Napoléon-Alexandre Comeau, héros de la Côte-Nord

Comme l’a dit un jour le grand François Pérusse, quand t’as ton nom sur un traversier, d’habitude, t’es mort.

Dans mon boutte, y’a un traversier qui se promène su’l fleuve entre Matane pis Baie-Comeau. C’temps-citte, c’est le F.–A.-Gauthier – vous devez n’avoir entendu parler, à moins d’être le gars qui a écrit le Bye-Bye –, mais ça a pas toujours été lui.

Avant c’t’espèce de citron tout plissé oublié dans l’fond du frigidaire entre un vieux pot de sauce à spag qui commence à avoir du ti poilu dessus pis un restant de crème sûre après virer turquoise, y’avait le Camille-Marcoux.

Pis avant avant ça, y’avait le N.-A.-Comeau. Le monsieur qui lui a donné son nom, ben oui, y’est mort, mais c’tait pas sa seule qualité : y’a aussi été tellement important pour la Côte-Nord pis le monde qui y vivaient qu’y est pratiquement brodé dans le paysage, en fils gris comme la mer fâchée qui fesse sué grèves pis verts comme les épinettes qui couvrent les coteaux pis les écarts comme du gros poil dru.

Fils d’un agent de la Compagnie de la Baie d’Hudson, Napoléon-Alexandre Comeau poussa son premier cri en 1848 aux Îlets-Jérémie, entre Forestville pis Baie-Comeau. Y grandit dans l’boutte de Mingan, libre comme l’air au travers des Innus – le peuple autochtone qui vivait et qui vit encore dans ce coin-là. Y se promenait dans l’bois pis sur la grève, à poser des collets, à chasser la perdrix à l’arc pis à pêcher l’anguille pis le capelan avec des harpons qu’y se gossait lui-même.

Dans c’temps-là, les flos startaient jeunes, dans’vie. Le p’tit Napoléon-Alexandre, y’a eu son premier fusil à 7 sept ans, l’âge où les flos d’à c’t’heure braillent parce que tu veux qu’y aillent jouer dehors plutôt que de croûter su’l divan en rêvant d’être des youtubers quand y vont être grands.

Mais faut dire qu’y était précoce en maudit pareil. Après avoir passé un boutte à Trois-Rivières pour apprendre l’anglais, y revint à Mingan. Pis à 12 ans, y’était assez responsable, habile pis connaissant pour avoir sa première vraie job, pis pas n’importe laquelle.

La compagnie de la Baie d’Hudson, pour qui son père travaillait pu à ce moment-là, avait vendu les droits de pêche sur la rivière Godbout  en se crissant totalement d’un p’tit détail, genre que la rivière, c’tait une partie du territoire ancestral des Innus. Pis le gars qui les avait achetés, Agar Williamson, était tanné qu’y viennent pêcher sur SA rivière, pis y voulait engager un garde-pêche pour les enlever de d’là. Napoléon se proposa tu’suite :

—     T’as pas peur de te faire scalper par les Indiens? demanda Williamson.
—     Pantoute! J’les connais, ce monde-là. J’ai grandi avec eux-autres. On s’adonne ben, pis y’aura pas de trouble.

Faique Napoléon fut engagé, pis y garda cette job-là toute sa vie, s’arrangeant toujours pour garder la paix entre les Anglais pis les Innus. Mais c’était pas la seule job qu’y allait avoir : grâce à toutes les affaires qu’il avait appris des Innus, y fut guide de pêche, trappeur et naturaliste.

Y fut aussi télégraphiste, pis même docteur.

Y’avait pas étudié pour ça, mais y’avait ben d’la jarnigoine, pis y’avait tellement lu qu’y finit par en savoir assez pour être capable de soigner l’monde. Pis comme dans c’temps-là, la Côte-Nord, c’tait comme le boutte du monde – pis des fois, à voir le gouvernement aller, on dirait que ça l’est encore –, ben le Collège des médecins v’nait pas l’écoeurer.

À l’hiver 1886, Napoléon alla à la chasse aux phoques avec son frère Isaïe. Y’avait même pas encore un p’tit coin d’aube à l’horizon que c’tes deux crinqués-là étaient déjà en canot su’l fleuve à attendre qu’y en ait un qui s’pointe el’périscope au travers des vagues. Pas loin, dans un autre canot, y’avait aussi deux de ses beaux-frères – les frères à sa femme Antoinette –, Alfred pis François Labrie.

Quand y’étaient partis de Pointe-des-Monts, le fleuve était dégagé, mais un m’ment’né, des gros bouttes de glace se mirent à dériver vers eux-autres, avec une couche de frasil qui suivait pas loin en arrière. Pis le frasil, c’est traître : si tu te retrouves pogné dans c’t’espèce de slush flottante, ben y’a pu moyen d’avancer. 

Napoléon était ben au courant de t’ça, faique y dit à son frère :

« Ch’pense que c’est l’temps de r’virer d’bord. »

Mais ses deux beaux-frères, eux-autres, y s’étaient pas rendu compte de t’ça. 

« Heille! Les gars! Arvenez-vous en! »

Napoléon pis Isaïe avaient beau faire des sparages, Alfred pis François les entendaient pas; y’avaient spotté un phoque, pis étaient trop concentrés dessus pour les voir. Pendant c’temps-là, le frasil continuait à se rapprocher pis le vent du nord-ouest commençait à se lever. Ça allait v’nir laitte dans pas long, pis fallait que les gars reviennent à terre au plus crisse.

—     On va-tu les chercher? demanda Napoléon.
—     Fais comme tu l’sens, répondit Isaïe.

Faique les deux frères se lâchèrent au travers des glaces pour aller trouver Alfred pis Francois. Pis quand y réussirent enfin à se rendre à eux-autres, le frasil les avait rattrapés. Y’étaient pris sur le fleuve.

—     Heille, scusez, hein! On a rien vu aller, nous-autres, dirent les frères Labrie.
—     Pas grave. Là, faut penser à s’en sortir.

Dans l’frasil, ça servait à rien de ramer. Y’auraient juste forcé dans le beurre jusqu’à ce que mort s’ensuive. Faique à la place, les gars se servirent de la technique de l’échelle : toute la gang dans un canot, y poussaient l’autre vers la rive; après, y changeaient de canot, tiraient le premier canot vers le deuxième, rembarquaient dans le premier canot, pis y r’commençaient.

Méchante job.

En plus, la tempête s’était levée. La neige leur fouettait la face pis leur rentrait dins yeux. Pire, le vent les bardassait pis les poussait au large; y se démenaient comme des bons absolument pour rien. Pis comme si ça allait pas assez mal de même, Napoléon, en sautant d’un canot à l’autre, manqua son coup pis prit une débarque dans l’eau frette. Heureusement, les autres purent le haler dans le canot. Ses culottes étaient trempes bord en bord. Y’arriva la même affaire à Isaïe – l’eau rentra dans ses bottes pis y se retrouva les bas gelés dur.

Un m’ment’né, y virent un boutte de banquise assez gros pis assez solide pour qu’y puissent monter dessus. Là, y placèrent les deux canots sur le côté, accotés sur leurs harpons plantés dans’glace, pour se faire une espèce d’abri contre le vent.

Napoléon, pogné avec ses culottes trempes, les enleva pour les tordre :

« Hiiiiiiiiiiiiihhhhhh simonac qu’y fait frette gériboire de bonyenne! », s’écria-t-il, les gigots à l’air dans un désert de glace, claquant des dents en sautant sur place pis en se fessant le chest à coups de poing pour se faire circuler l’sang. Ça prit tout son p’tit change à Isaïe pour enlever ses bas pis faire pareil.

Après un boutte, la tempête slaqua un peu pis le ciel commença à se dégager. Mais les gars avaient rien dans l’ventre pis commençaient à geler comme des crottes.

« Heille! R’gardez, les gars! Des canards! »

Voyant l’occasion de se pogner un snack, Napoléon chargea son fusil pis réussit à en abattre trois. Les doigts engourdis par le frette, les gars ramassèrent les canards pis leur arrachèrent les plumes pour les mettre dans leurs bas pis leur mitaines pour faire de la bourre. Après ça, ils les lavèrent pis les vidèrent dans l’eau du fleuve. C’tait un p’tit lunch de misère, mais c’tait mieux qu’une claque su’a yeule. Malgré toute, y décidèrent quand même de garder ça pour plus tard.

Avec toute ça, la journée avait passé au complet, pis la noirceur était r’venue. Les gars virent la lumière du phare de Pointe-des-Monts : d’habitude, à c’temps-là de l’année, y’était éteint, mais le gardien avait dû savoir qu’y avait du monde pardu su’l fleuve, pis avait allumé la lampe.  

  Hm. Si j’me fie au phare, on est à peu-près à 12 milles de la côte, estima Napoléon.
— Ben voyons? Si loin que ça? On n’a quasiment le tiers de faite pour se rendre l’autre bord! 
— Justement. Avec le vent pis les courants, ça sert à rien d’essayer de r’tourner vers Pointe-des-Monts. On va essayer de traverser. 

Personne s’astina. 

Y commençait à avoir de la houle, pis la glace se dispersait. Les gars rembarquèrent dans les canots pis se mirent à ramer franc sud. Y purent faire un bon boutte de même, mais après une couple d’heures, y frappèrent un mur de glace. 

C’est quand même paradoxal quand t’es gelé, mais que t’es brûlé en même temps. Y faisait -22, pis y’étaient trop fatigués pour monter leurs canots sur la glace pis les traîner. Faique y dompèrent toute ce qu’y avaient pu besoin : ancres, harpons, une partie de leurs balles de fusil. 

Comme les canots étaient rendus plus légers, y purent les tirer. Pis y se remirent à avancer, un pas à la fois. 

Quand c’est dur de même, pis que t’as pas le luxe d’arrêter, ton monde devient toute petit. La seule affaire qui compte, c’est de mettre un pied d’vant l’autre – un, deux, un deux. Toute fait mal, mais t’essayes de pas y penser. Pis tu te dis que la seule façon de t’en sortir, c’est de passer au travers. 

