Lancement de ma page Patreon!

J’ai une annonce à vous faire : je lance mon Patreon!

Qu’est-cé ça mange en hiver, ça, un Patreon? C’t’une page où vous pouvez soutenir financièrement le travail d’artistes que vous aimez (en l’occurrence : moé) moyennant un p’tit don mensuel qui vous donne accès à des… privilèges 

« Bon », que vous vous dites en vous tapant su’é genoux. « Autour du poêle à bois est rendu payant! Maudit gériboire, je l’savais, astie! Ginette! »
« Quoi? »
« Autour du poêle à bois est rendu payant! »
« Ah maudite marde! »

Pantoute.

Si ça vous tente pas de donner une cenne, toute continue comme avant pis on s’aime.

C’est jusse que SI ça vous tente de m’encourager, vous aurez droit à PLUSSE d’Autour du poêle à bois.

Concrètement, ça donne quoi? Des affaires comme ma reconnaissance éternelle (jusse ça, ça vaut d’l’or), des mises à jour « en coulisses », les nouveaux articles en avant-première (pensez-y! Avant la Guerre des Deux-Roses partie II est déjà là, vous pourriez le lire avant tout le monde!), les articles avec du contenu extra « director’s cut » (jusqu’à 30 % de contenu de plus!) et le droit de voter sur les prochains sujets!

Faique si vous trouvez que ça a l’air pas pire, allez faire un tour sur ma page Patreon!

(Pis je suis en train de patenter les affaires pour offrir des t-shirts!)

Avant la Guerre des Deux-Roses, partie I — Richard II, le roi qui pétait VRAIMENT plus haut que le trou

Heille, vous-autres, là, v’nez vous-en plus proche!

Mononc’ Poêle! Va chercher le banc d’traite dans l’étable pis les vieilles chaises dans l’grenier. J’veux qu’parsonne soye pogné pour rester d’boutte!

Toé, là, reste pas dans l’cadre de porte, tu fais rentrer l’frette! 

Ma noire, r’mettrais-tu une bûche dans l’poêle? Parce que là, mes pits pis mes pitounes, on est icitte pour un boutte. 

Ça fait longtemps que j’veux vous conter l’histoire que j’vas vous conter. Mais j’voulais attendre d’avoir plus pogné l’tour, pis là, ch’pense que chus bonne. 

M’as vous conter l’histoire de la Guerre des Deux-Roses. 

Bon. Là, soit vous trippez ben raide parce que vous savez c’est quoi pis vous aviez hâte, soit vous vous attendez à c’que j’vous raconte une chicane de plates-bandes entre deux madames anglaises trippeuses de botanique qui a viré au meurtre – r’marquez, si c’tait vraiment arrivé, j’aurais aimé vous la conter, celle-là.

Mais non. Pour ceux qui savent pas, la Guerre des Deux-Roses, c’était un crêpage de chignon sanglant entre deux branches de la famille royale d’Angleterre – les York, qui avaient une rose blanche comme symbole, pis les Lancaster, qu’eux-autres, y’avaient une rose rouge. Pour vous donner une idée, vos affaires à’tévé, là, avec la créâture qui s’promène su’ un dragon, là, ben c’est basé su c’t’histoire-là. 

Vous vous doutez ben que ça va être long pis compliqué. Mais quiétez-vous pas. M’as commencer par le commencement, pis toute va être clair. Les toilettes c’est la porte, là, dans l’fond, pis si vous voulez d’quoi, gênez-vous pas. 

Bon. 

Notre histoire commence en 1376. À c’moment-là, le roi d’Angleterre, c’tait Édouard III. À 64 ans, y commençait à avoir faite son temps, pis c’tait clair qu’y faudrait ben vite jaser de succession. Avec sa femme, la reine Philippe, y’avait 9 enfants; j’vous les nommerai pas toutes pour tu’suite, mais le plus vieux, l’héritier du trône, c’tait Édouard, qu’on appelait « le Prince Noir ». On sait pas trop d’où c’que c’te surnom-là sortait, mais c’tait soit parce que son armure était noire, soit parce qu’il avait une réputation d’astie d’sauvage au combat. 

Entécas.

À c’t’époque-là, mettons que t’arrivais boum de même dans une place publique à Londres, t’entendrais des affaires comme ça : 

– Heille je l’aime ben, notre roi, là, mais c’est quoi c’t’obsession de devenir roi d’France? Ch’comprends ben qu’sa mère était une princesse française, mais qu’est-cé ça crisse? Messemble qu’y en a ben assez su’é bras avec yinque l’Angleterre! Pis là, sa maudite guerre est après toutes nous ruiner avec les astie de taxes spéciales!
— Pis là en plus, avec la peste, y’a beaucoup moins de monde pour payer! Qu’y taxent plus les riches, à la place! Je les ai encore au travers d’la gorge, moé, les lois qui forcent le monde à accepter des salaires de misére d’avant la peste même si y’a pu un crisse de chat pour travailler dins champs!

Bref, la rage bourlouttait parmi le peuple. 

Pis là, surprise : à 46 ans, le Prince Noir péta d’la dysenterie. Pis 9 mois après, c’est le vieux roi Édouard qui passa l’arme à gauche. 

Le prochain su’a liste pour le trône, c’tait Richard, fils du Prince Noir. Comme ses proches avaient peur que son mononcle Jean, duc de Lancaster – le frère du Prince Noir – profite du fait que son neveu était yinque un flo de dix ans pour le tasser, ben y le firent couronner au plus crisse.  

Pendant les années qui suivirent, Ti-Ritch fut encadré par un conseil de monsieurs puissants, dont l’archevêque de Canterbury. Pis là, en 1381, y’eut la révolte des paysans. 

Oh, boy. 

Comme j’viens d’vous dire, les paysans commençaient à en avoir plein leur casse des taxes pour des guerres niaiseuses, des salaires de marde pis du système de servage, qui faisait qu’en échange d’une protection contre les bandits pis d’une place où rester, ben t’appartenais essentiellement au seigneur – t’étais pogné à cultiver ses terres pis tu pouvais pu t’en aller ailleurs, fallait que tu demandes la permission pour te marier, pis tes enfants héritaient du même contrat de marde que toé sans avoir leur mot à dire.

Faique quand un juge de paix de la région de l’Essex alla interroger les paysans pour savoir pourquoi les taxes étaient pas payées, ce fut comme garrocher un top d’une flaque de gaz.

Ça vira à l’échauffourée, pis c’tait toute c’qui manquait pour que des milliers de paysans crinqués décident de prendre leux fourches, leux haches pis leux arcs pis de partir pour Londres. 

Avec à leur tête un certain Wat Tyler, y commencèrent par saccager le palais à Mononc’Jean. Là-dedans, c’tait plein de tapisseries qui coûtaient des prix de fou, pis même la spitoune pis l’plat du chien étaient en argent pis en pierreries. Quand tu te fends l’cul pour des pinottes, c’est le genre d’affaires qui te met en calvaire.

Après, y s’en allèrent à la tour de Londres, où y ramassèrent l’archevêque de Canterbury pis d’autres grosses pointures, pis les décapitèrent. 

C’est là que Ti-Ritch, qui était rendu à 15 ans, se dit que c’tait l’temps qu’y fasse de quoi, faique y donna rendez-vous aux rebelles juste en dehors des murs de la ville. 

En attendant le roi, Wat Tyler faisait son frais : 

« Heille! Ben vite, c’est moé qui va décider les lois! Quand ça va être moé l’boss, y’en aura pu, de servage! On va pouvoir avoir nos terres à nous-autres! Les religieux vont nous marier, nous enterrer pis baptiser nos enfants, mais y’auront pu d’pouvoir su nous-autres! Pis toutes les hommes vont être égaux! » 

J’sais pas trop à quoi y s’attendait, mais c’tait clair que ça allait pas passer comme du beurre dans’poêle. 

Quand Ti-Ritch arriva, Wat s’avança pour parlementer, mais y’eut du fuckaillage avec les gardes du roi; le chef des rebelles pogna les nerfs et sortit sa dague, mais on le crissa en bas de son cheval pis un chevalier le tua d’un coup d’épée. 

Voyant ça, les rebelles se préparèrent à attaquer. 

On était à un pet sec d’un bain d’sang. 

C’est là que Ti-Ritch frappa le premier grand coup de son règne : au lieu de se sauver la queue entre les jambes, y s’avança vers les rebelles et cria : 

« Chus votre capitaine, suivez-moé! » 

Fallait être fou, avoir des couilles en béton ou bedon s’craire en estie pour faire une affaire de même, mais les rebelles, la gueule à terre, privés de chef pis comprenant pas trop c’qui s’passait, suivirent leur ado-roi comme des p’tits moutons ben dociles. Après, Ti-Ritch les laissa r’tourner chez eux sans les punir. La rébellion continua encore un peu dans d’autres bouttes du royaume, mais deux mois plus tard, toute était fini. 

C’que Ritch avait faite, on dirait que ça y’avait monté à la tête. Dans les années qui suivirent, y se mit à croire que c’tait Dieu en personne qui l’avait mis sur le trône pis qu’y était une grosse coche en haut de tout le monde. 

