Saint-Clément-du-Latran : une basilique qui en cache une autre

Heille, j’arviens de Rome, moé-là!

Pis j’en ai pour des mois à digérer mon voyage.

Tu veux me faire tripper? Montre-moé un vieux boutte de mur. J’ADORE les ruines.

Y’avait l’Colisée, ben sûr, mais aussi les restants du palais impérial, le forum de César, le forum d’Auguste pis le forum de la Paix, la basilique de Maxence et Constantin, la maison des Vestales, l’église Santa Maria Antiqua, le temple d’Antonin et Faustine, le forum d’Hadrien, le Panthéon, le mausolée d’Hadrien devenu le château de Saint-Ange, les catacombes de Priscille…

J’ai vu tellement d’affaires que l’cerveau a failli me couler par l’oreille, complètement fondu par trop d’information en même temps. Pour moé, j’ai laissé un tit boutte de moé là-bas…

J’ai vu des églises à la pochetée, aussi, pis y’en a une que j’ai particulièrement aimée : la basilique Saint-Clément-du-Latran.

C’est pas la plus impressionnante – si tu fais pas attention, en passant par la piazza di San Clemente, ça s’peut qu’t’a remarque même pas. C’est certainement pas Saint-Pierre de Rome – que j’ai visitée pis qui était juste… ta! (Oui. Ch’t’éloquente de même). Mais, a l’a un p’tit queque chose de spécial : c’t’un gâteau à étages qui résume 2000 ans de l’histoire de Rome!

J’vous explique.

Commençons par le crémage : une façade qui date du 18e siècle.

La basilique Saint-Clément-du-Latran. Photo : Wiki

En arrière, par’zempe, la bâtisse est beaucoup plus vieille : a date 12e siècle. On voit ben dans c’te gravure-là que la façade baroque est comme un masque de plâtre s’un visage médiéval.

Giuseppe Vasi, gravure de la basilique au 18e siècle. Source : le tit livre qu’y vendent à la boutique d’la basilique.

La basilique est dans le style roman : sobre pis solide. Y’a pas d’arcs-boutants ni de voûtes en croisées d’ogives ni de grands chassis avec des vitraux, comme dins cathédrales gothiques. À la place, y’a des gros murs épais, des plafonds à caissons pis pas grand lumière du dehors.

Ça veut pas dire que c’pas beau en dedans.

Photo : Wikipedia.

Les colonnes sont super élégantes. Pis l’abside! Ça, c’est l’espèce de demi dôme dans l’fond. La mosaïque dorée arprésente Jésus crucifié mais la croix est pas juste une croix, c’t’aussi l’arbre de vie :

Photo : Wikipedia.

Pis les planchers! On appelle ça des pavements cosmatesques, de Cosmati, une gang d’artistes des 11e pis 12e siècles qui ramassaient des bouttes de marbre pis de porphyre précieux dans les ruines romaines pis faisaient des motifs géométriques avec.

Photos : Moé.

Ah, moé, l’art médiéval, vous l’savez : ça m’émeut. Pis ça, c’tait yinque un amuse-gueule.

Parce qu’en d’sour de la basilique du 12e siècle, y’a une AUTRE basilique, bâtie au 4e siècle!

La vieille basilique. Photo : site Web de Saint-Clément-du-Latran.

Ch’passe vite, là, mais on va y’arvenir.

Avant, faut que je vous parle du dernier étage du gâteau, ou la croûte en biscuit graham : les bâtiments de l’époque romaine. Parce que oui, la basilique du 12e siècle était construite sur une basilique du 4e siècle qui était bâtie su des ruines romaines du 1er siècle!

On voit ben icitte comment c’est faite :

Schéma des trois étages de gâteau. Source : site Web de Saint-Clément-du-Latran.

Icitte, on est dans un horreum, un ancien entrepôt. Y’en a qui pensent que ça faisait partie de l’hôtel de la Monnaie impériale (là où-ce qui fabriquaient les cennes). Argardez les motifs du plancher pis du mur à droite! Pas mal plus classe que l’gryproc!

