Le Balloonfest’86 : quand l’enfer est pavé… de ballounes

Y’a-tu quequ’un qui aime pas les ballounes? C’est comme des belles cerises en plastique de toutes sortes de couleurs, toutes rondes pis toutes joyeuses; y peuvent exploser, pis quand y dessoufflent vite, y font des sons de pet pis y volent tout croche dins airs comme un papillon avec une fusée dans l’derrière. Heille, j’ai déjà gardé une gang de flos occupés pendant un après-midi de temps yinque en jouant avec ça. C’est l’fun de même, des ballounes.

Y’a rien d’méchant dans une balloune. Ça peut pas faire de mal. Mais si vous pensez ça, c’est clair que vous avez jamais entendu parler du Balloonfest’86 à Cleveland, en Ohio.

C’tait parti d’une bonne intention : pour se faire de la publicité pis ramasser de l’argent, Centraide du Grand Cleveland voulait battre le record du monde du plus grand nombre de ballounes gonflées à l’hélium pis r’lâchées en même temps.

En plus, dans c’te temps-là, Cleveland avait la réputation d’être un trou. Tsé : dins années 1970, ça allait tellement mal financièrement que la Ville avait fait défaut su ses paiements, la rivière Cuyahoga qui la traversait était tellement polluée qu’a l’avait pogné en feu, pis ses équipes de sport arrêtaient pas de perdre comme des pas bonnes – quoique, du côté d’la NFL, ch’pas sûre que ça c’est tant ramieuté. C’tait rendu au point où c’que Cleveland avait été surnommée « Mistake on the Lake » – l’erreur su l’lac, en français, parce qu’a l’était située su’l bord du lac Érié.

Bref, Cleveland avait d’quoi à prouver  :

« On est pas des jambons pis des ti-clins! Nous-autres aussi on peut faire des belles pis des grandes affaires, bon! »

Faique tout l’monde était hyper motivé. Ça a pris six mois pour organiser la patente; les flos d’école vendaient les ballounes à deux pour une piasse, pis une armée de bénévoles ont aidé à toute préparer. La veille, y se sont occupés de gonfler les ballounes, travaillant quasiment toute la nuite avec des bouttes de tape collés autour des doigts pour pas se faire des ampoules.

Le jour du lancement, y’avait 1,4 million de ballounes dans une espèce de filet au beau milieu de la ville, soit ben en masse pour battre le record; on aurait dit qu’une piscine à boules pour enfants s’tait mise à fortiller tout d’un coup comme un gros blob monstrueux pis allait bouffer Cleveland.

Comme y’arrivait de l’orage, les organisateurs ont décidé de lancer les ballounes plus vite que prévu. Faique le 27 septembre à 1 h 50 de l’après-midi, le filet a été détaché pis les ballounes se sont envolées.

C’tait ben impressionnant. Selon le point de vue, ça avait l’air d’une envolée de bonbons, de youptidou pis d’amour universel… Ou bedon d’la 11e plaie d’Égypte. Argardez ça :

Tout l’monde étaient fous comme des balais, pis ça criait :

« GO CLEVELAND! RECORD DU MONDE! WOUHOUUUU! »

Sauf que l’bonheur était pas pour durer.

Normalement, les ballounes gonflées à l’hélium montent pis montent pis montent, des fois jusqu’à 10 000 pieds d’altitude, où l’atmosphère est pas mal moins dense. Comme l’air du dehors pèse moins s’a balloune, tandis que la pression en-dedans de la balloune reste la même, la balloune gonfle. En plus, haut de même, y fait vraiment frette, faique la balloune gèle pis devient fragile. Résultat : la balloune pète en plein de tis bouttes qui ardescendent lentement su’a terre.

Entécas, c’est ça que les organisateurs pensaient qu’y allait se passer.

Mais là, avec l’orage qui s’en venait, les ballounes ont pas eu le temps de se rendre assez haut. En s’en allant vers le nord, par-dessus le lac Érié, y’ont frappé un front froid qui les a r’poussées vers la ville, pis la grosse pluie les a fait artomber pendant qu’y étaient encore gonflées.

Pis là, le bordel a pogné.

D’abord, plein de ballounes se sont ramassées au beau milieu d’la piste de décollage de l’aéroport Cleveland Burke Lakefront, qui a dû arrêter toute le trafic aérien pendant une grosse demi-heure.

À part de t’ça, les ballounes ont envahi les rues pis les autoroutes. Le monde qui chauffaient leu char voyaient c’te nuée psychédélique aux allures de mousse trois couleurs du lave-auto pis se disaient « Qu’est-cé ça câlisse? ». Soit y donnaient des coups d’volant pour éviter les ballounes dans l’chemin, soit y’étaient juste distraits par le spectacle, pis y’accrochaient les garde-fous ou les autres chars. Les accidents sont multipliés partout dans’ville.

Non, c’est pas une espèce d’image avec le chiffre qui sert à vérifier si t’es daltonien – c’est le ciel.

Les ballons aboutirent à plein de places : su l’lac Érié, dins rivières, dins forêts, en Ontario, pis ailleurs en Ohio.

Y’a une madame qui élevait des chevaux arabes pur-sang qui coûtaient les yeux d’la tête su sa ferme au sud de Cleveland. A l’a poursuivi Centraide pour 100 000 piasses parce que des ballounes avaient atterri dans son champ pis avaient faite tellement peur à ses chevaux qu’y en a un qui avait pogné le mors aux dents, était parti à courir, avait foncé drette dans une clôture pis s’tait pété la fiole tellement fort qu’y avait pu rien à faire avec.

Pis pire encore, les ambitions ballouniennes de Cleveland ont p’t-être coûté la vie à deux gars.

L’affaire, c’est que quand les ballounes ont été lâchées, la garde côtière charchait déjà deux pêcheurs, Raymond pis Bernard. La veille, y’avaient été portés disparus su l’lac Érié, pis leu bateau avait été artrouvé vide le matin du 27.

Mais là, essaye, toé, d’artrouver deux gars au beau milieu d’une orgie de ballounes! À voir la surface du lac, on aurait dit que quequ’un avait échappé une chaudière complète de tites billes en sucre qui vont su’é gâteaux d’fête.

En entrevue à’tévé, un gars qui participait aux recherches en bateau a dit :

« C’est comme essayer d’trouver une aiguille d’une botte de foin! Tsé, on charche une tête ou bedon un gilet de sauvetage orange, mais là avec toutes c’te marde-là pleine de couleurs qui grouille su’l lac, comment c’tu veux qu’on les voye, les deux gars? »

C’tait pas plus vargeux du côté des recherches en hélicoptère :

« Ben là, on peut même pu décoller. Dins airs, c’est comme un champ d’astéroïdes en plein trip d’acide, viarge! »

Finalement, la garde côtière a dû abandonner les recherches, pis Raymond pis Bernard ont été artrouvés morts deux jours plus tard. Y’auraient-tu pu être sauvés si Centraide du Grand Cleveland avait pas répandu du vomi d’licorne partout su l’lac Érié? On l’saura jamais.

Quand même, Centraide pis la Ville de Cleveland avaient gagné leu pari : leu record s’est artrouvé dans l’édition 1988 du livre Guinness. Mais la catégorie du plus grand nombre de ballons r’lâchés en même temps a été abolie pas longtemps après parce que tsé… C’tait cave pis dangereux, pis polluant à part de t’ça.

Une chose est sûre, c’est que c’tait pas c’te fois-là que Cleveland allait ardorer son image. C’est ça qui arrive quand on part s’une balloune…


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Adolf Munck, coach de fesses de Sa Majesté

Un bon soir de juillet 1775, le roi Gustave III de Suède, 29 ans, décida que c’tait l’temps qu’y s’déniaise.

Ça faisait neuf ans qu’y était marié avec sa reine, Sophie-Madeleine du Danemark, pis y’avait pas encore d’héritier doué de zouiz. En faite, y’avait pas d’héritier pantoute. Parce qu’y avait jamais couché avec la reine. Même, y’avait jamais couché avec parsonne, tout court.

Gustave III

Mais, pourquoi, don? Y’en a qui disent qu’y était gai. Aujourd’hui, on dirait p’t-être qu’y était asexuel. Une chose est sûre, c’est qu’y’était pas vraiment porté sur la chose. Ça fait bizarre, pareil, quand on pense à toutes les princes pis les rois de c’t’époque-là qui faisaient des bâtards à tour de bras comme Tim Hortons fait des beignes à l’érable, tandis que lui, y’était même pas capable de faire son d’dvouère.

Pis c’tait pas non plus qu’la reine était laitte. A l’était plutôt jolie. Mais, a l’était assez gênée comme fille, tellement qu’a paraissait snob, pis a l’avait arçu aucune éducation sur la chose. Faique, si Gustave allait pas la trouver pour tsé-veut-dire, c’est pas elle qui allait cogner à sa porte en jaquette à une heure du matin.

Sophie-Madeleine

Toujours est-il que là, Gustave en avait son tas. Y’allait pogner l’taureau par les cornes. Pour ça, y d’manda l’aide d’Adolf Frédérick Munck, son homme de confiance pis un gars qui pognait pas mal chez les créâtures d’la cour :

          « Lui y va savoir quoi faire, c’est sûr! »

Adolf Frédérick Munck. Argardez-y la face. C’est clair qu’y sait comment mettre les points sur les i pis les barres sur les t.