« Que j’vous voye essayer de manger d’la neige, dit Napoléon aux autres gars. Moé’ssi ch’crève de soif, mais ça va yinque vous r’frèdire en dedans pis vous faire parde des forces. » 

C’est que ça faisait plusieurs fois qu’y pognait Isaïe pis François en train de s’en prendre une pognée. Mais tsé, ça faisait 24 heures qu’y étaient dans l’péril, pas de bouffe pis pas d’eau bonne à boire. Y’étaient juste pas capables de s’en empêcher. 

À ce moment-là, y décidèrent de se donner un peu de forces en mangeant deux des trois canards que Napoléon avait tirés tantôt. Les bouttes de volaille crue pis frette, réchauffés dans leurs t’sours de bras, allaient leur donner un p’tit regain. Ça devait goûter l’yâble, mais y’avaient-tu le choix? 

Pis y r’partirent, juste comme le jour commençait à se l’ver pour une deuxième fois depuis l’début de leur aventure. Pis là, y virent la neige su’l top des montagnes de la rive sud scintiller comme du sucre blanc dins rayons du soleil. Y n’avaient le plus gros de faite! 

Mais y’avaient frette. J’vous avais-tu dit qu’y avaient frette ? Astie qu’y avaient frette. Isaïe sentait pu ses pieds pis arrivait pu à suivre les autres. Napoléon coucha son frère dans un des canots, le plus léger. L’autre canot fut laissé là. 

Plus loin, François tomba à terre; son corps était juste tanné, pu capable. Napoléon pis Alfred Labrie le mirent dans l’canot avec Isaïe pis se r’mirent à tirer. 

« Enwèye, les gars! Laissez pas l’endormitoire vous gagner! Essayez d’bouger un peu pareil! »

Là, y’étaient rendus au soir. Pis y’étaient même pas encore sauvés. La banquise arrêtait devant eux-autres, pis y leur restait à ramer deux kilomètres pour se rendre à’terre. 

Napoléon pis Alfred mirent le canot à l’eau pis se mirent à ramer, avec Isaïe pis François qui bougeaient quasiment pu, la face rouge, le nez blanc pis l’frimas pogné dans’barbe. Quatre morts-vivants, deux un p’tit peu moins morts que les autres. Avec le dernier filet de voix qu’y lui restait, Napoléon dit : 

« Lâche pas, Alfred! On arrive! »

Pis enfin, ENFIN! Le canot toucha terre en avant de Cap-Chat. Tu’suite, Napoléon pis Alfred débarquèrent et ramassèrent Isaïe pis François. Si y trouvaient pas d’l’aide ben vite, y passeraient pas la nuite. 

Dans sa maison pas loin d’la grève, une madame vit quatre gars bizarres arriver en marchant croche comme si y’étaient saouls. Comme a l’était toute seule avec les enfants, a l’éteignit la lampe à huile pis se cacha en espérant qu’y passent leur chemin. Mais ça se mit à varger à la porte : 

« Sivouplaît, ouvrez la porte… On vient de la Côte-Nord, pis la tempête nous a poussés jusqu’icitte… » 

En entendant la voix désespérée à Napoléon, la madame sut qu’y se passait quequ’chose de grave et ouvrit la porte. Les gars étaient sauvés. 


Finalement, Napoléon et Alfred étaient corrects, yinque ben fatiqués. François avait pogné une pneumonie. Isaïe fut le moins chanceux des quatre : les engelures l’avaient tellement magané qu’y fallut lui amputer un pied, des doigts pis plusieurs orteils. 

Grâce à sa connaissance du fleuve, des courants, des vents pis des glaces, sans parler de son courage pis de sa maudite tête de cochon ben décidée à pas mourir, Napoléon avait sauvé son frère pis ses beaux-frères. En reconnaissance de son exploit, y fut décoré par le lieutenant-gouverneur de l’époque.

Pis savez-vous ce qu’y est le plus drôle? Pour s’en r’tourner chez eux, Napoléon pis sa gang durent faire le grand tour en passant par Québec. Pour un gars qui avait traversé l’fleuve en canot pis qui a fini par avoir un traversier à son nom, c’tait quand même ironique. Plus ça change… 


Source : Réjean Beaudin, Napoléon-Alexandre Comeau, le héros légendaire de la Côte-Nord, XYZ Éditeur, 2006.

Dollard des Ormeaux : héros… par accident?

Dollard des Ormeaux. Dollard. Heille! Dollard! Tu fais yinque dire son nom pis les mononcles viennent le torse toute bombé. C’est notre héros national!

Sauf que là, y’a des téteux qui vont dire :

« Ouaaaaaaaain, mais c’est les curés qui ont beurré épais pour qu’y ait l’air un martyr pis attiser la foi pis le nationalisme. C’tait yinque une tête brûlée qui a faite plus de mal que de bien! »

C’tu vrai, ça? Ben moé, Matante Poêle, j’voulais l’savoir, faique ch’t’allée fouiller, pis j’me suis rendu compte qu’y a clairement du monde qui y cherchaient des poux, à notre Dollard. Ok, c’était un peu broche à foin, son affaire, mais dans les écrits de c’te temps-là, j’ai rien vu qui laisse croire qu’Adam Dollard, sieur des Ormeaux, était aut’chose qu’un bon gars, courageux, dévoué pis plein d’bonnes intentions.

En 1660, ça faisait yinque une couple d’années que Dollard était arrivé en Nouvelle-France. De lui, on sait pas grand-chose, à part que c’tait pas un tout nu, pis qu’y avait été dans l’armée en France. C’tait un des hommes de confiance de Maisonneuve, pis y’était commandant de garnison à Ville-Marie.

Mais dans c’temps-là, aussi, c’tait pas jojo. Les Iroquois arrêtaient pas d’attaquer, faique pas moyen de faire les semailles sans s’faire tuer. En plus, y bloquaient le fleuve Saint-Laurent pis la rivière des Outaouais, faique y’avait pu de fourrures à échanger pour acheter des affaires de base, comme, tsé, d’la farine. La colonie était rendue tellement pauvre que le gouverneur était pu capable de payer la solde de sa garnison. Si ça continuait de même, tout le monde allait devoir abandonner Ville-Marie pis sacrer son camp en France. 

Bon. Là, on va parler de l’éléphant dans la pièce (pis non, c’est pas votre mononc Rodrigue qui boit sa Laurentide tablette dans le coin du salon en regardant la game Canadien-Flyers à RDS) : les Iroquois, là, y’étaient chez eux. C’est les Français qui sont arsoudus de nulle part. Y se sont sacrés drette au milieu du danger, où c’qu’y avaient pas d’affaire, pis moé, j’ai toujours eu pour mon dire qu’y faut pas se crisser à des places. Mais bon. Si y’étaient pas venus icitte, on s’rait pas là. 

Entécas, Dollard, lui, ça y démangeait de faire de quoi. Y’avait 24 ans, y’était fringant pis y voulait faire ses preuves. C’est pour ça qu’au printemps de c’t’année-là, y s’en alla voir Maisonneuve pour y proposer de quoi : 

— Ouin, j’en ai parlé avec d’autres gars, pis on irait en expédition contre les Iroquois, si ça vous dérange pas. 
– Hein? Où ça? 
— Ben tsé, j’me disais que dans pas long, y vont r’venir d’la chasse en passant par la rivière des Outaouais. Y vont être en p’tites gangs, brûlés, tannés, tout embarrassés par leur tas d’fourrures, pis y’auront quasiment pu de munitions. Ça serait l’moment parfait pour aller les achaler. On partirait maique les glaces soyent fondues pis que ça soye allable en canot. 
— T’es-tu sûr? Messemble que c’est risqué pas mal! 
— Ouan, mais chus prêt à risquer ma vie! Ça m’dérange pas. C’est pour la colonie!
— Bon, ben tu m’as l’air pas mal décidé, mon Dollard! T’as ma bénédiction. Envoye fort! 

Faique Dollard pis les 16 autres braves jeunesses qu’y avait recrutées – le plus vieux de la gang avait 31 ans – s’équipèrent, se confessèrent, firent leur testament pis se jurèrent devant Dieu de pas faire les pissous pis de toffer la run jusqu’au boutte.

Le 19 avril, y partirent en canot avec des provisions pour toute l’été. L’affaire, c’est qu’y avait personne dans’gang qui était ben ben bon avec un canot. Faique ça allait tout croche pis c’était la grosse misère : 

— Ben non, pagayez pas toute du même bord, astie, c’pour ça qu’on fait yinque tourner comme des codindes!
— Jacques, la roche! 
— Hein? 
— LA ROCHE, JACQUES! On va se crisser dedans!  

Tellement qu’y restèrent pognés huit jours au boutte de l’île de Montréal, bloqués par un rapide, pis y’arrivèrent yinque le 1er mai au Long-Sault, qui serait, mais on n’est pas sûr, les rapides de Carillon, sur la rivière des Outaouais.

Rendu là, Dollard trouva un bon spot pour attendre les Iroquois : un vieux fort construit par les Algonquins l’automne d’avant sur une p’tite butte. 

« Ouin, mais Dollard, ça fait dur en estie! C’est yinque un rond de terre avec des vieux pieux laittes! Sont tellement pourris, on dirait les dents à Ti-Jean! »

Mais Ti-Jean (qui, l’histoire le dit pas, mais était déjà à boutte de dormir à terre dans le frette le linge tout trempe, pis avait le cul en chou-fleur à cause des hémorroïdes) filait pas pour endurer les farces plates :

« Heille, va don chier, Robin! »

« Vois-tu de quoi de mieux autour, toé? répondit Dollard. C’est pas si pire, là, r’garde : le button nous donne l’avantage du terrain. On a yinque à renipper un peu la palissade, pis ça va être correct. »

Faique Dollard pis ses hommes se mirent à l’ouvrage. Pis tandis qu’y bûchaient pour se faire des nouveaux pieux, une quarantaine de Hurons pis d’Algonquins, dirigés par un dénommé Annaotaha, r’tontirent au fort :  

« Heille, salut! On est partis de Québec exprès pour aller écœurer les Iroquois. En passant par Montréal, on a su que vous étiez là pour faire la même affaire, faique on a demandé à M. de Maisonneuve si on pouvait aller vous trouver. Pis, ben, nous v’là! »

Avec eux-autres, ça commençait à faire pas mal de monde à’messe, mais Dollard était toujours ben pas pour les r’virer les de bord.  

