Avant la Guerre des Deux-Roses, partie II – La bataille d’Azincourt

Sir John Gilbert, Le matin précédant le bataille d’Azincourt

Partie I

Ok! Wé toutes là? 

Toé le grand slaque, tasse-toé don un ti peu pour que la pauvre chatte en arrière puisse voir de quoi. 

C’est beau, merci, mon pit!

Donc, l’ex-roi Ritch se faisait emmener en prison en braillant sa vie, pis Henri IV commençait son règne. 

Henri, ça y’avait pas trop tenté de devenir roi. Son cousin y’avait quasiment tordu le bras pour l’obliger à usurper la couronne, pis ça le faisait limite chier de se retrouver sur le trône. Ça questionnait sa légitimité de tou’és bords, pis lui-même y crèyait pas trop, dans l’fond. Mais pareil. Tant qu’à être là, y’allait s’accrocher.

Comme Ritch était encore vivant, ça arrêtait pas de grenouiller pour le remettre sur le trône, entre autres en assassinant Henri. Un m’ment’né, dans son litte, un serviteur trouva même une chausse-trappe – tsé une espèce de patente épouvantable avec des bouttes pointus qui sert à estropier les chevaux pis l’monde quand y marchent dessus? 

Henri avait pas pantoute envie de tuer son cousin non plus, mais comme y’allait jamais avoir la paix tant qu’y allait être en vie, y s’organisa pour « l’oublier », pis Ritch finit par mourir de faim. Quand même ironique pour un gars qui avait 300 employés dans sa cuisine. 

Mais on y sacra pas la paix à Henri pour autant. Le roi d’Écosse y lâcha une craque dans une lettre en l’appelant « duc de Lancaster » plutôt que roi, faique y partit lui crisser une volée. 

Pis quand c’tait pas les Écossais, c’tait les Gallois qui faisaient d’la marde. Leu rébellion, backée par la France, dura une grosse partie de son règne.

Le Parlement faisait exprès pour l’écœurer; chaque fois qu’y demandait d’l’argent, y se faisait répondre :

« Z’avez yinque à piger dins joyaux à Richard, hein? Où c’qui sont passés, dites-nous don ça? » 

Pis en plus, Henri était souvent malade. Bref, y’eut pas trop de fun pendant ses 13 ans de règne. Quand y passa l’arme à gauche, c’est son fils aîné, un autre Henri, qui devint roi. 

Rendu là, ça faisait déjà 70 ans qu’Anglais et Français se tapaient su’a yeule, même si ça avait quelque peu slaqué pendant les règnes de Richard pis d’Henri IV. Aussitôt qu’il eut la couronne su’a tête, le nouveau roi se dit : 

« Bon. P’pa avait yinque une fesse sur le trône, pis tout le monde arrêtait pas de le traiter d’usurpateur. Pis moé, ben j’ai une trâlée de p’tits cousins qui pourraient aussi ben revendiquer ma couronne. Là, qu’est-cé qui pourrait m’rendre plus solide? L’monde aiment ben ça, les victoires militaires. Faique ch’pourrais, genre, arpartir la guerre contre la France? Heille, c’est bon, ça. Si j’gagne, y’aura pu personne pour venir m’écœurer! »

Faique y commença drette là à accumuler de l’argent, des munitions pis à se monter une armée. Deux ans après, au mois d’août, y partit en campagne. 

Y commença par attaquer le port de Harfleur; le siège dura six semaines dans la grosse chaleur épouvantable. La ville finit par se rendre, mais la dysenterie pis la malaria pogna dans les rangs anglais : 2 000 hommes moururent drette là, pis 2 000 autres durent artourner en Angleterre pour se faire soigner. 

En partant, Henri avait l’intention de s’rendre jusqu’à Paris. Mais comme y’avait pardu pas mal de monde pis qu’y était rendu tard dans l’année, à’place, y décida de marcher jusqu’à Calais, une ville qui appartenait aux Anglais à c’te moment-là. Ça faisait une trotte de 250 km à ch’fal, en plein bois, dans’pluie, pis en terrain ennemi : 

« M’as leu marcher ça dans’face, les Français! Dieu est d’mon bord pis m’as leu montrer qu’y peuvent rien faire contre moé! »

Mais là, les Français furent informés de t’ça, faique y clanchèrent pour pogner les Anglais en chemin. 

Henri pis sa gang avaient vraiment pas de fun. Les ponts sur la Somme avaient été démolis, faique ça les força à faire un détour; y mouillait à siaux; y manquait de provisions, tellement que les soldats devaient survivre su des noix pis des p’tits bouttes de viande séchée; pis la dysenterie continuait de faire des ravages, tellement que les hommes gardaient leux culottes baissées, pis le flux coulait le long des flancs de leux ch’faux. Bref, c’tait la grosse misére nouère. 

Le 20 octobre, un émissaire français arriva pis dit à Henri que l’armée française s’en venait pis qu’y était aussi ben d’attacher son casse avec d’la broche. Henri lui répondit yinque de décrisser pis de pas se mettre dans ses jambes. 

Henri pensait encore être bon pour se rendre à Calais, mais, 4 jours plus tard pas loin de la ville d’Azincourt, un éclaireur arvint au camp anglais en capotant ben raide : 

« Votre Altesse, sont deux fois plusse que nous-autres, sacrament! »

Shit. Henri sut à ce moment-là qu’y avait pu moyen d’éviter une bataille, pis que la puck roulait crissement pas pour lui. 

C’te soir-là, y’eut une file de 200 pieds d’long en avant d’la tente du curé : tout l’monde voulaient s’confesser, d’un coup qu’y meurent le lendemain. Les faces étaient longues, les assiettes étaient vides, ça sentait la marde, pis y mouillait, crisse qu’y mouillait! 

De l’autre bord, c’tait pas mal plus jojo : le maréchal Boucicaut, qui était à la tête de l’armée française, était hyper sûr de sa shot, pis c’tait semi l’party dans l’camp. 

Tsé, on peut les comprendre d’être au-dessus d’leux affaires. L’armée anglaise, c’tait aux trois quarts une gang d’archers crottés, du monde ordinaire payés par le roi pour s’engager dans l’armée. L’armée française, c’tait en grande partie des chevaliers avec la grosse armure pis toute le kit, comme dins romans courtois, des gars qui passaient toute leur temps pis leur argent dans l’combat – autrement dit, l’équivalent médiéval de des chars d’assaut. Y’allaient passer su’és Anglais comme un tracteur s’un siffleux. 

Le lendemain, y mouillait encore, viarge. 

Les Anglais se placèrent dans un grand champ où les semailles venaient d’être faites, en haut d’une p’tite côte, avec un bois de chaque bord. Les fantassins étaient au milieu, pis les archers étaient chaque bord. 

Pis là, Henri arriva devant son armée, à cheval, avec un casse plaqué or pis un diadème de perles, de rubis pis de saphirs. Ça flashait en astie : 

« Chus v’nu icitte pour ravoir l’héritage qui m’arvient de droit : le trône de France! Oubliez pas qu’les Français ont juré de couper les doigts de la main droite de tou’és archers qui captur’raient! Faique faites-vous pas pogner! Mais vu qu’Jésus est mort su’a croix pour nos péchés, ben qu’chaque homme trace une croix à terre pis l’embrasse, pour se rappeler que c’est mieux d’mourir su’a terre icitte là que d’se sauver comme des pissous! » 

Les Français, eux-autres, attendaient en bas d’la côte. Le maréchal voulait que les Anglais les attaquent en premier, mais après trois heures à rester plantés là comme des codindes, les fantassins pis les chevaliers commençaient à faire la queue d’veau. 

Finalement, Henri fit avancer son monde juste assez proche pour que les archers puissent tirer.

Quand les Français reçurent les premières flèches par la tête, y’avait pu moyen d’les arrêter de foncer comme des malades, un peu tout croche. Pis à part ça, c’est pas tout le monde qui partit en même temps, parce qu’y avait des chevaliers qui s’étaient tannés d’attendre pis qui étaient partis nourrir leu ch’fal ou tirer une pisse. 

Entécas, ce fut une astie de catastrophe. 

Le maréchal Boucicaut avait prévu pogner les archers par le flanc pis les massacrer, mais à cause du bois de chaque bord, ses hommes durent laisser faire pis y’aller tête première en montant la côte.

Les ch’faux se faisaient blesser par les flèches pis se mirent à paniquer; après avoir crissé leu cavalier à terre, y’arpartirent à courir dans l’autre sens pis piétinèrent des fantassins en arrière. 

Faique les chevaliers continuèrent tous seuls. Les grosses armures, ça faisait en masse la job contre les flèches; c’tait comme avancer en char s’un chemin d’terre avec les taons à chevreuil qui pètent dans l’winshire. Le problème, c’est que les casses avaient yinque une fente pour voir, faique les chevaliers devaient avancer tête baissée pour pas manger de flèche dans l’œil. 

Mettons que c’tait pas vargeux. 

Les Français avaient aussi des arbalétriers, mais y’avaient pas assez de place pour tirer sans pogner leux alliés. Comme j’ai dit, y’étaient deux fois plus nombreux que les Anglais, mais là, ça leu servait pas à grand-chose, parce que le terrain entre les deux bois était pas assez large. Y se pilaient su’é pieds pis se nuisaient les uns aux autres : 

« Voyons, crisse! Tassez-vous! Chus même pas capable de m’sarvir de ma lance! »

Au fur et à mesure que ça mourait en avant, ceux qui suivaient devait passer par-dessus les cadavres. 

Pis comme ça allait pas assez mal de même, le champ avait viré à la grosse bouette qui colle. Les Français calaient aux genoux pis ça leu prenait toute pour avancer. Pis quand y tombaient, leu chien était pas mal mort : leur armure était trop pésante pour qu’y se relèvent, les autres leu pilaient dessus, pis y’en a plein qui finirent noyés dans leu casse. 

Une autre vague de Français se lâcha à l’assaut, mais y firent juste embarrasser encore plus le champ de bataille, poussant dans l’cul des premiers en avant pis finissant pareil comme eux-autres, effoirés dans la bouette. 

Les « crottés » de monde ordinaire, eux-autres, y’avaient pas de grosse armure, faique la bouette les faisait pas mal moins chier. Quand les archers finirent par manquer de flèches, y’embarquèrent dans l’tas avec des haches, des épées pis même des marteaux. 

Le roi Henri, lui, y’était pas assis su son steak en arrière avec son beau casse plaqué or; y’était drette dans la mêlée. En fait, en défendant son p’tit frère le duc de Gloucester qui s’tait faite blesser à la fourche, y mangea un coup de hache su’a tête qui fit décoller une partie de son diadème. Mais là, y s’artrouva avec un tapon de prisonniers. Y’en avait tellement qu’y étaient plus nombreux que l’armée anglaise au complet : 

« Crisse, d’un coup qu’y s’en rendent compte pis qu’y en profitent pour nous massacrer par en arrière? Ch’peux pas laisser faire ça… Calvaire, j’aime pas ça, mais j’ai comme pas l’choix… » 

Faique, contrairement aux règles de chevalerie du temps, y’ordonna qu’on tue toutes les prisonniers, sauf ceux qui pourraient donner une bonne rançon, genre, les nobles. Ça resta une grosse tache sale sur son règne, pis si y’avait faite de quoi d’même aujourd’hui, le Tribunal pénal international y’aurait claqué un procès pour crime de guerre assez sec. 

Pis là, finalement, après même pas 4 heures de bataille, les Français étaient toutes soit morts, soit prisonniers, soit en train de se sauver la queue entre les jambes. Quand Henri s’en aperçut, y’arrêta direct l’exécution des prisonniers. Les Anglais avaient perdu quelques centaines d’hommes, pis les Français, des milliers, dont une trâlée de monde important – des ducs pis des chevaliers pis plein de haut gradés. 

C’tait une sacrament d’volée historique. 

Après ça, y retourna en Angleterre sous les confettis pis de ding dong des clochers d’église. Y réussit pas à conquérir le trône de France à ce moment-là, mais y réussit à rendre le sien crissement plus solide. Même les épais qui avaient encore le piton collé sur Richard prirent leur trou pour de bon. 

Mais là, c’tait pas comme si l’royaume s’en allait vers des horizons meilleurs avec des p’tits anges pis des arcs-en-ciel, le sourire fendu jusqu’aux oreilles, avec son beau roi neuf pis victorieux. 

Pour savoir comment ça a viré, ben allez vous dégourdir les jambes pis r’venez dans 15 minutes. Moi-même, ch’commence à avoir la fesse engourdie!  


La suite ici!


Source : Desmond Seward, The Demon’s Brood : The Plantagenêt Dynasty that Forged the English Nation, 2014.


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Pour faire comme eux-autres et lire les articles avant tout le monde pis même profiter de contenu extra rempli de détails croustillants, c’est par ici!

Khutulun, la princesse lutteuse

Image : Ma grande chum de Saint-Bernard-de-Beauce, Mme La Cornette!

Ma belle-soeur à moé, la soeur à Mononc’ Poêle, c’est toute une femme. A l’enseigne les arts martiaux, là, le kick-boxing pis l’jujitsu, pis à r’vir’rait n’importe qui comme un bas. Des fois, j’la niaise en y disant qu’a pogne des avions à mains nues.

Je l’aime ben gros.

C’t’une créâture moderne, qu’on pourrait dire. Forte pis indépendante pis qui torche des culs, pis ch’parle pas de quand ça y’arrive de changer des couches.

Mais v’la 700 ans, y’avait une princesse – Khutulun, qu’a s’appelait. L’arrière-arrière-petite-fille de Gengis Khan. Pis comme ma belle-soeur, a se laissait pas marcher sué pieds.

Avant de continuer, on va mettre ça au clair drette là : aujourd’hui, on parle des Mongols, pis l’premier que j’vois faire une joke plate avec ça, j’y sacre un coup de tisonnier en arrière des jarrets.

Bon.

Quand Khutulun est née, son aïeul Gengis était six pieds sous terre depuis un bon boutte déjà. Ses descendants étaient répandus aux quatre coins de l’empire mongol, de la Chine à l’Iran en passant par la Corée pis l’sud de la Russie. Pis l’empereur de toutes les Mongols – le grand khan – c’tait Kublaï, le p’tit-fils de Gengis, qui dirigeait son empire à partir de Beijing, ben assis su son beau trône en or, dans sa robe de soie brodée.

Mais, c’tait pas toutes les Mongols qui trippaient sur la vie de palais. Le père à notre princesse, Kaïdu Khan, régnait sur l’Asie centrale, dans l’boutte du Kirghizistan, du Kazakhstan pis toutes les autres pays en « stan ». C’tait un homme dur, plus strict qu’un curé, qui buvait pas d’alcool pis qui mangeait même pas de sel – le genre à faire exécuter un de ses gendres quand y’apprit qu’y couchaillait avec la servante. Pis lui, y trouvait que Kublaï était yinque un faux cul qui avait abandonné les traditions de son peuple.

Faique Khutulun grandit à la mongole, nomade, dans la steppe, le vent dins ch’feux, au travers des herbes hautes, des ch’faux, des moutons pis de QUATORZE frères. Ça jouait dur dans’yourte à Kaïdu, pis toutes les moyens étaient bons pour se faire r’marquer par le père.