Tandis que la cour royale de son grand-père tenait plus de la gang de chums dans un camp de chasse, celle de Richard ressemblait à une gang de fidèles qui adorent leur dieu. Des fois, y restait des heures de temps assis sur son trône sans rien dire, pis si t’avais l’malheur qu’y te r’garde, fallait que tu te mettes à genoux pis que tu l’appelles majesté. 

Adulte, c’tait une grande échalote, arrogant, prime, fier-pet pis tout le temps sur le gros nerf. Sa femme, Anne de Bohême, avec qui y’eut pas d’enfants, était tout le temps après le calmer pis le convaincre de pas faire décapiter quequ’un qui l’avait offensé sans faire exprès. 

Avec le temps, y devint de plus en plus parano. Y se créa une garde personnelle, les archers du Cheshire, une gang de bums qui faisaient toute c’qui voulaient sans que personne parle par peur du roi. Y faisait tout le temps arrêter son mononcle Jean parce qu’y avait peur qu’y lui vole son trône; y le condamnait à mort sur un coup de tête pis le faisait libérer par après. Pis y’avait pas juste lui : Ritch commença à se méfier d’un autre de ses mononcles, Thomas, duc de Gloucester. 

Faut dire que Mononc’Tom trippait pas fort sur la façon dont son n’veu gérait les affaires, pis y s’gênait pas pour le dire :  

« Maudit fou avec ses asties de taxes épouvantables! Les marchands sont toutes après faire faillite! L’argent s’en va on sait pas où, mais à l’voir habillé comme un arbre de Nouël, on a quand même une p’tite idée. Y’a 300 employés yinque dans sa cuisine, calvâsse! Pis checkez-lé, là, assis su son cul à boire au lieu de s’battre contre les Français qui rillent de nous-autres! »

Un m’ment’né, Ritch se leva avec l’idée que Mononc’Tom préparait un coup d’État, faique y le fit étouffer dans son litte avec un oreiller, Pour les autres nobles qu’y soupçonnait de trahison, y’organisa un procès de Mickey Mouse où les accusés durent essayer de se défendre en chiant dans leux culottes parce qu’y étaient entourés par les archers du roi qui leur pointaient des flèches dans’face.  

Dans sa tête, Ritch était l’envoyé de Dieu sur Terre, pis la vie de chaque homme, femme pis enfant était entre ses mains. Ceux qui étaient pas d’accord avec lui étaient des hérétiques. Y condamna Henri Bolingbroke, le fils à son mononcle Jean, à l’exil en France pis y fit décapiter le comte d’Arundel, qui avait osé arriver en retard pour le service de la reine-mère. Après, y se mit à dire que son fantôme venait l’épeurer dans son sommeil, tellement qu’y fit déterrer son cadavre pour le mettre plus loin – assez loin pour qu’y puisse pu se rendre dans sa chambre, j’imagine. 

Clairement, y’était après débarquer de ses pentures. 

Pis là, quand Mononc’Jean mourut, Ritch décida de déshériter son cousin Henri pis de ramasser toute l’héritage à sa place. 

C’tait une astie de grosse gaffe. 

« Qu’est-cé ça, câlisse? dit Henri. Tu parles d’un move de batte! Ch’filais pas trop pour un coup d’État, mais là j’ai pas l’choix, sinon m’a toute parde! »  

Richard, lui, voyait rien aller pantoute. Au lieu d’attendre son cousin avec une brique pis un fanal, y partit en expédition militaire en Irlande, laissant presque personne pour défendre Londres. Son mononcle Edmond, qui était censé garder le fort pendant c’temps-là, avait aucune autorité pis put juste regarder avec l’air découragé quand l’bordel pogna dans l’royaume : le système de justice s’artrouva paralysé pis les bandits, lâchés lousses, se mirent à toute piller les fermes. 

Quand Henri débarqua en Angleterre, y fut accueilli en libérateur. Quasiment tout le monde se mit de son bord, dont son mononcle Edmond : 

« Entécas mon n’veu, là, ch’t’assez content de t’voir! Aweille mon homme, prends ma place, j’l’ai toute réchauffée pour toé! »

Richard, en apprenant c’qui était arrivé, aurait pu se sauver; à la place, y revint d’Irlande en passant par le pays de Galles. Là, ses troupes l’abandonnèrent, même les maudits bums d’archers qui formaient sa garde personnelle. Malgré toute, y’était sûr qu’y finirait par déjouer ses ennemis : 

« M’a toute les écorcher vifs, c’tes tabarnaks-là! »

Mais finalement, Henri réussit à le capturer. Quand Ritch se retrouva en face de lui, son chien préféré passa drette à côté comme si y’était pas là pis alla licher la face d’Henri. Outch. 

Quand on y lut la liste des accusations contre lui, y paniqua pis se mit à pointer l’un et l’autre du doigt : 

« C’pas moi, c’est lui! J’ai rien faite! »

Faique Henri y donna l’choix : abdique ou meurt. Après s’être lamenté des jours de temps, Ritch finit par se résigner. Y’eut une cérémonie où y remit solennellement la couronne à son cousin, qui devint Henri IV d’Angleterre. 

Queques semaines après, Ritch fut condamné à la prison à vie. Tandis qu’on l’emmenait, y brailla comme un veau : 

« J’aurais préféré jamais v’nir au mooooooooonde! Bouuu-houuuuu-houuuuuu! »

Bon! Avant de savoir c’qui est arrivé À Richard pis Henri après ça, ch’pense que c’est l’temps pour une pause pipi.

Heille toé! Si tu veux fumer, va su’a galerie! 

On r’commence ça dans pas long! 


Source : Desmond Seward, The Demon’s Brood : The Plantagenêt Dynasty that Forged the English Nation, 2014.

Khutulun, la princesse lutteuse

Image : Ma grande chum de Saint-Bernard-de-Beauce, Mme La Cornette!

Ma belle-soeur à moé, la soeur à Mononc’ Poêle, c’est toute une femme. A l’enseigne les arts martiaux, là, le kick-boxing pis l’jujitsu, pis à r’vir’rait n’importe qui comme un bas. Des fois, j’la niaise en y disant qu’a pogne des avions à mains nues.

Je l’aime ben gros.

C’t’une créâture moderne, qu’on pourrait dire. Forte pis indépendante pis qui torche des culs, pis ch’parle pas de quand ça y’arrive de changer des couches.

Mais v’la 700 ans, y’avait une princesse – Khutulun, qu’a s’appelait. L’arrière-arrière-petite-fille de Gengis Khan. Pis comme ma belle-soeur, a se laissait pas marcher sué pieds.

Avant de continuer, on va mettre ça au clair drette là : aujourd’hui, on parle des Mongols, pis l’premier que j’vois faire une joke plate avec ça, j’y sacre un coup de tisonnier en arrière des jarrets.

Bon.

Quand Khutulun est née, son aïeul Gengis était six pieds sous terre depuis un bon boutte déjà. Ses descendants étaient répandus aux quatre coins de l’empire mongol, de la Chine à l’Iran en passant par la Corée pis l’sud de la Russie. Pis l’empereur de toutes les Mongols – le grand khan – c’tait Kublaï, le p’tit-fils de Gengis, qui dirigeait son empire à partir de Beijing, ben assis su son beau trône en or, dans sa robe de soie brodée.

Mais, c’tait pas toutes les Mongols qui trippaient sur la vie de palais. Le père à notre princesse, Kaïdu Khan, régnait sur l’Asie centrale, dans l’boutte du Kirghizistan, du Kazakhstan pis toutes les autres pays en « stan ». C’tait un homme dur, plus strict qu’un curé, qui buvait pas d’alcool pis qui mangeait même pas de sel – le genre à faire exécuter un de ses gendres quand y’apprit qu’y couchaillait avec la servante. Pis lui, y trouvait que Kublaï était yinque un faux cul qui avait abandonné les traditions de son peuple.

Faique Khutulun grandit à la mongole, nomade, dans la steppe, le vent dins ch’feux, au travers des herbes hautes, des ch’faux, des moutons pis de QUATORZE frères. Ça jouait dur dans’yourte à Kaïdu, pis toutes les moyens étaient bons pour se faire r’marquer par le père.

« Ayoye! Khutulun! Arrête! Mononc’! Tu me fais mal! Argh! Mononc’!!! MAMAN!!! »

La princesse apprit d’bonne heure à faire sa place, par la force si y fallait; pour elle, pas question de passer dans l’beurre parce qu’elle était une fille. C’tait un apprentissage à la dure qui allait y servir plus tard.

En grandissant, Khutulun devint une grande femme ben plantée pis large d’épaules, un peu comme moé dans mon jeune temps. Pis au lieu de se marier pis de faire des enfants, ben a devint lutteuse. Entre autres.

La lutte, c’tait un sport super important pour le peuple mongol. Quand t’étais bon à la lutte, t’étais considéré comme béni des esprits. Pis Khutulun, ch’sais pas si c’était à force de s’être autant colletaillée avec ses frères quand a l’était floune, mais a l’était bonne en simonac!

Dans c’temps-là, les hommes pis les femmes étaient pas séparés dans les compétitions. Y’avait pas de limite de temps, pas de tapis pis pas de catégories de poids : si tu pésais 100 livres mouillé pis que tu t’artrouvais en avant d’un astie d’bétail de 300 livres, ben tu t’arrangeais avec tes troubles.

