Léo Major, partie 3 – le libérateur de Zwolle

Partie 1
Partie 2

Si ça avait été dans les vues, c’est là qu’une grosse toune épique serait partie à jouer, avec les tambours pis toute le kit, tandis que Léo Major fonçait vers Zwolle comme une armée d’un seul homme. Y savait que Willy aurait pas voulu qu’y soit pogné pour arvirer d’bord à cause de lui, faique y’allait faire la mission, tout seul, jusqu’au boutte.

Léo suivit le chemin de fer jusqu’à la gare, comme le fils des Van Gerner lui avait expliqué tantôt. Rendu là, il vit un hôtel avec une Kübelwagen, un genre de p’tit char militaire allemand, de parqué en avant. Y’avait un gars à bord, pis y’avait l’air d’attendre après quequ’un.

Léo se faufila, pis arriva drette à côté du gars, qui fit un astie de saut en voyant c’t’espèce de crinqué avec yinque un œil pis une mitraillette dans chaque main. Léo y’enleva son arme – une MP40, une petite mitraillette qui ressemblait pas mal au Sten, mais que Léo trouvait meilleure –, le fit sortir du char pis le força à rentrer en avant de lui dans l’hôtel.

En dedans, y’avait un officier allemand qui jasait avec le propriétaire, assis au bar, ben relax. Y retroussa tellement vite, on aurait dit une toast qui sortait du toaster. Mais à voir la face de Léo – pis surtout, ses trois mitraillettes – y se rendit ben vite compte qu’y avait aucune chance. Léo lui fit signe de s’assire et il lui dit, en allemand :

« Ton pistolet, s’te plaît. »

L’officier lui donna son arme sans s’astiner.

– Parlez-vous anglais? demanda Léo, en anglais.
– Parlez-vous allemand? lui répondit l’officier, en allemand.

C’tait ben maudit.

– Parlez-vous français ? fit Léo – tsé, un gars s’essaye.
– Oui, je parle français.

Ga don ça, toé! Tout un adon! L’officier était alsacien, pis en Alsace, ça parle français.

– Y’a combien de soldats dans la ville? demanda Léo.
– Pas loin de 1 000.
– Bon ben vous pis vos 1 000 soldats, vous feriez mieux de lever les feutres avant 6 h, parce que la ville va être bombardée. J’ai pas besoin de vous dire que ça ferait beaucoup de morts, des soldats pis des civils. À part ça, ça serait plate pas mal de détruire une belle ville de même hein?  

L’officier vint tout la face tout blême – y’avait compris le message. Léo n’eut pitié, faique, en gentleman, y lui r’donna son pistolet pis le laissa partir avec son chauffeur.

Après ça, y r’sortit dehors. Pour lui, c’tait rendu ben clair, c’qui devait faire. Faique, son Sten d’une main, la MP40 de l’autres pis le Sten de Willy accroché dans le dos, y se prépara à foutre la marde solide.

Les soldats ordinaires, y pouvait ben avoir pitié d’eux-autres. Après tout, la plupart étaient pas pires que lui, pognés dans une guerre qu’y avaient pas demandée; à c’t’heure-là, probablement qu’y auraient mieux aimé être collés en cuiller avec leur blonde en-dessous des couvartes plutôt que de se geler le cul en patrouille pour la gloire du Reich. Mais les SS pis les agents de la Gestapo, c’tait pas pantoute la même affaire : c’tait des asties de fanatiques. Faique y rentra dans une maison vide pis regarda ses cartes pour chercher son premier objectif : le QG des SS.

Quand il l’eut spotté, y se faufila jusque-là pis y rentra dans le QG sur la pointe de ses chouclaques, sans se faire voir. Là, y vit huit SS dans une salle. Y’étaient don fins de s’être mis toutes à la même place!

PPRRRRRAAAAK! Quatre SS moururent drette là sous les balles tirées par Léo, pis les autres se sauvèrent comme des chats en entendant la balayeuse. En s’en allant, Léo sacra le feu. Tsé, tant qu’à faire.

Y s’en alla au ralenti, sa silhouette noire qui se découpait devant la bâtisse en flammes.

Non, j’niaise. En fait, y’avait pas le temps pantoute de faire son frais : la nuite était encore jeune, pis la job était loin d’être finie. Y sortit en douce par la porte d’en arrière pis s’en alla dans un autre coin de la ville. Là, y se mit à se promener dans les rues de Zwolle comme un esprit frappeur, pognant par surprise plusieurs patrouilles ennemies. Chaque fois, y faisait la même affaire : y tirait vers les Allemands avec ses deux mitraillettes, yinque pour en blesser deux-trois pis leur montrer qu’y était pas là pour jouer au Parchési. Après, y les envoyait comme prisonniers à son régiment.

Encore là, c’pas clair : Léo allait-tu les porter aller-retour, où ben y se rendaient tout seuls comme des p’tits moutons ben dociles? C’était-tu son pur magnétisme animal, ou ben l’fait que voir un Québécois en crisse, c’tait aussi pire que de voir le yâble? Je l’sais pas, pis personne le sait vraiment.

En tout cas, à c’t’heure que tout c’qu’y avait d’Allemands dans’ville était sur le gros nerf, Léo arriva à son deuxième objectif : le QG de la Gestapo. Là avec, il fit le ménage à la mitraillette pis sacra le feu.

Après ça, y se mit à courir comme un malade dans les rues en lançant des grenades dans les maisons vides pis en tirant des deux mitraillettes en même temps pour mener le plus de train possible, comme si la ville était attaquée de tous bords tous côtés. De temps en temps, y rentrait dans les maisons pour se reposer; des fois, fallait qui défonce la porte, mais le monde en-dedans se calmaient ben vite quand y voyaient que c’était pas un Nazi. Pis y ressortait de plus belle, continuant de faire croire aux Allemands que le Régiment de la Chaudière était débarqué au complet.