« Ayoye! Khutulun! Arrête! Mononc’! Tu me fais mal! Argh! Mononc’!!! MAMAN!!! »

La princesse apprit d’bonne heure à faire sa place, par la force si y fallait; pour elle, pas question de passer dans l’beurre parce qu’elle était une fille. C’tait un apprentissage à la dure qui allait y servir plus tard.

En grandissant, Khutulun devint une grande femme ben plantée pis large d’épaules, un peu comme moé dans mon jeune temps. Pis au lieu de se marier pis de faire des enfants, ben a devint lutteuse. Entre autres.

La lutte, c’tait un sport super important pour le peuple mongol. Quand t’étais bon à la lutte, t’étais considéré comme béni des esprits. Pis Khutulun, ch’sais pas si c’était à force de s’être autant colletaillée avec ses frères quand a l’était floune, mais a l’était bonne en simonac!

Dans c’temps-là, les hommes pis les femmes étaient pas séparés dans les compétitions. Y’avait pas de limite de temps, pas de tapis pis pas de catégories de poids : si tu pésais 100 livres mouillé pis que tu t’artrouvais en avant d’un astie d’bétail de 300 livres, ben tu t’arrangeais avec tes troubles.

Mais, qu’y soyent p’tits, gros, larges, minces, longs ou courts, Khutulun les battait toutes :

—       Faique c’est toé la fille à Kaïdu, là, qui est censée être pas battable? Pff! Ché pas quelle espèce de moumounes t’as pognées avant moé, mais ça s’arrête là, ton affaire!
—       Ah, t’es sûr? Parce que j’t’aurais proposé d’aller plusse par là-bas, l’herbe est moins tapée pis ça va être moins raide su ton dos quand j’vas te crisser à terre!

Ça se passait tout le temps de la même façon : la princesse pis son adversaire se pognaient par les bras, forçaient l’un contre l’autre, se sizaient. Ça pouvait durer longtemps. Ou pas pantoute. Mais le fendant qui avait osé affronter la princesse se retrouvait toujours cul par-dessus tête.

Malgré le risque de se faire planter les dents dans l’tuf par une femme pis de faire rire d’eux-autres, y se bousculaient quand même au portillon pour s’essayer contre elle.

L’affaire, c’est que Khutulun avait juré d’épouser yinque le gars qui réussirait à la battre.

Tsé, ça a d’l’air qu’a l’était pas laitte; en plus, être le gendre du khan, y’avait pire, dans’vie, comme situation. Mais, les gars étant des gars, le plus gros avantage à gagner, c’était le droit de péter d’la broue à tes chums jusqu’à la fin de tes jours.

Mais à date, personne l’avait vaincue. À chaque match, elle pis son adversaire gageaient des ch’faux, si bien qu’après un boutte, y’avait 10 000 bêtes dans sa cour. Une chance que les Mongols laissaient leux ch’faux lousses dehors – m’agine-tu, être pogné pour construire des écuries pis ramasser l’fumier pour un grosse harde de même?

Pis quand a luttait pas, Khutulun était à côté de son père, dans l’feu d’l’action.

C’tait la préférée de Kaïdu. Y’écoutait ses conseils, se fiait sur elle pis lui confiait des affaires importantes dans l’administration du royaume. Y y’avait même faite faire un gerege, un gros médaillon en or qui disait, en gros, « faire chier la personne qui le porte, c’est faire chier le khan ». Pis en général, y’avait juste les hommes qui avaient des médaillons d’même, faique c’tait tout un honneur. 

Comme j’vous ai dit, Kaïdu aimait pas vraiment Kublaï, qui se trouvait à être le cousin à son père. Y refusait de reconnaître son autorité, pis ça arrivait que ça vire à l’escarmouche. Pis dans c’temps-là, Khutulun était drette en avant.

Marco Polo, tsé LE Marco Polo, a vu Khutulun de ses yeux vue, pis y parle d’elle dans son Livre des merveilles.

« Kaïdu allait jamais au combat sans sa fille, parce qu’elle était plus vaillante que n’importe quel de ses guerriers. Des fois, a piquait une course à ch’fal, fonçait direct dins rangs ennemis pis, aussi habilement qu’une buse s’attrape un mulot, a pognait un pauvre gars de su son ch’fal pis le ramenait à son père. »

Ché pas pour vous-autres, mais moé, ça m’donne des frissons.

Entécas, c’tait clair que Kaïdu aimait ben gros sa fille. Mais là, y’a des langues sales qui commencèrent à dire qu’y couchaient ensemble. Ce monde-là, c’tait des asties de pervers jaloux qui voyaient des fesses partout.

Entre temps, un prince arriva pour défier Khutulun. Y’était beau comme Roy Dupuis dins Filles de Caleb, fort comme Jos Montferrand, riche comme Péladeau pis courageux comme le père Brébeuf. Pis fendant comme Trudeau père, à part ça : normalement, les gars gageaient 10 chevaux, 100 si y’étaient ben crinqués, mais le prince était tellement sûr de lui qu’y en gagea 1 000!

C’t’homme-là était un maudit bon parti, pis Khutulun aurait d’la misère à trouver mieux. Ça, Kaïdu l’avait ben vu, faique comme y’était pas trop à l’aise avec les rumeurs, y câlla un p’tit meeting familial :

—       Ma fille, ta mère pis moé faudrait qu’on t’parle de queque’chose.
—       Qu’est-ce qu’y a, p’pa?
—       Ben, tsé l’prince qui vient d’arriver dans l’boutte pis contre qui tu vas lutter?
—       Ouin…
—       Ben tsé, y’est bel homme, pis y’est vaillant pis y’est riche… Tsé, on s’rait pas fâchés d’l’avoir comme gendre. Pis comme le monde commence à jaser, ça s’rait pas mal le temps qu’tu t’marisses.
—       Êtes-vous après me d’mander de perdre par exprès?
—       Ben… C’est toi qui décide, ma fille. Nous-autres, on te tord pas un bras. Mais on aimerait ben gros ça si tu te trouvais un mari.

Khutulun était déchirée :

« Ch’pas pour perdre par exprès! Voyons donc, j’vais avoir l’air de quoi? Tsé, si y réussit à m’battre, m’as l’marier comme j’ai dit, pas de trouble. Mais d’un coup que j’gagne? Ch’pas pour faire d’la peine à p’pa pis m’man! »

C’tait toujours pas réglé dans sa tête quand arriva l’jour du match.

Y’avait du peuple, entécas. La steppe était ben pleine, pis y’avait d’l’électricité dans l’air! C’tait comme Ali contre Foreman, mais avec un soupçon d’érotisme qui faisait frissonner l’monde comme la brise qui s’faufile au travers des brins d’herbe.

Face à face, le prince pis la princesse se pognèrent par les bras, pis c’tait parti.

Khutulun se rendit compte pas mal vite que le prince était pas mal plus bon pis fort que le Mongol moyen. Heille, enfin un adversaire qui avait d’l’allure! Son dilemme prit le bord sur un moyen temps : a VOULAIT gagner, pis au yâble c’que ses parents allaient penser!

En lutte mongole, tu peux pas trop t’énarver : yinque ton genou qui touche à terre, pis t’as perdu. Faique pendant une cristie d’escousse, y se poussèrent, se tirèrent, se garrochant d’un bord, se garrochant de l’autre; c’tait à qui f’rait faire une erreur à l’autre en premier.

La foule se pouvait pu de crier; ça s’adoucissait l’gorgoton à grandes gorgées de lait de jument fermenté.

Pis là, enfin, forçant avec toute la force qui y restait, Khutulun réussit à crisser le prince à terre pis à gagner l’match.

Le prince, vaincu, crissa son camp sans dire un mot avec toute sa gang comme un astie d’mauvais perdant, laissant quand même les 1 000 chevaux qu’y avait gagés.

Les parents à Khutulun étaient pas d’bonne humeur.

Les rumeurs commençaient à vraiment faire du tort à son père, faique Khutulun finit par se marier avec un des hommes de son père, sans lutter contre.

Ce qui est important, c’est que ce gars-là, c’tait ELLE qui l’avait choisi. C’tait pas n’importe quel frais chié qui s’était adonné à être plus fort qu’elle, pis qu’après elle aurait été pognée avec.

C’est ça que j’ai toujours trouvé, moé, avec c’te genre d’histoire-là : la belle princesse dit qu’elle mariera yinque le gars qui vaincra le dragon/courra plus vite qu’elle/résoudra l’énigme/rapportera un quelconque cossin magique.

Mais y’arrive quoi si le gars en question est secrètement un astie d’moron pas de maturité émotionnelle qui ramasse pas ses rognures d’ongles d’orteil qui traînent à terre? La princesse est fourrée, là!

Mettons que c’est pas la meilleure façon de s’trouver un chum. C’est la leçon du jour, gang!

Pis au cas où vous vous le demandiez, c’est pas d’même que ma belle-sœur a trouvé son homme 😛


Sources :
Marco POLO, The Book of Sir Marco Polo the Venetian, concerning the Kingdoms and Marvels of the East
Jack WEATHERFORD, The Secret History of the Mongol Queens

Napoléon-Alexandre Comeau, héros de la Côte-Nord

Comme l’a dit un jour le grand François Pérusse, quand t’as ton nom sur un traversier, d’habitude, t’es mort.

Dans mon boutte, y’a un traversier qui se promène su’l fleuve entre Matane pis Baie-Comeau. C’temps-citte, c’est le F.–A.-Gauthier – vous devez n’avoir entendu parler, à moins d’être le gars qui a écrit le Bye-Bye –, mais ça a pas toujours été lui.

Avant c’t’espèce de citron tout plissé oublié dans l’fond du frigidaire entre un vieux pot de sauce à spag qui commence à avoir du ti poilu dessus pis un restant de crème sûre après virer turquoise, y’avait le Camille-Marcoux.

Pis avant avant ça, y’avait le N.-A.-Comeau. Le monsieur qui lui a donné son nom, ben oui, y’est mort, mais c’tait pas sa seule qualité : y’a aussi été tellement important pour la Côte-Nord pis le monde qui y vivaient qu’y est pratiquement brodé dans le paysage, en fils gris comme la mer fâchée qui fesse sué grèves pis verts comme les épinettes qui couvrent les coteaux pis les écarts comme du gros poil dru.

Fils d’un agent de la Compagnie de la Baie d’Hudson, Napoléon-Alexandre Comeau poussa son premier cri en 1848 aux Îlets-Jérémie, entre Forestville pis Baie-Comeau. Y grandit dans l’boutte de Mingan, libre comme l’air au travers des Innus – le peuple autochtone qui vivait et qui vit encore dans ce coin-là. Y se promenait dans l’bois pis sur la grève, à poser des collets, à chasser la perdrix à l’arc pis à pêcher l’anguille pis le capelan avec des harpons qu’y se gossait lui-même.

Dans c’temps-là, les flos startaient jeunes, dans’vie. Le p’tit Napoléon-Alexandre, y’a eu son premier fusil à 7 sept ans, l’âge où les flos d’à c’t’heure braillent parce que tu veux qu’y aillent jouer dehors plutôt que de croûter su’l divan en rêvant d’être des youtubers quand y vont être grands.

Mais faut dire qu’y était précoce en maudit pareil. Après avoir passé un boutte à Trois-Rivières pour apprendre l’anglais, y revint à Mingan. Pis à 12 ans, y’était assez responsable, habile pis connaissant pour avoir sa première vraie job, pis pas n’importe laquelle.

La compagnie de la Baie d’Hudson, pour qui son père travaillait pu à ce moment-là, avait vendu les droits de pêche sur la rivière Godbout  en se crissant totalement d’un p’tit détail, genre que la rivière, c’tait une partie du territoire ancestral des Innus. Pis le gars qui les avait achetés, Agar Williamson, était tanné qu’y viennent pêcher sur SA rivière, pis y voulait engager un garde-pêche pour les enlever de d’là. Napoléon se proposa tu’suite :

—     T’as pas peur de te faire scalper par les Indiens? demanda Williamson.
—     Pantoute! J’les connais, ce monde-là. J’ai grandi avec eux-autres. On s’adonne ben, pis y’aura pas de trouble.

Faique Napoléon fut engagé, pis y garda cette job-là toute sa vie, s’arrangeant toujours pour garder la paix entre les Anglais pis les Innus. Mais c’était pas la seule job qu’y allait avoir : grâce à toutes les affaires qu’il avait appris des Innus, y fut guide de pêche, trappeur et naturaliste.

Y fut aussi télégraphiste, pis même docteur.

Y’avait pas étudié pour ça, mais y’avait ben d’la jarnigoine, pis y’avait tellement lu qu’y finit par en savoir assez pour être capable de soigner l’monde. Pis comme dans c’temps-là, la Côte-Nord, c’tait comme le boutte du monde – pis des fois, à voir le gouvernement aller, on dirait que ça l’est encore –, ben le Collège des médecins v’nait pas l’écoeurer.

À l’hiver 1886, Napoléon alla à la chasse aux phoques avec son frère Isaïe. Y’avait même pas encore un p’tit coin d’aube à l’horizon que c’tes deux crinqués-là étaient déjà en canot su’l fleuve à attendre qu’y en ait un qui s’pointe el’périscope au travers des vagues. Pas loin, dans un autre canot, y’avait aussi deux de ses beaux-frères – les frères à sa femme Antoinette –, Alfred pis François Labrie.

Quand y’étaient partis de Pointe-des-Monts, le fleuve était dégagé, mais un m’ment’né, des gros bouttes de glace se mirent à dériver vers eux-autres, avec une couche de frasil qui suivait pas loin en arrière. Pis le frasil, c’est traître : si tu te retrouves pogné dans c’t’espèce de slush flottante, ben y’a pu moyen d’avancer. 

Napoléon était ben au courant de t’ça, faique y dit à son frère :

« Ch’pense que c’est l’temps de r’virer d’bord. »

Mais ses deux beaux-frères, eux-autres, y s’étaient pas rendu compte de t’ça. 

« Heille! Les gars! Arvenez-vous en! »

Napoléon pis Isaïe avaient beau faire des sparages, Alfred pis François les entendaient pas; y’avaient spotté un phoque, pis étaient trop concentrés dessus pour les voir. Pendant c’temps-là, le frasil continuait à se rapprocher pis le vent du nord-ouest commençait à se lever. Ça allait v’nir laitte dans pas long, pis fallait que les gars reviennent à terre au plus crisse.

—     On va-tu les chercher? demanda Napoléon.
—     Fais comme tu l’sens, répondit Isaïe.

Faique les deux frères se lâchèrent au travers des glaces pour aller trouver Alfred pis Francois. Pis quand y réussirent enfin à se rendre à eux-autres, le frasil les avait rattrapés. Y’étaient pris sur le fleuve.

—     Heille, scusez, hein! On a rien vu aller, nous-autres, dirent les frères Labrie.
—     Pas grave. Là, faut penser à s’en sortir.

Dans l’frasil, ça servait à rien de ramer. Y’auraient juste forcé dans le beurre jusqu’à ce que mort s’ensuive. Faique à la place, les gars se servirent de la technique de l’échelle : toute la gang dans un canot, y poussaient l’autre vers la rive; après, y changeaient de canot, tiraient le premier canot vers le deuxième, rembarquaient dans le premier canot, pis y r’commençaient.

