Léo Major, partie 1 – les faits d’armes d’un Canadien français

Un bon jour de 1968, à Montréal une gang de Hollandais sonnèrent à la porte chez Léo Major, un ancien sergent des Forces armées canadiennes qui avait servi pendant la Deuxième Guerre mondiale. Y voulaient inviter Léo au 25e anniversaire de la libération de la ville de Zwolle, aux Pays-Bas. En entendant ça, sa femme Pauline se demanda si a n’avait manqué des bouttes :

– Mais comment ça que mon Léo est invité, pis pas d’autres?
– Parce que c’est le libérateur de la ville de Zwolle. Pas un des libérateurs, là : LE libérateur. Y’a tout fait tout seul!

Quand les Hollandais furent partis, Pauline, en pleine science-fiction, avait une couple de questions pour son mari :

– Ben voyons, Léo, comment ça se fait que tu nous as jamais conté ça?
– Ben, j’voulais pas passer pour un vantard. Pis de toute façon, tu m’aurais-tu cru, tu penses?

Tsé, quand elle a rencontré Léo en 1951, Pauline avait dit qu’a n’avait plein son casse des soldats qui arrêtaient pas de se vanter de leurs exploits de guerre. C’tait pas tombé dans l’oreille d’un sourd…  

Léo, y’est né en 1921 à New Bedford, au Massachussetts. Son père était ouvrier pour les chemins de fer nationaux au Canada, pis y’était descendu aux États pour la job.

Pas longtemps après, les Major remontèrent vivre à Montréal, d’où c’qui venaient. Léo fut élevé par sa mère avec ses 12 frères et sœurs en pleine Grande Dépression; son père partait des semaines de temps sur les chantiers, pis quand y’arvenait à maison, ça y’arrivait d’être violent. C’tait pas jojo.

Faique quand Léo eut 18 ans, on s’imagine qu’y avait le goût de voir autre chose. C’tait pas un trippeux de drapeau pis de patrie tant que ça, mais quand l’armée se mit à chercher des volontaires pour aller se battre en Europe au début de la Deuxième Guerre mondiale, y s’est tusuite enrôlé.  

En 1940, y partit en Écosse avec le Régiment de la Chaudière. Y’était pas là pour se pogner le beigne : les hommes s’entraînaient du matin au soir, 6 jours semaine, 50 semaines par année.

En 1944, le régiment à Léo était fin prêt – jusse à temps pour le Débarquement de Normandie.

Le matin du jour J, Léo était dans une péniche de débarquement, en train de se faire brasser la couenne par une mer enragée noir, entouré de gars morts de peur pis pognés du mal de mer. Le pont était glissant de vomi. Là, son chum Larry Caissy lui dit :

– On va toute y passer, Léo. On va sauter sur une maudite mine. En plus, les autres régiments débarquent avec des tanks, pis nous autres on a yinque un bulldozer. On va se faire massacrer!
– Relaxe, Larry. T’as une bonne mitraillette pis tu vas être OK. On a un bulldozer, tandis que les autres ont juste des tanks. Attends de voir ce qu’on va faire avec!

Léo souriait en disant ça. C’était comme si y’avait pas peur pantoute.

Vers 8 h 30, Léo et son régiment débarquèrent sur la plage de Juno. Déjà là, y’étaient chanceux : y’en avait qui avaient coulé comme des roches avec leur équipement avant même de toucher terre. Plus loin, les hommes du Queen’s Own Rifles de Toronto, figés de peur, se faisaient ramasser par les mitraillettes allemandes.

Larry Caissy demanda à Léo :

– Est-ce qu’y sont morts ou y’attendent de recevoir une balle?
– Ouin, faut faire quequ’chose, sinon y vont se laisser massacrer!

Les balles faisaient toute arvoler : le sable, les roches, les corps… C’était l’enfer. Au beau milieu du carnage, Léo, Larry pis d’autres gars réussirent à se faufiler en-dessous du blockhaus où étaient les mitraillettes ennemies et posèrent une grenade : BOUM!

