vers les Shiners comme un grédeur qui s’apprête à ramasser un banc d’neige. Surpris, y’arculèrent un peu. Sauf qu’y en a un qui fut pas assez rapide, pis Jos le sapa par les pattes. Y le leva dins airs pis le swigna de toutes ses forces, comme une grosse massue qui crie pis qui saigne.

Avec ça, Montferrand ramassa les premières rangées de Shiners. Y garrocha sa massue humaine en bas du pont pis chargea vers les autres. Y’é ramassait toutes comme des catins en guénille pis les pitchait dans les rapides en bas.

C’tait un méchant carnage – mais les Shiners l’avaient ben charché. La gang de woireux qui s’étaient taponnés su l’bord virent le reste des malfrats se sauver à’course pour éviter d’finir neyés dins rapides.

Heille, hein!

Y’a tellement d’histoires à propos de Jos Montferrand, que si j’vous les racontais toutes, on s’rait encore là rendu aux Fêtes.

Montferrand prit sa retraite quand même de bonne heure – toutes c’tes exploits-là, ça avait son prix, pis Jos commençait à être magané. Y s’installa rue Sanguinet, à Montréal, pis se prit une femme. Ses jours de gloire étaient passés, mais tout l’monde dans son quartier savaient y’était qui pis le saluaient toutes avec respect. Y mourut à 62 ans.

Qu’y aille vraiment battu 150 gars en en swignant un autre par les pattes, c’est clair que Montferrand a marqué les esprits, comme y marquait l’plafond des tavarnes avec son talon en steppant dins airs – une carte de visite, à sa façon. Y’a donné aux Canadiens français une raison de bomber l’torse dans des bouttes de leur histoire où y’en avait pas d’faciles. Pis ça, parsonne peut y’enlever ça.


Source : Benjamin Sulte, Histoire de Jos. Montferrand : l’athlète canadien, 1889.

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