Méchante job.

En plus, la tempête s’était levée. La neige leur fouettait la face pis leur rentrait dins yeux. Pire, le vent les bardassait pis les poussait au large; y se démenaient comme des bons absolument pour rien. Pis comme si ça allait pas assez mal de même, Napoléon, en sautant d’un canot à l’autre, manqua son coup pis prit une débarque dans l’eau frette. Heureusement, les autres purent le haler dans le canot. Ses culottes étaient trempes bord en bord. Y’arriva la même affaire à Isaïe – l’eau rentra dans ses bottes pis y se retrouva les bas gelés dur.

Un m’ment’né, y virent un boutte de banquise assez gros pis assez solide pour qu’y puissent monter dessus. Là, y placèrent les deux canots sur le côté, accotés sur leurs harpons plantés dans’glace, pour se faire une espèce d’abri contre le vent.

Napoléon, pogné avec ses culottes trempes, les enleva pour les tordre :

« Hiiiiiiiiiiiiihhhhhh simonac qu’y fait frette gériboire de bonyenne! », s’écria-t-il, les gigots à l’air dans un désert de glace, claquant des dents en sautant sur place pis en se fessant le chest à coups de poing pour se faire circuler l’sang. Ça prit tout son p’tit change à Isaïe pour enlever ses bas pis faire pareil.

Après un boutte, la tempête slaqua un peu pis le ciel commença à se dégager. Mais les gars avaient rien dans l’ventre pis commençaient à geler comme des crottes.

« Heille! R’gardez, les gars! Des canards! »

Voyant l’occasion de se pogner un snack, Napoléon chargea son fusil pis réussit à en abattre trois. Les doigts engourdis par le frette, les gars ramassèrent les canards pis leur arrachèrent les plumes pour les mettre dans leurs bas pis leur mitaines pour faire de la bourre. Après ça, ils les lavèrent pis les vidèrent dans l’eau du fleuve. C’tait un p’tit lunch de misère, mais c’tait mieux qu’une claque su’a yeule. Malgré toute, y décidèrent quand même de garder ça pour plus tard.

Avec toute ça, la journée avait passé au complet, pis la noirceur était r’venue. Les gars virent la lumière du phare de Pointe-des-Monts : d’habitude, à c’temps-là de l’année, y’était éteint, mais le gardien avait dû savoir qu’y avait du monde pardu su’l fleuve, pis avait allumé la lampe.  

  Hm. Si j’me fie au phare, on est à peu-près à 12 milles de la côte, estima Napoléon.
— Ben voyons? Si loin que ça? On n’a quasiment le tiers de faite pour se rendre l’autre bord! 
— Justement. Avec le vent pis les courants, ça sert à rien d’essayer de r’tourner vers Pointe-des-Monts. On va essayer de traverser. 

Personne s’astina. 

Y commençait à avoir de la houle, pis la glace se dispersait. Les gars rembarquèrent dans les canots pis se mirent à ramer franc sud. Y purent faire un bon boutte de même, mais après une couple d’heures, y frappèrent un mur de glace. 

C’est quand même paradoxal quand t’es gelé, mais que t’es brûlé en même temps. Y faisait -22, pis y’étaient trop fatigués pour monter leurs canots sur la glace pis les traîner. Faique y dompèrent toute ce qu’y avaient pu besoin : ancres, harpons, une partie de leurs balles de fusil. 

Comme les canots étaient rendus plus légers, y purent les tirer. Pis y se remirent à avancer, un pas à la fois. 

Quand c’est dur de même, pis que t’as pas le luxe d’arrêter, ton monde devient toute petit. La seule affaire qui compte, c’est de mettre un pied d’vant l’autre – un, deux, un deux. Toute fait mal, mais t’essayes de pas y penser. Pis tu te dis que la seule façon de t’en sortir, c’est de passer au travers. 

« Que j’vous voye essayer de manger d’la neige, dit Napoléon aux autres gars. Moé’ssi ch’crève de soif, mais ça va yinque vous r’frèdire en dedans pis vous faire parde des forces. » 

C’est que ça faisait plusieurs fois qu’y pognait Isaïe pis François en train de s’en prendre une pognée. Mais tsé, ça faisait 24 heures qu’y étaient dans l’péril, pas de bouffe pis pas d’eau bonne à boire. Y’étaient juste pas capables de s’en empêcher. 

À ce moment-là, y décidèrent de se donner un peu de forces en mangeant deux des trois canards que Napoléon avait tirés tantôt. Les bouttes de volaille crue pis frette, réchauffés dans leurs t’sours de bras, allaient leur donner un p’tit regain. Ça devait goûter l’yâble, mais y’avaient-tu le choix? 

Pis y r’partirent, juste comme le jour commençait à se l’ver pour une deuxième fois depuis l’début de leur aventure. Pis là, y virent la neige su’l top des montagnes de la rive sud scintiller comme du sucre blanc dins rayons du soleil. Y n’avaient le plus gros de faite! 

Mais y’avaient frette. J’vous avais-tu dit qu’y avaient frette ? Astie qu’y avaient frette. Isaïe sentait pu ses pieds pis arrivait pu à suivre les autres. Napoléon coucha son frère dans un des canots, le plus léger. L’autre canot fut laissé là. 

Plus loin, François tomba à terre; son corps était juste tanné, pu capable. Napoléon pis Alfred Labrie le mirent dans l’canot avec Isaïe pis se r’mirent à tirer. 

« Enwèye, les gars! Laissez pas l’endormitoire vous gagner! Essayez d’bouger un peu pareil! »

Là, y’étaient rendus au soir. Pis y’étaient même pas encore sauvés. La banquise arrêtait devant eux-autres, pis y leur restait à ramer deux kilomètres pour se rendre à’terre. 

Napoléon pis Alfred mirent le canot à l’eau pis se mirent à ramer, avec Isaïe pis François qui bougeaient quasiment pu, la face rouge, le nez blanc pis l’frimas pogné dans’barbe. Quatre morts-vivants, deux un p’tit peu moins morts que les autres. Avec le dernier filet de voix qu’y lui restait, Napoléon dit : 

« Lâche pas, Alfred! On arrive! »

Pis enfin, ENFIN! Le canot toucha terre en avant de Cap-Chat. Tu’suite, Napoléon pis Alfred débarquèrent et ramassèrent Isaïe pis François. Si y trouvaient pas d’l’aide ben vite, y passeraient pas la nuite. 

Dans sa maison pas loin d’la grève, une madame vit quatre gars bizarres arriver en marchant croche comme si y’étaient saouls. Comme a l’était toute seule avec les enfants, a l’éteignit la lampe à huile pis se cacha en espérant qu’y passent leur chemin. Mais ça se mit à varger à la porte : 

« Sivouplaît, ouvrez la porte… On vient de la Côte-Nord, pis la tempête nous a poussés jusqu’icitte… » 

En entendant la voix désespérée à Napoléon, la madame sut qu’y se passait quequ’chose de grave et ouvrit la porte. Les gars étaient sauvés. 


Finalement, Napoléon et Alfred étaient corrects, yinque ben fatiqués. François avait pogné une pneumonie. Isaïe fut le moins chanceux des quatre : les engelures l’avaient tellement magané qu’y fallut lui amputer un pied, des doigts pis plusieurs orteils. 

Grâce à sa connaissance du fleuve, des courants, des vents pis des glaces, sans parler de son courage pis de sa maudite tête de cochon ben décidée à pas mourir, Napoléon avait sauvé son frère pis ses beaux-frères. En reconnaissance de son exploit, y fut décoré par le lieutenant-gouverneur de l’époque.

Pis savez-vous ce qu’y est le plus drôle? Pour s’en r’tourner chez eux, Napoléon pis sa gang durent faire le grand tour en passant par Québec. Pour un gars qui avait traversé l’fleuve en canot pis qui a fini par avoir un traversier à son nom, c’tait quand même ironique. Plus ça change… 


Source : Réjean Beaudin, Napoléon-Alexandre Comeau, le héros légendaire de la Côte-Nord, XYZ Éditeur, 2006.

Spécial Noël : saint Nicolas, héros en soutane

Ilia Répine, « Saint Nicolas arrêtant le bourreau » (1888). Mention spéciale à l’adorable petite nuisette rose transparente du gars à gauche.

Bon, w’est encore rendus à Noël. 

Vot’ Matante Poêle, entécas, a trippe : mes gâteaux aux fruits macèrent dans’boisson, mes cadeaux sont emballés pis Mononc Poêle est déjà à boutte de m’entendre chanter des tounes de Noël. 

Les enfants aussi, y trippent : sont fous comme des balais en attendant que le père Noël vienne leur porter leux étrennes en dessous du sapin. 

Mais d’où c’est qui t’sort, lui, le père Noël? 

C’t’un peu compliqué, mais en gros, c’est parti d’un saint du quatrième siècle : Nicolas de Myre, le saint patron des enfants. Au Moyen-Âge, le jour de sa fête – le 6 décembre – les parents donnaient des cadeaux aux flos en son honneur.

Après ça, au 16e siècle, y’a du monde qui ont commencé à trouver que le vénérage d’un tapon d’saints, ça commençait à ressembler aux païens qui ont plusieurs dieux. Faique comme le monde auraient chiâlé si on leur avait dit d’arrêter ben sec la tradition de la Saint-Nicolas, ben le donnage de cadeaux a été déménagé à Noël pour que ça soit associé au p’tit Jésus à place. 

Après, ben là, y’a plein d’influences pis de coutumes qui se sont mélangées, du « Father Christmas » joyeux et soûlon des Anglais aux traditions des Pays-Bas en passant par l’Odin des Vikings, pis, avec un coup de pouce de Coca-Cola, on s’est ramassés avec le bonhomme qu’on connaît aujourd’hui. 

Mais le saint Nic du quatrième siècle, là, y’avait fait quoi de spécial? Pas mal d’affaires, ça a d’lair. Selon la légende, y’était tout le temps après sauver tout le monde – un vrai superhéros! Mais y’était pas doux. Oohhh, non! 

Nicolas de Myre naquit au troisième siècle à Patare, dans la Turquie d’à c’t’heure. Pis y’était précoce, le p’tit vlimeux : le jour de sa naissance, y se leva deboutte tu seul pour recevoir le baptême, pis y refusait de prendre le sein de sa mère les jours de jeûne prescrits par l’Église. 

Rendu ti-gars, y’aimait plus passer du temps dins églises qu’avec les autres flos. Inspiré par les Saintes Écritures, notre rongeux de balustre en herbe devint pas mal pieux. 

Comme ses parents étaient riches, Nic hérita d’un pas pire pécule quand y moururent. Au lieu de s’acheter un gros char pis d’aller dans le Sud, y se demanda comment distribuer l’argent pour contribuer à la gloire de Dieu. 

Un m’ment’né, y’apprit qu’un de ses voisins était rendu tellement pauvre qu’y était su’l bord d’envoyer ses trois filles vierges faire le trottoir pour mettre du pain su’à table. 

Nic capota ben raide : y’était pas pour laisser faire ça! Faique la nuite venue, y’emballa un gros tas de pièces d’or dans un linge pis le garrocha dans’cour du voisin. 

Pas longtemps après, grâce à l’argent de Nic qui servit de dot, l’aînée des trois filles put se marier. 

Nic fit la même affaire pour la deuxième fille. Là, le père commença à se poser des questions : 

« Voyons, jériboire, c’est qui qui garroche d’l’argent dans ma cour? »

Pour la troisième fille, Nic doubla la somme d’argent par rapport aux fois d’avant et la pitcha chez le voisin; mais là, le bruit des piasses qui tombaient à terre réveilla le voisin, qui partit à’course après Nic pour y dire merci. 

Y voulut lui embrasser les pieds pis crier c’qu’y avait faite sur tous les toits, mais Nic voulut rien savoir : 

« Bon, là, là, lâche-moé les orteils, pis parle de t’ça à personne, c’tu clair? » 

Nic, y faisait pas ça pour la renommée. 

Un jour, l’évêque de Myre péta au frette, faique les vieilles barbes vénérables se réunirent pour y trouver un remplaçant.

Un de ces vénérables-là, que beaucoup de monde voyaient comme nouvel évêque, dit aux autres : 

« Partons pas en peur, là : avant de décider, on va prier pis jeûner, pis on va voir c’que l’Seigneur nous inspire. » 

Dans la nuite, y’entendit une voix qui y dit : 

« Demain matin, à l’heure des matines, tiens-toé dans le cadre de porte de l’église, pis le premier gars qui essaye de rentrer ben, fais-le évêque. » 

Faique le vénérable se tint dans le cadre de porte, en espérant ben gros que ça soye pas l’idiot du village qui s’adonne à arriver en premier. Mais quand les matines sonnèrent, dès le premier ding et avant même le dong, c’est Nicolas qui se pointa sur le parvis. 

– Heille, t’es qui, toé?
– Euh… Nicolas?
– Ben Nicolas, t’es le nouvel évêque! 
– Hein? Wô, menute là! 

Nic se fit pogner par les vénérables, emmener dans l’église pis mettre le casse d’évêque su’a tête. Y’eut beau chiâler pis dire qu’y était pas digne, y’était pas mal devant le fait accompli, faique il accepta sa nouvelle job. 

C’est après ça que commença sa carrière de superhéros en soutane. 

Un m’ment’né, des marins en perdition qui avaient entendu parler de lui, mais qui l’avaient jamais vu, se mirent à le prier en braillant : 

« Nicolas! Si toutes les belles affaires qu’on a entendues sur Dieu sont vraies, ben viens nous sauver d’la tempête! »

Pis là, Nicolas apparut au travers d’la pluie pis des vagues qui fessaient su’l pont : 

« Chus là! Qu’est-cé vous voulez? Heille, c’est su’l bord de couler, c’bateau-là! Ôtez-vous de d’là, m’as vous arranger ça! »

Les marins, les yeux ronds comme des trente sous, le regardèrent pogner lui-même la barre, les ramener à bon port, pis disparaître.

Quand y’arrivèrent à Myre, y croisèrent Nic, le reconnurent, pis se garrochèrent à ses pieds pour le remercier. Mais vous savez comment Nic aimait ça, se faire taponner les orteils :

« Ben voyons, j’ai rien faite, moé, c’est Dieu pis votre foi qui ont fait toute la job. Tassez-vous, là! Faut que ch’passe. »

Un jour, y’avait des rebelles qui faisaient du trouble en Phrygie, une région de la Turquie d’à c’t’heure. Faique l’empereur envoya trois princes – Népotien, Orsin pis Apolin – à la tête d’une armée pour leur calmer les nerfs.