Mais, qu’y soyent p’tits, gros, larges, minces, longs ou courts, Khutulun les battait toutes :

—       Faique c’est toé la fille à Kaïdu, là, qui est censée être pas battable? Pff! Ché pas quelle espèce de moumounes t’as pognées avant moé, mais ça s’arrête là, ton affaire!
—       Ah, t’es sûr? Parce que j’t’aurais proposé d’aller plusse par là-bas, l’herbe est moins tapée pis ça va être moins raide su ton dos quand j’vas te crisser à terre!

Ça se passait tout le temps de la même façon : la princesse pis son adversaire se pognaient par les bras, forçaient l’un contre l’autre, se sizaient. Ça pouvait durer longtemps. Ou pas pantoute. Mais le fendant qui avait osé affronter la princesse se retrouvait toujours cul par-dessus tête.

Malgré le risque de se faire planter les dents dans l’tuf par une femme pis de faire rire d’eux-autres, y se bousculaient quand même au portillon pour s’essayer contre elle.

L’affaire, c’est que Khutulun avait juré d’épouser yinque le gars qui réussirait à la battre.

Tsé, ça a d’l’air qu’a l’était pas laitte; en plus, être le gendre du khan, y’avait pire, dans’vie, comme situation. Mais, les gars étant des gars, le plus gros avantage à gagner, c’était le droit de péter d’la broue à tes chums jusqu’à la fin de tes jours.

Mais à date, personne l’avait vaincue. À chaque match, elle pis son adversaire gageaient des ch’faux, si bien qu’après un boutte, y’avait 10 000 bêtes dans sa cour. Une chance que les Mongols laissaient leux ch’faux lousses dehors – m’agine-tu, être pogné pour construire des écuries pis ramasser l’fumier pour un grosse harde de même?

Pis quand a luttait pas, Khutulun était à côté de son père, dans l’feu d’l’action.

C’tait la préférée de Kaïdu. Y’écoutait ses conseils, se fiait sur elle pis lui confiait des affaires importantes dans l’administration du royaume. Y y’avait même faite faire un gerege, un gros médaillon en or qui disait, en gros, « faire chier la personne qui le porte, c’est faire chier le khan ». Pis en général, y’avait juste les hommes qui avaient des médaillons d’même, faique c’tait tout un honneur. 

Comme j’vous ai dit, Kaïdu aimait pas vraiment Kublaï, qui se trouvait à être le cousin à son père. Y refusait de reconnaître son autorité, pis ça arrivait que ça vire à l’escarmouche. Pis dans c’temps-là, Khutulun était drette en avant.

Marco Polo, tsé LE Marco Polo, a vu Khutulun de ses yeux vue, pis y parle d’elle dans son Livre des merveilles.

« Kaïdu allait jamais au combat sans sa fille, parce qu’elle était plus vaillante que n’importe quel de ses guerriers. Des fois, a piquait une course à ch’fal, fonçait direct dins rangs ennemis pis, aussi habilement qu’une buse s’attrape un mulot, a pognait un pauvre gars de su son ch’fal pis le ramenait à son père. »

Ché pas pour vous-autres, mais moé, ça m’donne des frissons.

Entécas, c’tait clair que Kaïdu aimait ben gros sa fille. Mais là, y’a des langues sales qui commencèrent à dire qu’y couchaient ensemble. Ce monde-là, c’tait des asties de pervers jaloux qui voyaient des fesses partout.

Entre temps, un prince arriva pour défier Khutulun. Y’était beau comme Roy Dupuis dins Filles de Caleb, fort comme Jos Montferrand, riche comme Péladeau pis courageux comme le père Brébeuf. Pis fendant comme Trudeau père, à part ça : normalement, les gars gageaient 10 chevaux, 100 si y’étaient ben crinqués, mais le prince était tellement sûr de lui qu’y en gagea 1 000!

C’t’homme-là était un maudit bon parti, pis Khutulun aurait d’la misère à trouver mieux. Ça, Kaïdu l’avait ben vu, faique comme y’était pas trop à l’aise avec les rumeurs, y câlla un p’tit meeting familial :

—       Ma fille, ta mère pis moé faudrait qu’on t’parle de queque’chose.
—       Qu’est-ce qu’y a, p’pa?
—       Ben, tsé l’prince qui vient d’arriver dans l’boutte pis contre qui tu vas lutter?
—       Ouin…
—       Ben tsé, y’est bel homme, pis y’est vaillant pis y’est riche… Tsé, on s’rait pas fâchés d’l’avoir comme gendre. Pis comme le monde commence à jaser, ça s’rait pas mal le temps qu’tu t’marisses.
—       Êtes-vous après me d’mander de perdre par exprès?
—       Ben… C’est toi qui décide, ma fille. Nous-autres, on te tord pas un bras. Mais on aimerait ben gros ça si tu te trouvais un mari.

Khutulun était déchirée :

« Ch’pas pour perdre par exprès! Voyons donc, j’vais avoir l’air de quoi? Tsé, si y réussit à m’battre, m’as l’marier comme j’ai dit, pas de trouble. Mais d’un coup que j’gagne? Ch’pas pour faire d’la peine à p’pa pis m’man! »

C’tait toujours pas réglé dans sa tête quand arriva l’jour du match.

Y’avait du peuple, entécas. La steppe était ben pleine, pis y’avait d’l’électricité dans l’air! C’tait comme Ali contre Foreman, mais avec un soupçon d’érotisme qui faisait frissonner l’monde comme la brise qui s’faufile au travers des brins d’herbe.

Face à face, le prince pis la princesse se pognèrent par les bras, pis c’tait parti.

Khutulun se rendit compte pas mal vite que le prince était pas mal plus bon pis fort que le Mongol moyen. Heille, enfin un adversaire qui avait d’l’allure! Son dilemme prit le bord sur un moyen temps : a VOULAIT gagner, pis au yâble c’que ses parents allaient penser!

En lutte mongole, tu peux pas trop t’énarver : yinque ton genou qui touche à terre, pis t’as perdu. Faique pendant une cristie d’escousse, y se poussèrent, se tirèrent, se garrochant d’un bord, se garrochant de l’autre; c’tait à qui f’rait faire une erreur à l’autre en premier.

La foule se pouvait pu de crier; ça s’adoucissait l’gorgoton à grandes gorgées de lait de jument fermenté.

Pis là, enfin, forçant avec toute la force qui y restait, Khutulun réussit à crisser le prince à terre pis à gagner l’match.

Le prince, vaincu, crissa son camp sans dire un mot avec toute sa gang comme un astie d’mauvais perdant, laissant quand même les 1 000 chevaux qu’y avait gagés.

Les parents à Khutulun étaient pas d’bonne humeur.

Les rumeurs commençaient à vraiment faire du tort à son père, faique Khutulun finit par se marier avec un des hommes de son père, sans lutter contre.

Ce qui est important, c’est que ce gars-là, c’tait ELLE qui l’avait choisi. C’tait pas n’importe quel frais chié qui s’était adonné à être plus fort qu’elle, pis qu’après elle aurait été pognée avec.

C’est ça que j’ai toujours trouvé, moé, avec c’te genre d’histoire-là : la belle princesse dit qu’elle mariera yinque le gars qui vaincra le dragon/courra plus vite qu’elle/résoudra l’énigme/rapportera un quelconque cossin magique.

Mais y’arrive quoi si le gars en question est secrètement un astie d’moron pas de maturité émotionnelle qui ramasse pas ses rognures d’ongles d’orteil qui traînent à terre? La princesse est fourrée, là!

Mettons que c’est pas la meilleure façon de s’trouver un chum. C’est la leçon du jour, gang!

Pis au cas où vous vous le demandiez, c’est pas d’même que ma belle-sœur a trouvé son homme 😛


Sources :
Marco POLO, The Book of Sir Marco Polo the Venetian, concerning the Kingdoms and Marvels of the East
Jack WEATHERFORD, The Secret History of the Mongol Queens

Lave-toé don les mains, maudite tête dure! L’histoire de Mary Typhoïde

Dessin : Ma grande chum Christine Labrecque! Couleurs : André St-Laurent

Bon. Comme vous savez, j’ai pogné la maudite COVID-19, pis Mononc’Poêle aussi. Mais stie qu’a s’est pas attaquée au bon monde! On y’a crissé une volée, pis là on est corrects.

Mon frère, qui reste avec nous-autres, lui, y’a rien eu! Y’a probablement pogné le virus, mais ça y’a glissé dessus comme de l’eau su’l dos d’un canard.

Pour Mary Mallon, une Irlandaise qui avait immigré aux États-Unis dins années 1880, c’tait un peu la même affaire : a l’avait pas de symptômes pantoute, mais a l’était porteuse des bactéries qui donnent la fièvre typhoïde, m’aginez-vous don. Sans faire exprès, elle a contaminé un astie de tapon de monde avant que les autorités finissent par allumer. Pis c’tait une astie de tête de cochon.

Au début du 20e siècle, la fièvre typhoïde était une maudite plaie. Arrière-pépère Poêle — mon grand-père, ça — l’a même pognée quand y’était jeune homme. Ça donnait des maux de tête, la diarrhée, une grosse fièvre pis une fatigue épouvantable. Un malade sur 10 en mourait. 