Photo : Wikipedia.

À côté, y’a un autre bâtiment, qui avait déjà été une maison, mais qui a été transformé en mithraeum (ça, c’t’un temple du dieu Mithra, un dieu à’mode dans c’temps-là que des légionnaires romains avaient ramené d’leux campagnes en Asie mineure).

Le Mithraeum. Photo : Wikipedia.

Les archéologues pensent que les deux bâtisses, l’entrepôt pis le mithraeum, auraient passé au feu dans le célèbre incendie de Rome en 64 (tsé l’feu que Néron aurait starté par exprès pour dégager du terrain où y pourrait se bâtir un sapristi d’palais de la mort, pis y’aurait joué du violon en avant des flammes, mais c’est probablement yinque une légende).

Après l’incendie, les ruines se s’raient remplies de terre p’tit à p’tit jusqu’à c’que, 200 quelques années plus tard, quequ’un décide de construire l’ancienne basilique par-dessus.

D’ailleurs, arvenons-en, à l’ancienne basilique.

En 1857, ça faisait 700 ans qu’a l’était complètement oubliée. Mais, le père Joseph Mullooly, archéologue à ses heures, avait lu dans la biographie de saint Clément écrite par saint Jérôme de Stridon en 392 qu’y avait déjà une église dédiée à saint Clément à c’t’époque-là, au même spot que la basilique actuelle.

Ça s’pourrait-tu qu’y reste des vestiges en d’sour? Pour vérifier, le père Mullooly perça un trou dans l’plancher pis kool-aid-manna jusque dans la vieille basilique.

KOOL-AID-MANNER [kuːlˌeɪd mæne] v. – 2026 ◊ de l’anglais Kool-Aid Man   Entrer queque part à’manière du bonhomme Kool-Aid.

Faique, pendant 13 ans, Mullooly déblaya toute le milieu de la vieille basilique pis une partie du Mithraeum; le reste fut fouillé p’tit boutte par p’tit boutte durant le 20e siècle.

Le trou du père Mullooly. Source : Le site Web de Saint-Clément-du-Latran.

C’que j’vous ai pas dit, par’zempe, c’est pourquoi la vieille basilique avait été abandonnée pis oubliée.

C’t’à cause d’la querelle des Investitures entre le pape Grégoire VII pis Henri IV, empereur du Saint-Empire :

Images : Wikipedia.

Bon. Ch’coupe les coins ronds, mais en gros, c’est ça.

En 1084, Henri IV assiégea Rome. Ben… assiéger, c’t’un grand mot. Y graissa la patte des nobles de Rome, qui lui ouvrirent les portes d’la ville.

Pour éviter d’être capturé pis destitué, Grégoire VII dut aller s’réfugier au château de Saint-Ange, tandis qu’Henri s’installait, ben peinard, su’a colline du Capitole en plein milieu de Rome en attendant qu’y s’rende.

Au désespoir, Grégoire appela son seul ami assez fort pour crisser une volée à Henri : Robert Guiscard.

Image : Wikipédia pis moé.

Robert Guiscard – j’rentrerai pas trop dins détails parce qu’on fait déjà une grosse parenthèse –, c’tait un des 72 fils de Tancrède de Hauteville, un p’tit seigneur normand. Bon, y’en avait pas 72, mais une trâlée, certain : Guillaume, Drogon, Onfroi, Godefroi, Serlon, Robert, Mauger, un autre Guillaume, Alfred, Hubert, Tancrède pis Roger.

De quoi faire saliver Andrew Tate.

Comme leu père était pas riche pis que ça leu tentait pas de devenir curés, les frères Hauteville décidèrent un matin d’aller foutre la marde en Méditerranée, pour le fun, pour la richesse pis pour la gloire.