Autour de 4 h 30 du matin, Léo était brûlé. Y’aperçut des gars de la résistance qui l’avaient vu faire toute la nuite, probablement la yeule à terre avec un plat de popcorn.

Y parlaient pas anglais ni français, faique y’allèrent chercher une prof d’anglais qui s’adonnait à rester pas loin. Grâce à elle, Léo réussit à faire comprendre aux résistants qu’y avait pu un maudit Allemand à Zwolle, pis qu’y pouvaient annoncer à la radio que la ville était libérée. À l’entendre, on aurait cru qu’y avait rien là; on aurait dit un plombier qui r’ssort de la cave en te disant : « C’est beau, y’est posé, ton chauffe-eau! »

Y demanda aussi un char pour qu’y puisse retourner au plus sacrant à son bataillon pis empêcher le bombardement.

Y partit sur les chapeaux de roues vers où était son unité, mais ses compagnons savaient pas que c’était lui, faique y y tirèrent dessus. Comme l’autre fois avec le blindé allemand, y dut se montrer pour que les gars le reconnaissent. C’tait rendu une habitude.

Après avoir annoncé à ses officiers que la mission était accomplie, y r’tourna porter le corps de Willy à la ferme des Van Gerner en attendant que d’autres viennent le chercher.

Pis là, après un briefing, son épique nuit sur la corde à linge venait enfin de se terminer. Y’alla se coucher dans un camion pis y câilla tusuite.

Dans l’après-midi, y se réveilla parce que les gars de son régiment s’énarvaient autour de lui. 

– Heille, Major, viens-t-en, le party est pogné en ville!
– Allez-y les gars, répondit-il, les yeux dans la graisse de bines. M’a vous r’joindre.

Une demi-heure après, Léo pis ses chums rentrèrent dans Zwolle.

Les habitants chantaient pis dansaient pis trippaient comme des petits veaux du printemps. Léo avançait dans c’te foule joyeuse, quand y se fit spotter par du monde qui savaient que leur libérateur avait un bandeau sur l’œil. Ils le pognèrent sans y demander son avis pis le montèrent sur leurs épaules, en héros. Avec une p’tite pensée pour Willy, y se laissa célébrer pis emporter par la fête.

Pour ses exploits, Léo reçut des médailles, fut reçu par la reine Juliana des Pays-Bas et fut nommé citoyen d’honneur de Zwolle, pis une grosse avenue, la Leo Majorlaan, fut nommée en son honneur. Tou’és ans, les flos de Zwolle chantent des chansons en son honneur! Pis icitte, au Québec? Y’a une p’tite tombe de rien, pis y’est à peine connu. Y mériterait un gros film d’Hollywood avec des explosions pis des chars d’assaut qui r’volent, bâtard! En tout cas, j’espère qu’en vous contant ça, j’aurai fait ma part pour le faire connaître plus, pis le faire connaître mieux. 

Léo Major, partie 2

Partie 1

Quelques mois après son exploit de malade, Léo faisait le tour d’un champ de bataille avec le padré de son bataillon dans un Bren Carrier, une espèce de p’tit blindé léger avec le dessus ouvert. C’te combat-là avait été particulièrement épouvantable; mais là, les balles avaient arrêté de siffler, les roquettes avaient fini de péter pis y régnait littéralement un silence de mort.

Ça sentait comme un méchoui dans’cour du yâble. Y’avait des Allemands carbonisés éparpillés un peu partout : une roquette avait fessé drette dans leur char d’assaut, pis y’avaient r’volé comme des catins en guénille. Y’avait aussi quelques soldats canadiens morts, qui s’étaient retrouvés à la mauvaise place quand c’tait pas le temps.

« Faudrait les ramasser pour les ramener au régiment », dit le padré.

Léo alla tusuite chercher les cadavres pour les mettre dans le Bren. Quand y’eut fini, le chauffeur pis le padré s’assirent en avant pour r’partir. Léo s’assit en arrière avec les corps, pis s’alluma une cigarette pour cacher la senteur de mort.

Le Bren venait yinque de se r’mettre à rouler quand Léo entendit une ciboire de grosse explosion. Là, c’est lui qui r’vola dins airs. Après avoir plané comme abri tempo pogné dans le vent, y’atterrit vraiment raide sur le dos dans’bouette. Pis y perdit connaissance.

Le Bren avait roulé sur une mine, pis y valait pas mieux qu’une canne de bines passée dans le tordeur. Quand Léo sortit des vapes, y’était encore à terre, tout égarouillé, pis y’avait deux docteurs qui le regardaient :

– Êtes-vous correct?
– Est-ce que le padré va bien? demanda Léo, pensant pas pantoute à lui-même.

Les docteurs dirent rien : y’était mort, le padré. Pis le chauffeur aussi. Ils mirent Léo sur une civière, puis dans un Jeep pour une raille vers l’hôpital de campagne sur des chemins bouetteux pleins de trous pis de bosses. Y’était arrivé de quoi à son dos, pis ça regardait mal en tabarouette. Y souffrait tellement le martyre qu’y fallait arrêter aux quinze minutes pour y donner de la morphine.   

À l’hôpital, le docteur avait pas des bonnes nouvelles pour lui : trois vertèbres pis plusieurs côtes de cassées, pis des entorses aux deux chevilles. Encore une fois, y se fit dire :

« La guerre, c’est fini pour toé! »

Mais Léo, y’était faite d’un autre bois que le reste du monde. Pis y’avait une astie de tête de cochon.

Après une semaine, Léo était déjà tanné d’être là à rien faire, faique il se mit dans l’idée de se sauver de l’hôpital pour arjoindre son bataillon. Pis aussi, tant qu’à faire, pour faire un croche par Nimègue chez la belle Antoinette Slepenbeck, qu’il avait rencontrée l’automne d’avant. Mais là, c’tait pas d’avance : le docteur y’avait posé un gériboire de gros plâtre tout autour du torse. En plus d’être achalant, ça le rendait ben que trop facile à spotter.