C’t’une bactérie au nom à coucher dehors, Salmonella typhi, qui causait ça. Mettons qu’une crotte de personne contaminée se ramassait dans l’eau : par après, la bactérie se pétait une belle p’tite croisière jusqu’à ce que quelqu’un puise l’eau pis la boive. Ou mettons qu’une personne contaminée se lavait pas les mains comme faut après avoir fait son tour aux bécosses, pis taponnait ensuite d’la bouffe, ben hop! Tout le monde autour d’la table se retrouvait contaminé aussi.

À l’été 1906, une épidémie de fièvre typhoïde se déclara d’un gros chalet de luxe loué par un riche banquier de New York. 

D’habitude, c’tait les pauvres avec pas d’eau potable qui pognaient ça! Y’avait de quoi de pas normal! Les propriétaires du chalet eurent peur de pu pouvoir le louer à d’autres pis voulurent aller au fond des choses.

Une première enquête donna rien, faique à l’hiver, y’engagèrent George Soper, un ingénieur sanitaire, qui se mit tu’suite au travail :

— Bon. C’est pas le puits, c’est pas l’hygiène dans’maison, c’est pas la bouffe, pis c’est pas le fumier pour engraisser la pelouse; faique c’est quoi, d’abord? Y’a-tu quequ’un d’infecté qui est arrivé dans’maison un peu avant l’épidémie?
— Ben, y’a la cuisinière, là – Mary Quet’chose, là. Mallon!
— C’tu vrai? Est arrivée quand?
— Le 4 août, pis est partie un mois après, pas longtemps après que le monde ont commencé à être malades.

Soper trouva ça louche en sivouplaît, faique y’interrogea toutes les domestiques : qu’est-ce qu’y avait ben pu s’passer? 

Y savait que, normalement, quand le manger est cuit, y’a pas de danger, parce que les bactéries chauffent assez pour mourir. Tsé, si on entend pas leurs cris d’agonie, c’parce qu’y sont masqués par le doux p’tit bruit du gigot d’agneau qui braise lentement au four…

Scusez. J’viens un peu sadique quand la faim m’pogne.

Entécas, Soper finit par savoir qu’un dimanche, Mary avait préparé un dessert avec d’la crème glacée pis des tranches de pêches crues. Bingo!

Convaincu d’avoir mis l’doigt su’l’bobo, Soper voulut retrouver Mary Mallon.

Ça allait pas être évident : Mary changeait de job souvent, pis a l’avait pas de domicile fixe ni de famille dans l’boutte. Mais, en la suivant à la trace, y découvrit de quoi de pas pire en simonac : dans TOUTES les maisons où c’qu’a l’avait travaillé depuis 1900, y’avait eu des épidémies de fièvre typhoïde inexpliquées.

À c’t’heure, y’avait pu de doute : c’tait elle qui rendait l’monde malade.

Quand y finit par la r’trouver, a travaillait dans une maison de riches sur Park Avenue, à New York. A l’était, comme de faite, dans’cuisine. C’tait une grande femme d’une quarantaine d’années, blonde aux yeux bleus, ben plantée, avec la face de quequ’un qui se laissait pas piler su’é pieds.

Y’enleva son chapeau, se présenta, pis finit par cracher l’morceau :

« Toute ça pour dire que j’ai des raisons de penser que c’est vous qui donnez la fièvre typhoïde au monde, faique, euh… Si ça vous dérange pas trop, j’aurais besoin d’échantillons de vos selles, de votre urine pis de votre sang, sivouplaît… »

Les yeux à Mary foncirent comme la mer quand l’vent vire de bord. A pogna une fourchette à découper, tsé avec les deux grands dents longues, la pointa dans’face à Soper pis avança vers lui :

« T’es-tu après me traiter d’astie de crottée, toé là? Décâlisse avant que ch’te pique comme un rôti d’porc! »

Soper sortit de la cuisine, descendit l’passage à la course, traversa l’terrain pis la barrière en fer forgé, pis c’est yinque rendu su l’trottoir qu’y s’arrêta pour arprendre son souffle.

« Ouin… C’tait pas ma meilleure. Pour moé a’pas compris que j’voulais l’aider. Va falloir que ch’trouve autre chose. »

Faique, dans les jours qui suivirent, Soper se mit à espionner Mary. Y finit par se rendre compte que souvent, après la job, a se rendait chez un bonhomme louche qui passait la journée à la taverne pis restait d’une maison de chambres.

Y se mit donc chum avec le bonhomme – ce fut pas trop dur, hein, une couple de pintes pis tiguidou – pis réussit à se faire inviter chez-eux. 

— Ouin, j’aurais besoin de parler à Mary. Mettons qu’un soir, je v’nais l’attendre icitte, ça vous dérangerait-tu?
— Ah, pas de trouble, mon homme, viens quand tu veux!

Faique un m’ment’né dans la semaine, y’alla attendre Mary en haut des marches de la maison de chambres. Quand a se pointa la face, tu’suite y partit la cassette qu’y avait pratiquée : bonjour Madame, m’esscuse de la façon dont j’vous ai parlé la fois d’avant, j’vous accuse de rien, j’veux yinque vous aider, si vous avez besoin d’vous faire soigner ça vous coûtera rien, blablabla, mais Mary était déjà boquée ben dur :

« Ah, non, pas encore toé, tabarnak! Veux-tu ben me crisser la paix avec la fièvre typhoïde? Y’avait pas plus de malades dins places où j’ai travaillé qu’ailleurs; y’en a partout, de c’te maladie-là! Pis je l’ai jamais pognée d’ma vie! À part de ça, m’avez-vous vue? J’ai tu l’air malade? Hein? J’ai tu l’air malade? Ben non, astie, ch’t’en pleine forme! Je laisserai personne m’accuser d’affaires de même! Pis toé, mon astie de sans dessein, t’es aussi ben de pu jamais te pointer la face icitte! »

Encore une fois, Soper dut partir la queue entre les jambes, les insultes qui y r’volaient dans l’derrière d’la tête comme si c’tait des roches.

Comme y’avait rien à faire avec Mary, y prit les grands moyens – y’alla voir le commissaire à la santé de la Ville de New York :

« En gros, Monsieur, c’te femme-là est un vrai tube de culture bactérienne su deux pattes. A l’arrête pas de rendre le monde malade sans le savoir, pis c’t’une maudite tête de cochon qui veut rien entendre. Va falloir des polices pour l’arrêter, pis sont aussi ben de s’atteler, parce que c’est clair qu’a se laissera pas faire. »

Un peu mal à l’aise à l’idée d’y aller tu’suite avec le bâton, le commissaire commença par envoyer la Dre S. Josephine Baker, en se disant que la touche féminine rendrait peut-être Mary plus parlable. Mais non. Mary y ferma la porte au nez.

Faique le lendemain matin, une ambulance se parqua pas loin de la maison où Mary travaillait. Y’en sortit la Dre Baker pis trois polices. Deux polices allèrent se placer stratégiquement pour empêcher Mary de se sauver, pis la troisième alla sonner à la porte d’la cave avec la docteure.

Mary ouvrit, mais dès qu’a se rendit compte de c’tait qui, a l’essaya de la r’farmer. La police mit son pied dans’porte pour la bloquer. 

Mary se sauva dans’cuisine. La docteure pis la police partirent après elle, mais a l’avait déjà disparu. Y s’informèrent aux autres domestiques, mais personne l’avait vue passer. Y fouillèrent toutes les racoins de la maison d’la cave au grenier, mais Mary était nulle part.

Un m’ment’né, la Dre Baker spotta de quoi de suspect :

« Heille, tchéquez ça! Y’a une chaise d’accotée après la clôture! »

Faique la docteure pis les polices allèrent fouiller la maison du voisin, mais Mary était pas là non plus. Rendu là, ça faisait une bonne secousse qui charchaient.

La docteure était su’l bord de laisser faire, quand a vit un boutte de tissu à p’tits carreaux pogné dans’porte d’une remise en arrière de la maison des voisins. Une des polices ouvrit la porte, pis qu’est-cé qu’a trouva-ti pas? Mary, qui partit tu’suite pour se sauver.

La docteure eut beau y dire qu’a voulait yinque des échantillons pis qu’a la laisserait partir, Mary voulut encore rien savoir. Faique les polices la pognèrent pis la mirent dans l’ambulance.

« Lâchez-moé, mes asties de cochons sales! Tabarnak! J’ai rien faite! »

A se débattit comme une diablesse dans l’eau bénite. Pendant la raille d’ambulance jusqu’à l’hôpital, ça brassa tellement qu’on aurait cru qu’y avait un carcajou à bord.

Quèques jours après, Soper reçut un téléphone du Dr Park, de l’hôpital Willard Parker. Y’avait examiné les selles de Mary, pis comme de faite, y’étaient bourrées de bactéries qui donnent la fièvre typhoïde.

Ça confirmait toute. 

Queques s’maines après, y’alla voir Mary à l’hôpital. Tsé, c’tait pas une criminelle, mais comme c’tait une maudite tête de cochon qui avait mangé d’la vache enragée, y’a gardaient enfermée.