Déjà le lendemain, des éclaireurs français virent deux canots d’Iroquois. Dès qu’y accostèrent, les éclaireurs se mirent à leur tirer dessus, mais dans le bordel qui suivit, y’en a une couple qui réussirent à se sauver. 

Nos Français en firent pas plus de cas que ça, mais su l’heure du dîner, tandis que Dollard et compagnie étaient après se faire à manger, y’arsoudit sur la rivière 200 (wô-oui, deux cents) Onontagués – c’tait une des tribus iroquoises – sur le pied de guerre, la hache dans la ceinture pis le fusil dins mains. Quand Dollard vit ça, les yeux y vinrent gros comme des trente sous :

« Hiii tabarnak! » 

Y r’troussa comme un lièvre pis partit à la course pour se réfugier en dedans d’la palissade, suivi par les autres Français, les Hurons pis les Algonquins, juste à temps pour échapper aux Onontagués. Pis là, y’eut aucun dialogue : drette tusuite, les balles se mirent à siffler d’un bord pis d’l’autre. Après un boutte, un capitaine onontagué s’approcha du fort, pas d’arme, pis demanda : 

« Heille, qui c’est qu’y a là-dedans, là pis qu’est-cé vous venez faire icitte? »

Dollard avait clairement pas le gros boutte du bâton; y’était pas pour dire la vérité, faique y’inventa une menterie su’l fly :

« On est 100 Français, Hurons pis Algonquins, pis on s’en allait au-devant des Nez-Percés! »

Les Nez-Percés, c’étaient les Anichinabés, une tribu algonquine alliée que les Français appelaient aussi les Outaouais. 

— Ok, dit l’Onontagué. Faudrait qu’on jase, de notre bord, pour décider qu’est-cé qu’on va faire. On fait-tu une trêve pendant c’temps-là?
— Ça marche, mais allez d’l’autre bord de la rivière! 

Mais les Onontagués allèrent pas pantoute l’autre bord de la rivière : y commencèrent à se monter leurs propres murs drette en face du vieux fort algonquin. Pendant ce temps-là, Dollard et compagnie pédalaient en fous pour fortifier leur palissade poquée. Pis Dollard, lui, comprenait pas pantoute ce qui se passait :

— Ben voyons donc, calvaire! Sont ben beaucoup! Qu’est-cé qui se passe? C’tait censé être yinque des p’tites gangs isolées qui r’viennent d’la chasse!
— Tsé, ça fait des années que ça se dit, qu’un m’ment’né les Iroquois vont former une grosse armée pour raser la colonie, répondit Annaotaha. 
— Ouin, mais ça arrive jamais! 
— C’est ben d’valeur, mais ch’pense qu’on crie pu au loup : l’armée s’en vient, pis on est tombés drette dessus…  

Dollard eut même pas le temps de digérer l’information, parce que ben vite, les Onontagués recommencèrent à attaquer. Mais pas question pour lui de brailler pis de se rouler en boule à terre : y commanda bravement ses hommes, qui poivrèrent généreusement l’ennemi. Les Iroquois, surpris de se faire accueillir aussi raide, durent repartir dans l’autre sens, laissant là leur morts pis leurs blessés. 

Pis là, deux-trois Hurons se garrochèrent en bas de la palissade, pognèrent un capitaine onontagué, le décapitèrent pis plantèrent sa tête sur un pieu.  

Ça prenait pas la tête à Papineau pour savoir que c’tait pas l’idée du siècle : les Onontagués vinrent trois fois plus enragés pis attaquèrent le fort par en arrière, pour l’effet de surprise. Mais c’te fois-là aussi, y frappèrent un mur de balles, tellement qui durent laisser faire pis r’tourner en arrière de leur palissade pour décider qu’est-cé qu’y allaient ben faire : 

— Simonac, qu’est-cé qu’y ont mangé, là-dedans? On se fait crisser une volée!
— Ben oui! Sont deux fois moins que nous-autres pis y nous torchent pareil! 
— Ça peut pas rester d’même. Va falloir envoyer quequ’un chercher les Mohawks pis les Onneiouts qui attendent après nous-autres dins îles Richelieu!

Les Mohawks pis les Onneiouts, c’tait d’autres tribus iroquoises; faique finalement, y’avait vraiment une armée qui s’en allait raser Ville-Marie. 

Sauf que là, pour l’instant, ça avait d’l’air que les Iroquois s’en venaient régler leur cas à Dollard pis à ses chums. Aussi ben dire qu’y étaient faites comme des rats.

Mais ça, y le savaient pas encore. Pis pour l’instant, y’avaient d’autres problèmes. 

Pendant qu’un des Onontagués était parti tuseul en canot chercher ses alliés, les autres s’étaient installés en arrière de leur palissade pis tiraient sur toutes ceux qui essayaient de sortir du fort. Pognés comme des bestiaux d’un enclos, les Français, les Hurons pis les Algonquins avaient pu de fun pantoute. Faisait frette, ça puait la marde pis y’avait pu une maudite goutte d’eau; personne était capable de dormir, pis en plus, y commençait à manquer de munitions. 

Le siège dura 5 ou 7 jours, dépendamment d’à qui tu demandes, pis finalement, l’Onontagué qui était parti aux îles Richelieu arvint avec 500 guerriers mohawks pis onneiouts. Voyant ça débarquer pis débarquer pis débarquer su’l bord d’la rivière, Annaotaha se faisait pu d’idées su leurs chances de victoire : 

— Dollard, ça a pu d’allure. On est yinque 60 ici-dedans pis on va se faire massacrer. 
— J’vois ben ça, mais y’est pas question qu’on se rende! 
— Cibole, mon homme, ça te servira pus ben ben d’avoir la tête dure quand tu vas être mort! Ar’garde : dans ma gang, y’a un Onneiout qui a changé d’camp pis qui est avec nous-autres depuis une couple d’années; on pourrait l’envoyer au Iroquois avec des cadeaux, pis y pourra peut-être nous négocier de quoi, qu’est-ce t’en penses? 
— Ouin, on peut faire ça. 

Faique l’Onneiout huronisé s’en alla parlementer. Pendant ce temps-là, des Hurons qui, eux-autres, faisaient partie de la gang d’Iroquois essayèrent de convaincre ceux-là en dedans du fort de laisser faire un combat qu’y pouvaient pas gagner, en jurant qu’y allaient être ben traités.

En entendant ça, une trentaine de Hurons qui étaient avec Dollard sautèrent la palissade pis allèrent arjoindre les Iroquois. Pis les Iroquois, qui étaient ben sûrs que tout le monde dans le fort allaient se rendre, s’approchèrent pour pogner les transfuges. Mais les Français, sur le gros nerf pis pas pantoute convaincus de l’issue des négociations, leur tirèrent dessus pis en tuèrent une couple. Annaotaha était en tabarnak : 

« Gang de caves! Vous avez foutu la marde! Là, vous les avez fâchés pour de vrai, pis y’a personne icitte qui va en réchapper! »

Malgré toute, y’avait décidé de rester avec les Français jusqu’à fin. Parce que pour Dollard pis sa gang, c’était le combat final : 

« Pour Dieu pis pour le roi! »

Comme de fait, les Iroquois, à boutte de se faire niaiser, repartirent à l’attaque; surtout qu’à c’t’heure, par les Hurons qui avaient changé de camp, y savaient qu’y avait même pas 30 gars dans l’fort.

Encore une fois, y se firent grêler généreusement. Mais là, y’eurent une idée : y se firent comme des gilets pare-balles primitifs en se mettant des bûches su’l chest côte à côte, de sorte qu’y étaient couverts du haut de la tête jusqu’à la moitié des cuisses. 

Amanchés de même, y réussirent à se rendre jusqu’au fort à Dollard, pis y commencèrent à essayer de faire des trous dans la palissade. 

« Ah, maudite marde! » 

Dollard savait que c’était juste une question de temps avant qu’y passent au travers. Faique y’eut une maudite idée de débile, le genre de patente qu’on voit yinque dins vues : il prit un mousqueton – une arme à feu avec un canon moins long qu’un fusil –, bourra le canon de poudre, boucha le boutte pis mit une pincée de poudre roulée dans du papier dans le bassinet, pis alluma le papier. De même, y’avait fait une espèce de grenade pour garrocher aux Iroquois en bas d’la palissade.

Sauf que là… Comme disait Pépère Poêle, mon pére à moé, les gars d’la ville, ça pense jamais aux branches. Quand ça va dans l’bois, ça passe son temps à se crever les yeux su des branches. Pis Dollard, c’tait un gars d’la ville. Faique quand y lança son mousqueton-grenade maison, comme de faite y pensa pas au gros arbre qu’y avait juste à côté du fort. Faique son projectile r’bondit sur une branche pis r’vola en dedans. 

BOUM. 

L’explosion tua ou ben estropia une bonne gang de Français pis de Hurons. Profitant de t’ça, les Iroquois mirent leurs fusils dans les meurtrières – pour ceux qui le savent pas, c’est les fentes dans un mur fortifié qui servent à tirer sur les ennemis sans devoir se sortir la face – pis tirèrent sur toute c’qui bougeait. 

Quand y finirent par rentrer en dedans, y restait pu yinque Dollard, Annaotaha, quatre Français pis trois Hurons. Nos héros se défendirent comme le yâble dans l’eau bénite, à coups de sabre, de hache pis de c’qui restait de munitions.

Mais tsé, la bravoure, c’pas toute: ben vite, à 11 contre des centaines, y tombèrent sous les coups, pis c’est d’même que se termina leur résistance pas d’allure qui avait duré ben plus longtemps qu’a l’aurait dû. 

Faique finalement, Dollard, ça a-tu donné de quoi, son aventure un peu tout croche? 

Ben sûr que oui. C’est clair qu’y a rien qui s’est passé comme y pensait. Y’avait pas prévu, lui-là, de se ramasser en face d’une armée.

Mais, voyant à quel point y s’étaient faites rincer par une aussi p’tite gang, les Iroquois jugèrent que c’tait mauvais signe pis décidèrent de laisser faire l’attaque sur Ville-Marie pour tusuite. 

Faique comme ça, les Français purent faire leurs semailles tranquilles, sauvant la colonie d’la famine. 

Pis Pierre Radisson, le fameux explorateur pis coureur des bois, put r’venir sans trop de trouble de sa chasse dins Grands Lacs avec une grosse cargaison de fourrures, renflouant les coffres d’la colonie. 