Là-bas, y s’pognèrent avec les Byzantins, les Lombards pis les Sarrasins, conquirent la Sicile, l’Apulie pis la Calabre – les orteils pis le talon d’la botte – pis d’vinrent les alliés du pape.

Entécas. En 1084, Robert était rendu duc d’Apulie pis y’était dins Balkans, occupé à envahir l’empire byzantin. Quand y’arçut la lettre de Grégoire, y s’dit :

« Ouin, ch’pas pour pas y’aller, mais ch’pas pour toute laisser tomber ça icitte! »

Qu’à cela ne tienne : y laissa son garçon Bohémond à’tête de ses troupes pis s’arcruta une gang de mercenaires parmi ses vassaux sarrasins en Sicile. Artenez ça, ça va être important tantôt.

En apprenant que Robert Guiscard s’en venait y rincer les oreilles à l’eau d’Javel, Henri IV se rappela tout d’un coup qu’y avait laissé ses boxers dans’laveuse pis sacra son camp.

L’affaire, c’est qu’y restait à Rome une gang encore loyale à Henri, faique y’eut quand même une bataille.

Pis là… Ça vira au yâble.

Tsé, je disais que l’armée à Robert était formée de ses vassaux sarrasins. Des musulmans, donc.

Faique eux autres, sauver l’pape, ça leu faisait pas un pli su’a poche. Pis en plus, heille, y s’artrouvaient en plein dans la ville sainte des chrétiens!

Aussi ben m’embarrer tu’seule la nuite dans une librairie/pâtisserie/magasin de plein air.

Ce fut le free-for-all : les Sarrasins massacrèrent, pillèrent pis brûlèrent toute su leu passage du Colisée au palais du Latran.

Pis c’est là, LÀ! que la vieille basilique Saint-Clément fut pillée pis détruite.

Les Romains étaient en tabarnak après l’pape, qui tenaient responsable de leu malheur. Grégoire dut s’en aller en exil à Salerne, où y sécha dans l’oubli jusqu’à sa mort, un an plus tard. Après ça, le quartier était tellement dévasté qu’y resta en grande partie inhabité pendant des siècles.

Faique c’est ça. C’pour ça que la vieille basilique a été abandonnée.

Fiou! Pu qu’un détour!

Les Sarrasins avaient défoncé des portes, crissé l’feu, pillé toute l’or, profané des trésors, mais tant qu’à moé, y’avaient pas réussi à prendre l’âme d’la vieille basilique : ses magnifiques fresques médiévales, maganées, mais toujours impressionnantes.

En fait, la vieille basilique a une des plus grandes collections de fresques du haut Moyen Âge après l’église Sainte-Marie-Antique, aussi ravagée par les Sarrasins à Robert Guiscard.

Y’a celle-là, entre autres, d’la Vierge couronnée. Y’a une p’tite histoire qui vient avec. Quand l’père Mullooly kool-aid-manna dans la vieille basilique, y tomba presque tu’suite s’une peinture d’la Vierge dans une alcôve. Queques jours plus tard, par’zempe, la peinture tomba du mur, révélant celle-là en arrière. Pourquoi elle avait été couverte? Est tellement belle!

Photo : Moé.

Pour finir notre visite, m’as vous parler des fresques qui racontent la vie de saint Clément.

Vite de même, le fameux saint Clément, y’a vécu au 1er siècle de notre ère pis yé considéré comme le quatrième pape de l’Église, même s’il l’a jamais été officiellement. Selon la légende, a cause qu’y avait trop d’influence su la noblesse romaine, y’aurait été exilé en Chersonèse Taurique – la Crimée d’à c’t’heure – pis crissé au fond d’la mer Noire avec une ancre attachée autour du cou.

Les fresques arprésentent divers épisodes, comme icitte, saint Cyrille, saint Méthode pis l’pape qui apportent la dépouille de saint Clément à la vieille basilique – dans’joie pis l’allégresse, on dirait ben.