Le lendemain matin, aux aurores, Léo vola une froque de soldat assez grosse pour deux gars pis se poussa en douce. Pis, tu parles d’un adon, un Jeep de l’armée de l’air s’en allait justement à Nimègue, pis y’avait une place de libre à bord. En arrivant là-bas, il tomba face à face avec la mère d’Antoinette, qui comprenait pas pantoute ce qu’y faisait là :

« Ben voyons! Vous êtes pas censé être parti libérer la Hollande, vous? » 

Les Slepenbeck étaient quand même ben contents de le voir. Ils l’invitèrent à rester une secousse, le temps de prendre du mieux. Un mois après, Léo alla voir M. Slepenbeck pis lui dit :

« Le père, j’voudrais avoir une scie, sivouplaît. »

Y sortit dehors avec la scie; toute la famille avait le nez collé dans’fenêtre pour voir ce qu’y allait faire avec ça.

Scritch, scritch, scritch : après plusieurs coups de scie ben précis, les deux moitiés du plâtre à Léo tombèrent à terre dans’cour. Y’avait rien au monde pour retenir Léo Major : ni les mines, ni les grenades, ni les Nazis, pis encore moins les gériboires de gros plâtres.

Après ça, Léo retrouva son bataillon, qui avançait de plus en plus creux dins Pays-Bas, libérant ville après ville avec l’aide de la résistance hollandaise. Partout sur le passage des Canadiens, les habitants, fous comme des balais, les accueillaient en criant des mercis pis des hourras. À Zutphen, Léo se paya tout un trip en se faufilant tout seul pis en éliminant des tireurs d’élite pis des officiers SS avant même que les troupes canadiennes rentrent dans’ville.

Pis là, le Régiment de la Chaudière arriva devant Zwolle.

La ville était vraiment ben défendue : les Allemands y tenaient, parce que c’était une place importante pour le transport des troupes pis des marchandises à cause des routes pis des chemins de fer qui passaient par là. En plus, y’avait des détachements de la Gestapo pis des services de renseignement des SS, faique on s’entend que les Alliés avaient tout intérêt à y aller.

Comme les officiers avaient réussi à mettre la main sur des cartes de la ville grâce à la résistance, y savaient exactement où frapper. Le commandant du régiment ordonna donc à l’artillerie de tirer sur les spots marqués sur les cartes.

Mais là, pendant qu’y regardait ses hommes placer les canons, le commandant eut comme un doute. Y’avait encore des milliers d’habitants dans la ville, pis les tirs risquaient de faire ben des morts. Faique y’appela ses éclaireurs pis demanda deux volontaires pour aller en reconnaissance dans Zwolle, histoire de se faire une idée de ce qui se passait là. Sans grande surprise, Léo se proposa tusuite. L’autre volontaire, c’était Willy Arsenault. J’vous avais pas parlé de lui encore, mais Willy, c’était le grand chum de Léo, qu’il avait connu pendant son entraînement militaire. Y’était dans la même gang que lui pendant de Débarquement de Normandie, pis y’avait pas mal le même caractère. Les deux se faisaient confiance, pis y formaient un duo de feu.

Faique Léo pis Willy regardèrent les cartes pis décidèrent d’attendre la nuite, se disant que ça serait plus facile de se faufiler dans le noir. Ils pognèrent des rations de chocolat, de café pis de thé, une miche de pain pis ben des cigarettes pour eux-autres mêmes, pis chacun leur Sten gun – une petite mitraillette – des munitions pis un sac de grenades à fragmentation pour les Allemands. 

En fin d’après-midi, y s’en allèrent à la ferme des Van Gerner, à l’est de Zwolle, pour attendre qui fasse noir. Y parlaient pas français ni anglais, mais y’étaient ben contents de voir des Canadiens – ça pouvait juste être des mauvaises nouvelles pour les Allemands. Y capotèrent ben raide quand Willy sortit le chocolat de son sac – ça faisait des années qu’y avaient pas vu ça!

À force de pointer pis de faire des sparages, le fils des Van Gerner réussit à leur montrer les places où y’avait des Allemands, la meilleure façon de rentrer dans la ville, pis des points de repère pour leur éviter de s’écarter. Ça allait être ben utile.

Vers 11 h du soir, c’tait le temps de commencer la mission. Après avoir dit merci à la famille, les deux Canadiens français s’en allèrent en direction de la ville. C’était carrément se jeter dans la gueule du loup, mais y s’en sacraient – la seule chose qui comptait, c’était de trouver une façon de clairer les Allemands sans que l’artillerie ait besoin de tirer sur la ville.    

Pas loin de la ferme, y’avait un pont de chemin de fer. Léo s’enligna dessus en premier, sans faire de bruit, parce qu’y portait ses chouclaques, comme d’habitude. Willy devait suivre pas longtemps après.

« Voyons, comment ça, qu’y arrive pas? » se demanda Léo.

Pis là, y’entendit un bruit.

« Ah, le v’là! »

Mais là, PPRRRRRAAAAK! Une rafale de mitraillette, pis un cri de mort – dans la direction de où Willy était.

Léo tira tusuite, quasiment par réflexe. Y’avait huit Allemands d’embusqués dans le noir; y’en tua deux, pis les autres se sauvèrent en char vers la ville. Y se garrocha vers où Willy avait crié, pis comme de fait, c’qui craignait de pire était arrivé : y trouva son meilleur chum à terre, mort. Contrairement à Léo, y portait ses bottes, pis les Allemands l’avaient entendu passer sur le pont.

Léo aurait le temps plus tard d’être triste. Mais là, y’était en saint ciboire de tabarnak.

