L’histoire de Sophie Dorothée : quand le conte de fées vire au cauchemar — partie I

M’as vous conter une histoire qui a toute : une princesse, une méchante sorcière, un ogre pis un beau comte séduisant avec les cheveux longs pis une moustache de D’Artagnan.

On dirait un conte de fées, hein? Le genre qui aurait faite un film de Disney dans l’temps de Blanche-Neige pis d’la Belle au bois dormant, avec des tounes quétaines qui finissent pu pis des tis zwéseaux?

C’pas ça pantoute.

C’t’une histoire vraie, ben su’l plancher des vaches, pleine de monde croche qui s’rentrent des couteaux dans l’dos. Une histoire qui sent la bête morte en d’sour d’un bouquet d’roses. Pis, aussi, l’histoire d’une pauvre femme qui s’est faite manger toute crue par l’époque où c’qu’a vivait.

Il était une fois deux frères – deux princes – de la maison de Hanovre qui étaient pour hériter d’un tapon de territoires dans le nord-ouest de l’Allemagne d’à c’t’heure.

Le plus vieux des deux frères, Georges-Guillaume, était pour épouser Sophie, princesse du Palatinat, mais ça y tentait pas pantoute :

« Ah! A me pompe l’air, la grébiche! C’t’une péteuse de broue qui fait yinque parler de livres pis d’astrologie! J’veux rien savoir! Pis en plus, j’veux pas me caser, j’veux voyager pis courir la galipote! »

Mais là, c’tait pas d’avance : comme y’avait un contrat entre le père à Georges-Guillaume pis le père à Sophie, y’avait pas moyen de casser les fiançailles sans mettre la grosse chicane dans la cabane.

Faique Georges-Guillaume alla voir son frère :

« Heille Ernest-Auguuuuuuuuuuste? J’ai d’quoi à te proposer… »

Y’avait un plan parfait : y cédait à Ernest le duché de Brunswick-Lunebourg pis ses fiançailles avec Sophie, tandis que lui, y gardait yinque le p’tit duché de Celle pour son revenu, c’qui le laissait libre de courailler comme y voulait. La seule condition : Georges-Guillaume devait jamais avoir d’héritier pour que le duché de Celle arvienne du bord à Ernest à sa mort.

À part de ça, Sophie était parente d’la fesse gauche avec les souverains d’la Grande-Bretagne; si y continuaient comme ça, à s’entredéchirer pour des affaires de Bon Dieu pis à pas avoir d’enfants, quiconque la mariait avait p’t-être une chance de mettre la patte su’l trône britannique.

Un fou d’une poche! Ernest accepta, y s’maria avec Sophie pis y’eurent une trâlée d’enfants. Leu plus vieux, Georges-Louis, était l’héritier.

Pendant c’te temps-là, par’zempe, toute se passa pas comme prévu pour Georges-Guillaume. Y courailla pendant queques années, mais un jour, pendant un party, y’aparçut une sapristi d’belle créâture :

« Simonac! Qui c’est ça, c’te pétard-là? »

En même pas une seconde, le duc de Celle était tombé en amour cul par-dessus tête. C’tait comme si un spot de lumière illuminait la belle; y’avait pu rien d’autre qui existait. Les vitres auraient pu toutes péter en même temps que Georges-Guillaume aurait même pas r’marqué.

La créâture en question s’appelait Éléonore d’Esmier d’Olbreuse; c’tait une fille d’la p’tite noblesse française pis la demoiselle de compagnie d’une duchesse en visite chez sa sœur, la femme du… ah, pis c’pas important.

C’qu’y faut artenir, c’est qu’a l’avait des yeux de biche, d’la jarnigoine pis du charme à pu finir, pis qu’a l’était d’un rang pas mal plus bas que Georges-Guillaume. Mais, c’tait pas pour autant qu’a l’allait céder aux avances du duc de Celle, qui voulait qu’a soye sa maîtresse : une femme qui a pas de titres pis pas d’argent peut yinque se draper dans sa vertu pis sa dignité, comme Scarlett O’Hara dans ses rideaux en v’lours :

« Wô Monsieur! Vous m’flattez ben gros, mais ch’t’une honnête femme pis j’accepterai jamais de vivre dans l’péché! »

Heille là, Georges-Guillaume était fourré : y’avait payé le prix fort pour être libre, mais à c’t’heure, y voulait pu yinque se mettre la corde au cou, pis y pouvait pas.

« Astie, qu’est-cé m’as faire? J’me peux pu, j’mange pu, j’dors pu, j’vois des points blancs… Ch’peux pas vivre sans elle! »

Y lui restait pu yinque une solution, un peu plate, mais qui allait devoir faire la job : le mariage morganatique.

Ça, c’tait une sorte de mariage qui t’mettait en règle avec le Bon Dieu, faique parsonne pouvait te traiter de fornicateur en t’pointant du doigt su’l parvis d’l’église, mais qui comptait pas vraiment pour toute le reste; on appelait aussi ça un mariage privé ou un mariage d’la main gauche.

Concrètement, Éléonore devenait la femme à Georges-Guillaume, mais a s’rait jamais princesse et duchesse de Celle, pis ses enfants pourraient pas hériter des titres de noblesse d’leu père.