Après ça, y’eurent pas trop de misère à défoncer un boutte du mur avec le bulldozer. Léo pis sa gang rentrèrent dans le blockhaus; ils pognèrent une douzaine d’Allemands par surprise et les firent prisonniers. Pis là, un sergent des Queen’s Own Rifles – un Canadien anglais – arriva, crissa un coup de poing sur la gueule d’un des soldats allemands pis alla pour descendre les prisonniers, mais Léo le laissa pas faire :

– C’est pu des soldats, c’est des prisonniers. Pas de meurtre, c’tu clair?
– On fait pas de prisonniers, répondit le sergent.
– Nous-autres, oui, dit Blakeley, un des compagnons à Léo. Si ça vous tente de tuer des Allemands, allez vous en trouver. Ceux-la, y s’en viennent avec nous-autres.
Goddamn frogs! fit le sergent en s’en allant.  

Un des prisonniers prit la peine de dire merci à Léo.

À c’t’heure qu’y avait pu de mitraillettes, la plage de Juno était sécurisée, mais la journée était loin d’être finie.

Dans l’après-midi, Léo fut envoyé en mission de reconnaissance en arrière des lignes ennemies avec un autre éclaireur. Tandis qu’y marchaient cachés en arrière d’une haie, y virent un Hanomag – un char blindé allemand – qui s’en venait avec trois gars à bord.

Les Allemands étaient un peu au-dessus de leurs affaires; y fumaient pis y jasaient sans trop se méfier. Faique Léo pis l’autre éclaireur se mirent en position, pis quand le blindé passa à ras eux‑autres, Léo tira sur le chauffeur pis le pogna dans l’épaule.  

Un des soldats ennemis essaya de pogner son arme, mais PÂWF! Léo fut plus vite que lui et le tira lui aussi dans l’épaule. À ce moment-là, les Allemands comprirent qu’y f’raient mieux de filer doux. Léo et l’autre gars embarquèrent dans le blindé pis forcèrent le chauffeur à conduire jusqu’à la position des soldats canadiens anglais.

Mais là, eux-autres, y savaient pas que le blindé avait été saisi par deux Canadiens français! Faique y se mirent à tirer du canon anti-char. Y fallut que Léo monte su’l dessus du blindé avec les obus qui y sifflaient chaque bord des oreilles pour qu’y arrêtent. Léo, le sourire dans face, se dit :

« Ha! Une maudite chance que les Anglais savent pas tirer! »

Quand le blindé s’arrêta en avant des lignes, un officier anglais ordonna à Léo d’y remettre le blindé, mais y voulut rien savoir :

« Y’a été saisi par des Canadiens français, faique y s’en va chez les Canadiens français. »

L’officier se rendit ben compte que Léo était trop tête de cochon, faique il le laissa passer. Heille, comme si Léo allait laisser les Anglais ramasser toute la gloire!

Ça, c’était sa première journée de combat à vie. Y’aurait eu de quoi se vanter jusse avec ça, mais y faisait yinque commencer! 

Deux jours après le Débarquement, Léo fut encore envoyé en reconnaissance, près de la ville de Caen. Avec quatre autres Canadiens, y tomba face à face avec une patrouille de cinq soldats d’élite allemands. Pas le choix : Léo et les autres gars tirèrent en premier, tuant tous les Allemands sauf un, qui eut le temps de lancer une grenade au phosphore avant de passer l’arme à gauche.

La grenade péta jusse à côté de Léo, qui reçut de la bouette pis un tapon de débris en pleine face. Y’avait le visage brûlé pis y voyait pu rien. C’tait un cas d’hôpital.

Rendu là, le sous-officier infirmier lui dit :

– Bon, ben votre œil gauche est scrap. C’est ben d’valeur, jeune homme, mais va falloir te renvoyer en Angleterre. La guerre, c’est fini pour toé!
– Hein! Oubliez ça. Chuis franc-tireur, pis mon unité peut pas se passer de moé! Mon œil droit est ben correct; ça adonne ben, c’est lui que je prends pour viser!

Le sous-officier y fit un bandage avec un cache-œil pis le renvoya au combat. Léo trouvait ça ben drôle :

« Heille! J’ai l’air d’un pirate! »

C’te gars-là, y’avait rien pour le décourager.

Pendant les mois qui suivirent, les forces alliées continuèrent d’avancer de plus en plus creux dans le nord de la France pis en Belgique. Le 1er octobre, Léo pis son régiment étaient rendus aux Pays-Bas; ça commençait à faire loin de la Normandie pour acheminer le stock jusqu’au front. Faique ça prenait un port plus proche : celui d’Anvers, qui avait déjà été repris par les Anglais d’Angleterre. Mais pour que les bateaux puissent se rendre, fallait clairer les Allemands tout le long de l’estuaire de l’Escaut : ça, c’tait une job pour les Canadiens.