Munck se mis aussitôt à l’ouvrage : y’organisa pour le roi pis la reine des p’tites vacances romantiques au château d’Ekolsund, le chalet royal. Une fois rendu là-bas, y mit un portrait sexy de Sophie-Madeleine su’l litte du roi avec une lettre, clairement pas écrite pas la reine mais signée par elle, qui disait :

          « Niaise pas, pis fais d’moé la plus heureuse des femmes. »

Quand Gustave vit ça, y dut être inspiré, parce qu’y appela Munck :

            « Ok. Chus prêt. C’est l’heure. »

Faique Munck pis un autre domestique emmenèrent le roi en jaquette pis en pieds d’bas jusqu’à la chambre de Sophie-Madeleine.

Là, y l’aidèrent à se dégreyer, pis y s’en allèrent dans une chambre à côté.

Quinze menutes après, y’entendirent une clochette sonner : c’tait le roi qui appelait. Le domestique y alla, mais y’arvint tu’suite pis dit à Munck :

          « Le roi veut t’voir. Ça a ben d’l’air que ça marche pas. »

Le pauvre Gustave était toute rouge pis avait les yeux ronds comme des deux piasses :

         — Adolf! J’sais pas c’qui s’passe! Ch’trouve pas l’trou! Aide-moé!
        — J’sais pas quoi vous dire, Vot’Majesté… Avez-vous pensé de d’mander à la reine de vous montrer c’est où?
        — T’es-tu malade? C’est ben que trop gênant! A va penser que ch’t’un épais!
        — Sauf vot’respect, j’irai pas dans’chambre avec la reine pour vous

montrer c’est où. Va falloir que vous trouviez tout seul.

Notre Pee-Wee des fesses artourna donc, toute tremblant, auprès d’sa femme. Une heure plus tard, y’arsonna la cloche pis y’ordonna à Munck de l’aider à s’habiller. À y voir la face, y’avait clairement pas scoré.

Mais bon. Sa nuitte l’avait pas trop découragé, parce que, dès le lendemain matin, y se sentit game de réessayer. Comme la veille, Munck attendit dans’chambre à côté. Pis comme la veille, la clochette sonna après quinze menutes.

Quand y rentra dans’chambre, y vit Gustave effoiré de toute son poids su la pauvre Sophie-Madeleine comme un béluga mort s’une plage du bas du fleuve.

          « Ça marche paaaaaaaas! » se lamenta le roi comme un p’tit poute qui essaye de rentrer le bloc rond dans l’trou en étoile.

C’est là que Munck comprit que si y voulait que ça se règle, y’allait d’voir… prendre les choses en main. Littéralement.

          « Bon. Vot’Majesté, premièrement, tenez-vous su vos bras… »

Y dut guider le roi pis la reine, une étape à’fois : « Ça, ça va là, pis ça, ça va là… »

Dans ses mémoires, Munck mentionne que le roi avait l’capuchon serré pis que la reine avait les voies aussi impénétrables que celles du Seigneur. Ça faisait mal, c’tait gênant pis c’tait vraiment pas drôle pour parsonne. Imaginez le malaise!

En fin de compte, ça marcha pas plus c’te soir-là, mais Gustave pis Sophie-Madeleine étaient ben décidés à réussir. Quand on veut, on peut! Faique les soirs d’après, y réessayèrent pis réessayèrent pis réessayèrent.

Pis, un jour, on annonça que la reine était enceinte. Celle que tout l’monde trouvaient bête pis plate était maintenant toute contente pis jasante, le sourire fendu jusqu’aux oreilles. Finalement, elle pis Gustave eurent deux p’tits gars, Gustave pis Charles.

Mais là, y’eut des langues sales pour dire que Munck avait, disons, mis pas mal plus que son grain de sel dans la conception des p’tits princes.

Ça donna des caricatures comme celle-là  :

Si vous voulez voir la version non censurée, c’est ici. ATTENTION : Très très gros zouiz.

Le pire là-dedans, c’est que les rumeurs venaient directement de la mére à Gustave elle-même, Louise-Ulrique de Prusse, une espèce de germaine folle contrôlante qui haïssait Sophie-Madeleine pis qui voulait abolir le Parlement pour pouvoir toute décider tu’seule.

Après avoir travaillé aussi fort, le roi pis la reine étaient vraiment choqués d’entendre ces cochonneries-là. Gustave prit son courage à deux mains pis alla voir sa mére :

« M’man, si t’arrêtes pas de dire des affaires de même su moé pis ma femme, j’vas t’exiler en Poméranie! »

Finalement, comme a voulait rien entendre, y’arrêta d’y parler pis y’alla juste la voir su son lit d’mort. Pis même là, Sophie-Madeleine arfusa d’arvoir sa belle-mére.

Peu importe le rôle que Munck avait joué dans toute ça, le roi pis la reine étaient ben contents de lui pis y donnèrent plein de titres pis de domaines. Moé, entécas, j’salue son dévouement. Qu’est-ce qu’on ferait pas pour aider un chum, hein?

Wojtek : l’histoire d’un our à’guerre

M’as vous dire de quoi : j’aime pas les ours. Ça s’lève deboutte pis ça fouille dans tes vidanges pis à cause d’eux-autres, le camping devient un aria du yâble. En plus, ça peut te manger si t’es pas chanceux. Depuis que chus haute de même, j’ai toujours trouvé que Winnie l’Ourson était un gros cave.

Mais bon. Y’a UN our que je trouve pas pire. Un, parce qu’y est mort ben avant que j’naisse, pis deux, parce que… Ben, vous allez voir. Y s’appelait Wojtek, pis c’tait un our soldat dans l’armée polonaise pendant la Deuxième Guerre mondiale.

À c’te moment-là, la Pologne était pognée en sandwich entre les Allemands pis les Soviétiques. Quand c’tait pas les uns qui y passaient d’ssus, c’tait les autres. Des centaines de milliers de civils furent déportés dans des camps, pis quasiment 22 000 officiers de l’armée polonaise furent massacrés.

En 1942, parce que les Britanniques les gossaient ben gros avec ça, les Soviétiques finirent par libérer les civils polonais. Aussi, une armée fut formée à partir de c’te monde-là, pis c’tait entendu qu’a l’allait aider les Alliés dans la campagne d’Italie.

La nouvelle armée polonaise se mit en route vers l’Italie à partir d’la Russie, en passant par la mer Caspienne pis l’Iran. C’est là, dans un bled au milieu des montagnes, que les Polonais tombèrent su Wojtek – ça se prononce Voy-tek, en passant.

Pauvre tite misére! C’tait jusse un bébé! Sa mére avait été tuée par des chasseurs, pis un p’tit gars le gardait dans une poche sur l’bord du ch’min, d’un coup que quequ’un voudrait l’avoir pis qu’y puisse se faire une couple de cennes avec ça.

Une p’tite réfugiée n’eut pitié pis chigna jusqu’à ce qu’un lieutenant finisse par y’acheter. Sauf que ben vite, ce fut clair qu’a l’avait pas ce qu’y fallait pour le nourrir. A fut donc obligée de l’donner à l’armée, pis c’est d’même que l’tit our se ramassa avec la 22e compagnie de ravitaillement d’artillerie du deuxième corps d’armée polonais.

Y devint comme un genre de mascotte, pis y fut traité aux p’tits oignons. Au début, pauvre ti, y’avait d’la misère à avaler, faique on y donna du lait condensé dans une bouteille de vodka qui sarvait de biberon. Après ça, y se mit à manger à peu près n’importe quoi : des fruits, d’la marmelade, du miel, toute c’qui avait de sucré à traîner dans’cuisine.

Pis à force de s’tenir avec des soldats, Wojtek se mit à toute faire pareil comme eux-autres. Y veillait tard avec sa gang, accroupi su ses pattes d’en arrière, quasiment comme un humain. Y’avait appris à saluer comme un militaire, pis y buvait d’la bière. Ben oui! En bon Polonais d’adoption, Wojtek adorait s’en boire une p’tite frette. Y se calait une bouteille, pis après, y’argardait l’fond par le goulot en se d’mandant où c’qu’était l’reste!

Un m’ment’né, un innocent eut l’idée d’y donner une cigarette. Pis y’eut l’air d’aimer ça, parce qu’y s’est mis à fumer régulièrement à partir de d’là. Entécas, fumer, c’est vite dit : y s’tirait une grosse poffe, pis y mangeait l’reste d’la tope encore allumée.

À part de ça, quand y voyait qu’un soldat avait frette la nuite, y’allait se coucher en cuiller avec.

Non, mais, hein! C’est-tu cute, un peu!

Pis si vous pensez qu’y devait puer, ben non! Pas pantoute : y’avait trouvé comment rentrer dans l’bloc sanitaire pis partir l’eau! Y prenait des douches tellement longues qu’y causait des pénuries d’eau dans l’camp.

Mine de rien, en pas longtemps, Wojtek devint un gros our adulte de 200 livres. Les soldats s’amusaient à lutter contre, pis quand y’arrivait une nouvelle recrue, y disaient à l’our de pogner l’gars par les bottes pis de l’virer à l’envers pour y faire peur.

Come on, les gars. C’est pas fin.

Faique Wojtek pis l’armée polonaise traversèrent l’Iran, pis l’Iraq pis la Syrie. Rendu en Palestine, notre our fit un héros de lui.