Faique malgré les débarques en canot, les incidents diplomatiques pis les gaffes explosives, ch’pense qu’on peut le dire : c’tait un peu par accident, mais Dollard des Ormeaux, grâce à sa bravoure, est devenu un héros, pis sans lui, le Québec, ou en tout cas Montréal, aurait pas la même face pantoute aujourd’hui.


Source :
François Dollier de Casson, Histoire du Montréal. https://play.google.com/books/reader?id=8FEEkXiYf1sC&hl=fr&pg=GBS.PP1
André Vachon, « DOLLARD DES ORMEAUX (Daulat, Daulac), ADAM  », dans Dictionnaire biographique du Canada. http://www.biographi.ca/fr/bio/dollard_des_ormeaux_adam_1F.html

Léo Major, partie 4 – la colline 355

Partie 1
Partie 2
Partie 3

– M’man? Y’est où mon linge civil?
– Ah, on l’a vendu parce qu’on pensait que t’allais te faire tuer là-bas. Pis de toute façon, on avait besoin d’argent. 

C’était pas exactement l’accueil que Léo Major, héros de Zwolle, aurait espéré. 

Au début d’août 1945, Léo Major était r’venu à Montréal, pis c’était comme si la guerre avait été yinque un rêve épouvantable que personne à part ses compagnons d’armes pouvait comprendre, et qui le hanterait pour le restant de ses jours. 

Y s’était quand même pas attendu à ce que ses parents y’ouvrent la porte avec des confettis pis du sucre à’crème, mais au ton indifférent à sa mère, y’avait quasiment l’impression de déranger.  

Pas le genre à se pogner le beigne, Léo quitta l’ambiance de salon funéraire  avec les fenêtres ouvertes au mois de janvier qui régnait dans la maison de ses parents et s’en alla gagner sa vie. 

Dans les années qui suivirent, il fit plusieurs jobs : magasiner pour l’armée, ce qu’il trouvait plate à mort, plombier et tuyauteur. Pis, il rencontra la belle Pauline, qui allait devenir sa femme. Mais là, le 25 juin 1950, la Corée du Nord envahit la Corée du Sud : c’était le début de la Guerre de Corée. 

Ben vite, les États-Unis, le Canada pis d’autres pays de l’ONU se mobilisèrent pour défendre la Corée du Sud, tandis que la Chine se mit du bord de la Corée du Nord. Léo, lui, venait de se faire offrir une job en Afrique du Nord quand il reçut un appel de Gustave Olivier Taschereau, son commandant pendant la Deuxième Guerre mondiale :

– Major, j’aimerais ça que tu viennes à une rencontre avec une couple d’officiers au centre de recrutement.
– Comment ça? 
– Y’a le lieutenant-colonel Jacques Dextraze qui veut vraiment te voir. 

Son nom avait beau sonner comme un ingrédient louche dans les cochonneries sucrées qu’y vendent au dépanneur, Dextraze, c’était tout un homme. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, y’avait dirigé le régiment des Fusilliers du Mont-Royal pis avait fait tellement une bonne job qu’il avait été décoré de l’Ordre du Service distingué. Ses hommes le considéraient comme toffe, sévère, mais efficace. Avec lui, t’étais aussi ben de te tenir les fesses serrées. 

Là, y reprenait du service pour diriger le deuxième bataillon du Royal 22e Régiment en Corée, pis y’avait l’œil sur Léo. Y voulait créer un peloton de francs-tireurs avec lui en charge. Connaissant Léo, pour lui vendre sa salade, il lui dit : 

« T’auras pas d’officier sur ton dos pour te dire quoi faire! »

Heille, y le connaissait-tu, son homme? Ce fut assez pour convaincre Léo, qui s’enrôla le 15 août 1950 : c’était reparti. 

Après plusieurs mois d’entraînement vraiment raide, d’abord à Valcartier, puis à Fort Lewis, aux États-Unis, Léo pis son peloton s’embarquèrent pour la Corée du Sud en avril 1951 et arrivèrent au début de mai. 

Les six mois d’après passèrent en patrouilles pis, pour Léo pis son peloton, en raids et en missions de reconnaissance. Pour les gars, c’était loin d’être une partie de (fers à cheval?) jeu de poches dans’cour chez ton mononcle : l’hiver, y se gelaient le cul pis pognaient le rhume, la grippe, des engelures pis le « pied des tranchées » – ça, essentiellement, c’est quand tes pieds commencent à pourrir parce qu’ils sont trop souvent trempes pis frettes. L’été, y se faisaient manger tout ronds par les bebittes, pognaient des coups de chaleur, pis j’en passe. Un m’ment’né, Léo vit un rat passer dans le campe avec une barre de chocolat dans’yeule. Le gars qui a mangé la barre, y’est mort de la fièvre de Mandchourie. Ayoye.

L’ennemi était partout, pis fallait tout le temps se méfier. D’ailleurs, les gars s’entendaient sur un mot de passe à tous les soirs, mais ça arrivait qu’il y en ait qui oublient, faique à la place, ils lâchaient un bon gros « tabarnak! ». Avec ça, c’était assez clair que c’était pas un Chinois qui essayait de se faufiler en arrière des lignes. 

Mais là, le 22 novembre 1951, la marde était sur le bord de pogner solide. 

À ce moment là, le Royal 22e était campé au nord de Séoul, la capitale de la Corée du Sud, pis devait aller rejoindre les Américains de la 3rd US Infantry Division, qui occupaient la colline 355, qui s’appelait de même parce qu’elle faisait 355 verges de hauteur. La 355 était la plus haute dans ce boutte-là. 

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La compagnie B pis la compagnie C étaient au sud, la compagnie A était au milieu, pis la compagnie D était entre la colline 355 pis la colline 227 juste à côté, nommée elle avec pour sa hauteur, qui était pas occupée. 

Léo était avec le lieutenant-colonel Dextraze pis jasait de son dernier raid quand les Chinois attaquèrent la colline 355. Pendant une demi-heure, les Américains mangèrent une pluie d’obus en pleine gueule avant de se faire ramasser par l’infanterie ennemie. Pis là, drette de même, ils se sauvèrent, laissant là toute leur équipement pis leurs armes. Léo, qui voyait ça aller, était ben découragé : 

« Gang de pissous! Les Yankees, là, sont ben meilleurs pour faire des films que guerre que pour se battre pour de vrai. Y devraient avoir honte! »

La colline 355 étant aux mains des Chinois, la Division D se retrouvait le flanc à l’air et risquait d’être attaquée des deux bords, pis c’est justement ce qui arriva durant une bonne partie de la journée du 23. Heureusement, les gars tinrent le coup. 

Après ça, les Américains reprirent la colline 355, mais c’était pas pour durer. 

Vers la fin de l’après-midi le 24, les Chinois passèrent encore une fois à l’attaque, pis là toute se mit à péter. La compagnie D était assaillie de tout bord tous côtés, pis ça regardait mal en bâzouelle. La colline 355 repassa aux Chinois. 

Pour contre-attaquer, le lieutenant-colonel Dextraze avait comme idée de faire monter la compagnie D sur le dessus de la colline 227, pis la compagnie B sur le flanc de la 355, pour pogner les Chinois en tenaille pis les crisser dehors. Malheureusement, la compagnie B était même pas rendue à la moitié de la côte que les tirs nourris des Chinois la força à revirer de bord. La compagnie D, elle, réussit à monter sur la 227, mais l’ennemi l’attaqua tusuite à partir de ses positions défensives, tellement raide qu’a l’était pu capable de rien faire. 

Au milieu de t’ça, Léo voyait le monde mourir, pis ça y rappelait quand son chum Willy s’était fait descendre juste avant la libération de Zwolle. Comme à ce moment-là, y’était en tabarnak. Mais même si toute en-dedans de lui était en feu, y gardait la tête froide. 

C’est là que Dextraze, voyant que son plan avait foiré, se tourna vers Léo : 

« Léo, t’es mon dernier espoir. J’ai yinque eu des victoires depuis la Normandie, pis j’ai pas envie d’être battu pour la première fois. »

Léo comprenait exactement ce que Dextraze y demandait, pis c’était une gériboire de grosse commande. Après avoir pensé à son affaire, y répondit : 

« Ce que tu me demandes, ça va être ben difficile. J’ai juste 65 hommes pour capturer une montagne qu’un régiment au complet a pas été capable de tenir. Mais, j’veux ben essayer, pis même, ch’pense pouvoir tasser les Chinois de d’là. Pour ça, faut que j’utilise l’effet de surprise au maximum. Tchècke ben comment qu’on va faire… » 

À 9 h du soir, Léo pis ses hommes partirent à pied pour se rendre en arrière de la colline 355, par où les Chinois s’attendraient jamais à une attaque. À 11 h et demie, Ils étaient prêts à commencer à monter la montagne. Pis à 1 h moins quart, y leur restait juste un petit boutte à monter. C’est là que, comme Léo l’avait demandé, les mortiers du Royal 22e tirèrent en avant de la colline : comme ça, pendant que l’équipe de choc montait les dernières verges, les Chinois avaient les yeux tournés de l’autre bord pis pouvaient pas l’entendre arriver au travers du bruit des explosions. 

Quand Léo pis sa gang arrivèrent au sommet, les Chinois furent pognés complètement les culottes à terre et se mirent à paniquer. Tout le long de l’attaque, Léo, en communication radio avec Dextraze, lui disait où diriger les tirs de mortier pis de mitraillettes.  

Grâce aux efforts coordonnés de Léo et de Dextraze, à 2 h du matin, les Chinois avaient décrissé, pis Léo était le roi de la montagne. Bon ok, y’aurait jamais dit ça de même, mais y’avait réussi à battre l’ennemi qui était cinq ou six fois plus nombreux que lui pis ses gars. Pis en plus, y’avait pas perdu un homme! C’était un tabarouette d’exploit. 

Mais la colline 355 avait changé de mains un tapon de fois dans les derniers jours; la prendre, c’était une affaire, mais la garder, c’en était une autre. 

Léo, connaissant les Chinois, se dit qu’y allaient sûrement attaquer à l’aube. En attendant, il fit évacuer trois blessé graves pis patcha les autres. Ensuite, il appela Dextraze pour faire placer les mortiers pis les mitraillettes de manière à ce que les Chinois, en arrivant dans la vallée en face de la colline, se fassent ramasser pendant leur approche. Après ça, il alla explorer les positions que les Américains avaient abandonnées.