Photo : Wikipedia.

Mais, ma fresque PRÉFÉRÉE, c’est celle-là :

Photo : Moé.

Bon, on voit pas super bien su ma photo. Comme j’vous disais, sont maganées, les fresques.

V’là une autre photo un peu plus claire :

Photo : Wikipedia.

Vous voyez, les p’tites écritures? C’est du dialogue! Pas des versets de la Bible, pas de la narration, DU DIALOGUE! C’t’une BANDE DESSINÉE!

J’oserai pas m’avancer en disant que c’est la plusse vieille BD avec dialogue au monde – j’en ai aucune idée. Mais c’est quand même un bon 1 000 ans avant Tintin.

Pis à part de ça, les écritures sont spéciales pour une autre raison : c’est le premier exemple écrit d’italien vulgaire (vulgaire dans l’sens de langue parlée par le monde ordinaire, pas dans l’sens de va chier mon astie, quoique, dans cet exemple-là en particulier… Vous allez voir).

C’t’un instantané d’la langue qui était parlée à un moment précis dans l’temps; ça montre la transition entre le latin pis l’italien qu’on connaît aujourd’hui. Pour quequ’un qui s’intéresse à l’histoire des langues, y’a d’quoi avoir des p’tits frissons à des places.

Faique qu’est-cé qui s’passe dans c’te fresque-là? Pour le contexte, plus tôt dans’journée, not’bon vieux Clément avait célébré la messe pour une p’tite gang de chrétiens, dont une noble appelée Théodora.

Or, Sisinnius, le mari à Théodora, l’avait suivie en secret au meeting de chrétiens pour savoir qu’est-cé qu’a pouvait ben faire les mardis soir de si mystérieux, a joue-tu au bridge ou ben a me trompe-tu avec un fougueux forgeron, pis Dieu l’avait puni en l’rendant sourd pis aveugle.

(Si y’avait eu la moindre chance que Sisinnius se convertisse après avoir espionné le meeting en s’disant ouin, ça vient m’chercher leu z’affaire, finalement, Dieu venait d’la scrapper complètement.)

Ayant été mis au courant de t’ça, Clément se sentit mal; y’alla voir Sisinnius pis y rendit l’ouïe pis la vue.

Aussitôt ses sens artrouvés, c’t’ingrat de Sisinnius se l’va de sa chaises pis dit :

« Qu’est-cé qu’y fait chez nous, lui? Lâchez-vous l’beigne pis pognez-lé, vous autres! »

Les serviteurs de Sisinnius partirent pour capturer Clément, mais tout d’un coup, y’eut un miracle : les trois devinrent complètement caves. Drette à 2 de quotient.

Au lieu de Clément, y ramassèrent une colonne de pierre qui traînait à terre pis forcèrent après comme des codingues tandis que Clément prenait une bonne p’tite poffe de poudre d’escampette.

Non sans leu z’avoir fait la morale, bien sûr.

L’archéologue William Ewing a fait des reproductions des fresques quand y’étaient encore en pas pire état, faique ça permet de voir un peu mieux c’qui s’passe :

Source : le tit livre qu’y vendent à la boutique d’la basilique­.

Ouin hein? On s’attend pas nécessairement à voir autant d’vulgarité s’un mur d’église.

C’qui est intéressant, aussi, c’est que Clément est le seul personnage qui parle pas en italien vulgaire médiéval : y parle en latin! C’est censé montrer que Clément est meilleur que les autres pis une coche au-dessus su’l plan moral.

Bref, c’est l’inverse de c’que ch’fais, moé : tout l’monde parle en québécois pis tout l’monde est égal, qu’y s’assoyent s’un coussin en v’lours ou s’un vieux boutte de styrofoam.

Entécas, ch’pourrais vous parler encore de plein d’affaires. La basilique Saint-Clément-du-Latran, c’t’une place tellement riche! Ch’t’allée deux fois pis y’a quand même des affaires que j’ai manquées.