Mais là, pendant le voyage, le vent était pas trop d’adon, faique les princes durent faire un croche par Myre. Fouille-moé pourquoi, c’pas clair, mais c’te soir-là, Nic se tenait avec eux-autres, pis pendant ce temps-là, quequ’un vint le trouver toute essoufflé :

« Monsieur Nicolas! Monsieur Nicolas! Le préfet est après vouloir faire décapiter trois soldats qu’y ont rien faite de mal! Y’avait du monde qui voulaient leu peau, pis y’ont corrompu le préfet pour qu’y’é condamne à mort! »

Nic fit pas ni une ni deux pis dit aux princes :

« Ah ben simonac! V’nez-vous en, vous autres, on s’en va les sauver! »

Faique Nic clancha, les trois princes qui suivaient en arrière comme des bébés canards, jusque où les trois soldats étaient censés se faire décapiter. Comme y’arrivait, y’étaient enchaînés, à genoux à terre, pis le bourreau avait l’épée dins airs, prêt à fesser.

« Heille! Arrête-moé ça tusuite! »

Pis Nic, full au bouchon de l’amour de Dieu, se garrocha sur le bourreau, pogna son épée par la lame pis la pitcha au bout de ses bras. Y détacha les prisonniers pis les emmena avec lui :

« Maudit cave de préfet, m’a y dire ma façon d’penser, moé! V’nez-vous en! »

Faique y se rendit chez le préfet. La porte était fermée, mais Nic se bâdra de t’ça pas pis rentra de force. Comme de raison, le préfet, attiré par le bruit, arriva pour voir ce qui se passait :

– Ah ben quins, si c’est pas Nicolas! Qu’est-ce que le me vaut l’honneur de… euh… qu’est-cé tu fais icitte?
– Toé là, espèce d’Hérode de crosseur du maudit! Sans-dessein! Qu’est-cé qui t’as passé par la tête, de faire une affaire de même? J’espère que tu files cheap!

Pis y continua de l’engueuler jusqu’à ce qu’y se roule en boule à terre et implore le pardon du Tout-Puissant. 

Après ça, les trois princes purent repartir, aller faire leur affaire en Phrygie pis r’tourner à Constantinople. En récompense d’avoir effoiré les rebelles, l’empereur Constantin les couvrit d’honneurs : des banquets pis d’l’or pis d’la boisson pis des fesses, toute le kit. 

Mais là, toute c’t’es patentes-là, ça rendit les autres princes jaloux. Faique y grenouillèrent pour faire croire que Népotien, Orsin pis Apolin avaient conspiré contre l’empereur. 

Quand Constantin sut ça par un de ses magistrats, y se posa même pas de questions, fit pas d’enquête et pogna tusuite les nerfs : 

« Qu’on les câlisse en prison pis qu’on leu coupe la tête drette demain matin! »

Nos trois majestés étaient ben découragées. Mais là, y se rappelèrent ce que Nic avait fait avec les trois soldats innocents, faique ils pensèrent ben fort à lui en espérant qu’y vienne les sauver. 

Ben creyez-moé, creyez-moé pas, mais Nic apparut direct dans la chambre à Constantin pis commença à l’engueuler : 

– Pourquoi c’est faire que t’es monté drette su tes grands ch’faux pis que t’as condamné les princes à mort sans essayer de savoir si c’tait vrai ou si c’tait des menteries? Sors de ton litte, pis ordonne qu’y soyent libérés, parce que sinon m’a prier Dieu pour que tu te fasses tuer par tes ennemis pis que tu finisses en charogne tout éjarrée dans l’désert! 
– T’es qui, toé, pour rentrer dans mon palais en pleine nuite pis me parler dans l’casse de même?
– Chus Nicolas, évêque de Myre! 

Nic avait pas fini – y’apparut au magistrat aussi : 

– T’es-tu tombé su’à tête, toé? Voyons donc, conseiller à l’empereur d’exécuter trois innocents? Enweille, déguédine pis va les faire libérer, sinon toute ton corps va pourrir, tu vas te faire bouffer par les vers, pis toute ta descendance va être maudite!
– T’es qui, toé, pour v’nir me menacer d’même? 
– Chus Nicolas, évêque de Myre! 

L’empereur et le magistrat se levèrent pis allèrent se raconter leux aventures : 

– Heille, y vient-tu de t’apparaître un vieux crisse d’enragé noir qui te faisait des menaces?
– Han! Ben oui, toé’ssi? 
– Ouin. On f’rait mieux d’aller libérer les princes! Y’avait pas l’air de niaiser, l’pére! 

Faique y’allèrent libérer les princes, pis l’empereur leur dit : 

« Vous pouvez y’aller! Vous êtes aussi ben de rendre grâce à Dieu, parce vous y d’vez vos fesses! Pendant qu’j’vous ai, j’vous demanderais une p’tite faveur : allez don à Myre dire merci à Nicolas, pis apportez-y une couple de cadeaux de ma part! Demandez-y ben gentiment d’arrêter d’me menacer, pis dites-y que si y pouvait parler de moi en bien au Seigneur, ça serait pas pire pantoute. » 

Pis après ça, Nic mourut. Mais là, allez pas penser que la mort allait l’arrêter d’apparaître au diâble au vert pour sauver tout le monde! Ni que j’vous ai conté toute c’que Nic a faite dans sa vie! Là, faut j’vous laisse, mon chat est après grimper dans mon sapin pis toute sacrer à terre. Mais on se r’trouve entre Noël pis l’jour de l’An, m’as vous conter toute c’que j’ai pas eu l’temps d’vous dire aujourd’hui! 

Joyeuses Fêtes, là! 

Partie II


Source : Jacques de Voragine, La Légende dorée. https://play.google.com/books/reader?id=vuliAAAAcAAJ&pg=GBS.PP1









Léo Major, partie 4 – la colline 355

Partie 1
Partie 2
Partie 3

– M’man? Y’est où mon linge civil?
– Ah, on l’a vendu parce qu’on pensait que t’allais te faire tuer là-bas. Pis de toute façon, on avait besoin d’argent. 

C’était pas exactement l’accueil que Léo Major, héros de Zwolle, aurait espéré. 

Au début d’août 1945, Léo Major était r’venu à Montréal, pis c’était comme si la guerre avait été yinque un rêve épouvantable que personne à part ses compagnons d’armes pouvait comprendre, et qui le hanterait pour le restant de ses jours. 

Y s’était quand même pas attendu à ce que ses parents y’ouvrent la porte avec des confettis pis du sucre à’crème, mais au ton indifférent à sa mère, y’avait quasiment l’impression de déranger.  

Pas le genre à se pogner le beigne, Léo quitta l’ambiance de salon funéraire  avec les fenêtres ouvertes au mois de janvier qui régnait dans la maison de ses parents et s’en alla gagner sa vie. 

Dans les années qui suivirent, il fit plusieurs jobs : magasiner pour l’armée, ce qu’il trouvait plate à mort, plombier et tuyauteur. Pis, il rencontra la belle Pauline, qui allait devenir sa femme. Mais là, le 25 juin 1950, la Corée du Nord envahit la Corée du Sud : c’était le début de la Guerre de Corée. 

Ben vite, les États-Unis, le Canada pis d’autres pays de l’ONU se mobilisèrent pour défendre la Corée du Sud, tandis que la Chine se mit du bord de la Corée du Nord. Léo, lui, venait de se faire offrir une job en Afrique du Nord quand il reçut un appel de Gustave Olivier Taschereau, son commandant pendant la Deuxième Guerre mondiale :

– Major, j’aimerais ça que tu viennes à une rencontre avec une couple d’officiers au centre de recrutement.
– Comment ça? 
– Y’a le lieutenant-colonel Jacques Dextraze qui veut vraiment te voir. 

Son nom avait beau sonner comme un ingrédient louche dans les cochonneries sucrées qu’y vendent au dépanneur, Dextraze, c’était tout un homme. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, y’avait dirigé le régiment des Fusilliers du Mont-Royal pis avait fait tellement une bonne job qu’il avait été décoré de l’Ordre du Service distingué. Ses hommes le considéraient comme toffe, sévère, mais efficace. Avec lui, t’étais aussi ben de te tenir les fesses serrées. 

Là, y reprenait du service pour diriger le deuxième bataillon du Royal 22e Régiment en Corée, pis y’avait l’œil sur Léo. Y voulait créer un peloton de francs-tireurs avec lui en charge. Connaissant Léo, pour lui vendre sa salade, il lui dit : 

« T’auras pas d’officier sur ton dos pour te dire quoi faire! »

Heille, y le connaissait-tu, son homme? Ce fut assez pour convaincre Léo, qui s’enrôla le 15 août 1950 : c’était reparti. 

Après plusieurs mois d’entraînement vraiment raide, d’abord à Valcartier, puis à Fort Lewis, aux États-Unis, Léo pis son peloton s’embarquèrent pour la Corée du Sud en avril 1951 et arrivèrent au début de mai. 

Les six mois d’après passèrent en patrouilles pis, pour Léo pis son peloton, en raids et en missions de reconnaissance. Pour les gars, c’était loin d’être une partie de (fers à cheval?) jeu de poches dans’cour chez ton mononcle : l’hiver, y se gelaient le cul pis pognaient le rhume, la grippe, des engelures pis le « pied des tranchées » – ça, essentiellement, c’est quand tes pieds commencent à pourrir parce qu’ils sont trop souvent trempes pis frettes. L’été, y se faisaient manger tout ronds par les bebittes, pognaient des coups de chaleur, pis j’en passe. Un m’ment’né, Léo vit un rat passer dans le campe avec une barre de chocolat dans’yeule. Le gars qui a mangé la barre, y’est mort de la fièvre de Mandchourie. Ayoye.

L’ennemi était partout, pis fallait tout le temps se méfier. D’ailleurs, les gars s’entendaient sur un mot de passe à tous les soirs, mais ça arrivait qu’il y en ait qui oublient, faique à la place, ils lâchaient un bon gros « tabarnak! ». Avec ça, c’était assez clair que c’était pas un Chinois qui essayait de se faufiler en arrière des lignes. 

Mais là, le 22 novembre 1951, la marde était sur le bord de pogner solide. 

À ce moment là, le Royal 22e était campé au nord de Séoul, la capitale de la Corée du Sud, pis devait aller rejoindre les Américains de la 3rd US Infantry Division, qui occupaient la colline 355, qui s’appelait de même parce qu’elle faisait 355 verges de hauteur. La 355 était la plus haute dans ce boutte-là. 

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La compagnie B pis la compagnie C étaient au sud, la compagnie A était au milieu, pis la compagnie D était entre la colline 355 pis la colline 227 juste à côté, nommée elle avec pour sa hauteur, qui était pas occupée. 

Léo était avec le lieutenant-colonel Dextraze pis jasait de son dernier raid quand les Chinois attaquèrent la colline 355. Pendant une demi-heure, les Américains mangèrent une pluie d’obus en pleine gueule avant de se faire ramasser par l’infanterie ennemie. Pis là, drette de même, ils se sauvèrent, laissant là toute leur équipement pis leurs armes. Léo, qui voyait ça aller, était ben découragé : 

« Gang de pissous! Les Yankees, là, sont ben meilleurs pour faire des films que guerre que pour se battre pour de vrai. Y devraient avoir honte! »

La colline 355 étant aux mains des Chinois, la Division D se retrouvait le flanc à l’air et risquait d’être attaquée des deux bords, pis c’est justement ce qui arriva durant une bonne partie de la journée du 23. Heureusement, les gars tinrent le coup. 

Après ça, les Américains reprirent la colline 355, mais c’était pas pour durer. 

Vers la fin de l’après-midi le 24, les Chinois passèrent encore une fois à l’attaque, pis là toute se mit à péter. La compagnie D était assaillie de tout bord tous côtés, pis ça regardait mal en bâzouelle. La colline 355 repassa aux Chinois. 

Pour contre-attaquer, le lieutenant-colonel Dextraze avait comme idée de faire monter la compagnie D sur le dessus de la colline 227, pis la compagnie B sur le flanc de la 355, pour pogner les Chinois en tenaille pis les crisser dehors. Malheureusement, la compagnie B était même pas rendue à la moitié de la côte que les tirs nourris des Chinois la força à revirer de bord. La compagnie D, elle, réussit à monter sur la 227, mais l’ennemi l’attaqua tusuite à partir de ses positions défensives, tellement raide qu’a l’était pu capable de rien faire. 

Au milieu de t’ça, Léo voyait le monde mourir, pis ça y rappelait quand son chum Willy s’était fait descendre juste avant la libération de Zwolle. Comme à ce moment-là, y’était en tabarnak. Mais même si toute en-dedans de lui était en feu, y gardait la tête froide. 

C’est là que Dextraze, voyant que son plan avait foiré, se tourna vers Léo : 

« Léo, t’es mon dernier espoir. J’ai yinque eu des victoires depuis la Normandie, pis j’ai pas envie d’être battu pour la première fois. »

Léo comprenait exactement ce que Dextraze y demandait, pis c’était une gériboire de grosse commande. Après avoir pensé à son affaire, y répondit : 

« Ce que tu me demandes, ça va être ben difficile. J’ai juste 65 hommes pour capturer une montagne qu’un régiment au complet a pas été capable de tenir. Mais, j’veux ben essayer, pis même, ch’pense pouvoir tasser les Chinois de d’là. Pour ça, faut que j’utilise l’effet de surprise au maximum. Tchècke ben comment qu’on va faire… » 

À 9 h du soir, Léo pis ses hommes partirent à pied pour se rendre en arrière de la colline 355, par où les Chinois s’attendraient jamais à une attaque. À 11 h et demie, Ils étaient prêts à commencer à monter la montagne. Pis à 1 h moins quart, y leur restait juste un petit boutte à monter. C’est là que, comme Léo l’avait demandé, les mortiers du Royal 22e tirèrent en avant de la colline : comme ça, pendant que l’équipe de choc montait les dernières verges, les Chinois avaient les yeux tournés de l’autre bord pis pouvaient pas l’entendre arriver au travers du bruit des explosions. 

Quand Léo pis sa gang arrivèrent au sommet, les Chinois furent pognés complètement les culottes à terre et se mirent à paniquer. Tout le long de l’attaque, Léo, en communication radio avec Dextraze, lui disait où diriger les tirs de mortier pis de mitraillettes.  

Grâce aux efforts coordonnés de Léo et de Dextraze, à 2 h du matin, les Chinois avaient décrissé, pis Léo était le roi de la montagne. Bon ok, y’aurait jamais dit ça de même, mais y’avait réussi à battre l’ennemi qui était cinq ou six fois plus nombreux que lui pis ses gars. Pis en plus, y’avait pas perdu un homme! C’était un tabarouette d’exploit. 

Mais la colline 355 avait changé de mains un tapon de fois dans les derniers jours; la prendre, c’était une affaire, mais la garder, c’en était une autre. 

Léo, connaissant les Chinois, se dit qu’y allaient sûrement attaquer à l’aube. En attendant, il fit évacuer trois blessé graves pis patcha les autres. Ensuite, il appela Dextraze pour faire placer les mortiers pis les mitraillettes de manière à ce que les Chinois, en arrivant dans la vallée en face de la colline, se fassent ramasser pendant leur approche. Après ça, il alla explorer les positions que les Américains avaient abandonnées.

Y trouva des tranchées, des dug-outs – des espèces d’abris creusés dans la terre – pis surtout, des caisses pis des caisses de grenades. Ohhh yes. Les grenades, c’est parfait pour garrocher en bas d’une montagne sur les ennemis qui s’en viennent. Après avoir séparé ses hommes en petits groupes pour mieux défendre la montagne, Léo était prêt pour les Chinois.