Y trouva des tranchées, des dug-outs – des espèces d’abris creusés dans la terre – pis surtout, des caisses pis des caisses de grenades. Ohhh yes. Les grenades, c’est parfait pour garrocher en bas d’une montagne sur les ennemis qui s’en viennent. Après avoir séparé ses hommes en petits groupes pour mieux défendre la montagne, Léo était prêt pour les Chinois.

Une p’tite neige se mit à tomber tandis que Léo faisait le tour du sommet, regardant de temps en temps à l’horizon pour voir si l’ennemi s’en venait. Pis là, se détachant contre le blanc du fond de la vallée, arrivèrent deux colonnes de Chinois qui s’en venaient drette dans la direction de Léo. 

De où ce qu’y était, Léo pourrait très bien diriger les tirs d’artillerie sur l’ennemi qui arrivait, comme si y’était un chef d’orchestre pis que les obus pis les balles étaient les notes de sa symphonie. C’était tellement efficace qu’y a pas grand Chinois qui réussirent à se rendre au pied de la 355. Pis ceux qui arrivèrent à monter la montagne se firent ramasser par des grenades. 

Enfin, Léo fit arrêter les tirs pour laisser les Chinois ramasser leurs morts pis leurs blessés. Après ça, il passa encore trois jours dans un frette épouvantable à défendre la colline 355 avec l’aide du peloton de mortiers, repoussant plusieurs autres attaques. 

Finalement, Léo put descendre en bas de la colline pour aller se reposer. En arrivant au camp, écœuré pis brûlé raide, y revira de bord un jeune René Lévesque, qui était dans ce temps-là correspondant de guerre pis qui voulait une entrevue : 

« Si vous voulez vous renseigner, allez voir le colonel Dextraze. Y’est en ben meilleur état d’âme que moé, pis moé, j’ai rien à vous dire. »

Pour avoir tenu son boutte avec sa petite gang dans une situation complètement désespérée, guidant pis inspirant son monde comme un grand chef de guerre, Léo allait recevoir sa deuxième médaille de Conduite distinguée. 

Mais à ce moment-là, y sut que ça serait sa dernière bataille. Y n’avait vu pis faite assez… 


Source : Luc Lépine, Léo Major : Un héros résilient, Éditions Hurtubise, 2019.

Léo Major, partie 3 – le libérateur de Zwolle

Partie 1
Partie 2

Si ça avait été dans les vues, c’est là qu’une grosse toune épique serait partie à jouer, avec les tambours pis toute le kit, tandis que Léo Major fonçait vers Zwolle comme une armée d’un seul homme. Y savait que Willy aurait pas voulu qu’y soit pogné pour arvirer d’bord à cause de lui, faique y’allait faire la mission, tout seul, jusqu’au boutte.

Léo suivit le chemin de fer jusqu’à la gare, comme le fils des Van Gerner lui avait expliqué tantôt. Rendu là, il vit un hôtel avec une Kübelwagen, un genre de p’tit char militaire allemand, de parqué en avant. Y’avait un gars à bord, pis y’avait l’air d’attendre après quequ’un.

Léo se faufila, pis arriva drette à côté du gars, qui fit un astie de saut en voyant c’t’espèce de crinqué avec yinque un œil pis une mitraillette dans chaque main. Léo y’enleva son arme – une MP40, une petite mitraillette qui ressemblait pas mal au Sten, mais que Léo trouvait meilleure –, le fit sortir du char pis le força à rentrer en avant de lui dans l’hôtel.

En dedans, y’avait un officier allemand qui jasait avec le propriétaire, assis au bar, ben relax. Y retroussa tellement vite, on aurait dit une toast qui sortait du toaster. Mais à voir la face de Léo – pis surtout, ses trois mitraillettes – y se rendit ben vite compte qu’y avait aucune chance. Léo lui fit signe de s’assire et il lui dit, en allemand :

« Ton pistolet, s’te plaît. »

L’officier lui donna son arme sans s’astiner.

– Parlez-vous anglais? demanda Léo, en anglais.
– Parlez-vous allemand? lui répondit l’officier, en allemand.

C’tait ben maudit.

– Parlez-vous français ? fit Léo – tsé, un gars s’essaye.
– Oui, je parle français.

Ga don ça, toé! Tout un adon! L’officier était alsacien, pis en Alsace, ça parle français.

– Y’a combien de soldats dans la ville? demanda Léo.
– Pas loin de 1 000.
– Bon ben vous pis vos 1 000 soldats, vous feriez mieux de lever les feutres avant 6 h, parce que la ville va être bombardée. J’ai pas besoin de vous dire que ça ferait beaucoup de morts, des soldats pis des civils. À part ça, ça serait plate pas mal de détruire une belle ville de même hein?  

L’officier vint tout la face tout blême – y’avait compris le message. Léo n’eut pitié, faique, en gentleman, y lui r’donna son pistolet pis le laissa partir avec son chauffeur.

Après ça, y r’sortit dehors. Pour lui, c’tait rendu ben clair, c’qui devait faire. Faique, son Sten d’une main, la MP40 de l’autres pis le Sten de Willy accroché dans le dos, y se prépara à foutre la marde solide.

Les soldats ordinaires, y pouvait ben avoir pitié d’eux-autres. Après tout, la plupart étaient pas pires que lui, pognés dans une guerre qu’y avaient pas demandée; à c’t’heure-là, probablement qu’y auraient mieux aimé être collés en cuiller avec leur blonde en-dessous des couvartes plutôt que de se geler le cul en patrouille pour la gloire du Reich. Mais les SS pis les agents de la Gestapo, c’tait pas pantoute la même affaire : c’tait des asties de fanatiques. Faique y rentra dans une maison vide pis regarda ses cartes pour chercher son premier objectif : le QG des SS.

Quand il l’eut spotté, y se faufila jusque-là pis y rentra dans le QG sur la pointe de ses chouclaques, sans se faire voir. Là, y vit huit SS dans une salle. Y’étaient don fins de s’être mis toutes à la même place!

PPRRRRRAAAAK! Quatre SS moururent drette là sous les balles tirées par Léo, pis les autres se sauvèrent comme des chats en entendant la balayeuse. En s’en allant, Léo sacra le feu. Tsé, tant qu’à faire.

Y s’en alla au ralenti, sa silhouette noire qui se découpait devant la bâtisse en flammes.

Non, j’niaise. En fait, y’avait pas le temps pantoute de faire son frais : la nuite était encore jeune, pis la job était loin d’être finie. Y sortit en douce par la porte d’en arrière pis s’en alla dans un autre coin de la ville. Là, y se mit à se promener dans les rues de Zwolle comme un esprit frappeur, pognant par surprise plusieurs patrouilles ennemies. Chaque fois, y faisait la même affaire : y tirait vers les Allemands avec ses deux mitraillettes, yinque pour en blesser deux-trois pis leur montrer qu’y était pas là pour jouer au Parchési. Après, y les envoyait comme prisonniers à son régiment.

Encore là, c’pas clair : Léo allait-tu les porter aller-retour, où ben y se rendaient tout seuls comme des p’tits moutons ben dociles? C’était-tu son pur magnétisme animal, ou ben l’fait que voir un Québécois en crisse, c’tait aussi pire que de voir le yâble? Je l’sais pas, pis personne le sait vraiment.

En tout cas, à c’t’heure que tout c’qu’y avait d’Allemands dans’ville était sur le gros nerf, Léo arriva à son deuxième objectif : le QG de la Gestapo. Là avec, il fit le ménage à la mitraillette pis sacra le feu.

Après ça, y se mit à courir comme un malade dans les rues en lançant des grenades dans les maisons vides pis en tirant des deux mitraillettes en même temps pour mener le plus de train possible, comme si la ville était attaquée de tous bords tous côtés. De temps en temps, y rentrait dans les maisons pour se reposer; des fois, fallait qui défonce la porte, mais le monde en-dedans se calmaient ben vite quand y voyaient que c’était pas un Nazi. Pis y ressortait de plus belle, continuant de faire croire aux Allemands que le Régiment de la Chaudière était débarqué au complet.

Autour de 4 h 30 du matin, Léo était brûlé. Y’aperçut des gars de la résistance qui l’avaient vu faire toute la nuite, probablement la yeule à terre avec un plat de popcorn.

Y parlaient pas anglais ni français, faique y’allèrent chercher une prof d’anglais qui s’adonnait à rester pas loin. Grâce à elle, Léo réussit à faire comprendre aux résistants qu’y avait pu un maudit Allemand à Zwolle, pis qu’y pouvaient annoncer à la radio que la ville était libérée. À l’entendre, on aurait cru qu’y avait rien là; on aurait dit un plombier qui r’ssort de la cave en te disant : « C’est beau, y’est posé, ton chauffe-eau! »

Y demanda aussi un char pour qu’y puisse retourner au plus sacrant à son bataillon pis empêcher le bombardement.

Y partit sur les chapeaux de roues vers où était son unité, mais ses compagnons savaient pas que c’était lui, faique y y tirèrent dessus. Comme l’autre fois avec le blindé allemand, y dut se montrer pour que les gars le reconnaissent. C’tait rendu une habitude.

Après avoir annoncé à ses officiers que la mission était accomplie, y r’tourna porter le corps de Willy à la ferme des Van Gerner en attendant que d’autres viennent le chercher.

Pis là, après un briefing, son épique nuit sur la corde à linge venait enfin de se terminer. Y’alla se coucher dans un camion pis y câilla tusuite.

Dans l’après-midi, y se réveilla parce que les gars de son régiment s’énarvaient autour de lui. 

– Heille, Major, viens-t-en, le party est pogné en ville!
– Allez-y les gars, répondit-il, les yeux dans la graisse de bines. M’a vous r’joindre.

Une demi-heure après, Léo pis ses chums rentrèrent dans Zwolle.

Les habitants chantaient pis dansaient pis trippaient comme des petits veaux du printemps. Léo avançait dans c’te foule joyeuse, quand y se fit spotter par du monde qui savaient que leur libérateur avait un bandeau sur l’œil. Ils le pognèrent sans y demander son avis pis le montèrent sur leurs épaules, en héros. Avec une p’tite pensée pour Willy, y se laissa célébrer pis emporter par la fête.