Quand Soper arriva, Mary était en robe de chambre blanche entre quatre murs blancs, assise tu’seule sur son litte blanc. Pis le r’gard qu’a y fit aurait pu l’couper en bouttes.  

Malgré ça, l’ingénieur sanitaire se racla la gorge pis commença à y’expliquer comment a faisait pour contaminer le monde sans faire exprès : 

« Pis quand le monde mangent c’que vous avez préparé, y mangent les bactéries pis y tombent malades. Tsé, si vous preniez le temps de vous laver les mains comme du monde, y’aurait probablement même pas de trouble. » 

Mary dit pas un mot, mais ses yeux continuaient de lancer des couteaux. 

« Pour moé, les bactéries vivent dans votre vésicule biliaire. Ch’pourrais vous l’enlever. Y’a plein de monde qui n’ont pu, pis sont ben corrects pareil. »

Le silence était tellement épais qu’une grosse cuiller aurait pu tenir deboutte dedans. 

« J’veux juste que vous répondiez à mes questions. J’voudrais écrire un livre sur vot’cas, mais j’dirai pas votre nom, pis j’vas vous donner toute l’argent qu’m’as faire avec ça. Ch’pourrais vous aider à sortir d’icitte. »

Mary se leva de son litte pis, sans jamais quitter Soper des yeux, alla s’enfarmer dans la toilette de la chambre. Faut croire que c’tait sa façon de l’envoyer chier, parce qu’a ressortit pas, pis Soper dut se résoudre à s’en aller.  

Finalement, Mary fut emmenée sur l’île de North Brother, sur l’East River, où y’avait un hôpital de quarantaine. Là-bas, a vivait dans une belle p’tite maison avec l’eau pis l’courant. Mais comme c’tait l’genre de femme à bouffer un oignon pour te prouver que c’t’une pomme, a se battit pour sortir pendant trois ans, jusqu’à ce qu’on la laisse partir sur promesse de pu travailler comme cuisinière pis de se déclarer aux autorités sanitaires à toutes les trois mois. 

Est bonne. 

Mary disparut drette après être sortie. A se déclara jamais aux autorités. A changea de nom. A l’essaya ben de faire autre chose de d’la cuisine, mais comme a trouvait rien qui payait assez, a r’tourna ben vite à son ancienne job, pis toute arcommença comme avant. 

Ça prit cinq ans avant qu’on la r’trouve, pis rendu là, y’avait rien d’autre à faire que de la renvoyer à North Brother. Sauf que c’te fois-là, a se débattit pas. Faut dire qu’a l’avait mangé pas mal de misère dins dernières années – a s’tait blessée à une main, entre autres – pis a devait s’dire que tant qu’à faire, aussi ben être logée, nourrie pis ben traitée, même si a perdait sa liberté. 

Elle resta à North Brother pendant 23 ans, jusqu’à sa mort à l’âge de 69 ans.  

Même après toute c’qui lui était arrivé, Mary refusa toujours d’accepter son état. Si quequ’un avait l’malheur d’y parler d’la fièvre typhoïde, a y faisait une face à y faire armonter les gosses. En tout cas, elle, si le docteur Arruda y’avait dit de rester chez eux pis de se laver les mains, ben vous pouvez être sûrs qu’a l’aurait envoyé chier.


Source : George A. Soper, The Curious Career of Typhoïd Mary. https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1911442/pdf/bullnyacadmed00595-0063.pdf

Laissez-le don tranquille, pauvre ti pit : quand mini prince Charles fit scandale

(J’avais commencé quelque chose de plus épique, mais voici un p’tit sujet relax en attendant que je finisse de relever d’la COVID-19)

Veux, veux pas, à force d’être pogné en dedans de même, on finit par se souvenir des fois où on était ailleurs, ben loin d’icitte.

Pis à matin, j’me suis rappelé quand j’étais à Stornoway avec Mononc’Poêle. Mais pas Stornoway, PQ, là! Stornoway sur l’île de Lewis, dans les Hébrides extérieures, en Écosse. Maudit que c’est beau, là-bas! Fait frette comme su’l bord du fleuve, le gros vent dans’face, mais y’a des plages de sable blanc avec des eaux turquoises, des montagnes bourrées de cerfs avec des panaches comme dins contes de fées, pis des constructions tellement anciennes et mystérieuses qu’on sait même pas à quoi ça servait, comme les pierres de Callanish pis le broch de Dun Carloway.

Mais bon. J’vas arrêter ça là, parce que l’Office du tourisme de l’île de Lewis me paye pas une cenne. Ce dont je voulais vous parler, c’est la fois où le prince Charles, encore mineur, s’est fait pogner en flagrant délit de boisson à Stornoway.

L’héritier du trône qui se saoule au tendre âge de 14 ans! Le monde entier était scandalisé.

Mais c’tait plusse compliqué que ça. R’tournons en arrière un peu.

Vous avez p’têtre vu la série The Crown? On voit mini Charles pogné pour aller à Gordonstoun, un pensionnat frette et glauque en Écosse, parce que son père pensait que ça allait y forger le caractère.

Pauvre p’tit pit, y’était toute maigre pis toute doux. Y’était pas faite pour vivre à la dure! Été comme hiver, y’était obligé de dormir les fenêtres ouvertes, pis le matin, y se faisait réveiller à 7 heures moins quart pour aller courir dehors en shorts pas de t‑shirt pis prendre une douche frette avant déjeuner. Des affaires pour attraper la mort.

Les autres flos riaient de ses oreilles en porte de grange. Dès que quequ’un commençait à se mettre ami avec, y se faisait traiter de téteux pis de licheux. Pis comme si c’était pas assez pénible de même, le surveillant de dortoir, lui, se pétait un petit power trip : y’avait mis Charles pis le prince Alexandre de Yougoslavie en charge des vidanges, parce que ça l’amusait de rabaisser les p’tits gars royaux.

Mettons que ça ramène sur terre.

Entécas, à sa deuxième session d’école, Charles réussit à se tailler une place sur le voilier Pinta, un des deux qui appartenaient à Gordonstoun, et partit naviguer le long de la côte Nord de l’Écosse. Ça faisait partie du programme scolaire, parce que tsé, quel prince digne de ce nom sait pas faire de la voile?

Pis un jour, le voilier arriva au port de Stornoway. Charles pis quatre autres flos eurent la permission d’aller à terre pour luncher pis voir une vue au cinéma (It Happened in Athens avec la plantureuse Jayne Mansfield). Donald Green, le garde du corps de Charles qui le suivait partout pis qui était probablement son seul confident, descendit avec eux-autres.

Mais là, le monde de Stornoway étaient pas fous : y reconnurent tu’suite le voilier, pis y commencèrent à se taponner sur le quai pour voir si Charles était à bord. Le temps que Green amène les flos à l’hôtel Crown, y’avait déjà une gang de woireux qui se collaient le nez dins fenêtres.

« Attendez-moé là, j’vas aller nous pogner des billets pour le film tantôt, pis j’vous r’joins pour dîner, ok? » dit Donald Green avant de ressortir.

Faique là, Charles pis ses tizamis se retrouvèrent tous seuls dans le lounge de l’hôtel.

Dehors, les woireux s’étaient multipliés. Ça sentait dins vitres, ça placotait pis ça grouillait; un peu plus pis y r’soudait un vendeux de popcorn pis un joueux de ruine-babines, pour l’ambiance.

« Aaaahh, non! J’haïs ça quand ça fait ça! J’me sens comme une girafe à deux têtes ou bedon un ours qui danse la claquette! Qu’est-cé m’as faire? »,  se demanda le pauvre Charles, rouge jusqu’aux oreilles.

Gêné pis à boutte, le prince se chercha une échappatoire : n’importe y’où c’qu’y avait pas de fenêtres – même une armoire à balai allait faire la job. Faique y prit la première porte du bord.

Pas de fenêtres, pu de woireux : yes! Mais y v’nait yinque de régler un problème qu’y tomba face à face avec un autre :

« Oh non! C’est un bar, icitte! »

Dans la tête de Charles, le p’tit hamster se mit à pédaler sur un moyen temps. La première affaire qui lui vint à l’idée, c’est que dans un bar, la règle, c’est commande de quoi ou décrisse. Y savait ben qu’il était trop jeune pour boire; premièrement, c’était illégal, pis deuxièmement, si le directeur de Gordonstoun l’apprenait, y risquait de manger une couple de coups de canne.

Mais, dans l’moment, l’important, c’était de pouvoir rester dans le bar. Faique y s’avança, toute timide, vers la barmaid.

—     Salut! Qu’est-cé ch’te sers? demanda-t-elle, sans le carter ni se douter une seconde qu’a parlait à l’héritier du trône britannique.  
—     Euhhh…

Charles fit une face de chevreuil en avant d’une van sur la 132 à 11 heures du soir. Y’était pas un expert en boisson, lui! Y’avait aucune idée de quoi commander!

« Woyons, pense vite, Charles! Un drink, un drink, pense à un drink! »

Y pensa au seul alcool qu’il avait déjà goûté, jusse une tite gorgée, quand y faisait frette à la chasse avec sa mère :

—     Euh, un brandy aux cerises!
— Ok mon pit, ch’t’apporte ça!  

Y paya pis s’éloigna du bar avec son p’tit verre, tout innocemment.