Une nuite, les soldats furent réveillés par un hurlement du yâble :

— AAAAaaeAAAAeeeeAAAAagh!!!!!
— Ben voyons, qu’est-cé ça, câlisse?
— On dirait que ça vient de l’entrepôt de munitions!
— Shit!

Les gars artroussèrent tu’suite pis se garrochèrent à l’entrepôt. Pis, c’qu’y virent-ti pas? Vojtek, qui avait pogné un voleur en flagrant délit – le pauvre gars hurlait comme un pardu, convaincu qu’y allait se faire bouffer. L’histoire le dit pas, mais y’a probablement fait un ti pepi dans ses culottes.

À partir de l’Égypte, la 22e compagnie allait s’embarquer pour l’Italie. Sauf que là, à bord du navire, c’tait interdit d’avoir des mascottes ou des animaux de compagnie :

— BEN LÀ! On peut pas le laisser icitte! Qu’est-cé qu’on va faire?
— Ben oui, Wojtek, y fait partie d’la gang!
— Y dort avec nous-autres EN CUILLER, câline!
— Ben justement, c’est un de nous-autres! C’est pas une mascotte, c’t’un militaire!

 Faique Wojtek fut officiellement enrôlé comme soldat de la 22e compagnie, avec un matricule pis toute. Le gars qui s’occupait des papiers à l’embarquement fit une cristie d’face quand y vit Wojtek, mais sinon, toute passa comme du beurre dans’poêle, pis l’our prit la mer avec ses chums.

Les Polonais débarquèrent Italie en juillet 1943. Avec les Anglais, y’aidèrent à r’pousser les Allemands au nord.

Pour Wojtek pis sa gang, c’tait pu l’temps du fun pis du colletaillage entre chums : là, c’tait la guerre pour vrai.

Les explosions pis les guns pis l’beding bedang, c’est épeurant pour un humain; on aurait pu croire que Wojtek aurait capoté, mais non! Partout où c’que la 22e compagnie allait, y suivait, souvent d’un tank, la tête sortie par le trou d’la tourelle, l’poil au vent pis les narines qui s’faisaient aller après toutes les nouvelles senteurs qu’y découvrait.

Au printemps 1944, le sud de l’Italie était arvenu aux mains des Alliés. Mais, en bonne p’tite marionnette d’Hitler, Ti-Ben Mussolini s’accrochait au pouvoir dans le nord, pis y contrôlait encore Rome. Ça pouvait pas rester d’même.

Sauf que Ti-Ben et ses Nazis avaient l’avantage du terrain : la botte de l’Italie, ça fait un front pas large pis facile à défendre, pis en plus, y’étaient protégés par les monts Apennins, qui leu faisaient une barrière naturelle ben d’adon.

Les Alliés frappaient littéralement un mur. Pis si toutes les ch’mins mènent à Rome, ben là, entécas, le seul ch’min qu’y pouvaient prendre passait par le mont Cassin, une butte avec un monastère dessus que les Allemands avaient transformée en une vraie forteresse.

Pis là, dans la s’maine du 11 mai 1944, c’tait aux Polonais, dont la 22e compagnie, d’arconquérir la butte pour les Alliés.

La bataille fut crissement raide : tandis que les Polonais essayaient de monter su l’dessus d’la butte, complètement à découvert, les Allemands les garnottaient sans arrêt au mortier, à l’artillerie pis aux armes légères.

Dans l’bordel qui s’ensuivit, Wojtek s’artrouva séparé des gars qui s’occupaient de lui d’habitude. Mais au lieu de capoter pis d’aller s’rouler en boule d’un coin – c’qui aurait été ben compréhensible – notre our rentra dans l’histoire.

Resté avec les gars qui s’occupaient de l’artillerie, y décida d’se rendre utile. Voyant que les autres charriaient à bras des obus pis des caisses de munitions, ben, y fit pareil.

— Crisse, t’as-tu vu ça?
— Quoi?
— Wojtek! Garde-lé aller!
— J’ai mon astie d’voyage!
— D’habitude, ça prend 4 gars pour charrier une caisse de même! Avec lui, ça va aller ben plus vite!

Pendant toute la bataille, se crissant du danger pis des balles qui y sifflaient l’long des oreilles, l’our arrêta jamais de travailler.

Pis le 18 mai, enfin, le drapeau polonais fut planté su’l dessus du mont Cassin. Les Alliés avaient gagné!

Les exploits de Wojtek passèrent pas inaperçus. Ben vite, tout l’monde avait entendu parler d’l’our qui avait participé à’bataille. Y fut promu au rang de caporal. En son honneur, la 22e compagnie changea son emblème officiel, qu’on voyait sur les chars, les uniformes pis su les fanions, pour l’image d’un our qui transporte un obus.

Après la guerre, les soldats polonais se ramassèrent en Angleterre; y pouvaient pas artourner chez eux tu’suite, vu que la Pologne était encore aux mains des Soviétiques. Mais bon; y furent démobilisés l’un après l’autre, tout comme Wojtek en 1947. Mais là, où c’est qu’y pouvait ben aller? Les Polonais voulaient pas qu’y aille en Pologne, parce qu’y avaient peur qu’y sarve d’outil de propagande communiste.

Après avoir passé un boutte s’une ferme en Écosse avec d’autres soldats polonais, Wojtek finit ses jours au zoo d’Édimbourg, mais pas seul et abandonné pantoute : tout l’monde voulait l’voir, plein d’organismes en firent un membre honoraire, pis y passait souvent à’TV. Des fois, ses anciens chums de la 22e v’naient y rendre visite, pis y’artroussait tu’suite quand y’entendait parler polonais. Y paraît qu’y s’gênait pas pour se téter une cigarette!

Y mourut en 1953 à l’âge de 21 ans; ça a d’l’air qu’y avait l’œsophage magané, mais mettons que c’t’un peu normal quand t’as l’habitude d’avaler des cigarettes allumées.

Aujourd’hui, y’a des statues de lui à plusieurs places, dont à Édimbourg pis à Cracovie. Y’a même un film en p’tits bonshommes qui raconte son histoire.

Pas pire, hein, pour un bébé our toute chenu orphelin dans une poche su’l bord du chemin?


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Une femme, 33 hommes, pis ben du trouble : Kazuko Higa, la « reine » d’Anatahan

Kazuko Forever.

Des fois, dans’vie, y’arrive des affaires inattendues; une menute t’es tout écartillé, ben relax, pis la menute d’après tu capotes, t’as la broue dans l’toupette, pis tu te d’mandes c’que t’as faite au Bon Dieu.   

Prenez ma grand-mère à moé, par’zempe. En r’venant de la messe un beau dimanche d’été, a pouvait être en train de se préparer à faire un pique-nique avec les enfants, pis là, y’a un char qui virait l’croche : ciboire. Y’avaient même pas appelé avant. 

Faique là, Grand-m’man, au yâble ses plans, devait se r’virer s’un dix cennes pis préparer un festin pour les mononcles pis les matantes pis toute le kit, même si y’avait rien de prêt dans l’four. Ma grand-mère, c’tait une surfemme, faique à réussissait tout le temps avec même pas un ch’feu de travers, mais une fois, est venue tellement stressée qu’elle a mis ses bettes dans l’eau d’javel au lieu du vinaigre – les gallons étaient pareils, tsé! 

Ben ça, c’est un peu ce qui est arrivé à Kazuko Higa : a s’attendait pas, elle, à être la seule femme sur une garnotte perdue au milieu du Pacifique Nord. En pleine Deuxième Guerre mondiale. Avec 31 naufragés qui refusaient de se rendre. Pis à devenir tout d’un coup la reine d’un harem de gars prêts à s’entretuer pour elle.

Kazuko, a v’nait d’Okinawa, au Japon. C’tait une fille sans histoire, ni pitoune ni pichou, ni ange ni démon. 

Un peu avant le début de la guerre de 1939-1945, son mari, Shoichi Higa, avait pogné une job de superviseur adjoint d’une plantation de noix de coco sur l’île d’Anatahan, dans l’archipel des Mariannes du Nord, pis a l’avait suivi là-bas. 

Sur Anatahan, en plus d’eux-autres, y’avait le superviseur, Kikuichiro Higa – aucun lien de parenté : Higa, à Okinawa, c’tait comme Tremblay icitte – pis des ouvriers autochtones. 

Au début, y se passait pas grand-chose; les noix de coco se récoltaient, la vie s’écoulait pis y faisait chaud en sivouplaît. Quand la guerre éclata, ça se mit à péter tout autour d’eux-autres, mais jamais sur l’île comme telle. Un m’ment’né, on arrêta de v’nir les ravitailler ou de ramasser leurs récoltes; y devinrent comme oubliés du monde.

Un jour, Shoichi alluma que, la guerre, tsé, c’est dangereux, pis que sa sœur, qui restait sur l’île de Saïpan, à 65 milles nautiques au sud, était p’t-être dans l’péril : 

« J’vas aller la chercher, pis j’vas r’venir avec. Ça devrait m’prendre un mois, pas plus. Kikuichiro-san, occupe-toé ben de ma femme pendant que chus parti, ok? »

Faique Shoichi partit su son p’tit bateau de rien. Le temps passa pis passa, mais Kazuko pis Kikuichiro rentendirent pu jamais parler de lui. 