Une p’tite neige se mit à tomber tandis que Léo faisait le tour du sommet, regardant de temps en temps à l’horizon pour voir si l’ennemi s’en venait. Pis là, se détachant contre le blanc du fond de la vallée, arrivèrent deux colonnes de Chinois qui s’en venaient drette dans la direction de Léo. 

De où ce qu’y était, Léo pourrait très bien diriger les tirs d’artillerie sur l’ennemi qui arrivait, comme si y’était un chef d’orchestre pis que les obus pis les balles étaient les notes de sa symphonie. C’était tellement efficace qu’y a pas grand Chinois qui réussirent à se rendre au pied de la 355. Pis ceux qui arrivèrent à monter la montagne se firent ramasser par des grenades. 

Enfin, Léo fit arrêter les tirs pour laisser les Chinois ramasser leurs morts pis leurs blessés. Après ça, il passa encore trois jours dans un frette épouvantable à défendre la colline 355 avec l’aide du peloton de mortiers, repoussant plusieurs autres attaques. 

Finalement, Léo put descendre en bas de la colline pour aller se reposer. En arrivant au camp, écœuré pis brûlé raide, y revira de bord un jeune René Lévesque, qui était dans ce temps-là correspondant de guerre pis qui voulait une entrevue : 

« Si vous voulez vous renseigner, allez voir le colonel Dextraze. Y’est en ben meilleur état d’âme que moé, pis moé, j’ai rien à vous dire. »

Pour avoir tenu son boutte avec sa petite gang dans une situation complètement désespérée, guidant pis inspirant son monde comme un grand chef de guerre, Léo allait recevoir sa deuxième médaille de Conduite distinguée. 

Mais à ce moment-là, y sut que ça serait sa dernière bataille. Y n’avait vu pis faite assez… 


Source : Luc Lépine, Léo Major : Un héros résilient, Éditions Hurtubise, 2019.

Léo Major, partie 3 – le libérateur de Zwolle

Partie 1
Partie 2

Si ça avait été dans les vues, c’est là qu’une grosse toune épique serait partie à jouer, avec les tambours pis toute le kit, tandis que Léo Major fonçait vers Zwolle comme une armée d’un seul homme. Y savait que Willy aurait pas voulu qu’y soit pogné pour arvirer d’bord à cause de lui, faique y’allait faire la mission, tout seul, jusqu’au boutte.

Léo suivit le chemin de fer jusqu’à la gare, comme le fils des Van Gerner lui avait expliqué tantôt. Rendu là, il vit un hôtel avec une Kübelwagen, un genre de p’tit char militaire allemand, de parqué en avant. Y’avait un gars à bord, pis y’avait l’air d’attendre après quequ’un.

Léo se faufila, pis arriva drette à côté du gars, qui fit un astie de saut en voyant c’t’espèce de crinqué avec yinque un œil pis une mitraillette dans chaque main. Léo y’enleva son arme – une MP40, une petite mitraillette qui ressemblait pas mal au Sten, mais que Léo trouvait meilleure –, le fit sortir du char pis le força à rentrer en avant de lui dans l’hôtel.

En dedans, y’avait un officier allemand qui jasait avec le propriétaire, assis au bar, ben relax. Y retroussa tellement vite, on aurait dit une toast qui sortait du toaster. Mais à voir la face de Léo – pis surtout, ses trois mitraillettes – y se rendit ben vite compte qu’y avait aucune chance. Léo lui fit signe de s’assire et il lui dit, en allemand :

« Ton pistolet, s’te plaît. »

L’officier lui donna son arme sans s’astiner.

– Parlez-vous anglais? demanda Léo, en anglais.
– Parlez-vous allemand? lui répondit l’officier, en allemand.

C’tait ben maudit.

– Parlez-vous français ? fit Léo – tsé, un gars s’essaye.
– Oui, je parle français.

Ga don ça, toé! Tout un adon! L’officier était alsacien, pis en Alsace, ça parle français.

– Y’a combien de soldats dans la ville? demanda Léo.
– Pas loin de 1 000.
– Bon ben vous pis vos 1 000 soldats, vous feriez mieux de lever les feutres avant 6 h, parce que la ville va être bombardée. J’ai pas besoin de vous dire que ça ferait beaucoup de morts, des soldats pis des civils. À part ça, ça serait plate pas mal de détruire une belle ville de même hein?  

L’officier vint tout la face tout blême – y’avait compris le message. Léo n’eut pitié, faique, en gentleman, y lui r’donna son pistolet pis le laissa partir avec son chauffeur.

Après ça, y r’sortit dehors. Pour lui, c’tait rendu ben clair, c’qui devait faire. Faique, son Sten d’une main, la MP40 de l’autres pis le Sten de Willy accroché dans le dos, y se prépara à foutre la marde solide.

Les soldats ordinaires, y pouvait ben avoir pitié d’eux-autres. Après tout, la plupart étaient pas pires que lui, pognés dans une guerre qu’y avaient pas demandée; à c’t’heure-là, probablement qu’y auraient mieux aimé être collés en cuiller avec leur blonde en-dessous des couvartes plutôt que de se geler le cul en patrouille pour la gloire du Reich. Mais les SS pis les agents de la Gestapo, c’tait pas pantoute la même affaire : c’tait des asties de fanatiques. Faique y rentra dans une maison vide pis regarda ses cartes pour chercher son premier objectif : le QG des SS.

Quand il l’eut spotté, y se faufila jusque-là pis y rentra dans le QG sur la pointe de ses chouclaques, sans se faire voir. Là, y vit huit SS dans une salle. Y’étaient don fins de s’être mis toutes à la même place!

PPRRRRRAAAAK! Quatre SS moururent drette là sous les balles tirées par Léo, pis les autres se sauvèrent comme des chats en entendant la balayeuse. En s’en allant, Léo sacra le feu. Tsé, tant qu’à faire.

Y s’en alla au ralenti, sa silhouette noire qui se découpait devant la bâtisse en flammes.

Non, j’niaise. En fait, y’avait pas le temps pantoute de faire son frais : la nuite était encore jeune, pis la job était loin d’être finie. Y sortit en douce par la porte d’en arrière pis s’en alla dans un autre coin de la ville. Là, y se mit à se promener dans les rues de Zwolle comme un esprit frappeur, pognant par surprise plusieurs patrouilles ennemies. Chaque fois, y faisait la même affaire : y tirait vers les Allemands avec ses deux mitraillettes, yinque pour en blesser deux-trois pis leur montrer qu’y était pas là pour jouer au Parchési. Après, y les envoyait comme prisonniers à son régiment.

Encore là, c’pas clair : Léo allait-tu les porter aller-retour, où ben y se rendaient tout seuls comme des p’tits moutons ben dociles? C’était-tu son pur magnétisme animal, ou ben l’fait que voir un Québécois en crisse, c’tait aussi pire que de voir le yâble? Je l’sais pas, pis personne le sait vraiment.

En tout cas, à c’t’heure que tout c’qu’y avait d’Allemands dans’ville était sur le gros nerf, Léo arriva à son deuxième objectif : le QG de la Gestapo. Là avec, il fit le ménage à la mitraillette pis sacra le feu.

Après ça, y se mit à courir comme un malade dans les rues en lançant des grenades dans les maisons vides pis en tirant des deux mitraillettes en même temps pour mener le plus de train possible, comme si la ville était attaquée de tous bords tous côtés. De temps en temps, y rentrait dans les maisons pour se reposer; des fois, fallait qui défonce la porte, mais le monde en-dedans se calmaient ben vite quand y voyaient que c’était pas un Nazi. Pis y ressortait de plus belle, continuant de faire croire aux Allemands que le Régiment de la Chaudière était débarqué au complet.

Autour de 4 h 30 du matin, Léo était brûlé. Y’aperçut des gars de la résistance qui l’avaient vu faire toute la nuite, probablement la yeule à terre avec un plat de popcorn.

Y parlaient pas anglais ni français, faique y’allèrent chercher une prof d’anglais qui s’adonnait à rester pas loin. Grâce à elle, Léo réussit à faire comprendre aux résistants qu’y avait pu un maudit Allemand à Zwolle, pis qu’y pouvaient annoncer à la radio que la ville était libérée. À l’entendre, on aurait cru qu’y avait rien là; on aurait dit un plombier qui r’ssort de la cave en te disant : « C’est beau, y’est posé, ton chauffe-eau! »

Y demanda aussi un char pour qu’y puisse retourner au plus sacrant à son bataillon pis empêcher le bombardement.

Y partit sur les chapeaux de roues vers où était son unité, mais ses compagnons savaient pas que c’était lui, faique y y tirèrent dessus. Comme l’autre fois avec le blindé allemand, y dut se montrer pour que les gars le reconnaissent. C’tait rendu une habitude.

Après avoir annoncé à ses officiers que la mission était accomplie, y r’tourna porter le corps de Willy à la ferme des Van Gerner en attendant que d’autres viennent le chercher.

Pis là, après un briefing, son épique nuit sur la corde à linge venait enfin de se terminer. Y’alla se coucher dans un camion pis y câilla tusuite.

Dans l’après-midi, y se réveilla parce que les gars de son régiment s’énarvaient autour de lui. 

– Heille, Major, viens-t-en, le party est pogné en ville!
– Allez-y les gars, répondit-il, les yeux dans la graisse de bines. M’a vous r’joindre.

Une demi-heure après, Léo pis ses chums rentrèrent dans Zwolle.

Les habitants chantaient pis dansaient pis trippaient comme des petits veaux du printemps. Léo avançait dans c’te foule joyeuse, quand y se fit spotter par du monde qui savaient que leur libérateur avait un bandeau sur l’œil. Ils le pognèrent sans y demander son avis pis le montèrent sur leurs épaules, en héros. Avec une p’tite pensée pour Willy, y se laissa célébrer pis emporter par la fête.

Pour ses exploits, Léo reçut des médailles, fut reçu par la reine Juliana des Pays-Bas et fut nommé citoyen d’honneur de Zwolle, pis une grosse avenue, la Leo Majorlaan, fut nommée en son honneur. Tou’és ans, les flos de Zwolle chantent des chansons en son honneur! Pis icitte, au Québec? Y’a une p’tite tombe de rien, pis y’est à peine connu. Y mériterait un gros film d’Hollywood avec des explosions pis des chars d’assaut qui r’volent, bâtard! En tout cas, j’espère qu’en vous contant ça, j’aurai fait ma part pour le faire connaître plus, pis le faire connaître mieux. 


Partie 4

Léo Major, partie 2

Partie 1

Quelques mois après son exploit de malade, Léo faisait le tour d’un champ de bataille avec le padré de son bataillon dans un Bren Carrier, une espèce de p’tit blindé léger avec le dessus ouvert. C’te combat-là avait été particulièrement épouvantable; mais là, les balles avaient arrêté de siffler, les roquettes avaient fini de péter pis y régnait littéralement un silence de mort.

Ça sentait comme un méchoui dans’cour du yâble. Y’avait des Allemands carbonisés éparpillés un peu partout : une roquette avait fessé drette dans leur char d’assaut, pis y’avaient r’volé comme des catins en guénille. Y’avait aussi quelques soldats canadiens morts, qui s’étaient retrouvés à la mauvaise place quand c’tait pas le temps.

« Faudrait les ramasser pour les ramener au régiment », dit le padré.

Léo alla tusuite chercher les cadavres pour les mettre dans le Bren. Quand y’eut fini, le chauffeur pis le padré s’assirent en avant pour r’partir. Léo s’assit en arrière avec les corps, pis s’alluma une cigarette pour cacher la senteur de mort.

Le Bren venait yinque de se r’mettre à rouler quand Léo entendit une ciboire de grosse explosion. Là, c’est lui qui r’vola dins airs. Après avoir plané comme abri tempo pogné dans le vent, y’atterrit vraiment raide sur le dos dans’bouette. Pis y perdit connaissance.

Le Bren avait roulé sur une mine, pis y valait pas mieux qu’une canne de bines passée dans le tordeur. Quand Léo sortit des vapes, y’était encore à terre, tout égarouillé, pis y’avait deux docteurs qui le regardaient :

– Êtes-vous correct?
– Est-ce que le padré va bien? demanda Léo, pensant pas pantoute à lui-même.

Les docteurs dirent rien : y’était mort, le padré. Pis le chauffeur aussi. Ils mirent Léo sur une civière, puis dans un Jeep pour une raille vers l’hôpital de campagne sur des chemins bouetteux pleins de trous pis de bosses. Y’était arrivé de quoi à son dos, pis ça regardait mal en tabarouette. Y souffrait tellement le martyre qu’y fallait arrêter aux quinze minutes pour y donner de la morphine.   

À l’hôpital, le docteur avait pas des bonnes nouvelles pour lui : trois vertèbres pis plusieurs côtes de cassées, pis des entorses aux deux chevilles. Encore une fois, y se fit dire :

« La guerre, c’est fini pour toé! »

Mais Léo, y’était faite d’un autre bois que le reste du monde. Pis y’avait une astie de tête de cochon.

Après une semaine, Léo était déjà tanné d’être là à rien faire, faique il se mit dans l’idée de se sauver de l’hôpital pour arjoindre son bataillon. Pis aussi, tant qu’à faire, pour faire un croche par Nimègue chez la belle Antoinette Slepenbeck, qu’il avait rencontrée l’automne d’avant. Mais là, c’tait pas d’avance : le docteur y’avait posé un gériboire de gros plâtre tout autour du torse. En plus d’être achalant, ça le rendait ben que trop facile à spotter.

Le lendemain matin, aux aurores, Léo vola une froque de soldat assez grosse pour deux gars pis se poussa en douce. Pis, tu parles d’un adon, un Jeep de l’armée de l’air s’en allait justement à Nimègue, pis y’avait une place de libre à bord. En arrivant là-bas, il tomba face à face avec la mère d’Antoinette, qui comprenait pas pantoute ce qu’y faisait là :

« Ben voyons! Vous êtes pas censé être parti libérer la Hollande, vous? » 

Les Slepenbeck étaient quand même ben contents de le voir. Ils l’invitèrent à rester une secousse, le temps de prendre du mieux. Un mois après, Léo alla voir M. Slepenbeck pis lui dit :

« Le père, j’voudrais avoir une scie, sivouplaît. »

Y sortit dehors avec la scie; toute la famille avait le nez collé dans’fenêtre pour voir ce qu’y allait faire avec ça.

Scritch, scritch, scritch : après plusieurs coups de scie ben précis, les deux moitiés du plâtre à Léo tombèrent à terre dans’cour. Y’avait rien au monde pour retenir Léo Major : ni les mines, ni les grenades, ni les Nazis, pis encore moins les gériboires de gros plâtres.

Après ça, Léo retrouva son bataillon, qui avançait de plus en plus creux dins Pays-Bas, libérant ville après ville avec l’aide de la résistance hollandaise. Partout sur le passage des Canadiens, les habitants, fous comme des balais, les accueillaient en criant des mercis pis des hourras. À Zutphen, Léo se paya tout un trip en se faufilant tout seul pis en éliminant des tireurs d’élite pis des officiers SS avant même que les troupes canadiennes rentrent dans’ville.