C’tait mieux que rien.

Ben crère que ça fit un p’tit scandale dans la famille. Quand a l’apprit la nouvelle, Sophie, la belle-sœur péteuse de broue, dit :

« Ark! Faire rentrer ça dans la famille! C’est comme d’la crotte de souris au travers des grains d’poivre! »

Mais c’tait pas grave : Éléonore pis Georges-Guillaume se firent leu p’tit bonheur à Celle. Plus on la bitchait, plus Éléonore se rendait difficile à haïr : a restait toujours fine, souriante, sans jamais dire un mot plus haut que l’autre.

Un an après les noces, y’eurent une p’tite fille, Sophie-Dorothée.

Et les années passèrent…

Sophie-Dorothée était rendue à 11 ans, pis Georges-Guillaume commençait à r’gretter sérieusement le deal qu’y avait faite avec son frère Ernest-Auguste. C’tait ben beau les promesses quand toute ça était abstrait, mais là, y’avait une femme pis une fille qu’y adorait, pis c’est comme si y comptaient pas pantoute. Sophie-Dorothée pouvait pas avoir le titre de princesse ni hériter du duché de Celle, pis comme sa mère était « d’la crotte de souris », y’avait ben des chances que les princes pis les ducs lèvent le nez dessus quand viendrait l’temps pour elle de s’trouver un mari.

Fallait qu’y rende sa femme pis sa fille légitimes. Son plan était ben simple :

Georges-Guillaume se mit donc à aider l’empereur Léopold dans ses campagnes militaires pis y rendit plein de bons services; y sut se rendre indispensable. Faique quand y se décida à y demander sa grosse faveur, la réponse fut :

« Ben sûr, mon homme! »

Mais pour qu’Éléonore devienne une comtesse, ça y prenait un fief. Mais lequel? L’empereur avait–tu ça, lui, un fief de lousse?

Ça prit trois ans pour régler toutes les détails. Mais, finalement, Éléonore devint comtesse de Wilhelmsburg; un an plus tard, elle pis Georges-Guillaume se mariaient pour de vrai, en avant de Dieu pis des Hommes.

Ça y était : Sophie-Dorothée était une princesse.

En plus, a l’était belle comme un cœur, avec en plus d’la bonne humeur, d’la jarnigoine pis plein de talents – un vrai p’tit rayon d’soleil. Pis son pére y’avait transféré plein d’argent pis de terres, faique a l’était riche, en plus, la p’tite vlimeuse. Quand la nouvelle de son nouveau statut s’répandit dins Europes, les offres de mariage se mirent à rentrer de tous bords tous côtés.

Quand y sut ça, Ernest-Auguste vira su’l top. Y fit appeler sa femme, la belle-sœur péteuse :

— SOPHIE!
— Qu’est-cé qu’y a, don?
— Astie, figure-toé don que mon frére Georges-Guillaume, qui m’a juré s’a tête de toués saints qu’y s’marierait jamais à part d’la main gauche, vient juste de marier sa madame pour de vrai! Faique là, la p’tite Sophie-Dorothée est une princesse!
— Ouan mais tsé, ça veut rien dire. C’t’une princesse, oui mais ça y donne pas automatiquement l’droit d’hériter du duché de Celle.
— T’oublies qu’icitte, les règles de succession sont pas mal lousses. Tout l’monde fait un peu c’qu’y veut. Pis là, ça jase que l’prince de Wolfenbüttel est su’l bord de demander la p’tite en mariage. Magine si y décide, lui-là, de faire valoir les droits à sa femme? Ça va être la guerre! C’t’à moé, c’te duché-là. J’me laisserai pas déposséder d’même!
— Ok, mais qu’est-ce que tu veux faire?
— Ça m’écœure, là, mais… On aura pas l’choix de marier notre Georges-Louis à la p’tite Sophie-Dorothée.
— Ark, non! Non, Ernest, tu peux pas être sérieux? Une roturière mal élevée!
— Argarde, ma femme : en politique, des fois, faut s’boucher l’nez, pis c’est ça qu’on va faire.

Même si c’tait pas la chicane ouverte entre Ernest-Auguste et Sophie pis Georges-Guillaume et Éléonore, vous vous doutez ben que c’tait pas l’amour non plus. Mettons que les bitcheries incessantes que Sophie disait dans l’dos d’Éléonore y étaient pour de quoi.

Bref, pour que le mariage se fasse, fallait opérer un rapprochement au plus crisse.

Ernest-Auguste pis Sophie commencèrent par arconnaître officiellement le nouveau statut à Éléonore.

Après ça, y se mirent à voisiner Georges-Guillaume pis Éléonore pis à les inviter à souper pis à les flatter dans l’sens du poil. Pis Sophie était dooon fiiiine avec Éléonore!

Éléonore se doutait ben qu’y avait anguille sous roche :

« Coudonc, elle, qu’est-cé qui y pogne-là? A s’est-tu pété sa grosse tête enflée su’l’cadre de porte? »

Pis finalement, le chat sortit du sac : après des grosses négociations serrées avec Ernest-Auguste, Georges-Guillaume avait conclu le mariage entre Georges-Louis pis Sophie-Dorothée.