Après un bout de temps raisonnable, un soir, Kikuichiro regarda Kazuko pis y dit : 

« Tsé, j’me disais… Ton mari a pas l’air d’être parti pour arvenir. Chus là, pis t’es là… Faique, tant qu’à faire… Tsé veut dire? »

Faut croire que Kazuko a trouvait le temps long elle avec, parce qu’a se fit pas prier; les deux s’accotèrent à partir de ce moment-là. 

Jusqu’en 1944.

C’est là que, pas loin de l’île, trois bateaux japonais reçurent des bombes américaines en pleine face et coulèrent. Pas longtemps après, 31 rescapés – des militaires pis des marins – mirent le pied sur Anatahan. 

Pis drette de même, toute c’te beau monde-là tombèrent en plein thriller psychosexuel. 

Bon ok, p’têtre pas tu’suite tu’suite. Au début, les naufragés avaient d’autres priorités que la galipote : fallait qu’y mangent. Du naufrage, y’avaient yinque pu sauver d’la bouffe pour trois jours, une mitraillette pis deux fusils, un peu de munitions pis… une bouteille d’iode. On s’entend qu’y allaient pas chier loin avec ça. 

Faique y se mirent à vivre comme Kazuko pis Kikuichiro, c’est-à-dire qu’y adoptèrent le mode de vie que les autochtones d’la place leur avaient montré : recueillir de l’eau de pluie en attachant des feuilles de palmier ensemble, pêcher le crabe, ramasser des oeufs d’oiseaux, pogner des lézards pis faire du tuba, une espèce d’alcool de coconut qui saoule pas ben ben. 

C’est quand y commencèrent à être ben installés, avec un bon p’tit verre de tuba, que les naufragés allumèrent qu’y avait yinque une femme sur l’île. Pis Kazuko devint leur obsession. 

Chaque fois qu’y partaient dans’lune, c’tait pour aller la r’trouver. Elle était leur inspiration dans leurs p’tits tête-à-tête avec eux-mêmes dans les buissons pis hantait toutes leurs rêves. Mais pour l’instant, y se gardaient une p’tite gêne, parce qu’y pensaient qu’elle et Kikuichiro étaient mariés. 

Mais un m’ment’né, un des rescapés arriva et dit aux autres : 

— Heille, les gars, j’viens de n’apprendre une bonne! 
— Quoi?
— Kazuko pis Kikuichiro-san, là… Sont pas mariés! 
— Ben voyons?
— Non! A l’était mariée avec un autre Higa, mais y’est parti, faique a s’est accotée avec Kikuichiro-san! Kazuko est pas mariée, gang! 
— Ah ben tabarnak! 

Faique là, les gars se dégênèrent : plusieurs se mirent à faire des p’tits cadeaux à Kazuko, des clins d’œil, des compliments… 

Ben vite, Kikuichiro commença à être sur les nerfs : 

« Kazuko? Euh… Les gars commencent à tourner pas mal autour de toé… Ch’pense qu’on devrait s’en aller plus creux dans l’île pour mettre un peu de distance entre nous-autres. »

Faique c’est c’qu’y firent. 

À ce moment-là, on était en 1946, pis la guerre était finie. Mais ça, les Japonais le savaient pas. Quand les Américains passèrent en avion au-dessus de l’île en leur garrochant des journaux de leur pays par la tête, y refusèrent de croire que leur empereur avait capitulé. Le capitaine Ishida, le militaire au rang le plus élevé de la gang, menaça de tuer n’importe qui qui essayerait de se rendre aux Américains. Y’avait d’la tension dans l’air, mettons. 

Au début de 1947, Kikuichiro mourut, supposément de maladie. 

Heille là, on aurait dit que quequ’un avait sonné le cor de chasse : taïaut, stie! C’tait à qui allait devenir le prochain chum de Kazuko, pis tous les coups étaient permis. 

Quand même, la madame était pas exactement un pauvre p’tit chevreux sans défense – elle a un peu profité de la situation. Disons qu’elle avait le choix des cadeaux, pis y’en avait des pas mal beaux pis fringants au travers. J’y en veux pas d’s’être épivardée. 

Mais ben vite, le bordel pogna : ça se cassait la yeule de tous bords tous côtés pour les faveurs de l’unique créâture sur l’île, pis c’tait rendu invivable. 

Faique le capitaine Ishida mit son pied à terre : 

« Bon, là, ça va faire, le niaisage, ma p’tite madame : vous allez vous choisir un nouveau mari, pis ça va être ça! »

Mais ben vite, le nouveau mari fut retrouvé mort noyé. Pas louche pantoute, han? Faique Kazuko dut en choisir un autre. 

C’est un dénommé Yoshino qui fut l’heureux élu.

Ça dura pas longtemps : en 1949, Yoshino fut retrouvé mort lui avec, poignardé.  

Le capitaine Ishida était ben découragé : 

« Ben voyons, cibole! Au suivant! »

C’te fois-là Kazuko se ramassa avec Morio Chiba, un pêcheur. Mais Morio était un peu une vidange : quand y buvait, y’a battait, pis y buvait quasiment tout le temps. Pis là, après une couple d’autres morts – encore des noyés, pis un qui reçut une balle dans une chicane à cause d’une affaire de pêche au crabe – c’tait pu l’fun pantoute, pis Kazuko décida qu’elle en avait son tas : 

« Sont toutes fous, astie! Faut que j’sacre mon camp d’icitte. »

Faique a disparut dans la nuite pis s’en alla de l’autre bord de l’île. Elle était sur le gros nerf, parce qu’a savait que c’tait juste une question de temps avant que Morio la retrouve. Au loin, a vit un cargo qui passait, mais elle eut beau crier pis faire des sparages jusqu’à l’épuisement, y s’arrêta jamais. 

Douze jours plus tard, en se réveillant, Kazuko vit qu’y avait un petit remorqueur américain, le Miss Susie, qui mouillait dans la petite anse en avant d’elle. Au travers des arbres, elle r’garda quatre hommes débarquer du bateau pis s’éloigner s’a plage. Quand y se r’pointèrent, a sortit tranquillement du bois.

Quasiment cinq ans après la fin de la guerre, Kazuko Higa allait enfin rentrer chez elle. 

Même si Kazuko était pu là, le carnage s’arrêta pas. Morio Chiba fut accusé d’avoir trucidé Yoshino, le quatrième mari à Kazuko, pendant qu’y dormait, ben saoul. Faique après un à peu près procès, le capitaine Ishida exécuta Morio avec un sabre de samouraï maison qu’y avait fabriqué avec des bouttes d’un avion qui s’était écrasé sur l’île. 

Plusieurs mois après, un avion américain passa au-dessus de l’île pis dompa encore de quoi : c’te fois-là, c’tait des lettres de membres de la famille des rescapés, du genre : 

« Chéri, s’te plaît, veux-tu ben te rendre! C’est correct, personne va te traiter de pissou. J’m’ennuie assez, là, t’as pas idée! J’espère que tu vas bien pis que t’as pas oublié de te passer la soie dentaire… »

Faique enfin, les rescapés qui restaient sortirent du bois. Pas longtemps après, y furent ramassés par un bateau américain pis ramenés au Japon en avion. 

Pis Kazuko, elle? Ben, pendant un boutte, elle fut une célébrité. Les woireux se garrochaient pour voir la « reine » d’Anatahan. En 1953, on fit même un film avec son histoire. Pis vous savez pas quoi? A retrouva son premier mari, Shoichi, tsé lui qui était parti chercher sa sœur pis qui était jamais r’venu? Y’avait yinque un problème : y s’était remarié pis y’avait deux enfants. 

Malaise.

Finalement, Kazuko mourut dans la misère au début des années 1970, mais entécas, son histoire prouve une affaire : d’la visite qui arrive comme un ch’feu s’a soupe, c’est jamais l’fun. Au moins, a l’avait pas mis ses bettes dans l’eau de javel!


Source : Jim Peters, « Odyssey on Anatahan », The Marianas Variety, 1973. https://issuu.com/mpmagazine/docs/mp_magazine_odyssey_on_anatahan

Orphelines possédées, bonnes sœurs qui se prennent des mordées et autres cas d’hystérie collective

Ah, le yâble! J’te dis qu’y a l’dos large. Toute est tout le temps de sa faute. Les patates prennent au fond? Le yâble. Un mouton pète au frette? Le yâble. Rogatien a le goût d’aller se coller en cuiller avec Fernand, son voisin de dortoir au camp de bûcheux? C’est le yâble qui y met ces idées-là dans’tête. Tant qu’à moé, si Fernand est consentant, lui pis Rogatien pourraient ben s’en aller tou’é deux dans le soleil couchant pis s’acheter une fermette à Saint-Colomban, mais vous voyez ce que je veux dire.

Or, dans l’ancien temps, y s’est passé des affaires tellement bizarres qu’on n’avait quasiment pas le choix de mettre ça sur le dos du yâble : du monde qui viraient fous toute ensemble pis toute en même temps, sans aucune raison apparente. Comme une espèce d’hystérie collective.

Quins, par exemple : en 1661, dans un orphelinat de Lille, en France, les petites filles se mirent toutes à dire qu’elles étaient possédées par Satan.