L’affaire, c’est que le pauvre prince pouvait même pas lâcher un pet sans que ça sorte dans les journaux. L’automne d’avant, la Ligue contre les sports cruels avait pogné les nerfs quand Charles avait tué son premier cerf à Balmoral. Pis un pasteur de l’Église libre d’Écosse l’avait accusé « d’envahir le jour du Seigneur » parce qu’y était allé faire du ski dans les monts Cairngorms un dimanche.

On dira c’qu’on voudra sur la monarchie, mais dans c’temps-là, Charles était juste un p’tit gars qui essayait de vivre sa vie de p’tit gars, mais avec un millénaire de traditions, d’obligations pis de conventions qui y pesaient su’l dos.

Faique là, pendant qu’y sirotait son p’tit drink sucré, y se doutait pas qu’une quelqu’une le checkait au travers des tables pis des chaises comme un jaguar dins buissons… Une journaliste qui savait qu’a venait de pogner un super scoop.

Drette le lendemain, la nouvelle faisait le tour du monde. Tsé, une tempête d’un verre de brandy, là.

La pauvre barmaid, attaquée de tous bords tous côtés pour avoir SERVI DE LA BOISSON À UN ENFAaAaAaANT, dût aller se cacher au fin fond de l’île pour avoir la paix. Donald Green, le garde du corps, fut crissé dehors, au grand désespoir de Charles qui eut l’impression de perdre son seul ami. Quant à Charles lui-même, y mangea pas de coups de canne de la part du directeur, mais y perdit beaucoup de privilèges à l’école.

Mais avant toute ça, juste comme la Pinta repartait de Stornoway, une bonne femme qui se promenait sur le quai pointa le nom du voilier et cria :

« C’tu l’bateau de l’Office du lait, ça? »

À cause de l’annonce qui disait « Drinka Pinta Milka Day », l’équivalent de « Got Milk? » ou de « Jamais sans mon lait ».

Gneuh.

Charles la trouva pas drôle pantoute.

Mais au moins, y’allait apprendre à la dure que dans peu importe c’qui faisait, jusqu’à la moindre niaiserie, fallait jamais qu’y oublie qu’il était le prince de Galles. Pis c’tait pesant en maudit. 

Napoléon-Alexandre Comeau, héros de la Côte-Nord

Comme l’a dit un jour le grand François Pérusse, quand t’as ton nom sur un traversier, d’habitude, t’es mort.

Dans mon boutte, y’a un traversier qui se promène su’l fleuve entre Matane pis Baie-Comeau. C’temps-citte, c’est le F.–A.-Gauthier – vous devez n’avoir entendu parler, à moins d’être le gars qui a écrit le Bye-Bye –, mais ça a pas toujours été lui.

Avant c’t’espèce de citron tout plissé oublié dans l’fond du frigidaire entre un vieux pot de sauce à spag qui commence à avoir du ti poilu dessus pis un restant de crème sûre après virer turquoise, y’avait le Camille-Marcoux.

Pis avant avant ça, y’avait le N.-A.-Comeau. Le monsieur qui lui a donné son nom, ben oui, y’est mort, mais c’tait pas sa seule qualité : y’a aussi été tellement important pour la Côte-Nord pis le monde qui y vivaient qu’y est pratiquement brodé dans le paysage, en fils gris comme la mer fâchée qui fesse sué grèves pis verts comme les épinettes qui couvrent les coteaux pis les écarts comme du gros poil dru.

Fils d’un agent de la Compagnie de la Baie d’Hudson, Napoléon-Alexandre Comeau poussa son premier cri en 1848 aux Îlets-Jérémie, entre Forestville pis Baie-Comeau. Y grandit dans l’boutte de Mingan, libre comme l’air au travers des Innus – le peuple autochtone qui vivait et qui vit encore dans ce coin-là. Y se promenait dans l’bois pis sur la grève, à poser des collets, à chasser la perdrix à l’arc pis à pêcher l’anguille pis le capelan avec des harpons qu’y se gossait lui-même.

Dans c’temps-là, les flos startaient jeunes, dans’vie. Le p’tit Napoléon-Alexandre, y’a eu son premier fusil à 7 sept ans, l’âge où les flos d’à c’t’heure braillent parce que tu veux qu’y aillent jouer dehors plutôt que de croûter su’l divan en rêvant d’être des youtubers quand y vont être grands.

Mais faut dire qu’y était précoce en maudit pareil. Après avoir passé un boutte à Trois-Rivières pour apprendre l’anglais, y revint à Mingan. Pis à 12 ans, y’était assez responsable, habile pis connaissant pour avoir sa première vraie job, pis pas n’importe laquelle.

La compagnie de la Baie d’Hudson, pour qui son père travaillait pu à ce moment-là, avait vendu les droits de pêche sur la rivière Godbout  en se crissant totalement d’un p’tit détail, genre que la rivière, c’tait une partie du territoire ancestral des Innus. Pis le gars qui les avait achetés, Agar Williamson, était tanné qu’y viennent pêcher sur SA rivière, pis y voulait engager un garde-pêche pour les enlever de d’là. Napoléon se proposa tu’suite :

—     T’as pas peur de te faire scalper par les Indiens? demanda Williamson.
—     Pantoute! J’les connais, ce monde-là. J’ai grandi avec eux-autres. On s’adonne ben, pis y’aura pas de trouble.

Faique Napoléon fut engagé, pis y garda cette job-là toute sa vie, s’arrangeant toujours pour garder la paix entre les Anglais pis les Innus. Mais c’était pas la seule job qu’y allait avoir : grâce à toutes les affaires qu’il avait appris des Innus, y fut guide de pêche, trappeur et naturaliste.

Y fut aussi télégraphiste, pis même docteur.

Y’avait pas étudié pour ça, mais y’avait ben d’la jarnigoine, pis y’avait tellement lu qu’y finit par en savoir assez pour être capable de soigner l’monde. Pis comme dans c’temps-là, la Côte-Nord, c’tait comme le boutte du monde – pis des fois, à voir le gouvernement aller, on dirait que ça l’est encore –, ben le Collège des médecins v’nait pas l’écoeurer.

À l’hiver 1886, Napoléon alla à la chasse aux phoques avec son frère Isaïe. Y’avait même pas encore un p’tit coin d’aube à l’horizon que c’tes deux crinqués-là étaient déjà en canot su’l fleuve à attendre qu’y en ait un qui s’pointe el’périscope au travers des vagues. Pas loin, dans un autre canot, y’avait aussi deux de ses beaux-frères – les frères à sa femme Antoinette –, Alfred pis François Labrie.

Quand y’étaient partis de Pointe-des-Monts, le fleuve était dégagé, mais un m’ment’né, des gros bouttes de glace se mirent à dériver vers eux-autres, avec une couche de frasil qui suivait pas loin en arrière. Pis le frasil, c’est traître : si tu te retrouves pogné dans c’t’espèce de slush flottante, ben y’a pu moyen d’avancer. 

Napoléon était ben au courant de t’ça, faique y dit à son frère :

« Ch’pense que c’est l’temps de r’virer d’bord. »

Mais ses deux beaux-frères, eux-autres, y s’étaient pas rendu compte de t’ça. 

« Heille! Les gars! Arvenez-vous en! »

Napoléon pis Isaïe avaient beau faire des sparages, Alfred pis François les entendaient pas; y’avaient spotté un phoque, pis étaient trop concentrés dessus pour les voir. Pendant c’temps-là, le frasil continuait à se rapprocher pis le vent du nord-ouest commençait à se lever. Ça allait v’nir laitte dans pas long, pis fallait que les gars reviennent à terre au plus crisse.

—     On va-tu les chercher? demanda Napoléon.
—     Fais comme tu l’sens, répondit Isaïe.

Faique les deux frères se lâchèrent au travers des glaces pour aller trouver Alfred pis Francois. Pis quand y réussirent enfin à se rendre à eux-autres, le frasil les avait rattrapés. Y’étaient pris sur le fleuve.

—     Heille, scusez, hein! On a rien vu aller, nous-autres, dirent les frères Labrie.
—     Pas grave. Là, faut penser à s’en sortir.

Dans l’frasil, ça servait à rien de ramer. Y’auraient juste forcé dans le beurre jusqu’à ce que mort s’ensuive. Faique à la place, les gars se servirent de la technique de l’échelle : toute la gang dans un canot, y poussaient l’autre vers la rive; après, y changeaient de canot, tiraient le premier canot vers le deuxième, rembarquaient dans le premier canot, pis y r’commençaient.

Méchante job.

En plus, la tempête s’était levée. La neige leur fouettait la face pis leur rentrait dins yeux. Pire, le vent les bardassait pis les poussait au large; y se démenaient comme des bons absolument pour rien. Pis comme si ça allait pas assez mal de même, Napoléon, en sautant d’un canot à l’autre, manqua son coup pis prit une débarque dans l’eau frette. Heureusement, les autres purent le haler dans le canot. Ses culottes étaient trempes bord en bord. Y’arriva la même affaire à Isaïe – l’eau rentra dans ses bottes pis y se retrouva les bas gelés dur.

Un m’ment’né, y virent un boutte de banquise assez gros pis assez solide pour qu’y puissent monter dessus. Là, y placèrent les deux canots sur le côté, accotés sur leurs harpons plantés dans’glace, pour se faire une espèce d’abri contre le vent.