Pis là, le Régiment de la Chaudière arriva devant Zwolle.

La ville était vraiment ben défendue : les Allemands y tenaient, parce que c’était une place importante pour le transport des troupes pis des marchandises à cause des routes pis des chemins de fer qui passaient par là. En plus, y’avait des détachements de la Gestapo pis des services de renseignement des SS, faique on s’entend que les Alliés avaient tout intérêt à y aller.

Comme les officiers avaient réussi à mettre la main sur des cartes de la ville grâce à la résistance, y savaient exactement où frapper. Le commandant du régiment ordonna donc à l’artillerie de tirer sur les spots marqués sur les cartes.

Mais là, pendant qu’y regardait ses hommes placer les canons, le commandant eut comme un doute. Y’avait encore des milliers d’habitants dans la ville, pis les tirs risquaient de faire ben des morts. Faique y’appela ses éclaireurs pis demanda deux volontaires pour aller en reconnaissance dans Zwolle, histoire de se faire une idée de ce qui se passait là. Sans grande surprise, Léo se proposa tusuite. L’autre volontaire, c’était Willy Arsenault. J’vous avais pas parlé de lui encore, mais Willy, c’était le grand chum de Léo, qu’il avait connu pendant son entraînement militaire. Y’était dans la même gang que lui pendant de Débarquement de Normandie, pis y’avait pas mal le même caractère. Les deux se faisaient confiance, pis y formaient un duo de feu.

Faique Léo pis Willy regardèrent les cartes pis décidèrent d’attendre la nuite, se disant que ça serait plus facile de se faufiler dans le noir. Ils pognèrent des rations de chocolat, de café pis de thé, une miche de pain pis ben des cigarettes pour eux-autres mêmes, pis chacun leur Sten gun – une petite mitraillette – des munitions pis un sac de grenades à fragmentation pour les Allemands. 

En fin d’après-midi, y s’en allèrent à la ferme des Van Gerner, à l’est de Zwolle, pour attendre qui fasse noir. Y parlaient pas français ni anglais, mais y’étaient ben contents de voir des Canadiens – ça pouvait juste être des mauvaises nouvelles pour les Allemands. Y capotèrent ben raide quand Willy sortit le chocolat de son sac – ça faisait des années qu’y avaient pas vu ça!

À force de pointer pis de faire des sparages, le fils des Van Gerner réussit à leur montrer les places où y’avait des Allemands, la meilleure façon de rentrer dans la ville, pis des points de repère pour leur éviter de s’écarter. Ça allait être ben utile.

Vers 11 h du soir, c’tait le temps de commencer la mission. Après avoir dit merci à la famille, les deux Canadiens français s’en allèrent en direction de la ville. C’était carrément se jeter dans la gueule du loup, mais y s’en sacraient – la seule chose qui comptait, c’était de trouver une façon de clairer les Allemands sans que l’artillerie ait besoin de tirer sur la ville.    

Pas loin de la ferme, y’avait un pont de chemin de fer. Léo s’enligna dessus en premier, sans faire de bruit, parce qu’y portait ses chouclaques, comme d’habitude. Willy devait suivre pas longtemps après.

« Voyons, comment ça, qu’y arrive pas? » se demanda Léo.

Pis là, y’entendit un bruit.

« Ah, le v’là! »

Mais là, PPRRRRRAAAAK! Une rafale de mitraillette, pis un cri de mort – dans la direction de où Willy était.

Léo tira tusuite, quasiment par réflexe. Y’avait huit Allemands d’embusqués dans le noir; y’en tua deux, pis les autres se sauvèrent en char vers la ville. Y se garrocha vers où Willy avait crié, pis comme de fait, c’qui craignait de pire était arrivé : y trouva son meilleur chum à terre, mort. Contrairement à Léo, y portait ses bottes, pis les Allemands l’avaient entendu passer sur le pont.

Léo aurait le temps plus tard d’être triste. Mais là, y’était en saint ciboire de tabarnak.

Y’aurait pu r’virer de bord pis renoncer à la mission, mais y savait que Willy aurait voulu qu’y continue. Y ramassa le corps de son ami pis le déposa à côté du chemin pour venir le chercher plus tard. Y pogna le Sten pis le sac de grenades à Willy, pis s’en alla vers la ville, prêt à décâlisser du Nazi. Y’avait du monde qui allaient payer à soir.

Partie 3


Source principale : Jocelyn Major (le fils de Léo), « N’oublions jamais ». HISTOMAG’44, no 57, décembre 2008-janvier 2009. https://www.39-45.org/histomag/mag-decembre2008.pdf

Léo Major, partie 1 – les faits d’armes d’un Canadien français

Un bon jour de 1968, à Montréal une gang de Hollandais sonnèrent à la porte chez Léo Major, un ancien sergent des Forces armées canadiennes qui avait servi pendant la Deuxième Guerre mondiale. Y voulaient inviter Léo au 25e anniversaire de la libération de la ville de Zwolle, aux Pays-Bas. En entendant ça, sa femme Pauline se demanda si a n’avait manqué des bouttes :

– Mais comment ça que mon Léo est invité, pis pas d’autres?
– Parce que c’est le libérateur de la ville de Zwolle. Pas un des libérateurs, là : LE libérateur. Y’a tout fait tout seul!

Quand les Hollandais furent partis, Pauline, en pleine science-fiction, avait une couple de questions pour son mari :

– Ben voyons, Léo, comment ça se fait que tu nous as jamais conté ça?
– Ben, j’voulais pas passer pour un vantard. Pis de toute façon, tu m’aurais-tu cru, tu penses?

Tsé, quand elle a rencontré Léo, ben des années avant, Pauline avait dit qu’a n’avait plein son casse des soldats qui arrêtaient pas de se vanter de leurs exploits de guerre. C’tait pas tombé dans l’oreille d’un sourd…  

Léo, y’est né en 1921 à New Bedford, au Massachussetts. Son père était ouvrier pour les chemins de fer nationaux au Canada, pis y’était descendu aux États pour la job.

Pas longtemps après, les Major remontèrent vivre à Montréal, d’où c’qui venaient. Léo fut élevé par sa mère avec ses 12 frères et sœurs en pleine Grande Dépression; son père partait des semaines de temps sur les chantiers, pis quand y’arvenait à maison, ça y’arrivait d’être violent. C’tait pas jojo.

Faique quand Léo eut 18 ans, on s’imagine qu’y avait le goût de voir autre chose. C’tait pas un trippeux de drapeau pis de patrie tant que ça, mais quand l’armée se mit à chercher des volontaires pour aller se battre en Europe au début de la Deuxième Guerre mondiale, y s’est tusuite enrôlé.  

En 1940, y partit en Écosse avec le Régiment de la Chaudière. Y’était pas là pour se pogner le beigne : les hommes s’entraînaient du matin au soir, 6 jours semaine, 50 semaines par année.

En 1944, le régiment à Léo était fin prêt – jusse à temps pour le Débarquement de Normandie.

Le matin du jour J, Léo était dans une péniche de débarquement, en train de se faire brasser la couenne par une mer enragée noir, entouré de gars morts de peur pis pognés du mal de mer. Le pont était glissant de vomi. Là, son chum Larry Caissy lui dit :

– On va toute y passer, Léo. On va sauter sur une maudite mine. En plus, les autres régiments débarquent avec des tanks, pis nous autres on a yinque un bulldozer. On va se faire massacrer!
– Relaxe, Larry. T’as une bonne mitraillette pis tu vas être OK. On a un bulldozer, tandis que les autres ont juste des tanks. Attends de voir ce qu’on va faire avec!

Léo souriait en disant ça. C’était comme si y’avait pas peur pantoute.

Vers 8 h 30, Léo et son régiment débarquèrent sur la plage de Juno. Déjà là, y’étaient chanceux : y’en avait qui avaient coulé comme des roches avec leur équipement avant même de toucher terre. Plus loin, les hommes du Queen’s Own Rifles de Toronto, figés de peur, se faisaient ramasser par les mitraillettes allemandes.

Larry Caissy demanda à Léo :

– Est-ce qu’y sont morts ou y’attendent de recevoir une balle?
– Ouin, faut faire quequ’chose, sinon y vont se laisser massacrer!

Les balles faisaient toute arvoler : le sable, les roches, les corps… C’était l’enfer. Au beau milieu du carnage, Léo, Larry pis d’autres gars réussirent à se faufiler en-dessous du blockhaus où étaient les mitraillettes ennemies et posèrent une grenade : BOUM!

Après ça, y’eurent pas trop de misère à défoncer un boutte du mur avec le bulldozer. Léo pis sa gang rentrèrent dans le blockhaus; ils pognèrent une douzaine d’Allemands par surprise et les firent prisonniers. Pis là, un sergent des Queen’s Own Rifles – un Canadien anglais – arriva, crissa un coup de poing sur la gueule d’un des soldats allemands pis alla pour descendre les prisonniers, mais Léo le laissa pas faire :

– C’est pu des soldats, c’est des prisonniers. Pas de meurtre, c’tu clair?
– On fait pas de prisonniers, répondit le sergent.
– Nous-autres, oui, dit Blakeley, un des compagnons à Léo. Si ça vous tente de tuer des Allemands, allez vous en trouver. Ceux-la, y s’en viennent avec nous-autres.
Goddamn frogs! fit le sergent en s’en allant.  

Un des prisonniers prit la peine de dire merci à Léo.

À c’t’heure qu’y avait pu de mitraillettes, la plage de Juno était sécurisée, mais la journée était loin d’être finie.

Dans l’après-midi, Léo fut envoyé en mission de reconnaissance en arrière des lignes ennemies avec un autre éclaireur. Tandis qu’y marchaient cachés en arrière d’une haie, y virent un Hanomag – un char blindé allemand – qui s’en venait avec trois gars à bord.

Les Allemands étaient un peu au-dessus de leurs affaires; y fumaient pis y jasaient sans trop se méfier. Faique Léo pis l’autre éclaireur se mirent en position, pis quand le blindé passa à ras eux‑autres, Léo tira sur le chauffeur pis le pogna dans l’épaule.  

Un des soldats ennemis essaya de pogner son arme, mais PÂWF! Léo fut plus vite que lui et le tira lui aussi dans l’épaule. À ce moment-là, les Allemands comprirent qu’y f’raient mieux de filer doux. Léo et l’autre gars embarquèrent dans le blindé pis forcèrent le chauffeur à conduire jusqu’à la position des soldats canadiens anglais.

Mais là, eux-autres, y savaient pas que le blindé avait été saisi par deux Canadiens français! Faique y se mirent à tirer du canon anti-char. Y fallut que Léo monte su’l dessus du blindé avec les obus qui y sifflaient chaque bord des oreilles pour qu’y arrêtent. Léo, le sourire dans face, se dit :

« Ha! Une maudite chance que les Anglais savent pas tirer! »

Quand le blindé s’arrêta en avant des lignes, un officier anglais ordonna à Léo d’y remettre le blindé, mais y voulut rien savoir :

« Y’a été saisi par des Canadiens français, faique y s’en va chez les Canadiens français. »

L’officier se rendit ben compte que Léo était trop tête de cochon, faique il le laissa passer. Heille, comme si Léo allait laisser les Anglais ramasser toute la gloire!

Ça, c’était sa première journée de combat à vie. Y’aurait eu de quoi se vanter jusse avec ça, mais y faisait yinque commencer! 

Deux jours après le Débarquement, Léo fut encore envoyé en reconnaissance, près de la ville de Caen. Avec quatre autres Canadiens, y tomba face à face avec une patrouille de cinq soldats d’élite allemands. Pas le choix : Léo et les autres gars tirèrent en premier, tuant tous les Allemands sauf un, qui eut le temps de lancer une grenade au phosphore avant de passer l’arme à gauche.

La grenade péta jusse à côté de Léo, qui reçut de la bouette pis un tapon de débris en pleine face. Y’avait le visage brûlé pis y voyait pu rien. C’tait un cas d’hôpital.

Rendu là, le sous-officier infirmier lui dit :

– Bon, ben votre œil gauche est scrap. C’est ben d’valeur, jeune homme, mais va falloir te renvoyer en Angleterre. La guerre, c’est fini pour toé!
– Hein! Oubliez ça. Chuis franc-tireur, pis mon unité peut pas se passer de moé! Mon œil droit est ben correct; ça adonne ben, c’est lui que je prends pour viser!

Le sous-officier y fit un bandage avec un cache-œil pis le renvoya au combat. Léo trouvait ça ben drôle :

« Heille! J’ai l’air d’un pirate! »

C’te gars-là, y’avait rien pour le décourager.

Pendant les mois qui suivirent, les forces alliées continuèrent d’avancer de plus en plus creux dans le nord de la France pis en Belgique. Le 1er octobre, Léo pis son régiment étaient rendus aux Pays-Bas; ça commençait à faire loin de la Normandie pour acheminer le stock jusqu’au front. Faique ça prenait un port plus proche : celui d’Anvers, qui avait déjà été repris par les Anglais d’Angleterre. Mais pour que les bateaux puissent se rendre, fallait clairer les Allemands tout le long de l’estuaire de l’Escaut : ça, c’tait une job pour les Canadiens.

Pendant cette bataille-là, Léo trouva encore le tour de se faire remarquer. Autour de minuit, son commandant y dit :

« Léo, je veux que t’ailles voir si tu peux trouver les 50 p’tits nouveaux que j’ai envoyés en patrouille après-midi. Sont pas encore arvenus, pis j’commence à m’inquiéter pour eux-autres. »

Faique Léo se lâcha tout seul dans le noir, sans faire de bruit; y portait des chouclaques plutôt que des bottes quand il allait en patrouille. Ben de bonne heure le matin, il entra dans un village, pis y vit des fusils accotés sur un mur de maison. En allant plus proche, il spotta un tapon d’équipement militaire : des casses, des radios, des sacs à dos. Il entra dans une maison voisine pis fouilla le rez-de-chaussée. Y’avait pas un chat.

Il monta en haut. Par la fenêtre, il vit des tranchées creusées le long d’un canal. Y’avait plein de soldats allemands endormis, pis deux sentinelles. Après les avoir checkés attentivement pendant une petite secousse, y se dit :

« C’est de votre faute si chuis trempe pis gelé. Vous allez me le payer. »   

Faique là, savez-vous c’qu’y fit, le crinqué? Il s’en alla jusqu’au canal, ben silencieusement, s’approcha d’la première sentinelle pis la captura sans qu’a puisse s’astiner. Après, il se servit du gars comme appât pour capturer l’autre sentinelle.  

« Aweille! Amenez-moé à votre officier! »

L’officier eut même pas le temps de comprendre c’qui lui arrivait : Léo le désarma drette là pis pointa son fusil sur lui :

« Lève-toé pis réveille tes hommes. Vous vous en venez toutes avec moé. »  

Voyant qu’y était mieux de prendre son trou, l’officier allemand gueula un ordre à ses hommes, qui retroussèrent toutes sans résister, sauf un qui voulut pogner son fusil. L’innocent! Léo le descendit tusuite. Y’avait clairement pas compris à qui y’avait affaire!

« Tention! Les mains en l’air! » cria-t-il en allemand.