Ça sortait pas tant de nulle part : la directrice de l’orphelinat, Antoinette Bourignon, avait vraiment le piton collé sur le yâble. Au lieu d’être fine avec ses orphelines, a les fessait à coups de strap pour « faire sortir le méchant ». Au lieu de parler de Dieu, a parlait yinque de damnation. A voyait Satan vraiment partout – même au-dessus des têtes de ses protégées :

« Les filles, faites pas le saut, là, mais je vois comme une volée de démons au-dessus de vous-autres. »

Faut croire qu’à force d’en parler tout le temps, Antoinette avait attiré le yâble dans son orphelinat : un m’ment’né, une fille qui avait été mis en pénitence dans une pièce barrée réussit à sortir toute seule. A dit « qu’un homme » l’avait faite sortir. Y’avait juste une affaire : les hommes avaient pas le droit de rentrer dans l’orphelinat d’Antoinette Bourignon.

Trois mois après, une autre fille, qui allait se faire fouetter pour avoir volé de quoi, dit :

« C’est pas de ma faute! C’est le yâble qui me fait voler des affaires! Y vient me voir la nuite! »

Là, ça commençait à être bizarre. Une par une, les orphelines se mirent à dire qu’elles avaient fait un pacte avec le yâble.

– La nuit, y nous amène dans son château pis y nous montre des affaires épouvantables!
– Ouais! Pis y nous invite à manger chez eux pis on mange plein de cochonneries!

Étonnamment, Antoinette grimpa pas tusuite dins rideaux :

« Messemble, ouin, qu’y passent la nuite à se bourrer la face à’table du yâble! Yinque à les voir saper leur gruau le matin, on voit ben que c’est des menteries! »

Quand même, Antoinette prit pas de chance pis appela les prêtres, qui sortirent toute leur réguine d’exorcisme. Les pauvres filles furent pognées pour passer deux heures par jour dans une pièce fermée avec des bonshommes qui essayaient de leur sortir le démon du corps. Ça devait être le fun en ti-père.

Mais là, ça commença à mémérer en ville :

« La Bourignon est une sorcière! A l’a corrompu les jeunesses à l’orphelinat! »

Faique Antoinette, sentant la soupe chaude, se sauva aux Pays-Bas, et on entendit pu parler des orphelines possédées de Lille.

Mais ben avant ça, au Moyen-Âge, y’avait eu plusieurs cas de bonnes sœurs virées folles.

Un bon m’ment’né, dans un couvent de France, une bonne sœur se mit à miauler. Drette de même, sans raison. Mais là, au lieu de lui dire « Ben voyons, c’tu fais là, sœur Marie-Ange du Calvaire? Es-tu après pardre la carte? », les autres sœurs se dirent que ça pourrait être le fun de miauler elles avec. Ben vite, le couvent au complet était rendu une annonce de Meow Mix.

À partir de là, tous les jours, les bonnes sœurs se mirent toutes à miauler en même temps, des heures de temps. 

Le monde de la ville étaient à boutte, pis ben sur le bord d’aller leur garrocher des souliers par la tête. Faique un jour, une compagnie de soldats se pointa à la porte du couvent et dit : 

« Bon, là, mes p’tites madames, ça va faire, le miaulage! Si vous arrêtez pas, on va vous fouetter toute la gang! »

J’te dis qu’après ça, la chorale arrêta assez sec. 

Dans un autre cas du genre, des bonnes sœurs se mirent à se mordre. Ça a commencé par une, pis deux, pis ben vite toutes les sœurs du couvent s’entremordaient allègrement. Ça devait défouler, faut croire. Mais là, la folie du mordage partit de ce couvent-là en Allemagne pis se répandit dans tous les couvents du Royaume, pis en Hollande, pis jusqu’à Rome! Qu’essé qui leu avait pogné don là? L’histoire le dit pas.

En 1632 à Loudun, en France, un couvent d’Ursulines au complet se fit brasser par une vague de possessions. La mère supérieure, sœur Jeanne des Anges, commença à faire des sparages bizarres : convulsions, criage, yoga démoniaque la langue sortie, toutes sortes d’affaires, pis d’autres encore qui sont pas disables icitte, parce que je risque de scandaliser les matantes. Hubert Lenoir avec son trophée dans yeule, à côté de t’ça, c’est rien! 

Les autres sœurs se mirent à faire pareil, à halluciner des fantômes dans les corridors pis même à aller se jouquer sur le toit du couvent en pleine nuite. 

On fit venir un exorciste au plus crisse. Pendant une séance, sœur Jeanne des Anges, qui était convaincue d’être possédée par sept démons, dit qu’elle avait des pensées impures pour le père Grandier, le nouveau curé de la paroisse, qu’elle avait pourtant jamais vu de sa sainte vie. Elle l’accusa d’être un sorcier pis de grenouiller avec le yâble pour la séduire.

Grandier avait rien à voir là-dedans, mais y’avait une réputation de courailleux, une grande gueule pis, ça a d’l’air, des ennemis puissants, dont le fameux cardinal de Richelieu – tsé, le gars que tu veux absolument pas te mettre à dos?

Faique quand ça se mit à mémérer dans le royaume que le curé Grandier était un sorcier, y se fit tusuite arrêter. 

Ce fut un vrai procès de Mickey Mouse : Richelieu pis sa gang voulaient la peau de Grandier, pis c’était le prétexte parfait pour l’avoir. 

On fit venir sœur Jeanne des Anges. À travers elle, le démon Léviathan, qui avait ben de la jasette c’te jour-là, déclara que lui pis d’autres démons avaient fait un pacte avec Grandier. Pis drette après, l’évêque responsable du procès remarqua de quoi à côté de son pied : 

« Quins donc! Y’a un papier à terre! J’me demande c’que c’est! Voyons voir… Ah ben tu parles d’un adon! C’est le pacte signé par Léviathan pis le curé Grandier! »

Ça en prit pas plus pour que le pauvre Grandier soit condamné au bûcher. Mais même après qu’y fut rendu un ti tas de cendres, les bonnes sœurs étaient encore possédées. Les braves exorcistes lâchèrent pas la patate pis finirent par sortir un par un les démons de sœur Jeanne des Anges. Pis une fois la mère supérieure calmée, les autres sœurs se calmèrent aussi. 

Après ça, sœur Jeanne des Anges l’exorcisée devint une superstar et partit en tournée dans toute la France. Elle rencontra le cardinal de Richelieu, la reine d’Anne d’Autriche pis le roi Louis XIII, qui accorda la protection royale à son couvent. Grâce à ça, les Ursulines de Loudun furent pleines aux as jusqu’à la mort de sœur Jeanne des Anges. Payante, la possession, tu dis?

Pour finir, j’ai un cas un peu plus extrême pour vous-autres. J’vous avertis, ça fesse. Si vous voulez aller aux toilettes, ça serait un bon temps. C’est beau? Bon, si vous êtes sûrs, on y va! 

Margaretta Peter, une jeune Suissesse, était convaincue que Napoléon II était l’antéchrist, pis que la bataille finale entre Dieu pis le yâble allait commencer. Elle avait même des disciples, qu’elle avait crinqués ben raide pour combattre le mal. Un bon soir, y’en a un qui fit une crise d’épilepsie, faique Margaretta dit : 

« Tchéquez ça! Y’est après avoir une vision des armées de Napoléon II qui s’en viennent! Pognez toutes les armes que vous pouvez pis v’nez-vous en! »

Mais, au lieu de se battre contre les forces de l’antéchrist, Margaretta pis ses disciples passèrent trois heures dans la maison à décâlisser les murs pis les meubles. C’que ça faisait de bon, fouillez-moé, mais entécas, eux-autres, y’étaient dedans en simonac.

Attirés par le train qu’y menaient, les policiers arrivèrent pis séparèrent les hommes des femmes pour les interroger. Pendant qu’y s’occupaient des hommes, Margaretta, qui était restée avec les femmes, les crinqua encore plus : 

« Êtes-vous prêtes à mourir pour sauver votre âme? » 

Elizabetta, la sœur de Margaretta, répondit : 

« Moé! Moé chus prête à mourir! » et commença à se fesser elle-même. 

Faique Margaretta pogna un marteau et se mit à en sacrer des grands coups à sa sœur. Les autres femmes, folles raides, se jetèrent elles avec sur Elizabetta, qui fut tabassée à mort.

Après ça, pour Margaretta, dans la lutte contre le yâble, c’était égalité à une minute de la fin de la troisième période en septième match des séries. C’tait le temps de toute donner : 

– Bon, là, les filles, y reste yinque une affaire à faire pour sauver le monde : va falloir me crucifier!
– Euh…
– Mais, c’est pas grave, je vais r’venir dans trois jours!
– Ah, ben fallait le dire! 

Faique les disciples de Margaretta la crucifièrent. Les armées de Napoléon II se pointèrent jamais la face. Pis après trois jours, Margaretta revint pas d’entre les morts comme elle avait promis. Oups. Les disciples, ben déçus, finirent toutes en prison.

Faique ouais, le yâble, y’a le dos large en tabarouette. Mais tant qu’à moé, les humains ont toute c’qui leu faut dans le ciboulot pour partir en peur pis se faire des accroires, sans l’aide de rien pis de personne. 

Alors, que vous la passiez à soir ou demain, joyeuse Halloween! 