Pour ses exploits, Léo reçut des médailles, fut reçu par la reine Juliana des Pays-Bas et fut nommé citoyen d’honneur de Zwolle, pis une grosse avenue, la Leo Majorlaan, fut nommée en son honneur. Tou’és ans, les flos de Zwolle chantent des chansons en son honneur! Pis icitte, au Québec? Y’a une p’tite tombe de rien, pis y’est à peine connu. Y mériterait un gros film d’Hollywood avec des explosions pis des chars d’assaut qui r’volent, bâtard! En tout cas, j’espère qu’en vous contant ça, j’aurai fait ma part pour le faire connaître plus, pis le faire connaître mieux. 


Partie 4

Léo Major, partie 2

Partie 1

Quelques mois après son exploit de malade, Léo faisait le tour d’un champ de bataille avec le padré de son bataillon dans un Bren Carrier, une espèce de p’tit blindé léger avec le dessus ouvert. C’te combat-là avait été particulièrement épouvantable; mais là, les balles avaient arrêté de siffler, les roquettes avaient fini de péter pis y régnait littéralement un silence de mort.

Ça sentait comme un méchoui dans’cour du yâble. Y’avait des Allemands carbonisés éparpillés un peu partout : une roquette avait fessé drette dans leur char d’assaut, pis y’avaient r’volé comme des catins en guénille. Y’avait aussi quelques soldats canadiens morts, qui s’étaient retrouvés à la mauvaise place quand c’tait pas le temps.

« Faudrait les ramasser pour les ramener au régiment », dit le padré.

Léo alla tusuite chercher les cadavres pour les mettre dans le Bren. Quand y’eut fini, le chauffeur pis le padré s’assirent en avant pour r’partir. Léo s’assit en arrière avec les corps, pis s’alluma une cigarette pour cacher la senteur de mort.

Le Bren venait yinque de se r’mettre à rouler quand Léo entendit une ciboire de grosse explosion. Là, c’est lui qui r’vola dins airs. Après avoir plané comme abri tempo pogné dans le vent, y’atterrit vraiment raide sur le dos dans’bouette. Pis y perdit connaissance.

Le Bren avait roulé sur une mine, pis y valait pas mieux qu’une canne de bines passée dans le tordeur. Quand Léo sortit des vapes, y’était encore à terre, tout égarouillé, pis y’avait deux docteurs qui le regardaient :

– Êtes-vous correct?
– Est-ce que le padré va bien? demanda Léo, pensant pas pantoute à lui-même.

Les docteurs dirent rien : y’était mort, le padré. Pis le chauffeur aussi. Ils mirent Léo sur une civière, puis dans un Jeep pour une raille vers l’hôpital de campagne sur des chemins bouetteux pleins de trous pis de bosses. Y’était arrivé de quoi à son dos, pis ça regardait mal en tabarouette. Y souffrait tellement le martyre qu’y fallait arrêter aux quinze minutes pour y donner de la morphine.   

À l’hôpital, le docteur avait pas des bonnes nouvelles pour lui : trois vertèbres pis plusieurs côtes de cassées, pis des entorses aux deux chevilles. Encore une fois, y se fit dire :

« La guerre, c’est fini pour toé! »

Mais Léo, y’était faite d’un autre bois que le reste du monde. Pis y’avait une astie de tête de cochon.

Après une semaine, Léo était déjà tanné d’être là à rien faire, faique il se mit dans l’idée de se sauver de l’hôpital pour arjoindre son bataillon. Pis aussi, tant qu’à faire, pour faire un croche par Nimègue chez la belle Antoinette Slepenbeck, qu’il avait rencontrée l’automne d’avant. Mais là, c’tait pas d’avance : le docteur y’avait posé un gériboire de gros plâtre tout autour du torse. En plus d’être achalant, ça le rendait ben que trop facile à spotter.

Le lendemain matin, aux aurores, Léo vola une froque de soldat assez grosse pour deux gars pis se poussa en douce. Pis, tu parles d’un adon, un Jeep de l’armée de l’air s’en allait justement à Nimègue, pis y’avait une place de libre à bord. En arrivant là-bas, il tomba face à face avec la mère d’Antoinette, qui comprenait pas pantoute ce qu’y faisait là :

« Ben voyons! Vous êtes pas censé être parti libérer la Hollande, vous? » 

Les Slepenbeck étaient quand même ben contents de le voir. Ils l’invitèrent à rester une secousse, le temps de prendre du mieux. Un mois après, Léo alla voir M. Slepenbeck pis lui dit :

« Le père, j’voudrais avoir une scie, sivouplaît. »

Y sortit dehors avec la scie; toute la famille avait le nez collé dans’fenêtre pour voir ce qu’y allait faire avec ça.

Scritch, scritch, scritch : après plusieurs coups de scie ben précis, les deux moitiés du plâtre à Léo tombèrent à terre dans’cour. Y’avait rien au monde pour retenir Léo Major : ni les mines, ni les grenades, ni les Nazis, pis encore moins les gériboires de gros plâtres.

Après ça, Léo retrouva son bataillon, qui avançait de plus en plus creux dins Pays-Bas, libérant ville après ville avec l’aide de la résistance hollandaise. Partout sur le passage des Canadiens, les habitants, fous comme des balais, les accueillaient en criant des mercis pis des hourras. À Zutphen, Léo se paya tout un trip en se faufilant tout seul pis en éliminant des tireurs d’élite pis des officiers SS avant même que les troupes canadiennes rentrent dans’ville.

Pis là, le Régiment de la Chaudière arriva devant Zwolle.

La ville était vraiment ben défendue : les Allemands y tenaient, parce que c’était une place importante pour le transport des troupes pis des marchandises à cause des routes pis des chemins de fer qui passaient par là. En plus, y’avait des détachements de la Gestapo pis des services de renseignement des SS, faique on s’entend que les Alliés avaient tout intérêt à y aller.

Comme les officiers avaient réussi à mettre la main sur des cartes de la ville grâce à la résistance, y savaient exactement où frapper. Le commandant du régiment ordonna donc à l’artillerie de tirer sur les spots marqués sur les cartes.

Mais là, pendant qu’y regardait ses hommes placer les canons, le commandant eut comme un doute. Y’avait encore des milliers d’habitants dans la ville, pis les tirs risquaient de faire ben des morts. Faique y’appela ses éclaireurs pis demanda deux volontaires pour aller en reconnaissance dans Zwolle, histoire de se faire une idée de ce qui se passait là. Sans grande surprise, Léo se proposa tusuite. L’autre volontaire, c’était Willy Arsenault. J’vous avais pas parlé de lui encore, mais Willy, c’était le grand chum de Léo, qu’il avait connu pendant son entraînement militaire. Y’était dans la même gang que lui pendant de Débarquement de Normandie, pis y’avait pas mal le même caractère. Les deux se faisaient confiance, pis y formaient un duo de feu.

Faique Léo pis Willy regardèrent les cartes pis décidèrent d’attendre la nuite, se disant que ça serait plus facile de se faufiler dans le noir. Ils pognèrent des rations de chocolat, de café pis de thé, une miche de pain pis ben des cigarettes pour eux-autres mêmes, pis chacun leur Sten gun – une petite mitraillette – des munitions pis un sac de grenades à fragmentation pour les Allemands. 

En fin d’après-midi, y s’en allèrent à la ferme des Van Gerner, à l’est de Zwolle, pour attendre qui fasse noir. Y parlaient pas français ni anglais, mais y’étaient ben contents de voir des Canadiens – ça pouvait juste être des mauvaises nouvelles pour les Allemands. Y capotèrent ben raide quand Willy sortit le chocolat de son sac – ça faisait des années qu’y avaient pas vu ça!

À force de pointer pis de faire des sparages, le fils des Van Gerner réussit à leur montrer les places où y’avait des Allemands, la meilleure façon de rentrer dans la ville, pis des points de repère pour leur éviter de s’écarter. Ça allait être ben utile.

Vers 11 h du soir, c’tait le temps de commencer la mission. Après avoir dit merci à la famille, les deux Canadiens français s’en allèrent en direction de la ville. C’était carrément se jeter dans la gueule du loup, mais y s’en sacraient – la seule chose qui comptait, c’était de trouver une façon de clairer les Allemands sans que l’artillerie ait besoin de tirer sur la ville.    

Pas loin de la ferme, y’avait un pont de chemin de fer. Léo s’enligna dessus en premier, sans faire de bruit, parce qu’y portait ses chouclaques, comme d’habitude. Willy devait suivre pas longtemps après.

« Voyons, comment ça, qu’y arrive pas? » se demanda Léo.

Pis là, y’entendit un bruit.

« Ah, le v’là! »

Mais là, PPRRRRRAAAAK! Une rafale de mitraillette, pis un cri de mort – dans la direction de où Willy était.

Léo tira tusuite, quasiment par réflexe. Y’avait huit Allemands d’embusqués dans le noir; y’en tua deux, pis les autres se sauvèrent en char vers la ville. Y se garrocha vers où Willy avait crié, pis comme de fait, c’qui craignait de pire était arrivé : y trouva son meilleur chum à terre, mort. Contrairement à Léo, y portait ses bottes, pis les Allemands l’avaient entendu passer sur le pont.

Léo aurait le temps plus tard d’être triste. Mais là, y’était en saint ciboire de tabarnak.

Y’aurait pu r’virer de bord pis renoncer à la mission, mais y savait que Willy aurait voulu qu’y continue. Y ramassa le corps de son ami pis le déposa à côté du chemin pour venir le chercher plus tard. Y pogna le Sten pis le sac de grenades à Willy, pis s’en alla vers la ville, prêt à décâlisser du Nazi. Y’avait du monde qui allaient payer à soir.