Napoléon, pogné avec ses culottes trempes, les enleva pour les tordre :

« Hiiiiiiiiiiiiihhhhhh simonac qu’y fait frette gériboire de bonyenne! », s’écria-t-il, les gigots à l’air dans un désert de glace, claquant des dents en sautant sur place pis en se fessant le chest à coups de poing pour se faire circuler l’sang. Ça prit tout son p’tit change à Isaïe pour enlever ses bas pis faire pareil.

Après un boutte, la tempête slaqua un peu pis le ciel commença à se dégager. Mais les gars avaient rien dans l’ventre pis commençaient à geler comme des crottes.

« Heille! R’gardez, les gars! Des canards! »

Voyant l’occasion de se pogner un snack, Napoléon chargea son fusil pis réussit à en abattre trois. Les doigts engourdis par le frette, les gars ramassèrent les canards pis leur arrachèrent les plumes pour les mettre dans leurs bas pis leur mitaines pour faire de la bourre. Après ça, ils les lavèrent pis les vidèrent dans l’eau du fleuve. C’tait un p’tit lunch de misère, mais c’tait mieux qu’une claque su’a yeule. Malgré toute, y décidèrent quand même de garder ça pour plus tard.

Avec toute ça, la journée avait passé au complet, pis la noirceur était r’venue. Les gars virent la lumière du phare de Pointe-des-Monts : d’habitude, à c’temps-là de l’année, y’était éteint, mais le gardien avait dû savoir qu’y avait du monde pardu su’l fleuve, pis avait allumé la lampe.  

  Hm. Si j’me fie au phare, on est à peu-près à 12 milles de la côte, estima Napoléon.
— Ben voyons? Si loin que ça? On n’a quasiment le tiers de faite pour se rendre l’autre bord! 
— Justement. Avec le vent pis les courants, ça sert à rien d’essayer de r’tourner vers Pointe-des-Monts. On va essayer de traverser. 

Personne s’astina. 

Y commençait à avoir de la houle, pis la glace se dispersait. Les gars rembarquèrent dans les canots pis se mirent à ramer franc sud. Y purent faire un bon boutte de même, mais après une couple d’heures, y frappèrent un mur de glace. 

C’est quand même paradoxal quand t’es gelé, mais que t’es brûlé en même temps. Y faisait -22, pis y’étaient trop fatigués pour monter leurs canots sur la glace pis les traîner. Faique y dompèrent toute ce qu’y avaient pu besoin : ancres, harpons, une partie de leurs balles de fusil. 

Comme les canots étaient rendus plus légers, y purent les tirer. Pis y se remirent à avancer, un pas à la fois. 

Quand c’est dur de même, pis que t’as pas le luxe d’arrêter, ton monde devient toute petit. La seule affaire qui compte, c’est de mettre un pied d’vant l’autre – un, deux, un deux. Toute fait mal, mais t’essayes de pas y penser. Pis tu te dis que la seule façon de t’en sortir, c’est de passer au travers. 

« Que j’vous voye essayer de manger d’la neige, dit Napoléon aux autres gars. Moé’ssi ch’crève de soif, mais ça va yinque vous r’frèdire en dedans pis vous faire parde des forces. » 

C’est que ça faisait plusieurs fois qu’y pognait Isaïe pis François en train de s’en prendre une pognée. Mais tsé, ça faisait 24 heures qu’y étaient dans l’péril, pas de bouffe pis pas d’eau bonne à boire. Y’étaient juste pas capables de s’en empêcher. 

À ce moment-là, y décidèrent de se donner un peu de forces en mangeant deux des trois canards que Napoléon avait tirés tantôt. Les bouttes de volaille crue pis frette, réchauffés dans leurs t’sours de bras, allaient leur donner un p’tit regain. Ça devait goûter l’yâble, mais y’avaient-tu le choix? 

Pis y r’partirent, juste comme le jour commençait à se l’ver pour une deuxième fois depuis l’début de leur aventure. Pis là, y virent la neige su’l top des montagnes de la rive sud scintiller comme du sucre blanc dins rayons du soleil. Y n’avaient le plus gros de faite! 

Mais y’avaient frette. J’vous avais-tu dit qu’y avaient frette ? Astie qu’y avaient frette. Isaïe sentait pu ses pieds pis arrivait pu à suivre les autres. Napoléon coucha son frère dans un des canots, le plus léger. L’autre canot fut laissé là. 

Plus loin, François tomba à terre; son corps était juste tanné, pu capable. Napoléon pis Alfred Labrie le mirent dans l’canot avec Isaïe pis se r’mirent à tirer. 

« Enwèye, les gars! Laissez pas l’endormitoire vous gagner! Essayez d’bouger un peu pareil! »

Là, y’étaient rendus au soir. Pis y’étaient même pas encore sauvés. La banquise arrêtait devant eux-autres, pis y leur restait à ramer deux kilomètres pour se rendre à’terre. 

Napoléon pis Alfred mirent le canot à l’eau pis se mirent à ramer, avec Isaïe pis François qui bougeaient quasiment pu, la face rouge, le nez blanc pis l’frimas pogné dans’barbe. Quatre morts-vivants, deux un p’tit peu moins morts que les autres. Avec le dernier filet de voix qu’y lui restait, Napoléon dit : 

« Lâche pas, Alfred! On arrive! »

Pis enfin, ENFIN! Le canot toucha terre en avant de Cap-Chat. Tu’suite, Napoléon pis Alfred débarquèrent et ramassèrent Isaïe pis François. Si y trouvaient pas d’l’aide ben vite, y passeraient pas la nuite. 

Dans sa maison pas loin d’la grève, une madame vit quatre gars bizarres arriver en marchant croche comme si y’étaient saouls. Comme a l’était toute seule avec les enfants, a l’éteignit la lampe à huile pis se cacha en espérant qu’y passent leur chemin. Mais ça se mit à varger à la porte : 

« Sivouplaît, ouvrez la porte… On vient de la Côte-Nord, pis la tempête nous a poussés jusqu’icitte… » 

En entendant la voix désespérée à Napoléon, la madame sut qu’y se passait quequ’chose de grave et ouvrit la porte. Les gars étaient sauvés. 


Finalement, Napoléon et Alfred étaient corrects, yinque ben fatiqués. François avait pogné une pneumonie. Isaïe fut le moins chanceux des quatre : les engelures l’avaient tellement magané qu’y fallut lui amputer un pied, des doigts pis plusieurs orteils. 

Grâce à sa connaissance du fleuve, des courants, des vents pis des glaces, sans parler de son courage pis de sa maudite tête de cochon ben décidée à pas mourir, Napoléon avait sauvé son frère pis ses beaux-frères. En reconnaissance de son exploit, y fut décoré par le lieutenant-gouverneur de l’époque.

Pis savez-vous ce qu’y est le plus drôle? Pour s’en r’tourner chez eux, Napoléon pis sa gang durent faire le grand tour en passant par Québec. Pour un gars qui avait traversé l’fleuve en canot pis qui a fini par avoir un traversier à son nom, c’tait quand même ironique. Plus ça change… 


Source : Réjean Beaudin, Napoléon-Alexandre Comeau, le héros légendaire de la Côte-Nord, XYZ Éditeur, 2006.

Une femme, 33 hommes, pis ben du trouble : Kazuko Higa, la « reine » d’Anatahan

Kazuko Forever.

Des fois, dans’vie, y’arrive des affaires inattendues; une menute t’es tout écartillé, ben relax, pis la menute d’après tu capotes, t’as la broue dans l’toupette, pis tu te d’mandes c’que t’as faite au Bon Dieu.   

Prenez ma grand-mère à moé, par’zempe. En r’venant de la messe un beau dimanche d’été, a pouvait être en train de se préparer à faire un pique-nique avec les enfants, pis là, y’a un char qui virait l’croche : ciboire. Y’avaient même pas appelé avant. 

Faique là, Grand-m’man, au yâble ses plans, devait se r’virer s’un dix cennes pis préparer un festin pour les mononcles pis les matantes pis toute le kit, même si y’avait rien de prêt dans l’four. Ma grand-mère, c’tait une surfemme, faique à réussissait tout le temps avec même pas un ch’feu de travers, mais une fois, est venue tellement stressée qu’elle a mis ses bettes dans l’eau d’javel au lieu du vinaigre – les gallons étaient pareils, tsé! 

Ben ça, c’est un peu ce qui est arrivé à Kazuko Higa : a s’attendait pas, elle, à être la seule femme sur une garnotte perdue au milieu du Pacifique Nord. En pleine Deuxième Guerre mondiale. Avec 31 naufragés qui refusaient de se rendre. Pis à devenir tout d’un coup la reine d’un harem de gars prêts à s’entretuer pour elle.

Kazuko, a v’nait d’Okinawa, au Japon. C’tait une fille sans histoire, ni pitoune ni pichou, ni ange ni démon. 

Un peu avant le début de la guerre de 1939-1945, son mari, Shoichi Higa, avait pogné une job de superviseur adjoint d’une plantation de noix de coco sur l’île d’Anatahan, dans l’archipel des Mariannes du Nord, pis a l’avait suivi là-bas. 