Sources :

https://arbredor.com/ebooks/AntoinetteBourignon.pdf

https://www.faculty.umb.edu/gary_zabel/Courses/Phil%20281b/Philosophy%20of%20Magic/Arcana/Witchcraft%20and%20Grimoires/Loudun.html

https://archive.org/details/epidemicsofmiddl1844heck/page/118

https://www.ancient-origins.net/history-famous-people/crucifixion-margaretta-peter-0011535

La bataille de Caransebeş

Pas la bataille en question, mais fallait ben mettre une image.

Mettons que Ti-Paul est dans le poulailler avec son fanal, pis qu’y est un peu sur les nerfs parce qu’il a entendu des bruits bizarres. Y se r’vire un peu vite, voit son ombre, pense que c’est le yâble, capote, part à courir et s’assomme sur le cadre de porte. Vous diriez quoi? Que c’t’un cabochon pis qu’y a toute fait ça tout seul?

Pis si je vous disais qu’y’était arrivé pas mal la même affaire à l’armée autrichienne pendant la Guerre austro-turque de 1788-1791? 

(En tout cas, c’est ce qu’on dit. Y’a du monde sérieux qui en ont parlé, de c’t’affaire-là, sauf que c’était pas moins de 50 ans après. Ça veut pas dire que c’est pas arrivé. C’est juste qu’on est pas sûrs que ça se soit vraiment passé de même. Mais pour à soir, on va dire que c’est vrai.)

Dans ce temps-là, l’Autriche était un grand empire, avec à sa tête l’empereur Joseph II (si vous aimez les potins, c’était le frère de la fameuse Marie-Antoinette, reine de France). Pis Joseph II, y’avait conclu une alliance avec la Russie, faique quand l’impératrice russe Catherine II commença à se colletailler avec les Turcs, y’eut pas le choix d’embarquer avec elle.

Mais, comme Joseph II était un peu complexé par son manque de victoires militaires comparé à ses voisins, comme Frédéric II de Prusse, y’était quand même content d’avoir un prétexte pour aller faire son défenseur de la chrétienté face aux « barbares » musulmans. Faique y rassembla une armée de 200 000 hommes qui venaient de partout dans l’empire : y’en avait qui parlaient allemand; d’autres, français, polonais, serbe, croate, pis j’en passe. Pour la communication, c’était pas ben ben vargeux. Pourquoi je vous dis ça? Tendez menute, ça va devenir important.

L’armée impériale s’installa près de Belgrade, dans ce qui s’appelle la Serbie à c’t’heure, pour attendre les Turcs avec une brique pis un fanal. Mais Joseph II se retrouva à se pogner le beigne pendant six mois, sans aucun ennemi à l’horizon, tandis que ses hommes mouraient par milliers de la malaria. C’était le gros fun noir.

Or, le 20 septembre 1788, Joseph II, qui lui-même filait pas fort fort, apprit que les Turcs s’en venaient enfin vers lui pis son armée. Son heure de gloire était arrivée! Faique il monta de peine et de misère sur son cheval, prit la moitié de son armée et marcha en direction de la ville de Caransebeş, dans ce qui s’appelle la Roumanie à c’t’heure.

Dans la nuit, on envoya des hussards – ça, c’est une sorte de cavalier – en éclaireurs pour voir si les Turcs étaient rendus ben proches. Y virent pas un chat enturbanné, mais y tombèrent sur une gang de gitans prêts à faire la piasse.

« Salut les gars! Fait beau, hein? La lune pis toute… Vous devez avoir soif? Parce qu’on a de l’eau‑de‑vie, pis on serait prêts à vous en vendre… Ça vous tente-tu? »

Mets-en que ça leur tentait. Y’a rien comme une p’tite brosse pour se détendre avant le carnage.

Entre-temps, y’a une gang de soldats d’infanterie qui r’soudirent. Ça fit pas l’affaire des hussards, qui se pensaient bons avec leurs chevaux pis qui prenaient les soldats de haut.

– Heille! C’est quoi, ça?
– De l’eau de vie, t’es-tu aveugle?
– On peut-tu en avoir?
– Non.
– Ben là, pourquoi?
– Décrissez, les pouilleux. C’t’un party de hussards, icitte.
– Mange donc de la marde, astie de frais-chié!

Les hussards chassèrent les soldats, ou les soldats s’en allèrent, on sait pas trop, mais ça allait pas en rester là. 

– Les crisses de péteux de broue! Y nous traitent tout le temps comme des chiens! 
– Ouin, mais tchècke-ben ça. J’ai une idée. Ça va être drôle. 

Faique les soldats d’infanterie se cachèrent pis commencèrent à tirer du fusil en l’air en criant : « Les Turcs! Les Turcs! » 

Pensant que c’était une vraie alerte, les hussards partirent en peur. Ils abandonnèrent leur eau-de-vie, montèrent sur leur cheval et foncèrent vers le reste de l’armée en criant « Les Turcs! Les Turcs! » eux-autres avec. 

C’est là que le problème de communication de l’armée allait transformer une situation niaiseuse en un chiard total. 

Les divisions de hussards et les colonnes d’infanterie restées en arrière, en entendant le criage pis les coups de fusils, pensèrent qu’y tombaient dans une embuscade. En voyant les silhouettes de leurs propres camarades qui s’en venaient vers eux dans le noir, les hommes crurent voir l’ennemi arriver se mirent à tirer sur eux-autres. 

Les officiers, voyant ce qui arrivait, essayèrent de calmer le jeu en criant : « Halte! Halte! » 

Ayoye. Au lieu d’entendre « Halte », les soldats entendirent « Allah! », le cri de guerre des Turcs. Pour eux-autres, c’était la preuve que les « barbares » venaient d’arriver, pis le bordel pogna pour de bon. 

La colonne de ravitaillement aurait pas dû se trouver au travers des lignes d’infanterie, mais elle avait pas suivi les ordres. Quand les coups de fusils commencèrent à péter, les hommes pognèrent le mors aux dents et essayèrent de se sauver, défaisant les rangs d’infanterie et crissant du monde dans la rivière juste à côté en les bousculant avec leurs gros wagons pis leurs chevaux de trait. 

Plus en arrière, y’avait des soldats brûlés raide qui venaient juste de s’endormir, la tête sur leur pack-sac, après une longue journée de marche. Mais là, avec toute le train que ça menait en avant, ils se réveillèrent, les yeux dans la graisse de bines, au son des détonations pis du monde qui criaient : « Les Turcs arrivent! On va toute mouuurriiiir! »

Mettons que, dans une situation de même, t’as pas vraiment le temps de t’asseoir tranquillement pour analyser la situation en buvant ta tasse de Postum : tu décrisses. Faique c’est drette ça que firent les soldats, piquant une course à travers les champs pour échapper à un ennemi qui était même pas là. 

Joseph II, averti de t’ça, décida d’aller lui-même dire à ses hommes de respirer par le nez : 

« Messieurs, diantre, reprenez-vous! Votre empereur vous ordonne de vous calmer! »

Personne l’écouta, pis dans le chaos des balles qui sifflaient, des chariots renversés pis des canons abandonnés, il se retrouva avec quasiment pu personne pour le protéger.  

Heureusement, y réussit à se mettre en sécurité. Le lendemain, au lever du soleil, y put se rendre compte de ce qui était vraiment arrivé : son armée s’était sacré une volée à elle-même. Pendant la dérape, 1 200 hommes avaient été tués. Si ça s’est vraiment passé de même, on comprend pourquoi les Autrichiens auraient voulu tenir ça mort. 

Entécas, les Turcs restèrent frettes quand ils arrivèrent à Caransebeş pis virent les restants du carnage : 

– Ben voyons, Mehmed, c’tu toé qui a faite ça sans me le dire?
– Vrai comme chus là, j’ai rien à voir là-dedans, Moustafa! 
– Ben coudonc. On aura pas de misère à prendre la ville! 

Quant à Joseph II, ben s’était pas pour se renmieuter, son affaire. Deux mois après, y retourna à Vienne, la capitale de l’Autriche, malade comme un chien. Il voulut poursuivre ses réformes pour moderniser l’empire qu’il avait commencées avant la guerre, mais ça dérangeait trop de monde, pis comme y’était pogné dans son litte, pus personne se donna la peine d’y obéir, pis tous ses beaux plans virèrent à rien. 

Quand y mourut, en janvier 1790, y demanda que faire écrire ça sur sa tombe : « Ici repose un prince qui avait des ben bonnes intentions, mais qui s’est planté dans toute ce qu’il a essayé de faire. »

Pauvre ti-loup, pareil…

L’histoire pas d’allure du marathon olympique de 1904

De nos jours, la course, c’est pu qu’une affaire! Tu peux pas juste te lâcher su’l trottoir un samedi matin en coton ouaté avec les vieux chouclaques que t’as trouvés en liquidation chez Sports Experts en 2003 pis qui pognent le poil de chat dans l’fond du garde-robe depuis c’te temps-là. Oh non! Ça te prend un ti kit en dry fit qui moule la poche avec des souliers fluo qui arsemblent à des Hot Wheels, achetés au Coin des coureurs avec l’aide de Jean-Simon, un grand slaque sympathique qui fait des ultramarathons de malade dans le désert pis qui étudie en physio. Faut que t’ailles à des « cliniques » de course, que tu te mettes des plasteurs sur les mamelons pis SURTOUT, que t’en parles à TOUT LE MONDE.

Par contre, ça a pas toujours été de même. 