Y’aurait pu r’virer de bord pis renoncer à la mission, mais y savait que Willy aurait voulu qu’y continue. Y ramassa le corps de son ami pis le déposa à côté du chemin pour venir le chercher plus tard. Y pogna le Sten pis le sac de grenades à Willy, pis s’en alla vers la ville, prêt à décâlisser du Nazi. Y’avait du monde qui allaient payer à soir.

Partie 3


Source principale : Jocelyn Major (le fils de Léo), « N’oublions jamais ». HISTOMAG’44, no 57, décembre 2008-janvier 2009. https://www.39-45.org/histomag/mag-decembre2008.pdf

Léo Major, partie 1 – les faits d’armes d’un Canadien français

Un bon jour de 1968, à Montréal une gang de Hollandais sonnèrent à la porte chez Léo Major, un ancien sergent des Forces armées canadiennes qui avait servi pendant la Deuxième Guerre mondiale. Y voulaient inviter Léo au 25e anniversaire de la libération de la ville de Zwolle, aux Pays-Bas. En entendant ça, sa femme Pauline se demanda si a n’avait manqué des bouttes :

– Mais comment ça que mon Léo est invité, pis pas d’autres?
– Parce que c’est le libérateur de la ville de Zwolle. Pas un des libérateurs, là : LE libérateur. Y’a tout fait tout seul!

Quand les Hollandais furent partis, Pauline, en pleine science-fiction, avait une couple de questions pour son mari :

– Ben voyons, Léo, comment ça se fait que tu nous as jamais conté ça?
– Ben, j’voulais pas passer pour un vantard. Pis de toute façon, tu m’aurais-tu cru, tu penses?

Tsé, quand elle a rencontré Léo en 1951, Pauline avait dit qu’a n’avait plein son casse des soldats qui arrêtaient pas de se vanter de leurs exploits de guerre. C’tait pas tombé dans l’oreille d’un sourd…  

Léo, y’est né en 1921 à New Bedford, au Massachussetts. Son père était ouvrier pour les chemins de fer nationaux au Canada, pis y’était descendu aux États pour la job.

Pas longtemps après, les Major remontèrent vivre à Montréal, d’où c’qui venaient. Léo fut élevé par sa mère avec ses 12 frères et sœurs en pleine Grande Dépression; son père partait des semaines de temps sur les chantiers, pis quand y’arvenait à maison, ça y’arrivait d’être violent. C’tait pas jojo.

Faique quand Léo eut 18 ans, on s’imagine qu’y avait le goût de voir autre chose. C’tait pas un trippeux de drapeau pis de patrie tant que ça, mais quand l’armée se mit à chercher des volontaires pour aller se battre en Europe au début de la Deuxième Guerre mondiale, y s’est tusuite enrôlé.  

En 1940, y partit en Écosse avec le Régiment de la Chaudière. Y’était pas là pour se pogner le beigne : les hommes s’entraînaient du matin au soir, 6 jours semaine, 50 semaines par année.

En 1944, le régiment à Léo était fin prêt – jusse à temps pour le Débarquement de Normandie.

Le matin du jour J, Léo était dans une péniche de débarquement, en train de se faire brasser la couenne par une mer enragée noir, entouré de gars morts de peur pis pognés du mal de mer. Le pont était glissant de vomi. Là, son chum Larry Caissy lui dit :

– On va toute y passer, Léo. On va sauter sur une maudite mine. En plus, les autres régiments débarquent avec des tanks, pis nous autres on a yinque un bulldozer. On va se faire massacrer!
– Relaxe, Larry. T’as une bonne mitraillette pis tu vas être OK. On a un bulldozer, tandis que les autres ont juste des tanks. Attends de voir ce qu’on va faire avec!

Léo souriait en disant ça. C’était comme si y’avait pas peur pantoute.

Vers 8 h 30, Léo et son régiment débarquèrent sur la plage de Juno. Déjà là, y’étaient chanceux : y’en avait qui avaient coulé comme des roches avec leur équipement avant même de toucher terre. Plus loin, les hommes du Queen’s Own Rifles de Toronto, figés de peur, se faisaient ramasser par les mitraillettes allemandes.

Larry Caissy demanda à Léo :

– Est-ce qu’y sont morts ou y’attendent de recevoir une balle?
– Ouin, faut faire quequ’chose, sinon y vont se laisser massacrer!

Les balles faisaient toute arvoler : le sable, les roches, les corps… C’était l’enfer. Au beau milieu du carnage, Léo, Larry pis d’autres gars réussirent à se faufiler en-dessous du blockhaus où étaient les mitraillettes ennemies et posèrent une grenade : BOUM!

Après ça, y’eurent pas trop de misère à défoncer un boutte du mur avec le bulldozer. Léo pis sa gang rentrèrent dans le blockhaus; ils pognèrent une douzaine d’Allemands par surprise et les firent prisonniers. Pis là, un sergent des Queen’s Own Rifles – un Canadien anglais – arriva, crissa un coup de poing sur la gueule d’un des soldats allemands pis alla pour descendre les prisonniers, mais Léo le laissa pas faire :

– C’est pu des soldats, c’est des prisonniers. Pas de meurtre, c’tu clair?
– On fait pas de prisonniers, répondit le sergent.
– Nous-autres, oui, dit Blakeley, un des compagnons à Léo. Si ça vous tente de tuer des Allemands, allez vous en trouver. Ceux-la, y s’en viennent avec nous-autres.
Goddamn frogs! fit le sergent en s’en allant.  

Un des prisonniers prit la peine de dire merci à Léo.

À c’t’heure qu’y avait pu de mitraillettes, la plage de Juno était sécurisée, mais la journée était loin d’être finie.

Dans l’après-midi, Léo fut envoyé en mission de reconnaissance en arrière des lignes ennemies avec un autre éclaireur. Tandis qu’y marchaient cachés en arrière d’une haie, y virent un Hanomag – un char blindé allemand – qui s’en venait avec trois gars à bord.