Partie 3


Source principale : Jocelyn Major (le fils de Léo), « N’oublions jamais ». HISTOMAG’44, no 57, décembre 2008-janvier 2009. https://www.39-45.org/histomag/mag-decembre2008.pdf

Léo Major, partie 1 – les faits d’armes d’un Canadien français

Un bon jour de 1968, à Montréal une gang de Hollandais sonnèrent à la porte chez Léo Major, un ancien sergent des Forces armées canadiennes qui avait servi pendant la Deuxième Guerre mondiale. Y voulaient inviter Léo au 25e anniversaire de la libération de la ville de Zwolle, aux Pays-Bas. En entendant ça, sa femme Pauline se demanda si a n’avait manqué des bouttes :

– Mais comment ça que mon Léo est invité, pis pas d’autres?
– Parce que c’est le libérateur de la ville de Zwolle. Pas un des libérateurs, là : LE libérateur. Y’a tout fait tout seul!

Quand les Hollandais furent partis, Pauline, en pleine science-fiction, avait une couple de questions pour son mari :

– Ben voyons, Léo, comment ça se fait que tu nous as jamais conté ça?
– Ben, j’voulais pas passer pour un vantard. Pis de toute façon, tu m’aurais-tu cru, tu penses?

Tsé, quand elle a rencontré Léo, ben des années avant, Pauline avait dit qu’a n’avait plein son casse des soldats qui arrêtaient pas de se vanter de leurs exploits de guerre. C’tait pas tombé dans l’oreille d’un sourd…  

Léo, y’est né en 1921 à New Bedford, au Massachussetts. Son père était ouvrier pour les chemins de fer nationaux au Canada, pis y’était descendu aux États pour la job.

Pas longtemps après, les Major remontèrent vivre à Montréal, d’où c’qui venaient. Léo fut élevé par sa mère avec ses 12 frères et sœurs en pleine Grande Dépression; son père partait des semaines de temps sur les chantiers, pis quand y’arvenait à maison, ça y’arrivait d’être violent. C’tait pas jojo.

Faique quand Léo eut 18 ans, on s’imagine qu’y avait le goût de voir autre chose. C’tait pas un trippeux de drapeau pis de patrie tant que ça, mais quand l’armée se mit à chercher des volontaires pour aller se battre en Europe au début de la Deuxième Guerre mondiale, y s’est tusuite enrôlé.  

En 1940, y partit en Écosse avec le Régiment de la Chaudière. Y’était pas là pour se pogner le beigne : les hommes s’entraînaient du matin au soir, 6 jours semaine, 50 semaines par année.

En 1944, le régiment à Léo était fin prêt – jusse à temps pour le Débarquement de Normandie.

Le matin du jour J, Léo était dans une péniche de débarquement, en train de se faire brasser la couenne par une mer enragée noir, entouré de gars morts de peur pis pognés du mal de mer. Le pont était glissant de vomi. Là, son chum Larry Caissy lui dit :

– On va toute y passer, Léo. On va sauter sur une maudite mine. En plus, les autres régiments débarquent avec des tanks, pis nous autres on a yinque un bulldozer. On va se faire massacrer!
– Relaxe, Larry. T’as une bonne mitraillette pis tu vas être OK. On a un bulldozer, tandis que les autres ont juste des tanks. Attends de voir ce qu’on va faire avec!

Léo souriait en disant ça. C’était comme si y’avait pas peur pantoute.

Vers 8 h 30, Léo et son régiment débarquèrent sur la plage de Juno. Déjà là, y’étaient chanceux : y’en avait qui avaient coulé comme des roches avec leur équipement avant même de toucher terre. Plus loin, les hommes du Queen’s Own Rifles de Toronto, figés de peur, se faisaient ramasser par les mitraillettes allemandes.

Larry Caissy demanda à Léo :

– Est-ce qu’y sont morts ou y’attendent de recevoir une balle?
– Ouin, faut faire quequ’chose, sinon y vont se laisser massacrer!

Les balles faisaient toute arvoler : le sable, les roches, les corps… C’était l’enfer. Au beau milieu du carnage, Léo, Larry pis d’autres gars réussirent à se faufiler en-dessous du blockhaus où étaient les mitraillettes ennemies et posèrent une grenade : BOUM!

Après ça, y’eurent pas trop de misère à défoncer un boutte du mur avec le bulldozer. Léo pis sa gang rentrèrent dans le blockhaus; ils pognèrent une douzaine d’Allemands par surprise et les firent prisonniers. Pis là, un sergent des Queen’s Own Rifles – un Canadien anglais – arriva, crissa un coup de poing sur la gueule d’un des soldats allemands pis alla pour descendre les prisonniers, mais Léo le laissa pas faire :

– C’est pu des soldats, c’est des prisonniers. Pas de meurtre, c’tu clair?
– On fait pas de prisonniers, répondit le sergent.
– Nous-autres, oui, dit Blakeley, un des compagnons à Léo. Si ça vous tente de tuer des Allemands, allez vous en trouver. Ceux-la, y s’en viennent avec nous-autres.
Goddamn frogs! fit le sergent en s’en allant.  

Un des prisonniers prit la peine de dire merci à Léo.

À c’t’heure qu’y avait pu de mitraillettes, la plage de Juno était sécurisée, mais la journée était loin d’être finie.

Dans l’après-midi, Léo fut envoyé en mission de reconnaissance en arrière des lignes ennemies avec un autre éclaireur. Tandis qu’y marchaient cachés en arrière d’une haie, y virent un Hanomag – un char blindé allemand – qui s’en venait avec trois gars à bord.

Les Allemands étaient un peu au-dessus de leurs affaires; y fumaient pis y jasaient sans trop se méfier. Faique Léo pis l’autre éclaireur se mirent en position, pis quand le blindé passa à ras eux‑autres, Léo tira sur le chauffeur pis le pogna dans l’épaule.  

Un des soldats ennemis essaya de pogner son arme, mais PÂWF! Léo fut plus vite que lui et le tira lui aussi dans l’épaule. À ce moment-là, les Allemands comprirent qu’y f’raient mieux de filer doux. Léo et l’autre gars embarquèrent dans le blindé pis forcèrent le chauffeur à conduire jusqu’à la position des soldats canadiens anglais.

Mais là, eux-autres, y savaient pas que le blindé avait été saisi par deux Canadiens français! Faique y se mirent à tirer du canon anti-char. Y fallut que Léo monte su’l dessus du blindé avec les obus qui y sifflaient chaque bord des oreilles pour qu’y arrêtent. Léo, le sourire dans face, se dit :

« Ha! Une maudite chance que les Anglais savent pas tirer! »

Quand le blindé s’arrêta en avant des lignes, un officier anglais ordonna à Léo d’y remettre le blindé, mais y voulut rien savoir :

« Y’a été saisi par des Canadiens français, faique y s’en va chez les Canadiens français. »

L’officier se rendit ben compte que Léo était trop tête de cochon, faique il le laissa passer. Heille, comme si Léo allait laisser les Anglais ramasser toute la gloire!

Ça, c’était sa première journée de combat à vie. Y’aurait eu de quoi se vanter jusse avec ça, mais y faisait yinque commencer! 

Deux jours après le Débarquement, Léo fut encore envoyé en reconnaissance, près de la ville de Caen. Avec quatre autres Canadiens, y tomba face à face avec une patrouille de cinq soldats d’élite allemands. Pas le choix : Léo et les autres gars tirèrent en premier, tuant tous les Allemands sauf un, qui eut le temps de lancer une grenade au phosphore avant de passer l’arme à gauche.

La grenade péta jusse à côté de Léo, qui reçut de la bouette pis un tapon de débris en pleine face. Y’avait le visage brûlé pis y voyait pu rien. C’tait un cas d’hôpital.

Rendu là, le sous-officier infirmier lui dit :

– Bon, ben votre œil gauche est scrap. C’est ben d’valeur, jeune homme, mais va falloir te renvoyer en Angleterre. La guerre, c’est fini pour toé!
– Hein! Oubliez ça. Chuis franc-tireur, pis mon unité peut pas se passer de moé! Mon œil droit est ben correct; ça adonne ben, c’est lui que je prends pour viser!

Le sous-officier y fit un bandage avec un cache-œil pis le renvoya au combat. Léo trouvait ça ben drôle :

« Heille! J’ai l’air d’un pirate! »

C’te gars-là, y’avait rien pour le décourager.

Pendant les mois qui suivirent, les forces alliées continuèrent d’avancer de plus en plus creux dans le nord de la France pis en Belgique. Le 1er octobre, Léo pis son régiment étaient rendus aux Pays-Bas; ça commençait à faire loin de la Normandie pour acheminer le stock jusqu’au front. Faique ça prenait un port plus proche : celui d’Anvers, qui avait déjà été repris par les Anglais d’Angleterre. Mais pour que les bateaux puissent se rendre, fallait clairer les Allemands tout le long de l’estuaire de l’Escaut : ça, c’tait une job pour les Canadiens.

Pendant cette bataille-là, Léo trouva encore le tour de se faire remarquer. Autour de minuit, son commandant y dit :

« Léo, je veux que t’ailles voir si tu peux trouver les 50 p’tits nouveaux que j’ai envoyés en patrouille après-midi. Sont pas encore arvenus, pis j’commence à m’inquiéter pour eux-autres. »

Faique Léo se lâcha tout seul dans le noir, sans faire de bruit; y portait des chouclaques plutôt que des bottes quand il allait en patrouille. Ben de bonne heure le matin, il entra dans un village, pis y vit des fusils accotés sur un mur de maison. En allant plus proche, il spotta un tapon d’équipement militaire : des casses, des radios, des sacs à dos. Il entra dans une maison voisine pis fouilla le rez-de-chaussée. Y’avait pas un chat.

Il monta en haut. Par la fenêtre, il vit des tranchées creusées le long d’un canal. Y’avait plein de soldats allemands endormis, pis deux sentinelles. Après les avoir checkés attentivement pendant une petite secousse, y se dit :

« C’est de votre faute si chuis trempe pis gelé. Vous allez me le payer. »   

Faique là, savez-vous c’qu’y fit, le crinqué? Il s’en alla jusqu’au canal, ben silencieusement, s’approcha d’la première sentinelle pis la captura sans qu’a puisse s’astiner. Après, il se servit du gars comme appât pour capturer l’autre sentinelle.  

« Aweille! Amenez-moé à votre officier! »

L’officier eut même pas le temps de comprendre c’qui lui arrivait : Léo le désarma drette là pis pointa son fusil sur lui :

« Lève-toé pis réveille tes hommes. Vous vous en venez toutes avec moé. »  

Voyant qu’y était mieux de prendre son trou, l’officier allemand gueula un ordre à ses hommes, qui retroussèrent toutes sans résister, sauf un qui voulut pogner son fusil. L’innocent! Léo le descendit tusuite. Y’avait clairement pas compris à qui y’avait affaire!