Pour vous donner une idée, au marathon olympique de 1904 à St. Louis, aux États-Unis, y’a un facteur cubain qui s’est pointé à la ligne de départ avec un gilet à grand’ manches lousses, des culottes longues qu’y avait coupées aux genoux pour faire comme des shorts, un béret pis des bottines. On était loin du ti kit en dry fit qui moule la poche.

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Félix Carvajal

Mais, entre vous pis moé, son linge était probablement l’affaire la moins bizarre de c’te marathon-là : en faite, du début à la fin, ce fut un chiard que tout le monde aurait mieux aimé oublier. 

Dans ce temps-là, le marathon, c’tait l’épreuve reine des Jeux. Mais, à St. Louis, toute se passa tellement tout croche qu’on aurait dit que ça avait été organisé par ton mononcle alcoolique dans les trails de quatre-roues en arrière de chez eux pour le Festival du frappe-à-bord avec une commandite du garage Wilbrod Brodeur pis du dépanneur Chez Ginette. 

Su la ligne de départ, y’avait queques marathoniens expérimentés, comme les Américains Thomas Hicks pis William Garcia. Mais sinon, la majorité des coureurs qui étaient là auraient jamais fait la sélection olympique d’à c’t’heure. Entre autres, y’avait : 

  • Fred Lorz, un Américain qui s’entraînait de nuite après la job pis qui s’tait qualifié en gagnant une course « spéciale » de 8 km qui avait rien à voir avec un marathon; 
  • dix Grecs qui avaient jamais couru un marathon de leu vie; 
  • Len Taunyane pis Jan Mashiani, deux Sud-Africains noirs qui se pointèrent nu-pieds; 
  • pis, ben sûr, notre facteur cubain de tantôt, Félix Carvajal –  y’avait perdu toute son argent en jouant aux dés à la Nouvelle-Orléans pis y’avait dû se rendre à St. Louis su’l pouce, sans manger. 

D’habitude, les longues courses de même, ça commence de bonne heure pour éviter aux coureurs la chaleur pis l’soleil de midi, hein? Ben, pas là. Quand le signal de départ fut donné, y’était trois heures et queques de l’après-midi, y faisait chaud pis humide comme dans le péteux de Lucifer, pis les gars se lâchèrent pour le plus épouvantable 40 km* de leu vie.  

Au début, c’tait pas trop pire : les coureurs devaient faire deux fois le tour du stade olympique, su’l plat pis su l’asphatte. Mais après, la course continuait sur un chemin de terre, pis là, ce fut l’enfer. Y’avait plein de côtes à monter pis à descendre. Y’avait de la roche partout, pis les gars manquaient tout le temps de se dévarser les pieds. Les chars officiels avec les docteurs pis les entraîneurs à bord soulevaient d’la poussière qui r’volait dans’face des coureurs pis les faisaient tousser à s’en arracher les poumons. 

À part ça, parsonne avait rien faite pour bloquer le chemin : les gars devaient se faufiler au travers des camions pis des wagons de train pis du monde qui promenaient leu chien. Dans ce bordel-là, c’t’un miracle que parsonne se soit faite écraser. 

Pis comme si c’tait pas assez de la marde de même, un jambon nommé James Sullivan – nul autre que l’organisateur en chef des Jeux – s’tait mis dans’tête que ça serait pas pire de profiter du marathon pour voir c’que ça faisait quand t’empêchais le monde de boire pendant un gros effort physique. Faique y mit juste deux points d’eau sur toute le parcours : un réservoir à 9 km, un puits sur le bord du chemin à 20 km, pis rien pour les 20 derniers kilomètres. C’tait une vraie décision de cabochon qui aurait pu coûter des vies – pis ça passa proche. 

Les coureurs tombaient comme des mouches. À cause du manque d’eau, y’en a plusieurs qui pognèrent des crampes et durent abandonner. Fred Lorz, par exemple, décida d’arrêter pis pogna un lift dans un des chars officiels. D’autres dégueulèrent su’l bord du chemin au point de pu pouvoir continuer, pis une autre gang pogna le flux à cause de l’eau contaminée au puits du kilomètre 20.  

Un des coureurs, William Garcia, avala tellement de poussière qu’y se déchira l’estomac pis faillit mourir au boutte de son sang sur le bord du chemin. 

À r’garder aller Félix Carvajal, on n’aurait pas cru qu’y courait un marathon olympique. Pas pressé pantoute, y s’arrêtait pour jaser avec le monde grâce au peu d’anglais qu’y connaissait. Étant donné qu’y crevait de faim, y s’arrêta pour cueillir des pommes le long du parcours, ben relax, comme un touriste à l’île d’Orléans. En tout cas, on va y donner ça, à Félix : c’tait un gars qui savait profiter de la vie. Malheureusement pour lui, les pommes étaient pourries; pogné du mal de ventre, y se coucha dans le foin et s’endormit comme une masse. 

Pendant ce temps-là, Len Taunyane, un des deux Africains, avait pas mal moins de fun : y se faisait courir après par des chiens enragés, pis y s’artrouva écarté à quasiment deux kilomètres du parcours. 

En avant de toute, Thomas Hicks donnait toute ce qu’y avait. Lui, son but dans’vie, c’tait gagner un marathon, pis la victoire était à sa portée. Mais, rendu à 11 km du fil d’arrivée, y’était pu capable. Y faisait pu yinque se traîner les pieds, pis y voulait juste se coucher dans le fossé pis rester là pour toujours. 

Y supplia les gars de son équipe pour avoir de l’eau, mais à la place, y lui donnèrent… Du poison à rats. Wô oui! Pour de vrai, là! C’tait de la strychnine, en fait. Dans ce temps-là, on en utilisait souvent à p’tites doses pour donner un coup de fouette aux athlètes – faut croire que les règlements su’l dopage étaient pas mal plus lousses. Entécas, ça eut l’air de ravigoter Hicks, qui s’armit à courir.

Et c’est là que Fred Lorz arvint dans la course. 

Ben oui, toé! Après avoir faite un boutte en char, Lorz se rendit compte que sa crampe était passée, faique y débarqua pis s’armit à courir comme si de rien n’était. Y clancha Hicks à toute vitesse pis franchit la ligne d’arrivée devant une foule en délire, toute heureuse d’être contente qu’un Américain ait gagné. 

Alice, la fille du président américain Teddy Roosevelt, mit la couronne du vainqueur su sa tête, mais juste comme a l’allait lui passer la médaille d’or autour du cou, quequ’un arriva tout indigné pis dit : 

— Arrêtez-moi ça tusuite! C’t’un tricheur! Y’a faite quasiment la moitié de la course en char! 

— Ben voyons, c’tu vrai, ça? 

La foule se mit à huer. 

« Euh… répondit Lorz avec un sourire de ti-gars qui vient de se faire pogner la main dans’boîte de gâteaux Vachon. C’tait une joke? »

Y fut disqualifié drette là. 

Complètement découragé de s’être fait dépasser par Lorz, Hicks était sur le bord d’abandonner. Mais, quand on y’expliqua c’qui venait de se passer, y’eut un p’tit regain. On y’ardonna encore une shot de strychnine, du blanc d’œuf pis du brandy. 

Y’arpartit donc de plus belle, la face blême, les yeux dans’graisse de bines, les bras raides comme des 2×4 pis les genoux qui pliaient quasiment pu. 

Un m’ment’né, y se mit à halluciner : 

— J’en peux pu, y me reste encore 30 km! C’est bin que trop loin…
— Ben non, Tom, ar’garde! On le voit, le stade, là, t’es quasiment rendu! 
— J’ai faim, astie!
— Tantôt la bouffe, Tom, tantôt. Tu veux-tu encore du brandy, à’ place?
— Envoye donc…
— Quins, ça va-tu mieux, là? 
— Veux me coucher… Laissez-moi juste me coucher à terre… 
— No-non, Tom, arrête pas, là, tu vas gagner! Enweille!

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Hicks vers la fin du marathon.

Y fit le dernier boutte dans le stade, soulevé par ses entraîneurs, les pattes qui se faisaient aller dans le vide, comme si y touchait encore à terre.

Pis malgré les 358 affaires qui l’auraient faite disqualifier aux jours d’à c’t’heure, Tom Hicks fut sacré champion olympique. Y venait de réaliser le rêve de sa vie, mais c’est sûrement pas de même qu’y devait s’imaginer son moment de gloire. Y’était tellement brûlé qu’y fut même pas capable de se tenir deboutte pour arcevoir sa médaille; y fut emmené direct à l’hôpital. Imaginez-vous donc, y’avait perdu huit livres pendant la course!

Su les 32 athlètes qui prirent le départ, y’en a juste 14 qui franchirent la ligne d’arrivée, dont Len Taunyane, qui avait réussi à se débarrasser des maudits chiens qui y couraient après pis finit neuvième. 

Pis Félix Carvajal, lui? 

Y’eut beau s’épivarder à droite pis à gauche tout le long de la course, y finit quand même quatrième. Pas pire, hein? Y doit avoir une leçon à tirer de t’ça à quequ’part…


* Ouin, 40 km? C’est pas 42,195 km, la distance du marathon?