Les Allemands étaient un peu au-dessus de leurs affaires; y fumaient pis y jasaient sans trop se méfier. Faique Léo pis l’autre éclaireur se mirent en position, pis quand le blindé passa à ras eux‑autres, Léo tira sur le chauffeur pis le pogna dans l’épaule.  

Un des soldats ennemis essaya de pogner son arme, mais PÂWF! Léo fut plus vite que lui et le tira lui aussi dans l’épaule. À ce moment-là, les Allemands comprirent qu’y f’raient mieux de filer doux. Léo et l’autre gars embarquèrent dans le blindé pis forcèrent le chauffeur à conduire jusqu’à la position des soldats canadiens anglais.

Mais là, eux-autres, y savaient pas que le blindé avait été saisi par deux Canadiens français! Faique y se mirent à tirer du canon anti-char. Y fallut que Léo monte su’l dessus du blindé avec les obus qui y sifflaient chaque bord des oreilles pour qu’y arrêtent. Léo, le sourire dans face, se dit :

« Ha! Une maudite chance que les Anglais savent pas tirer! »

Quand le blindé s’arrêta en avant des lignes, un officier anglais ordonna à Léo d’y remettre le blindé, mais y voulut rien savoir :

« Y’a été saisi par des Canadiens français, faique y s’en va chez les Canadiens français. »

L’officier se rendit ben compte que Léo était trop tête de cochon, faique il le laissa passer. Heille, comme si Léo allait laisser les Anglais ramasser toute la gloire!

Ça, c’était sa première journée de combat à vie. Y’aurait eu de quoi se vanter jusse avec ça, mais y faisait yinque commencer! 

Deux jours après le Débarquement, Léo fut encore envoyé en reconnaissance, près de la ville de Caen. Avec quatre autres Canadiens, y tomba face à face avec une patrouille de cinq soldats d’élite allemands. Pas le choix : Léo et les autres gars tirèrent en premier, tuant tous les Allemands sauf un, qui eut le temps de lancer une grenade au phosphore avant de passer l’arme à gauche.

La grenade péta jusse à côté de Léo, qui reçut de la bouette pis un tapon de débris en pleine face. Y’avait le visage brûlé pis y voyait pu rien. C’tait un cas d’hôpital.

Rendu là, le sous-officier infirmier lui dit :

– Bon, ben votre œil gauche est scrap. C’est ben d’valeur, jeune homme, mais va falloir te renvoyer en Angleterre. La guerre, c’est fini pour toé!
– Hein! Oubliez ça. Chuis franc-tireur, pis mon unité peut pas se passer de moé! Mon œil droit est ben correct; ça adonne ben, c’est lui que je prends pour viser!

Le sous-officier y fit un bandage avec un cache-œil pis le renvoya au combat. Léo trouvait ça ben drôle :

« Heille! J’ai l’air d’un pirate! »

C’te gars-là, y’avait rien pour le décourager.

Pendant les mois qui suivirent, les forces alliées continuèrent d’avancer de plus en plus creux dans le nord de la France pis en Belgique. Le 1er octobre, Léo pis son régiment étaient rendus aux Pays-Bas; ça commençait à faire loin de la Normandie pour acheminer le stock jusqu’au front. Faique ça prenait un port plus proche : celui d’Anvers, qui avait déjà été repris par les Anglais d’Angleterre. Mais pour que les bateaux puissent se rendre, fallait clairer les Allemands tout le long de l’estuaire de l’Escaut : ça, c’tait une job pour les Canadiens.

Pendant cette bataille-là, Léo trouva encore le tour de se faire remarquer. Autour de minuit, son commandant y dit :

« Léo, je veux que t’ailles voir si tu peux trouver les 50 p’tits nouveaux que j’ai envoyés en patrouille après-midi. Sont pas encore arvenus, pis j’commence à m’inquiéter pour eux-autres. »

Faique Léo se lâcha tout seul dans le noir, sans faire de bruit; y portait des chouclaques plutôt que des bottes quand il allait en patrouille. Ben de bonne heure le matin, il entra dans un village, pis y vit des fusils accotés sur un mur de maison. En allant plus proche, il spotta un tapon d’équipement militaire : des casses, des radios, des sacs à dos. Il entra dans une maison voisine pis fouilla le rez-de-chaussée. Y’avait pas un chat.

Il monta en haut. Par la fenêtre, il vit des tranchées creusées le long d’un canal. Y’avait plein de soldats allemands endormis, pis deux sentinelles. Après les avoir checkés attentivement pendant une petite secousse, y se dit :

« C’est de votre faute si chuis trempe pis gelé. Vous allez me le payer. »   

Faique là, savez-vous c’qu’y fit, le crinqué? Il s’en alla jusqu’au canal, ben silencieusement, s’approcha d’la première sentinelle pis la captura sans qu’a puisse s’astiner. Après, il se servit du gars comme appât pour capturer l’autre sentinelle.  

« Aweille! Amenez-moé à votre officier! »

L’officier eut même pas le temps de comprendre c’qui lui arrivait : Léo le désarma drette là pis pointa son fusil sur lui :

« Lève-toé pis réveille tes hommes. Vous vous en venez toutes avec moé. »  

Voyant qu’y était mieux de prendre son trou, l’officier allemand gueula un ordre à ses hommes, qui retroussèrent toutes sans résister, sauf un qui voulut pogner son fusil. L’innocent! Léo le descendit tusuite. Y’avait clairement pas compris à qui y’avait affaire!

« Tention! Les mains en l’air! » cria-t-il en allemand.

Les Allemands restèrent tellement frettes qu’ils levèrent les mains pis se mirent à marcher en file comme des enfants d’école dans la direction que Léo leur pointait avec son fusil.

C’tait ben beau, mais fallait qu’il les ramène à son régiment, ces prisonniers-là! Un m’ment’né, Léo tomba sur une gang de SS qui se mirent à y tirer dessus. Pas impressionné pour deux cennes, Léo continua de pousser ses prisonniers en avant, même si plusieurs furent blessés ou tués en traversant le village.