Sur Anatahan, en plus d’eux-autres, y’avait le superviseur, Kikuichiro Higa – aucun lien de parenté : Higa, à Okinawa, c’tait comme Tremblay icitte – pis des ouvriers autochtones. 

Au début, y se passait pas grand-chose; les noix de coco se récoltaient, la vie s’écoulait pis y faisait chaud en sivouplaît. Quand la guerre éclata, ça se mit à péter tout autour d’eux-autres, mais jamais sur l’île comme telle. Un m’ment’né, on arrêta de v’nir les ravitailler ou de ramasser leurs récoltes; y devinrent comme oubliés du monde.

Un jour, Shoichi alluma que, la guerre, tsé, c’est dangereux, pis que sa sœur, qui restait sur l’île de Saïpan, à 65 milles nautiques au sud, était p’t-être dans l’péril : 

« J’vas aller la chercher, pis j’vas r’venir avec. Ça devrait m’prendre un mois, pas plus. Kikuichiro-san, occupe-toé ben de ma femme pendant que chus parti, ok? »

Faique Shoichi partit su son p’tit bateau de rien. Le temps passa pis passa, mais Kazuko pis Kikuichiro rentendirent pu jamais parler de lui. 

Après un bout de temps raisonnable, un soir, Kikuichiro regarda Kazuko pis y dit : 

« Tsé, j’me disais… Ton mari a pas l’air d’être parti pour arvenir. Chus là, pis t’es là… Faique, tant qu’à faire… Tsé veut dire? »

Faut croire que Kazuko a trouvait le temps long elle avec, parce qu’a se fit pas prier; les deux s’accotèrent à partir de ce moment-là. 

Jusqu’en 1944.

C’est là que, pas loin de l’île, trois bateaux japonais reçurent des bombes américaines en pleine face et coulèrent. Pas longtemps après, 31 rescapés – des militaires pis des marins – mirent le pied sur Anatahan. 

Pis drette de même, toute c’te beau monde-là tombèrent en plein thriller psychosexuel. 

Bon ok, p’têtre pas tu’suite tu’suite. Au début, les naufragés avaient d’autres priorités que la galipote : fallait qu’y mangent. Du naufrage, y’avaient yinque pu sauver d’la bouffe pour trois jours, une mitraillette pis deux fusils, un peu de munitions pis… une bouteille d’iode. On s’entend qu’y allaient pas chier loin avec ça. 

Faique y se mirent à vivre comme Kazuko pis Kikuichiro, c’est-à-dire qu’y adoptèrent le mode de vie que les autochtones d’la place leur avaient montré : recueillir de l’eau de pluie en attachant des feuilles de palmier ensemble, pêcher le crabe, ramasser des oeufs d’oiseaux, pogner des lézards pis faire du tuba, une espèce d’alcool de coconut qui saoule pas ben ben. 

C’est quand y commencèrent à être ben installés, avec un bon p’tit verre de tuba, que les naufragés allumèrent qu’y avait yinque une femme sur l’île. Pis Kazuko devint leur obsession. 

Chaque fois qu’y partaient dans’lune, c’tait pour aller la r’trouver. Elle était leur inspiration dans leurs p’tits tête-à-tête avec eux-mêmes dans les buissons pis hantait toutes leurs rêves. Mais pour l’instant, y se gardaient une p’tite gêne, parce qu’y pensaient qu’elle et Kikuichiro étaient mariés. 

Mais un m’ment’né, un des rescapés arriva et dit aux autres : 

— Heille, les gars, j’viens de n’apprendre une bonne! 
— Quoi?
— Kazuko pis Kikuichiro-san, là… Sont pas mariés! 
— Ben voyons?
— Non! A l’était mariée avec un autre Higa, mais y’est parti, faique a s’est accotée avec Kikuichiro-san! Kazuko est pas mariée, gang! 
— Ah ben tabarnak! 

Faique là, les gars se dégênèrent : plusieurs se mirent à faire des p’tits cadeaux à Kazuko, des clins d’œil, des compliments… 

Ben vite, Kikuichiro commença à être sur les nerfs : 

« Kazuko? Euh… Les gars commencent à tourner pas mal autour de toé… Ch’pense qu’on devrait s’en aller plus creux dans l’île pour mettre un peu de distance entre nous-autres. »

Faique c’est c’qu’y firent. 

À ce moment-là, on était en 1946, pis la guerre était finie. Mais ça, les Japonais le savaient pas. Quand les Américains passèrent en avion au-dessus de l’île en leur garrochant des journaux de leur pays par la tête, y refusèrent de croire que leur empereur avait capitulé. Le capitaine Ishida, le militaire au rang le plus élevé de la gang, menaça de tuer n’importe qui qui essayerait de se rendre aux Américains. Y’avait d’la tension dans l’air, mettons. 

Au début de 1947, Kikuichiro mourut, supposément de maladie. 

Heille là, on aurait dit que quequ’un avait sonné le cor de chasse : taïaut, stie! C’tait à qui allait devenir le prochain chum de Kazuko, pis tous les coups étaient permis. 

Quand même, la madame était pas exactement un pauvre p’tit chevreux sans défense – elle a un peu profité de la situation. Disons qu’elle avait le choix des cadeaux, pis y’en avait des pas mal beaux pis fringants au travers. J’y en veux pas d’s’être épivardée. 

Mais ben vite, le bordel pogna : ça se cassait la yeule de tous bords tous côtés pour les faveurs de l’unique créâture sur l’île, pis c’tait rendu invivable. 

Faique le capitaine Ishida mit son pied à terre : 

« Bon, là, ça va faire, le niaisage, ma p’tite madame : vous allez vous choisir un nouveau mari, pis ça va être ça! »

Mais ben vite, le nouveau mari fut retrouvé mort noyé. Pas louche pantoute, han? Faique Kazuko dut en choisir un autre. 

C’est un dénommé Yoshino qui fut l’heureux élu.

Ça dura pas longtemps : en 1949, Yoshino fut retrouvé mort lui avec, poignardé.  

Le capitaine Ishida était ben découragé : 

« Ben voyons, cibole! Au suivant! »

C’te fois-là Kazuko se ramassa avec Morio Chiba, un pêcheur. Mais Morio était un peu une vidange : quand y buvait, y’a battait, pis y buvait quasiment tout le temps. Pis là, après une couple d’autres morts – encore des noyés, pis un qui reçut une balle dans une chicane à cause d’une affaire de pêche au crabe – c’tait pu l’fun pantoute, pis Kazuko décida qu’elle en avait son tas : 

« Sont toutes fous, astie! Faut que j’sacre mon camp d’icitte. »

Faique a disparut dans la nuite pis s’en alla de l’autre bord de l’île. Elle était sur le gros nerf, parce qu’a savait que c’tait juste une question de temps avant que Morio la retrouve. Au loin, a vit un cargo qui passait, mais elle eut beau crier pis faire des sparages jusqu’à l’épuisement, y s’arrêta jamais. 

Douze jours plus tard, en se réveillant, Kazuko vit qu’y avait un petit remorqueur américain, le Miss Susie, qui mouillait dans la petite anse en avant d’elle. Au travers des arbres, elle r’garda quatre hommes débarquer du bateau pis s’éloigner s’a plage. Quand y se r’pointèrent, a sortit tranquillement du bois.

Quasiment cinq ans après la fin de la guerre, Kazuko Higa allait enfin rentrer chez elle. 

Même si Kazuko était pu là, le carnage s’arrêta pas. Morio Chiba fut accusé d’avoir trucidé Yoshino, le quatrième mari à Kazuko, pendant qu’y dormait, ben saoul. Faique après un à peu près procès, le capitaine Ishida exécuta Morio avec un sabre de samouraï maison qu’y avait fabriqué avec des bouttes d’un avion qui s’était écrasé sur l’île. 

Plusieurs mois après, un avion américain passa au-dessus de l’île pis dompa encore de quoi : c’te fois-là, c’tait des lettres de membres de la famille des rescapés, du genre : 

« Chéri, s’te plaît, veux-tu ben te rendre! C’est correct, personne va te traiter de pissou. J’m’ennuie assez, là, t’as pas idée! J’espère que tu vas bien pis que t’as pas oublié de te passer la soie dentaire… »

Faique enfin, les rescapés qui restaient sortirent du bois. Pas longtemps après, y furent ramassés par un bateau américain pis ramenés au Japon en avion. 

Pis Kazuko, elle? Ben, pendant un boutte, elle fut une célébrité. Les woireux se garrochaient pour voir la « reine » d’Anatahan. En 1953, on fit même un film avec son histoire. Pis vous savez pas quoi? A retrouva son premier mari, Shoichi, tsé lui qui était parti chercher sa sœur pis qui était jamais r’venu? Y’avait yinque un problème : y s’était remarié pis y’avait deux enfants. 

Malaise.

Finalement, Kazuko mourut dans la misère au début des années 1970, mais entécas, son histoire prouve une affaire : d’la visite qui arrive comme un ch’feu s’a soupe, c’est jamais l’fun. Au moins, a l’avait pas mis ses bettes dans l’eau de javel!


Source : Jim Peters, « Odyssey on Anatahan », The Marianas Variety, 1973. https://issuu.com/mpmagazine/docs/mp_magazine_odyssey_on_anatahan