Pendant cette bataille-là, Léo trouva encore le tour de se faire remarquer. Autour de minuit, son commandant y dit :

« Léo, je veux que t’ailles voir si tu peux trouver les 50 p’tits nouveaux que j’ai envoyés en patrouille après-midi. Sont pas encore arvenus, pis j’commence à m’inquiéter pour eux-autres. »

Faique Léo se lâcha tout seul dans le noir, sans faire de bruit; y portait des chouclaques plutôt que des bottes quand il allait en patrouille. Ben de bonne heure le matin, il entra dans un village, pis y vit des fusils accotés sur un mur de maison. En allant plus proche, il spotta un tapon d’équipement militaire : des casses, des radios, des sacs à dos. Il entra dans une maison voisine pis fouilla le rez-de-chaussée. Y’avait pas un chat.

Il monta en haut. Par la fenêtre, il vit des tranchées creusées le long d’un canal. Y’avait plein de soldats allemands endormis, pis deux sentinelles. Après les avoir checkés attentivement pendant une petite secousse, y se dit :

« C’est de votre faute si chuis trempe pis gelé. Vous allez me le payer. »   

Faique là, savez-vous c’qu’y fit, le crinqué? Il s’en alla jusqu’au canal, ben silencieusement, s’approcha d’la première sentinelle pis la captura sans qu’a puisse s’astiner. Après, il se servit du gars comme appât pour capturer l’autre sentinelle.  

« Aweille! Amenez-moé à votre officier! »

L’officier eut même pas le temps de comprendre c’qui lui arrivait : Léo le désarma drette là pis pointa son fusil sur lui :

« Lève-toé pis réveille tes hommes. Vous vous en venez toutes avec moé. »  

Voyant qu’y était mieux de prendre son trou, l’officier allemand gueula un ordre à ses hommes, qui retroussèrent toutes sans résister, sauf un qui voulut pogner son fusil. L’innocent! Léo le descendit tusuite. Y’avait clairement pas compris à qui y’avait affaire!

« Tention! Les mains en l’air! » cria-t-il en allemand.

Les Allemands restèrent tellement frettes qu’ils levèrent les mains pis se mirent à marcher en file comme des enfants d’école dans la direction que Léo leur pointait avec son fusil.

C’tait ben beau, mais fallait qu’il les ramène à son régiment, ces prisonniers-là! Un m’ment’né, Léo tomba sur une gang de SS qui se mirent à y tirer dessus. Pas impressionné pour deux cennes, Léo continua de pousser ses prisonniers en avant, même si plusieurs furent blessés ou tués en traversant le village.

Pis là, un char d’assaut allié se pointa.

– C’est beau, on s’occupe de vos prisonniers, dirent les gars à bord.
– Chus correct, répondit Léo. Allez don tirer sur les SS à’place!

Faique Léo et sa trâlée d’Allemands continuèrent leur chemin. Pis là, vous me crèrez pas, mais c’est pas 10, pas 20, pas 30, mais avec QUATRE‑VINGT-TREIZE soldats que Léo arriva au poste de commandement du Régiment de la Chaudière! Son commandant avait la gueule à terre.

Vous allez peut-être me dire : « Franchement! Un gars tout seul qui a capturé 93 soldats ennemis? Tu nous prends-tu pour des valises? » J’vous comprends. Ça a pas d’allure. Pourtant, ça a ben l’air que c’est vrai. Même, pour ça, on voulut le décorer de la médaille de Conduite distinguée, mais y dit non parce que c’est le maréchal Montgomery – le numéro un des armées du Commonwealth – qui allait y donner, pis y voulait rien savoir, parce qu’il trouvait que c’était un gros incompétent.

Léo, c’tait un vrai.  

Pour être un héros, ça prend ben des qualités, mais ça prend aussi de la chance. Pis, c’est plate, mais Léo pouvait pas être chanceux pour toujours…

Partie 2


Source principale : Jocelyn Major (le fils de Léo), « N’oublions jamais ». HISTOMAG’44, no 57, décembre 2008-janvier 2009. https://www.39-45.org/histomag/mag-decembre2008.pdf

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