Pis là, un char d’assaut allié se pointa.

– C’est beau, on s’occupe de vos prisonniers, dirent les gars à bord.
– Chus correct, répondit Léo. Allez don tirer sur les SS à’place!

Faique Léo et sa trâlée d’Allemands continuèrent leur chemin. Pis là, vous me crèrez pas, mais c’est pas 10, pas 20, pas 30, mais avec QUATRE‑VINGT-TREIZE soldats que Léo arriva au poste de commandement du Régiment de la Chaudière! Son commandant avait la gueule à terre.

Vous allez peut-être me dire : « Franchement! Un gars tout seul qui a capturé 93 soldats ennemis? Tu nous prends-tu pour des valises? » J’vous comprends. Ça a pas d’allure. Pourtant, ça a ben l’air que c’est vrai. Même, pour ça, on voulut le décorer de la médaille de Conduite distinguée, mais y dit non parce que c’est le maréchal Montgomery – le numéro un des armées du Commonwealth – qui allait y donner, pis y voulait rien savoir, parce qu’il trouvait que c’était un gros incompétent.

Léo, c’tait un vrai.  

Pour être un héros, ça prend ben des qualités, mais ça prend aussi de la chance. Pis, c’est plate, mais Léo pouvait pas être chanceux pour toujours…

Partie 2


Source principale : Jocelyn Major (le fils de Léo), « N’oublions jamais ». HISTOMAG’44, no 57, décembre 2008-janvier 2009. https://www.39-45.org/histomag/mag-decembre2008.pdf

L’espion poche de New Carlisle

Un matin de novembre 1942, en Gaspésie, dans les eaux de la baie des Chaleurs pas encore tout à faite réveillée, un sous-marin allemand s’avançait sans faire de bruit comme un brochet en fer de 700 tonnes.

Ça faisait déjà une bonne couple de mois que des U-boat nazis rôdaient dans le coin; rendus fantasses par l’absence du gros de la flotte de la marine canadienne, partie défendre la Méditerrannée pis le golfe du Mexique, ils faisaient la pluie pis le beau temps dans le fleuve Saint-Laurent en coulant des cargos pis des corvettes.

Mais ce sous-marin-là, y’avait une autre mission. Pas loin de New Carlisle, il fit surface, pas pour tirer une torpille, mais pour faire débarquer un espion.

Werner von Janowski, espion poche

Étant donné qu’il avait déjà passé une bonne secousse au Canada dans les années 1930, Werner von Janowski, lieutenant de la flotte allemande, nom de code « Bobbi » (mais on va l’appeler « Ti-Werne »), était drette le bon gars pour entrer en contact avec des organisations nazies clandestines au Canada, apprendre des affaires secrètes pis tout bavasser au Reich. En tout cas, c’est ce que les Nazis pensaient. Ils avaient juste pas idée d’à quel point y se planterait, pis dans un temps record, à part ça.

Faique notre Ti-Werne débarqua sur une plage à quelques milles de New Carlisle, encore habillé en marin allemand. L’idée, c’était que s’il se faisait pogner habillé de même, il se ferait traiter comme un prisonnier de guerre, c’est-à-dire pas trop pire, tandis que s’il était habillé en civil, il risquait la peine de mort.

Quand il fut certain de pas se faire voir, il se changea et enterra son uniforme. Ensuite, il prit la direction du village. Son plan : prendre le prochain train pour Montréal.

À 9 h du matin, Ti-Werne arriva à l’hôtel The Carlisle. Sous le nom de William Brenton, il dit qu’il venait d’arriver sur l’autobus et demanda une chambre avec un bain, car il voulait se décrotter un peu.

Faut dire que la traversée de l’Atlantique avait pris 44 jours; après avoir passé autant de temps enfermé dans une canne de bines sous l’océan avec un tapon d’autres gars, il sentait le swing, l’humidité pis le diésel à plein nez. Et ça, c’est juste un des détails louches que Simonne Loubert, la jeune femme de chambre qui lui répondit, spotta tout de suite.

Tsé, un étrange qui r’soud de nulle part de bonne heure le matin dans un village d’à peu près 1 000 habitants, ça fesse. En plus, Ti-Werne avait l’air sur les nerfs et parlait avec un accent bizarre. Quand il s’acheta un paquet de cigarettes, il paya avec de la vieille argent qui datait de la guerre de ‘14. Mais le plus louche, c’était qu’y disait être arrivé sur l’autobus. Simonne savait ben que l’autobus passait pas c’te journée-là. Pis même à ça, l’autobus aurait débarqué le monsieur drette en avant de l’hôtel, pis y serait pas arrivé à pied.

Simonne était pas folle : a savait que les Allemands se promenaient autour de la Gaspésie en sous‑marin, pis qu’y en avait qui pourraient essayer de débarquer. Faique quand Ti-Werne fut parti dans sa chambre, elle alla voir Earle Annett Jr., le garçon du propriétaire de l’hôtel.

– Ça marche juste pas, son affaire. En plus, tsé, ça m’a l’air d’un gros fumeur, pis y savait même pas comment ça coûte, un paquet de cigarettes! Penses-tu que ça pourrait être un espion?
– Ouin, j’avoue que c’est crissement suspect! M’a voir ce que je peux faire.

Earle Jr., un jeune homme de 20 ans, aurait vraiment voulu partir péter des gueules de Nazis comme beaucoup de ses chums de gars. Ce qui était plate, c’est qu’il s’était irrémédiablement scrappé le genou en prenant une débarque en bécycle quand il était flot, faique l’armée l’avait pas accepté. Tant qu’à rester pogné du mauvais bord de l’Atlantique, il avait ben l’intention de participer à l’effort de guerre pis de démasquer l’espion.