« Tention! Les mains en l’air! » cria-t-il en allemand.

Les Allemands restèrent tellement frettes qu’ils levèrent les mains pis se mirent à marcher en file comme des enfants d’école dans la direction que Léo leur pointait avec son fusil.

C’tait ben beau, mais fallait qu’il les ramène à son régiment, ces prisonniers-là! Un m’ment’né, Léo tomba sur une gang de SS qui se mirent à y tirer dessus. Pas impressionné pour deux cennes, Léo continua de pousser ses prisonniers en avant, même si plusieurs furent blessés ou tués en traversant le village.

Pis là, un char d’assaut allié se pointa.

– C’est beau, on s’occupe de vos prisonniers, dirent les gars à bord.
– Chus correct, répondit Léo. Allez don tirer sur les SS à’place!

Faique Léo et sa trâlée d’Allemands continuèrent leur chemin. Pis là, vous me crèrez pas, mais c’est pas 10, pas 20, pas 30, mais avec QUATRE‑VINGT-TREIZE soldats que Léo arriva au poste de commandement du Régiment de la Chaudière! Son commandant avait la gueule à terre.

Vous allez peut-être me dire : « Franchement! Un gars tout seul qui a capturé 93 soldats ennemis? Tu nous prends-tu pour des valises? » J’vous comprends. Ça a pas d’allure. Pourtant, ça a ben l’air que c’est vrai. Même, pour ça, on voulut le décorer de la médaille de Conduite distinguée, mais y dit non parce que c’est le maréchal Montgomery – le numéro un des armées du Commonwealth – qui allait y donner, pis y voulait rien savoir, parce qu’il trouvait que c’était un gros incompétent.

Léo, c’tait un vrai.  

Pour être un héros, ça prend ben des qualités, mais ça prend aussi de la chance. Pis, c’est plate, mais Léo pouvait pas être chanceux pour toujours…

Partie 2


Source principale : Jocelyn Major (le fils de Léo), « N’oublions jamais ». HISTOMAG’44, no 57, décembre 2008-janvier 2009. https://www.39-45.org/histomag/mag-decembre2008.pdf

L’espion poche de New Carlisle

Un matin de novembre 1942, en Gaspésie, dans les eaux de la baie des Chaleurs pas encore tout à faite réveillée, un sous-marin allemand s’avançait sans faire de bruit comme un brochet en fer de 700 tonnes.

Ça faisait déjà une bonne couple de mois que des U-boat nazis rôdaient dans le coin; rendus fantasses par l’absence du gros de la flotte de la marine canadienne, partie défendre la Méditerrannée pis le golfe du Mexique, ils faisaient la pluie pis le beau temps dans le fleuve Saint-Laurent en coulant des cargos pis des corvettes.

Mais ce sous-marin-là, y’avait une autre mission. Pas loin de New Carlisle, il fit surface, pas pour tirer une torpille, mais pour faire débarquer un espion.

Werner von Janowski, espion poche

Étant donné qu’il avait déjà passé une bonne secousse au Canada dans les années 1930, Werner von Janowski, lieutenant de la flotte allemande, nom de code « Bobbi » (mais on va l’appeler « Ti-Werne »), était drette le bon gars pour entrer en contact avec des organisations nazies clandestines au Canada, apprendre des affaires secrètes pis tout bavasser au Reich. En tout cas, c’est ce que les Nazis pensaient. Ils avaient juste pas idée d’à quel point y se planterait, pis dans un temps record, à part ça.

Faique notre Ti-Werne débarqua sur une plage à quelques milles de New Carlisle, encore habillé en marin allemand. L’idée, c’était que s’il se faisait pogner habillé de même, il se ferait traiter comme un prisonnier de guerre, c’est-à-dire pas trop pire, tandis que s’il était habillé en civil, il risquait la peine de mort.

Quand il fut certain de pas se faire voir, il se changea et enterra son uniforme. Ensuite, il prit la direction du village. Son plan : prendre le prochain train pour Montréal.

À 9 h du matin, Ti-Werne arriva à l’hôtel The Carlisle. Sous le nom de William Brenton, il dit qu’il venait d’arriver sur l’autobus et demanda une chambre avec un bain, car il voulait se décrotter un peu.

Faut dire que la traversée de l’Atlantique avait pris 44 jours; après avoir passé autant de temps enfermé dans une canne de bines sous l’océan avec un tapon d’autres gars, il sentait le swing, l’humidité pis le diésel à plein nez. Et ça, c’est juste un des détails louches que Simonne Loubert, la jeune femme de chambre qui lui répondit, spotta tout de suite.

Tsé, un étrange qui r’soud de nulle part de bonne heure le matin dans un village d’à peu près 1 000 habitants, ça fesse. En plus, Ti-Werne avait l’air sur les nerfs et parlait avec un accent bizarre. Quand il s’acheta un paquet de cigarettes, il paya avec de la vieille argent qui datait de la guerre de ‘14. Mais le plus louche, c’était qu’y disait être arrivé sur l’autobus. Simonne savait ben que l’autobus passait pas c’te journée-là. Pis même à ça, l’autobus aurait débarqué le monsieur drette en avant de l’hôtel, pis y serait pas arrivé à pied.

Simonne était pas folle : a savait que les Allemands se promenaient autour de la Gaspésie en sous‑marin, pis qu’y en avait qui pourraient essayer de débarquer. Faique quand Ti-Werne fut parti dans sa chambre, elle alla voir Earle Annett Jr., le garçon du propriétaire de l’hôtel.

– Ça marche juste pas, son affaire. En plus, tsé, ça m’a l’air d’un gros fumeur, pis y savait même pas comment ça coûte, un paquet de cigarettes! Penses-tu que ça pourrait être un espion?
– Ouin, j’avoue que c’est crissement suspect! M’a voir ce que je peux faire.

Earle Jr., un jeune homme de 20 ans, aurait vraiment voulu partir péter des gueules de Nazis comme beaucoup de ses chums de gars. Ce qui était plate, c’est qu’il s’était irrémédiablement scrappé le genou en prenant une débarque en bécycle quand il était flot, faique l’armée l’avait pas accepté. Tant qu’à rester pogné du mauvais bord de l’Atlantique, il avait ben l’intention de participer à l’effort de guerre pis de démasquer l’espion.

Entre-temps, Ti-Werne s’était installé dans la salle à manger pour déjeuner. Earle Jr. trouva que son linge était bizarre – lui, y venait pas d’icitte, c’était évident. Pis quand il se leva pour partir, Earle Jr. vit qu’il avait échappé une boîte d’allumettes à côté de sa chaise.

Earle Jr. la ramassa et lut « Fait en Belgique » dessus. Ça, c’était suspect en viarge : dans ce temps-là, tous les paquets d’allumettes vendus au Canada portaient le même sceau spécial, qui était pas sur cette boîte-là, pis en plus, la Belgique était occupée par les Nazis depuis trois ans.

Earle Jr. était maintenant sûr de sa shot : c’était ben un espion.

Comme le train pour Montréal partait dans même pas une heure, fallait qu’y se grouille. Il embarqua dans son pickup et partit en direction de la gare. Rendu là-bas, il trouva notre Ti-Werne en train de prendre un café. Faique, ben relax, comme si de rien était, il s’assit à ras lui :

– Fait pas chaud à matin, hein?
Ah, z’est pas zi mal, répondit Ti-Werne, avec son accent bizarre du fond de la gorge.
– Cigarette?
– Oui, merzi.

Earle Jr. lui donna une cigarette, puis attendit qu’il lui offre du feu pour allumer la sienne. Alors, Ti-Werne sortit un autre paquet d’allumettes belges. Bingo!

– Ch’ai fu que le train z’arrêtait à Matapédia, demanda l’Allemand. Z’est quel genre d’endroit? Petit, che zuppose?
– Ouais, c’est grand comme ma yeule. Y’a pas grand-chose à faire là*
– Ah bon.

Y’avait un malaise dans l’air, comme quand quequ’un lâche un gros pet, pis que tout le monde le sent mais personne parle. L’espion soupçonnait-tu qu’on le soupçonnait?

Enfin, le train entra en gare pour 20 minutes. Pas le temps de niaiser – à c’t’heure qu’il avait une preuve, Earle Jr. alla tout de suite avertir le constable Alfonse Duchesneau de la Police provinciale.

Duchesneau était pas trop convaincu, mais il alla quand même à la gare. Il arriva drette comme le train partait et sauta dedans au dernier moment. À bord, il spotta tout de suite Ti-Werne grâce à la description qu’Earle Jr. lui avait donnée. Il alla s’asseoir avec.

– Bonjour Monsieur, constable Duchesneau de la Police provinciale. Ch’peux-tu voir vos papiers siouplaît?
– Bien zûr, répondit Ti-Werne en sortant ses cartes au nom de William Brenton.
– Qu’est-ce qui vous amène par icitte?
– Che zuis représendant de commerce et ch’afais affaire dans la région.
– Ok, pis ch’peux-tu voir votre valise itou, siouplaît?

Rendu là, Ti-Werne devait suer de la raie pas mal, car il dit aussitôt :

« Za zera pas nézessaire. Che zuis un offizier allemand, et che zers mon pays, comme fous. »

Et voilà : grâce à la vigilance de braves Gaspésiens, la carrière d’espion de Werner von Janowski était kaput après même pas 12 heures. Si c’était pas un record, c’était pas loin.

Après ça, Ti-Werne fut emmené à Montréal, où la GRC essaya d’en faire un agent double. Après un an, il avait fourni zéro pis une barre de renseignements, faique les autorités le shippèrent en Angleterre, où il passa le reste de la guerre dans un camp pour prisonniers allemands.

L’histoire dit pas si Ti-Werne voulait la gloire, mais en tout cas, il s’attendait sûrement pas à se retrouver pour l’éternité dans les palmarès des pires espions de tous les temps!


*Ne représente pas l’opinion de l’auteure. C’est un maudit bon spot de plein air! #TourismeGaspésie


Source principale : Dan Beeby, Cargo of Lies: The True Story of a Nazi Double Agent in Canada, 1996. https://utorontopress.com/us/cargo-of-lies-4