Ça avait coûté les yeux de la tête à Georges-Guillaume : en dédommagement de « la tache » des origines à Sophie-Dorothée, y’avait dû s’engager à verser 150 000 écus sur six ans pis 50 000 par année par après, plus d’autres redevances.

Malgré toute, le duc de Celle était ben content : y’avait réussi à placer sa fille avec l’héritier du duché de Brunswick-Lunebourg par son père pis, peut-être, j’vous rappelle, du trône d’Angleterre par sa mère! En plus, comme son autre frère dont j’vous avais pas parlé, le prince de Calenberg, était mort pas d’héritier, ça réunirait enfin toutes les territoires d’la maison de Hanovre! Y’avait d’quoi se péter les bretelles.

Mais Éléonore, elle, avait comme une boule dans l’estomac. Sophie la péteuse avait beau faire des risettes pis des ronds d’jambe, y’avait rien qui l’empêcherait de traiter Sophie-Dorothée comme d’la schnoutte une fois qu’a s’rait mariée pis installée chez eux, à Hanovre.

À part de t’ça, le fameux Georges-Louis, là, c’tait un air bête notoire, un gars plate pis ben à ch’fal su’é convenances. Autrement dit, y’avait une personnalité de 7up flat pis l’dos raide comme un barreau d’chaise – toute le contraire de Sophie-Dorothée. Même ses parents l’aimaient pas ben ben; y’avaient essayé de l’envoyer en France pis en Angleterre dans l’espoir de le dépogner, mais y’était toujours aussi bizarre pis malaisant. La seule affaire qu’y faisait comme faut, c’tait la guerre.

À c’te moment-là, Sophie-Dorothée avait 16 ans. Élevée dans un environnement relax par des parents qui l’aimaient pis qui s’aimaient, c’tait une fille pétillante pis obstinée qui avait pas peur de dire sa façon de penser.

Faique quand a sut qu’a l’allait marier son cousin plate pis aller rester chez sa matante méchante…

J’ai vu trois versions différentes de sa réaction.

La première dit qu’a l’était contente.

La deuxième dit qu’a pleura toutes les larmes de son ti corps su les genoux à sa mère.

La troisième est à prendre avec un grain de sel, mais c’est la plus croustillante, faique m’as vous la conter pareil.

Drette en apprenant la nouvelle, Sophie-Dorothée s’rait allée trouver Georges-Guillaume dans son bureau :

— Papaaaa?
— Quoi, ma fille?
— Ça a d’l’air que tu m’as fiancée sans m’en parler?
— Oui, ma chouette. Mais j’ai dit qu’y fallait que tu soyes d’accord.
— Ah, c’est don fin, mon père! Ok, d’abord : c’est non.

Georges-Guillaume resta frette : y s’pensait généreux en donnant à Sophie-Dorothée l’impression qu’a l’avait l’choix, mais y s’tait pas attendu à s’faire répondre de même.

— Pardon?
— C’est non. Y’est pas question que j’marie Georges-Louis.
— T’as l’air d’oublier que c’est ton d’voir d’obéir à tes parents.
— Ben pourquoi, d’abord, t’as dit qu’y fallait que j’soye d’accord si t’es pour pas m’écouter? Ah non, papa, s’te plaît! Pour vrai, si tu m’aimes, cancelle toute la patente! Me marier avec Georges-Louis, c’est m’envoyer dans l’tordeur.
— Ben voyons don, ma fille, prends-tu ton cousin pour le Bonhomme Sept Heures?

En entendant ça, Sophie-Dorothée ouvrit le livre qu’a l’avait dins mains – un livre de contes pour enfants. A trouva vite la page qu’a voulait, c’t’à-dire celle où y’avait un dessin de Barbe-Bleue, pis la montra à son père en pointant de l’autre main un médaillon avec le portrait de Georges-Louis qu’y avait sur le bureau :

— Quins, papa. Tu vois? Même face. MÊME. FACE.
— T’es-tu après chavirer? Sophie-Dorothée, tu vas m’arrêter tu’suite tes sparages si tu veux pas que j’me fâche!

Mais Sophie-Dorothée voulut rien savoir pis continua de s’obstiner. Finalement, Georges-Guillaume perdit patience :

— Bon, ça va faire! Si t’arrêtes pas drette là, ch’te jette au cachot pour deux jours au pain noir pis à l’eau!
— Ah, tu peux ben, papa. Tu peux même me traîner par les ch’feux jusqu’à l’autel, mais tu j’aurai jamais d’autre réponse que celle-là!

À c’tes mots-là, la princesse pogna le médaillon avec le portrait de George-Louis, le garrocha après le mur pis sortit du bureau en claquant la porte.


Sources :
Charles-Prosper-Maurice Horric de Beaucaire, Une mésalliance dans la maison de Brunswick, 1665-1725: Éléonore Desmier d’Olbreuze, duchesse de Zell, 1884.
Henri Blaze de Bury, « Le Dernier des Koenigsmark », Revue des Deux Mondes, 1853.

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