Entre-temps, Ti-Werne s’était installé dans la salle à manger pour déjeuner. Earle Jr. trouva que son linge était bizarre – lui, y venait pas d’icitte, c’était évident. Pis quand il se leva pour partir, Earle Jr. vit qu’il avait échappé une boîte d’allumettes à côté de sa chaise.

Earle Jr. la ramassa et lut « Fait en Belgique » dessus. Ça, c’était suspect en viarge : dans ce temps-là, tous les paquets d’allumettes vendus au Canada portaient le même sceau spécial, qui était pas sur cette boîte-là, pis en plus, la Belgique était occupée par les Nazis depuis trois ans.

Earle Jr. était maintenant sûr de sa shot : c’était ben un espion.

Comme le train pour Montréal partait dans même pas une heure, fallait qu’y se grouille. Il embarqua dans son pickup et partit en direction de la gare. Rendu là-bas, il trouva notre Ti-Werne en train de prendre un café. Faique, ben relax, comme si de rien était, il s’assit à ras lui :

– Fait pas chaud à matin, hein?
Ah, z’est pas zi mal, répondit Ti-Werne, avec son accent bizarre du fond de la gorge.
– Cigarette?
– Oui, merzi.

Earle Jr. lui donna une cigarette, puis attendit qu’il lui offre du feu pour allumer la sienne. Alors, Ti-Werne sortit un autre paquet d’allumettes belges. Bingo!

– Ch’ai fu que le train z’arrêtait à Matapédia, demanda l’Allemand. Z’est quel genre d’endroit? Petit, che zuppose?
– Ouais, c’est grand comme ma yeule. Y’a pas grand-chose à faire là*
– Ah bon.

Y’avait un malaise dans l’air, comme quand quequ’un lâche un gros pet, pis que tout le monde le sent mais personne parle. L’espion soupçonnait-tu qu’on le soupçonnait?

Enfin, le train entra en gare pour 20 minutes. Pas le temps de niaiser – à c’t’heure qu’il avait une preuve, Earle Jr. alla tout de suite avertir le constable Alfonse Duchesneau de la Police provinciale.

Duchesneau était pas trop convaincu, mais il alla quand même à la gare. Il arriva drette comme le train partait et sauta dedans au dernier moment. À bord, il spotta tout de suite Ti-Werne grâce à la description qu’Earle Jr. lui avait donnée. Il alla s’asseoir avec.

– Bonjour Monsieur, constable Duchesneau de la Police provinciale. Ch’peux-tu voir vos papiers siouplaît?
– Bien zûr, répondit Ti-Werne en sortant ses cartes au nom de William Brenton.
– Qu’est-ce qui vous amène par icitte?
– Che zuis représendant de commerce et ch’afais affaire dans la région.
– Ok, pis ch’peux-tu voir votre valise itou, siouplaît?

Rendu là, Ti-Werne devait suer de la raie pas mal, car il dit aussitôt :

« Za zera pas nézessaire. Che zuis un offizier allemand, et che zers mon pays, comme fous. »

Et voilà : grâce à la vigilance de braves Gaspésiens, la carrière d’espion de Werner von Janowski était kaput après même pas 12 heures. Si c’était pas un record, c’était pas loin.

Après ça, Ti-Werne fut emmené à Montréal, où la GRC essaya d’en faire un agent double. Après un an, il avait fourni zéro pis une barre de renseignements, faique les autorités le shippèrent en Angleterre, où il passa le reste de la guerre dans un camp pour prisonniers allemands.

L’histoire dit pas si Ti-Werne voulait la gloire, mais en tout cas, il s’attendait sûrement pas à se retrouver pour l’éternité dans les palmarès des pires espions de tous les temps!


*Ne représente pas l’opinion de l’auteure. C’est un maudit bon spot de plein air! #TourismeGaspésie


Source principale : Dan Beeby, Cargo of Lies: The True Story of a Nazi Double Agent in Canada, 1996. https://utorontopress.com/us/cargo-of-lies-4

Quand ça passe par le mauvais trou : Alexis Saint-Martin, cobaye canayen

« Heille, je peux-tu saucer des affaires dans tes sucs gastriques par le trou dans ton estomac pour voir ce que ça fait? Tu serais logé et nourri, pis t’aurais un petit salaire… »

Alexis Bidagan, dit Saint-Martin, se serait jamais attendu à se faire demander une affaire bizarre de même. Né en 1794 à Berthier, au Québec, dans une famille pauvre, il aurait pas non plus pensé qu’il allait un jour aider à faire avancer la médecine… par accident.

Alexis Saint-Martin dans sa vieillesse (Source : Wikimedia Commons)

Toute a commencé quand Alexis avait 28 ans et travaillait comme trappeur pour l’American Fur Company. Au poste de traite de l’île Mackinac, au Michigan, un cabochon qui faisait pas attention lui tira un coup de fusil drette dans le ventre, sans faire exprès.

Il aurait dû être mort : il avait des côtes de cassées, des muscles déchirés, les poumons lacérés pis brûlés, pis il avait un trou dans l’estomac assez gros pour y rentrer l’index, par où la chevrotine avait ressorti.

Ça regardait mal, mais William Beaumont, médecin de l’armée en poste sur l’île Mackinac, l’opéra quand même en espérant qu’y toffe au moins la nuitte.

William Beaumont (Source : Wikimedia Commons)

Contre toute attente, notre brave Canayen français en réchappa. Y’avait juste une affaire : quand il fut assez en forme pour manger, toute la bouffe ressortit quelques minutes plus tard par le trou dans son estomac. Ouache.

Faique, au début, le Dr Beaumont nourrissait Alexis en lui faisant des lavements (par le péteux, là…). Après un p’tit boutte de même, le trappeur fut bon pour recommencer à manger même si le trou se refermait toujours pas. Un m’m’ent’né, comme Alexis avait pas une cenne pour payer, l’hôpital le crissa dehors.