Avant toute, faut dire que la course appelée « marathon » était pas une épreuve traditionnelle des Jeux olympiques de l’Antiquité. Nenon. Nos ancêtres avaient pas mal plus de bon sens que nous-autres. L’affaire, c’est que quand le Français Pierre de Coubertin décida, yinque s’une gosse, de ressusciter les Jeux, y se rappela une légende grecque : celle de Philippidès, un messager qui aurait couru d’une traite les 40 km entre les villes de Marathon pis d’Athènes pour annoncer la victoire des Grecs contre les Perses, avant de s’écrouler raide mort. 

« Heille, se dit-il, messemble que ça rendrait un bel hommage à c’te gars-là que de d’mander à une nouvelle génération d’athlètes de courir jusqu’à ce qu’y pètent au frette! »

Faique aux Jeux de 1896 et 1900 pis à nos fameux Jeux de 1904, le marathon s’est couru s’une distance de 40 km. Mais aux Jeux de Londres, en 1908, y’eut un p’tit problème : la famille royale voulait absolument que la course se tarmine drette en avant de sa loge au White City Stadium. Pis d’la manière que l’parcours était faite, y’en manquait un ti peu. 

— Shit, qu’est-cé qu’on fait? W’é pas pour toute arfaire le parcours au complet pour que ça arrive flush, ça va être ben que trop d’trouble! 
— Ouin. Ch’pense qu’on n’aura pas l’choix de rallonger la course. Gad’, on va mesurer, là… Quins. Jusqu’à loge, ça f’rait 42,195 km.
— Messemble que ça fait bâtard. C’est même pas un chiffre rond!
— Mais ch’cré ben que ça va être ça pareil. À moins que ça te tente d’aller expliquer ça au roi en parsonne?
— Non, ça va être beau! Faisons ça. 

Pis la distance du marathon est toujours restée de même par après! 

Quand ça passe par le mauvais trou : Alexis Saint-Martin, cobaye canayen

« Heille, je peux-tu saucer des affaires dans tes sucs gastriques par le trou dans ton estomac pour voir ce que ça fait? Tu serais logé et nourri, pis t’aurais un petit salaire… »

Alexis Bidagan, dit Saint-Martin, se serait jamais attendu à se faire demander une affaire bizarre de même. Né en 1794 à Berthier, au Québec, dans une famille pauvre, il aurait pas non plus pensé qu’il allait un jour aider à faire avancer la médecine… par accident.

Alexis Saint-Martin dans sa vieillesse (Source : Wikimedia Commons)

Toute a commencé quand Alexis avait 28 ans et travaillait comme trappeur pour l’American Fur Company. Au poste de traite de l’île Mackinac, au Michigan, un cabochon qui faisait pas attention lui tira un coup de fusil drette dans le ventre, sans faire exprès.

Il aurait dû être mort : il avait des côtes de cassées, des muscles déchirés, les poumons lacérés pis brûlés, pis il avait un trou dans l’estomac assez gros pour y rentrer l’index, par où la chevrotine avait ressorti.

Ça regardait mal, mais William Beaumont, médecin de l’armée en poste sur l’île Mackinac, l’opéra quand même en espérant qu’y toffe au moins la nuitte.

William Beaumont (Source : Wikimedia Commons)

Contre toute attente, notre brave Canayen français en réchappa. Y’avait juste une affaire : quand y fut assez en forme pour manger, toute la bouffe ressortit quelques minutes plus tard par le trou dans son estomac. Ouache.

Faique, au début, le Dr Beaumont nourrissait Alexis en lui faisant des lavements (par le péteux, là…). Après un p’tit boutte de même, le trappeur fut bon pour recommencer à manger même si le trou se refermait toujours pas. Un m’m’ent’né, comme Alexis avait pas une cenne pour payer, l’hôpital le crissa dehors.

C’était plutôt poche pour lui. Qu’est-ce qu’il allait faire, amanché de même? Mais le Dr Beaumont, lui, y vit une occasion en or :

« Ça parle au yâb! Je peux y voir dans l’corps! Faut absolument que je l’empêche de repartir – grâce à lui, je pourrais être le premier à percer les mystères de la digestion! »

C’est là qu’il lui fit la fameuse proposition. Dans le contrat qu’Alexis a signé, c’était écrit qu’il allait être employé comme serviteur chez le Dr Beaumont, logé pis nourri, avec un salaire de 150 $ par année – même avec l’inflation, c’était pas à se tirer dans les murs : ça revient à peu près à 2 800 $ aujourd’hui. Surtout qu’en échange, le Dr Beaumont pouvait faire les expériences qu’il voulait sur lui.

L’histoire, c’est que dans ce temps‑là, on parlait pas vraiment de t’ça, des affaires comme le consentement éclairé. Alexis était illettré pis y parlait à peine anglais, faique y devait pas trop savoir dans quoi y s’embarquait…

Le trou de la gloire
Dans ce temps-là, c’était ben mystérieux, la digestion. Pis on avait pas grand moyen de savoir comment ça marchait.
 
Quelques expériences avaient été faites sur des animaux, mais y’a toujours ben des limites à ouvrir bestiau après bestiau en plein lunch pour voir ce qui se passe en dedans. Pis on pouvait pas non plus étudier ça sur des cadavres, parce qu’un cadavre, ben ça digère pu.
 
Le scientifique Charles-Édouard Brown-Séquard, lui, avait une autre idée : il avalait des éponges attachées après une ficelle, pis il les régurgitait pour étudier ce qu’il y avait dessus. (Après ça, il était pu capable de manger normalement sans vomir. Un de ses collègues a dit que c’était un « sacrifice sur l’autel de la science ».)
 
Faique, dans ce contexte-là, le Dr Beaumont considérait le trou d’Alexis comme sa porte d’entrée au panthéon de la médecine. Et il était prêt à tout pour qu’elle reste ouverte…
 
Parce que c’est louche en maudit que le trou soit resté ouvert de même. Dans ses notes, le Dr Beaumont dit qu’il a tout fait pour le fermer, mais que ça a jamais marché, pis même qu’Alexis aurait refusé les points de suture ou une autre opération qui aurait pu régler le problème. C’est quand même dur à croire. Beaumont dit aussi qu’il a accueilli Alexis chez eux « par pure charité ». Prends-nous donc pas pour des valises, Doc.
 
En plus, selon un certain Gordon Hubbard, qui était là le matin de l’accident, le Dr Beaumont aurait mis quelque chose dans le trou pendant qu’il opérait Alexis pour que ça cicatrise autour pis que le trou reste ouvert…

À part saucer des affaires dans ses sucs gastriques par le trou dans son estomac (qu’il goûtait, des fois – selon lui, le poulet à moitié digéré, ça goûte « fade pis sucré »), le Dr Beaumont lui prélevait de l’acide gastrique pour voir si ça digérait pareil en dehors du corps pis pour en envoyer à d’autre monde.

D’autres fois, il prenait l’acide, le mettait dans une fiole avec un morceau de bouffe dedans, pis forçait Alexis à rester planté là comme un codinde avec la fiole accotée dans le t’sour de bras pour simuler la chaleur pis le mouvement de l’estomac :

— Combien de temps va falloir que je reste de même? Je suis pas mal écœuré pis faudrait vraiment que j’aille ch…
— Encore six heures, mon garçon. Lâche pas! C’est pour la science!

Le trou, dessiné par le Dr Beaumont (Source : Wikimedia Commons)

Le Dr Beaumont lui rentrait toutes sortes d’objets dans l’estomac. Mais une fois en particulier, c’était l’boutte du boutte :

— Enlève ta chemise, j’veux faire un autre test.
— Ok.
— À c’t’heure, penche-toi un peu par en arrière.
— Ok boss… Ark! Ben voyons quessé que vous faites là, tabarnak?
— Hm… Je note : «  Quand on liche l’intérieur de la muqueuse et que l’estomac est vide, ça goûte pas l’acide pantoute. »

Faique c’est pas surprenant qu’après un boutte à faire ça, Alexis ait fini par dire :  

« Moé, j’ai mon estie de voyage. Je câlisse mon camp d’icitte. »

Il retourna donc au Québec, où il se maria et eût une couple d’enfants.

Le Dr Beaumont, lui, était ben découragé de t’ça. Il avait perdu son trou pis il avait ben l’intention de le ravoir. Parce que, rendu là, tout le monde voulait le zieuter : une gang de granoles voulaient l’utiliser pour prouver que les plantes se digéraient mieux que la viande, pis la Medical Society of London avait même ramassé des sous pour faire le faire venir en Europe avec le Dr Beaumont. La gloire était à la portée du docteur, mais son cobaye, lui, en avait définitivement son tas.

Beaumont passa le reste de sa vie à essayer de le flatter dans le sens du poil pour le faire revenir, sans succès. Il écrivit quand même une grosse brique sur les résultats de ses expériences, pis on voit encore aujourd’hui sa face dans tous les livres de gastro-entérologie 101. Finalement, il mourut avant le Canayen français, à l’âge de 67 ans, en se pétant la fiole sur des marches pleines de glace noire.

Alexis, lui, mourut de sa belle mort à l’âge de 78 ans. Comme y’avait plein de maudits vautours qui voulaient avoir le corps pour l’exposer dans un musée ou fouiller dedans, la famille le laissa pourrir au soleil pour qu’il reste juste les os, pis l’enterra dans une tombe pas de nom sous un gros tas de roches.

Quand un autre docteur essaya de mettre la patte sur le cadavre, les enfants du trappeur lui répondirent par un télégramme assez raide, merci :

« Venez pas pour l’autopsie; on va vous faire la peau. »