Les Allemands restèrent tellement frettes qu’ils levèrent les mains pis se mirent à marcher en file comme des enfants d’école dans la direction que Léo leur pointait avec son fusil.

C’tait ben beau, mais fallait qu’il les ramène à son régiment, ces prisonniers-là! Un m’ment’né, Léo tomba sur une gang de SS qui se mirent à y tirer dessus. Pas impressionné pour deux cennes, Léo continua de pousser ses prisonniers en avant, même si plusieurs furent blessés ou tués en traversant le village.

Pis là, un char d’assaut allié se pointa.

– C’est beau, on s’occupe de vos prisonniers, dirent les gars à bord.
– Chus correct, répondit Léo. Allez don tirer sur les SS à’place!

Faique Léo et sa trâlée d’Allemands continuèrent leur chemin. Pis là, vous me crèrez pas, mais c’est pas 10, pas 20, pas 30, mais avec QUATRE‑VINGT-TREIZE soldats que Léo arriva au poste de commandement du Régiment de la Chaudière! Son commandant avait la gueule à terre.

Vous allez peut-être me dire : « Franchement! Un gars tout seul qui a capturé 93 soldats ennemis? Tu nous prends-tu pour des valises? » J’vous comprends. Ça a pas d’allure. Pourtant, ça a ben l’air que c’est vrai. Même, pour ça, on voulut le décorer de la médaille de Conduite distinguée, mais y dit non parce que c’est le maréchal Montgomery – le numéro un des armées du Commonwealth – qui allait y donner, pis y voulait rien savoir, parce qu’il trouvait que c’était un gros incompétent.

Léo, c’tait un vrai.  

Pour être un héros, ça prend ben des qualités, mais ça prend aussi de la chance. Pis, c’est plate, mais Léo pouvait pas être chanceux pour toujours…

Partie 2


Source principale : Jocelyn Major (le fils de Léo), « N’oublions jamais ». HISTOMAG’44, no 57, décembre 2008-janvier 2009. https://www.39-45.org/histomag/mag-decembre2008.pdf

Les Vikings arsoudent au Vinland, partie 1 : la saga d’Erik le Rouge

À l’extrême boutte du nord de Terre-Neuve, là où on peut presque chatouiller le t’sour des pieds du Labrador, se trouve une place ben mystérieuse, entre mer et swompe, perdue dans la brume : c’est L’Anse-aux-Meadows.

À cet endroit-là, que le monde du coin appelaient « le vieux camp d’Indiens », on pouvait voir de drôles de rectangles de terre, creux au milieu pis couverts d’herbe, binque trop à l’équerre pour être naturels. Quand des archéologues se mirent à fouiller là, dans les années 1960, ils découvrirent que c’était pas un camp autochtone pantoute : c’était en fait la preuve irréfutable qu’autour de l’an 1 000, les Vikings étaient venus virer jusqu’en Amérique du Nord, pis assez longtemps pour se construire un village.

C’était qui, ces crinqués-là, qui bravèrent les vagues, le vent pis les icebergs, à se geler le cul dans des bateaux ouverts aux voiles faites en laine, leurs vaches pis leurs bœufs à bord, avec jusse le soleil pis les étoiles pour savoir où c’qu’y allaient?

Pour le savoir, faut se plonger dans les sagas, les anciennes chroniques qui racontent l’histoire des Vikings.


Toute commença vers 870, dans une Norvège qui était pas encore un pays. Harald, roi de plusieurs petites garnottes de territoire qu’il avait soit conquises, soit héritées de son père, demanda en mariage la princesse Gyda, la fille de son voisin. Or, la belle, dédaigneuse, lui répondit :

« Pfft! T’es juste un p’tit roi de rien. T’auras ma main juste quand tu vas être roi de toute la Norvège! »

Faique Harald, insulté ben noir, répliqua : « Ah ouin? Check-moé ben aller, ma belle, tu créras pas à ça! »

Il jura alors de pas se couper ni se peigner les cheveux tant qu’il aurait pas conquis la Norvège au complet.

Ça lui prit dix ans – pendant ce temps-là, on le surnomma « Harald le Motté ». Pis quand il unifia le royaume et se coupa enfin la crigne, il devint roi sous le nom de « Harald aux Beaux Cheveux ».

L’affaire, c’est que les nobles norvégiens étaient pas trop contents de payer des impôts à leur nouveau roi sur des terres dont y’avaient autrefois été les seuls propriétaires. Faique y’en a une maudite gang qui paquetèrent leurs petits et s’en allèrent coloniser l’Islande, qui venait d’être découverte.

C’est quelques décennies plus tard qu’un certain Erik le Rouge arriva dans le décor. Comme son père avait été chassé de la Norvège pour « des meurtres » (quels meurtres, là, fouillez-moé, les sagas en disent pas plus là‑dessus), la famille s’en alla en Islande. Rendu là, quasiment toute le territoire était déjà occupé, faique Erik et sa famille durent s’arracher la vie sur un petit boutte de terre bourré de roches que personne avait encore réclamé.

À la mort de son père, Erik hérita de la ferme et se maria avec Thorhild, une fille dont la mère – fallait que vous le dise, c’est juste trop bon – répondait au doux nom de Thorbjorg Buste‑de‑bateau. J’vous laisse imaginer de quoi la madame avait l’air.

Un m’ment’né, les esclaves d’Erik (tout le monde en avait dans ce temps-là, c’était la grosse mode) allèrent se crisser où y’avaient pas d’affaire et causèrent un glissement de terrain qui détruisit la ferme d’un voisin. Pour se venger, Eyolf le Crotté, un membre de la famille du voisin en question, tua les esclaves. Erik, en beau maudit, tua Eyolf le Crotté pis un autre gars appelé Hrafn le Duelliste.

Faut savoir que dans ce temps-là, t’avais le droit de tuer ton voisin si y t’avait fait chier, mais seulement pendant un duel officiel avec des témoins. Erik, lui, avait pas pensé à ça, faique il fut déclaré coupable de meurtre pis banni temporairement de la région. Woups.

Tsé, quand tu prêtes ta varlope au gars qui reste en face, pis des mois plus tard, t’en as besoin, pis y te l’a pas encore ardonnée, faique là t’es pas de bonne humeur? Ben la suite, c’est un peu ça : c’est une chicane sanglante qui a éclaté à cause d’une… base de lit.  

(Photo de l’intérieur d’une maison reconstituée à L’Anse-aux-Meadows)

J’vous explique : dans les sagas, le mot qui est écrit, c’est setstokkr, pis les savants s’entendent pas trop sur ce que ça veut dire. Y’en a qui pensent que c’est des poteaux mystiques avec des runes gravées dessus que le père d’Erik avait apportés de Norvège; d’autres, que ça veut juste dire les planches qui servaient de plateforme pour s’asseoir pis dormir dans les maisons de ce temps-là. Moé, je choisis de dire que c’est une base de lit parce que c’est pas faux… pis c’est plus drôle.

Faique entécas, Erik, qui devait se faire discret pour un p’tit boutte, partit se réfugier sur une autre île. Le temps de se construire une autre maison, il confia les planches de sa base de lit à son chum Thorgest.

Pour les Vikings, le bois, c’était quet’chose de rare et de précieux, faique on s’entend que même si c’étaient pas des poteaux mystiques, Erik avait ben l’intention de ravoir ses setstokkr. Mais là, quand il se pointa chez Thorgest, le gars voulut pas y’ardonner!

Faique Erik fit pas ni une ni deux pis partit pareil avec sa base de lit (concrètement, on sait pas trop comment ça s’est passé, mais on se bâdrera pas trop avec les détails aujourd’hui). Thorgest pis sa gang se lâchèrent aussitôt après lui. Un peu plus loin, Thorgest rattrapa Erik, et ça vira à l’échauffourée. Bilan : plusieurs morts, dont deux des fils de Thorgest.

L’Islande au complet était maintenant déchirée par la base de lit de la discorde. Ok, j’exagère un peu, mais en tout cas, certains prirent le bord d’Erik, d’autres, le bord de Thorgest.  

Pis là, Thorgest alla se plaindre d’Erik au thing, l’assemblée des hommes libres qui servait entre autres de cour de justice, et réussit à le faire déclarer hors-la-loi pendant trois ans. Ça, ça voulait dire qu’Erik perdait tous ses droits et ses biens, pis que n’importe qui avait le droit de le tuer à vue.

Sentant la soupe chaude, Erik, caché par un de ses chums pendant que la gang à Thorgest le cherchait pour y faire la peau, prépara son bateau pour partir en expédition. Il dit aux hommes qui avaient pris son bord :

« Écoutez-moi ben : faut que je lève les feutres au plus crisse, mais j’ai nulle part où aller. Faique j’ai pensé à de quoi. Vous rappelez-vous de Gunnbjorn? Tsé, le gars qui a passé tout drette à cause d’une tempête, qui s’est retrouvé déporté vers l’ouest pis qui a vu une terre avec des grosses roches qu’il a appelée “les roches à Gunnbjorn”? Ben moé, je vais aller voir c’est quoi c’te terre‑là, pis m’a vous r’venir quand m’a l’avoir trouvée. »

C’est d’même qu’au printemps 982, Erik le Rouge, intrépide explorateur et, surtout, gars qui avait peur pour ses fesses, prit la mer vers des horizons inconnus.

Après avoir navigué vers l’ouest pendant une secousse, il vit enfin les roches dont Gunnbjorn avait parlé. Ensuite, il suivit la côte vers le sud et découvrit des baies abritées et des prairies toutes vertes. Pendant trois ans, il explora cette terre-là en donnant des noms à tout ce qu’il voyait – c’était une façon de prendre possession de la place :

– Ça, c’est l’île à Erik. Ça, c’est le fjord à Erik. Pis ça, c’est la butte à Erik.
– Cette anse-là, on pourrait-tu l’appeler l’anse à l’Ivoire? Ça ferait beau! Tsé, à cause des défenses des morses qui se tiennent là…
– Non, j’ai ben mieux que ça.
– Quoi?
– L’anse à Erik!

Comme vous voyez, y’était pas dû pour faire un poète.   

À l’été 985, sa hors-la-loi-itude était finie, faique il retourna en Islande recruter des familles pour coloniser sa nouvelle terre, qu’il avait appelée « Groenland », ou « terre verte », pour une raison ben simple :

« Pour attirer le monde, ça prend un nom vendeur! »

À défaut d’avoir de l’imagination, au moins y’avait le sens du marketing.

Il passa l’hiver chez un de ses chums, pis au printemps, il tomba sur nul autre que Thorgest, le gars de la base de lit.

Pas encore lui!

C’était comme deux matous qui tombent face à face dans une ruelle; les crocs pis les griffes sortirent, le ton monta pis la bagarre pogna. À la fin, c’est Thorgest qui gagna, mais heureusement, il tua pas Erik : dans un revirement qui sortait de nulle part, les deux hommes se raccommodèrent définitivement, pis ça finit en rires pis en grosses claques dans le dos. C’est si beau, l’accordéon!

À c’t’heure que c’t’affaire-là était réglée, Erik put se concentrer sur le recrutement de colons. Faut croire que le nom « Groenland » pognait fort : 35 bateaux partirent pour la nouvelle terre. Malheureusement, y’en a juste 14 qui se rendirent. Les autres coulèrent ou furent écartés de leur chemin par des tempêtes.

Malgré ça, la petite colonie s’en venait ben, même si la vie était toffe, au Groenland. Pis pour un ancien hors‑la‑loi, Erik était rendu pas pire pantoute aussi. Il était bien installé au fjord à Erik, il avait quatre enfants avec sa Thorhild – Thorstein, Leif, Thorvald et Freydis – pis y’avait été choisi comme chef de la colonie.

Un jour, un certain Bjarni Herjólfsson arriva au Groenland. Il était allé voir son père en Islande, mais rendu là, il s’était fait dire qu’il était parti avec Erik. Faique y’avait repris la mer avec son équipage pour aller le trouver.

Il fut bien reçu par Erik. Un soir que tout le monde était réuni autour du feu, avec plusieurs bocks dans le nez, Bjarni se mit à raconter ce qui lui était arrivé en se rendant au Groenland.

– Pis là, on s’est retrouvés pognés dans’brume pis on a dérivé pendant une méchante secousse. On savait pu pantoute où c’qu’on était! Après ça, le soleil est sorti, pis on a vu une terre qu’on connaissait pas, avec ben du bois. Mais là, moé, j’avais hâte de voir mon père, faique j’ai décidé de pas débarquer. Pis là, le vent est revenu du bon bord, pis on est arrivés icitte.
– Voyons, tu me niaises-tu? T’as trouvé une nouvelle terre, pleine de bois pour construire des bateaux, pis t’es pas débarqué? T’es ben épais! dit Erik.
– Ben là! J’voulais vraiment arriver icitte avant l’hiver!
– Franchement, c’est vraiment pas fort, ton affaire! Où c’qu’est ton sens de la découverte? Moé, à ta place, j’srais descendu sur un moyen temps!

Faique ça resta là. La nouvelle terre demeurait un mystère. Mais pas pour longtemps…


Partie 2


Source principale : HON. RASMUS B. ANDERSON, LL.D. The Norse Discovery of America, 1906. https://www.norron-mytologi.info/diverse/norsediscovery.pdf

Boudicca, la reine guerrière que les Romains auraient jamais dû écœurer

Boudicca, reine des Iceni. Charles Hamilton Smith, 1815.

Au temps de leur conquête de la Bretagne* – pour vous situer, c’était pas longtemps après la mort du p’tit Jésus –, c’que les Romains faisaient avec les peuples conquis, c’était leur dire : « Soyez fins, payez-nous des impôts pis des taxes, pis on brûlera pas vos champs pis vos villages pis on violera pas vos femmes, OK? » On appelait ça le principe des royaumes-clients.

Prasutagos était le roi d’un de ces royaumes-clients-là, celui des Iceni, des Bretons qui vivaient dans le sud de ce qui est rendu l’Angleterre. Comme il avait pas de garçon pour lui succéder pis qu’y commençait à être magané, il voulait être sûr que sa femme, Boudicca, pis ses deux filles allaient être correctes après sa mort.

Il aurait pu adopter un gars et en faire son héritier, mais il était ben décidé à ce que ses filles lui succèdent. Faique dans son testament, il leur légua la moitié de son royaume, pis l’autre moitié aux Romains.

« Ça a de l’allure, messemble? Vu que je file doux avec eux-autres pis que leur laisse la moitié, y vont laisser mon peuple tranquille pis ben traiter mes filles. »

Ah, mon pauvre ti pit! T’avais de bonnes intentions, mais si t’avais su ce qui aller se passer après…


Boudicca, la femme de Prasutagos, était une méchante pièce de femme. Imaginez-là, grande pis solide comme un chêne, le pied sur une roche, le regard au loin, sa crigne de feu longue jusqu’aux fesses qui flotte au vent. L’historien romain Dion Cassius a écrit qu’elle était « épeurante à voir » et qu’elle « possédait plus de jarnigoine que les femmes en général ». (Qu’est-ce tu veux dire par là, exactement, Ti-Casse?) Si a regardait l’horizon de même, c’est parce qu’elle était inquiète pour l’avenir : son mari venait de mourir, pis elle trustait pas pantoute les Romains.