C’était plutôt poche pour lui. Qu’est-ce qu’il allait faire, amanché de même? Mais le Dr Beaumont, lui, y vit une occasion en or :

« Ça parle au yâb! Je peux y voir dans l’corps! Faut absolument que je l’empêche de repartir – grâce à lui, je pourrais être le premier à percer les mystères de la digestion! »

C’est là qu’il lui fit la fameuse proposition. Dans le contrat qu’Alexis a signé, c’était écrit qu’il allait être employé comme serviteur chez le Dr Beaumont, logé pis nourri, avec un salaire de 150 $ par année – même avec l’inflation, c’était pas à se tirer dans les murs : ça revient à peu près à 2 800 $ aujourd’hui. Surtout qu’en échange, le Dr Beaumont pouvait faire les expériences qu’il voulait sur lui.

L’histoire, c’est que dans ce temps‑là, on parlait pas vraiment de t’ça, des affaires comme le consentement éclairé. Alexis était illettré pis y parlait à peine anglais, faique y devait pas trop savoir dans quoi y s’embarquait…

Le trou de la gloire
Dans ce temps-là, c’était ben mystérieux, la digestion. Pis on avait pas grand moyen de savoir comment ça marchait.
 
Quelques expériences avaient été faites sur des animaux, mais y’a toujours ben des limites à ouvrir bestiau après bestiau en plein lunch pour voir ce qui se passe en dedans. Pis on pouvait pas non plus étudier ça sur des cadavres, parce qu’un cadavre, ben ça digère pu.
 
Le scientifique Charles-Édouard Brown-Séquard, lui, avait une autre idée : il avalait des éponges attachées après une ficelle, pis il les régurgitait pour étudier ce qu’il y avait dessus. (Après ça, il était pu capable de manger normalement sans vomir. Un de ses collègues a dit que c’était un « sacrifice sur l’autel de la science ».)
 
Faique, dans ce contexte-là, le Dr Beaumont considérait le trou d’Alexis comme sa porte d’entrée au panthéon de la médecine. Et il était prêt à tout pour qu’elle reste ouverte…
 
Parce que c’est louche en maudit que le trou soit resté ouvert de même. Dans ses notes, le Dr Beaumont dit qu’il a tout fait pour le fermer, mais que ça a jamais marché, pis même qu’Alexis aurait refusé les points de suture ou une autre opération qui aurait pu régler le problème. C’est quand même dur à croire. Beaumont dit aussi qu’il a accueilli Alexis chez eux « par pure charité ». Prends-nous donc pas pour des valises, Doc.
 
En plus, selon un certain Gordon Hubbard, qui était là le matin de l’accident, le Dr Beaumont aurait mis quelque chose dans le trou pendant qu’il opérait Alexis pour que ça cicatrise autour pis que le trou reste ouvert…

À part saucer des affaires dans ses sucs gastriques par le trou dans son estomac (qu’il goûtait, des fois – selon lui, le poulet à moitié digéré, ça goûte « fade pis sucré »), le Dr Beaumont lui prélevait de l’acide gastrique pour voir si ça digérait pareil en dehors du corps pis pour en envoyer à d’autre monde.

D’autres fois, il prenait l’acide, le mettait dans une fiole avec un morceau de bouffe dedans, pis forçait Alexis à rester planté là comme un codinde avec la fiole accotée dans le t’sour de bras pour simuler la chaleur pis le mouvement de l’estomac :

– Combien de temps va falloir que je reste de même? Je suis pas mal écœuré pis faudrait vraiment que j’aille ch…

– Encore six heures, mon garçon. Lâche pas! C’est pour la science!

Le trou, dessiné par le Dr Beaumont (Source : Wikimedia Commons)

Le Dr Beaumont lui rentrait toutes sortes d’objets dans l’estomac. Mais une fois en particulier, c’était l’boutte du boutte :

– Enlève ta chemise, j’veux faire un autre test.

– Ok.

– À c’t’heure, penche-toi un peu par en arrière.

– Ok boss… Ark! Ben voyons quessé que vous faites là, tabarnak?

– Hm… Je note : «  Quand on liche l’intérieur de la muqueuse et que l’estomac est vide, ça goûte pas l’acide pantoute. »

Faique c’est pas surprenant qu’après un boutte à faire ça, Alexis ait fini par dire :  

« Moé, j’ai mon estie de voyage. Je câlisse mon camp d’icitte. »

Il retourna donc au Québec, où il se maria et eût une couple d’enfants.

Le Dr Beaumont, lui, était ben découragé de t’ça. Il avait perdu son trou pis il avait ben l’intention de le ravoir. Parce que, rendu là, tout le monde voulait le zieuter : une gang de granoles voulaient l’utiliser pour prouver que les plantes se digéraient mieux que la viande, pis la Medical Society of London avait même ramassé des sous pour faire le faire venir en Europe avec le Dr Beaumont. La gloire était à la portée du docteur, mais son cobaye, lui, en avait définitivement son tas.

Beaumont passa le reste de sa vie à essayer de le flatter dans le sens du poil pour le faire revenir, sans succès. Il écrivit quand même une grosse brique sur les résultats de ses expériences, pis on voit encore aujourd’hui sa face dans tous les livres de gastro-entérologie 101. Finalement, il mourut avant le Canayen français, à l’âge de 67 ans, en se pétant la fiole sur des marches pleines de glace noire.

Alexis, lui, mourut de sa belle mort à l’âge de 78 ans. Comme y’avait plein de maudits vautours qui voulaient avoir le corps pour l’exposer dans un musée ou fouiller dedans, la famille le laissa pourrir au soleil pour qu’il reste juste les os, pis l’enterra dans une tombe pas de nom sous un gros tas de roches.

Quand un autre docteur essaya de mettre la patte sur le cadavre, les enfants du trappeur lui répondirent par un télégramme assez raide, merci :

« Venez pas pour l’autopsie; on va vous faire la peau. »