Jusque-là, les Iceni avaient pu faire leur petites affaires tranquilles dans leur coin, pis les Romains r’soudaient juste quand c’était le temps de ramasser les impôts. Mais Boudicca, elle, savait ben que c’était sur le bord de changer.

« Watchez-vous, dit-elle à ses filles, dont l’histoire a pas retenu le nom. La marde va pogner, je le sens dans mes urines. »

Elle avait ben raison de s’en faire : la seconde qu’il apprit que Prasutagos était mort, le procurateur** Catus Decianus lut son testament, vit « empereur Néron » sur le parchemin et passa par-dessus le nom des deux filles comme si c’était juste des barbots – contrairement aux peuples celtes de Bretagne, il s’en contre-câlissait, lui, des droits des femmes.

« Heille! On vient d’hériter d’un royaume! Venez-vous en, les gars! »

Faique il ramassa ses centurions et partit faire une virée au royaume des Iceni, en commençant par la villa de Boudicca.  

Les Romains arrivèrent, bing bang, bonjour ma p’tite madame, tassez-vous sivouplaît qu’on vide la place – la version antique d’une gang de déménageurs en calotte qui débarquent le 1er juillet avec des straps, un diable pis des boîtes en carton.

Ben crère que Boudicca allait pas se laisser faire :

– Heille! C’est chez nous icitte! Remettez toute où c’que vous l’avez pris pis crissez votre camp!
– C’est ben de valeur, lui répondit Catus Decianus, mais ça appartient toute à l’empereur, à c’t’heure. Faique fais ta bonne fille pis laisse-nous travailler.
– Jamais! Mon mari avait laissé la moitié à mes filles, astie de sale!
– Wô, on reste polie!
– Parce que c’est poli, d’abord, de rentrer chez le monde en gros colons pis de partir avec leur stock?
– Bon ben, si c’est de même, m’a t’apprendre, moé, à défier l’empereur!

Il la fit alors déshabiller pis fouetter, une punition qui était normalement réservée aux esclaves. Le message était clair, mettons. Pis histoire de beurrer encore plus épais, ses hommes violèrent les deux filles de Boudicca, qui étaient encore yinque des ados.

Après ça, Catus Decianus captura tous les hommes qui étaient parents avec Prasutagos et partit avec dans l’idée de les vendre comme esclaves, pour éviter qu’un d’eux-autres s’essaye à revendiquer le trône. Finalement, il fit le tour des domaines du reste des nobles icènes, ramassant toute ce qui lui tentait comme si y’était au IKEA.

Quand il finit par sacrer son camp, le royaume était complètement viré à l’envers, pis ses habitants aussi. Boudicca, le dos en sang pis ses filles collées après elle, était en tabarnak. En‑dedans d’elle, un motton de rage brûlait plus fort que 10 000 feux de forêt sur la Côte-Nord. C’était pas des larmes qui sortaient de ses yeux noirs de fureur comme un ciel à la veille de fendre, c’était de la stime. Pis là, elle fit une promesse :

« M’a m’venger, ciboire! M’a m’venger! Andraste, déesse d’la victoire, j’te l’jure s’a tête de mes filles! Drette comme chu là, j’te promets qu’m’a les faire payer, c’tes câlice de chiens sales. M’a toute crisser à terre. M’a toute brûler. M’a les écorcher vifs pis les embrocher un par un comme des astie de porcs! »

Les Romains étaient aussi ben d’attacher leur tuque avec d’la broche pis du tape gris.


Pas longtemps après, Caius Suetonius Paulinus, général et gouverneur de la Bretagne, arriva sur l’île. Y’était pas au courant pantoute de ce que Catus Decianus avait fait aux Iceni, mais quand il l’apprit, il était pas trop de bonne humeur :

– Ben voyons, Catus, qu’est-ce qui t’a pogné là? Tu y es allé ben que trop fort. Ça va nous r’venir dans’ face!
– J’avais l’doua, répondit Catus. Le testament de Prasutagos était pas légal. J’ai jusse pris ce qui était à l’empereur.
– Ouin. Refais-moé pu d’affaires de même sans m’en parler, ok?

Quessé que vous vouliez qu’y fasse? Y’était toujours ben pas pour s’excuser aux Iceni. Aux yeux de la loi, y’étaient juste des esclaves, pis lui, y’était ben que trop fier pour s’abaisser devant eux‑autres.

Pas longtemps après, il dut partir avec ses troupes pour aller serrer les ouïes aux druides de l’île de Mona, qui commençaient à faire du trouble en accueillant des rebelles pis des réfugiés, pis tant qu’à faire, mettre la hache dans leurs boisés sacrés où y faisaient leurs rituels bizarres.

C’était drette le bon moment pour Boudicca.

Faique elle rassembla les Iceni et convainquit les Trinovantes, un autre peuple breton qui commençait aussi à être à boutte des abus des Romains, d’embarquer avec elle. Boudicca se présenta alors devant eux-autres, une lance dans la main pour l’effet dramatique. Puis, avec le genre de voix qui te pogne par le collet pis te force à l’écouter, elle dit :

« Vous avez connu la liberté, pis vous avez connu l’esclavage. Vous-autres comme moé, vous avez cru les promesses des Romains, pis vous vous êtes fait fourrer. Icitte, c’est chez nous, pis à c’t’heure, on s’doit l’cul en impôts à des étrangers qui nous ont pris toute c’qu’on avait. Messemble qu’on serait mieux morts que de continuer à payer!

Mais, m’a être honnête avec vous‑autres : toute c’te marde-là, c’est de notre faute. Wô oui, de notre faute! Parce qu’on les a laissés faire. Parce qu’on a laissé les Romains débarquer icitte pis nous piler d’ssus.

Là, c’est temps de mettre nos culottes pendant qu’on s’rappelle encore c’est quoi, être libres! Parce que nos enfants, eux-autres, y risquent de l’oublier. Y vont faire quoi, eux-autres qui sont nés libres, pis qu’y’ont été élevés dans l’esclavage?

Si j’vous dis toute ça, c’est pas pour vous crinquer contre les Romains ni pour vous donner peur pour l’avenir – ça, c’est déjà fait. C’est pour vous féliciter d’avoir fait la bonne affaire en venant icitte.

Ayez pas peur des Romains. C’est juste des pissous! Y se cachent en-arrière de leurs armures pis de leurs palissades. Nous-autres, on est ben correct avec juste nos tentes pis nos boucliers. Y toffent pas la faim, la soif, le frette pis la chaleur comme nous-autres. Deux minutes pas de pain pis pas de vin, pis y capotent. Nous-autres, on peut se contenter de l’herbe pis de l’eau des ruisseaux. On connaît le terrain par cœur, pis eux-autres y n’ont peur. Faique allons-y : on va leur montrer qu’y sont yinque des lièvres qui essayent de bosser des loups! »

Tout le monde qui l’avaient entendue se mirent à crier comme des perdus, les armes en l’air. Et l’armée de Boudicca, forte de 120 000 Bretons, se mit en marche.

Là, j’vous ferai pas de cachettes. Ce qui se passa ensuite, c’était pas l’fun. D’ailleurs, âmes sensibles s’abstenir – ça va être roffe pas mal.

Boudicca et sa gang commencèrent par attaquer Colchester, la capitale provinciale, une belle ville avec des théâtres, des temples et des fontaines… mais pas de murs. Les Romains en avaient pas mis, car ils voulaient une ville ouverte, où les barbares locaux pourraient entrer comme ils voulaient et voir comment c’était don beau pis civilisé, l’empire romain. Pis ce jour-là, ça se retourna contre eux-autres.

Les guerriers de Boudicca sacrèrent le feu, pillèrent, rasèrent les bâtisses au solage. Ils tuèrent sans discrimination – hommes, femmes, enfants, Romains pis non-Romains. Ceux qui eurent le malheur de se faire pogner vivants se firent torturer – crucifixion, coupage de bouttes, empalement, tout était permis dans ce free-for-all apocalyptique. Pendant des jours après les Bretons se lâchèrent lousse, et swigne la bacaisse dans l’fond de la boîte à bois, une orgie dans tous les sens du terme sur fond de sang, de flammes pis de cris d’agonie.

Un m’ment’né, y resta pu rien ni personne, juste des tas de cendres. Faique Boudicca tourna les yeux vers Londres.


Quand Paulinus, qui avait encore quelques druides sur le feu, fut averti du désastre, Boudicca avait déjà fait d’la viande hachée avec deux vagues de renforts venus sauver les habitants de Colchester.

« Simonac, j’y avais dit, à Catus, que ça allait nous r’venir dans’ face! »

Il ramassa donc ses légions et repartit au plus sacrant pour essayer d’arrêter la horde de Bretons en furie. Il fit aussi envoyer des messages aux autres garnisons romaines pour avoir des renforts. (Quant à Catus, l’innocent qui avait starté toute ça, il eut la chienne et prit le premier bateau du bord pour se rendre en Gaule.)

À son arrivée à Londres, Paulinus prit pas grand temps pour se rendre compte qu’il avait vraiment pas assez de soldats pour défendre la ville. Comme y savait que les rebelles bretons allaient arriver ben avant ses renforts, il décida de les laisser décrisser la ville pis d’aller attendre après les autres légions. Les habitants de la ville le supplièrent à quatre pattes de rester, mais l’idée de Paulinus était faite : c’était ben plate pour Londres, mais s’ils essayaient d’affronter l’ennemi tusuite, ses hommes et lui allaient certainement finir en méchoui, tandis que s’ils prenaient leur temps, ils pourraient ramasser assez de monde pour effoirer les rebelles.


Boudicca, elle était loin d’être tannée du tuage : son motton de rage chauffait encore aussi fort que le poêle quand y fait -34°C, pis elle arrêterait pas le massacre tant qu’il resterait des Romains sur son île – d’la marde pour les autres qui se mettraient dans son chemin.

Faique c’est avec une armée quasiment deux fois plus grosse – un party de même, c’est sûr que ça attire les woireux – que la reine des Iceni arriva à Londres. Comme à Colchester, les Bretons rasèrent toute sans faire de prisonniers. Ensuite, ce fut au tour de Saint Albans, la dernière des trois grandes colonies romaines, de passer au cash.

Ils avaient déjà tué autour de 70 000 personnes, pis il leur restait juste une cible à détruire pour être débarrassés : Paulinus et son armée.  

Le gouverneur romain continuait de se sauver toujours plus loin, suivi par les réfugiés de Londres et de Saint Albans, mais ses renforts s’étaient toujours pas pointé la face. Il dut se faire une raison : personne viendrait l’aider, et y’allait devoir régler ça tout seul, icitte pis maintenant.

(Ce qu’il savait pas, c’est que le major Poenius Postumus, qui devait lui apporter la majeure partie des renforts, avait reçu son message, mais comme y’avait entendu parler des horreurs épouvantables commises par les Bretons, il avait jeté ses ordres dans le feu en sifflant comme un épais.)

Comme les Bretons étaient au moins 12 fois plus nombreux que ses troupes, Paulinus choisit un spot avantageux pour lui, un passage étroit entre deux buttons qui débouchait sur une plaine, pis attendit l’ennemi.


Le lendemain matin, Boudicca et ses guerriers arrivèrent. Ils étaient comme des queues de veau, pressés de sauter dans le tas. Quand ils virent les Romains se placer en avant d’eux‑autres entre les deux buttons, ils partirent à rire :

« Heille, t’as-tu vu ça? Sont don ben pas beaucoup! On va les ramasser sur un astie de temps! »

En arrière des combattants, les femmes bretonnes, qui avaient suivi leurs hommes dans leur virée sanglante, avaient placé leurs waguines bourrées de stock volé en demi-cercle pis s’étaient installées comme pour regarder la balle-molle un dimanche après-midi – manquait pu yinque le pop‑corn.

Pis là, Boudicca arriva, montée sur un chariot de guerre avec ses deux filles. Tout le monde se ferma la gueule pour l’écouter :

« Aujourd’hui, chus pas une reine : chus une de vous-autres, pis je suis venue retrouver ma liberté, venger mon dos pleumé par le fouet pis faire payer les Romains pour avoir volé la chasteté de mes filles. Les dieux sont du bord de la vengeance des justes! Dans cette bataille-là, c’est vaincre ou mourir! En tout cas, c’est ce que moé j’ai décidé en tant que femme. Vous-autres, les hommes, vous pouvez choisir de vivre pis de devenir esclaves, si ça vous tente. »

Y’eut une véritable explosion de cris de guerre, de hurlements déchaînés pis de chansons de victoire. Pis les Bretons se garrochèrent sur les Romains, les chariots en premier, suivis des guerriers à pied.

Ça devait être crissement épeurant de se faire foncer dessus par une marée de barbares douze fois plus nombreux, mais les Romains restèrent ben calmes et suivirent le plan de Paulinus à la perfection. Ils formèrent des triangles qui brisaient les lignes ennemies comme des vraies moissonneuses-batteuses à monde, une tactique que les forces de Boudicca avaient jamais vue pis qu’y savaient pas pantoute comment contrer. Après ça, la cavalerie romaine s’en alla sur les côtés pour pogner les Bretons en tenaille pis les forcer à se taponner toute ensemble au milieu.

Autant les Romains étaient disciplinés, autant les Bretons étaient juste un tas d’enragés pas coordonnés qui s’étaient ramassés ensemble contre un ennemi commun.

Ben vite, ça se mit à fuir de tous bords tous côtés dans la panique totale; des milliers de guerriers bretons finirent effoirés sous les pieds de leurs propres compatriotes. En plus, en arrière, y’avait encore la rangée de waguines qui bloquait la retraite comme une clôture d’enclos à bestiaux.

Les Bretons étaient pognés. Ils furent massacrés par milliers, pis en moins de deux heures, la rébellion de Boudicca était finie. Les Iceni pis les Trinovantes connurent pus jamais la liberté. Quant à Boudicca, on dit qu’elle se sauva aussi et que, incapable de digérer la défaite, elle se suicida avec du poison.

Aujourd’hui, y’a une statue de Boudicca au beau milieu de Londres – tsé, la ville qu’elle a crissée à terre comme un bulldozer? Faut quand même y donner ce qui lui revient : si elle avait vaincu Paulinus, les Romains auraient carrément perdu l’île de Bretagne, pis elle aurait changé le cours de l’histoire.

Faique c’était qui, en vrai, la reine des Iceni? La première héroïne anglaise, une icône féministe avant le temps, ou bedon un monstre assoiffé de sang? C’est ça qui est plate, avec l’histoire : y’a jamais rien de toute noir ni de toute blanc.


*On va clarifier ça drette-là : dans ce temps-là, ce qu’on appelait la Bretagne, c’était la Grande‑Bretagne d’à c’t’heure (l’île où y’a l’Angleterre, l’Écosse et le pays de Galles). La Bretagne en France, c’était la Gaule. Pis les Bretons, c’étaient les habitants celtes de l’île de Bretagne.


**Fonctionnaire chargé de gérer une province.


Source principale : Dion Cassius, Histoire romaine, traduction anglaise de la Loeb Classical Library edition, 1925 .
http://penelope.uchicago.edu/Thayer/E/Roman/Texts/Cassius_Dio/62*.html