Comme c’te SUPERBE peinture de sainte Catherine d’Alexandrie pis les philosophes :

Masolino da Panicale, Sainte Catherine et les philosophes, 1430.

Sources :

Le p’tit livre qu’y vendent à la boutique de la basilique Saint-Clément-du-Latran.

Site Web de la basilique Saint-Clément-du-Latran.

Edward Gibbon, Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, 1776–1788.

L’art médiéval : pourquoi c’que ça a d’l’air de c’que ça a d’l’air?

Vous l’savez, j’aime ben m’faire du fun avec les dessins pis les peintures du Moyen-Âge. Heille, comment ch’pourrais résister? L’art médiéval, c’est tellement bizarre! J’vous en ai montré en masse, depuis l’temps, mais j’vas quand même vous rafraîchir la mémoire. Argardez ça :

Saint Nicolas refusant le lait de sa mère, fresque de l’abbaye de la Novalaise (Italie), XIe siècle.

V’là une fresque du 11e siècle où on voit bébé saint Nicolas qui, selon la légende, arfusait de téter l’sein à sa mère les jours de jeûne. Encore la couche aux fesses, pis déjà plus catholique que le pape. Faut l’faire. Mais entécas, c’qui saute aux yeux, c’est que l’bebé a l’air d’un mini Nicolas Cage enroulé dans une baguette française, pis que le sein arsemble plus à une poire en caoutchouc.

On va se l’dire : C’EST LAITTE!

Mais comment ça, don? Y savaient pas dessiner, dans c’temps-là?

Pourtant, argardez l’genre de murale qui s’faisait 1 000 ans avant, dans l’Antiquité. Celle-là était dans une maison de Pompéi qui a brûlé quand l’Vésuve a pété en l’an 79, pis a été artrouvée en 1900 :

Fresque à la femme assise jouant de la lyre, Pompéi, vers 30-40 av. J.-C.

C’est beau, hein?

Faique qu’est-cé qui s’est passé après l’Antiquité pour que ça vire de même?

Bon ok : y’a eu une p’tite affaire appelée la débarque de l’Empire romain. Le monde a changé s’un moyen temps : les barbares germains engagés comme mercenaires pour défendre l’Empire ont pris la place de l’élite romaine. Pis eux-autres, y’avaient pas le même style artistique ni le même sens de c’qui est beau.

Par exemple, c’taient pas des péteux d’broue qui trippaient su l’art pour l’art pis qui disaient des affaires genre « ga’don comme est belle ma peinture de Junon/chus don cultivé avec mon bas-relief d’la guerre du Péloponnèse/le gros orteil gauche de l’Aphrodite de Praxitèle est une critique de la société d’consommation en Grèce antique ».

Non. Eux-autres, y préféraient décorer leux objets de toutes les jours, comme des têtes de hache, des broches pis d’autres affaires :

Les deux à gauche : protège épaules et boucle de ceinture du VVIe siècle, enterrement maritime anglo-saxon au Sutton Hoo.
En haut à droite : hache viking trouvée dans la tombe dite de Mammen, vers 970; en bas à droite : fibule ostrogothe de style animal, Ve siècle.

Pis comme vous l’voyez, y’aimaient les motifs tortillés qui s’répètent pis les formes d’animaux. Eux-autres, dessiner des paysages pis du monde de façon hyper réaliste, ça les intéressait pas. On l’voit ben su’é pierres à peintures en forme de zouiz d’la fin de l’âge du fer en Suède – le monde, les ch’faux, les bateaux, toute est faite simplement, avec pas d’détails :

Pierre à peintures dite de Stora Hammars, Gotland (Suède), VIIe siècle.

Faique ça explique en partie pourquoi, au Moyen-Âge, le réalisme dans l’art a pris l’bord, a déboulé trois étages, s’est pété la tête su’l calorifère en arrivant dans’cave pis a yinque arpris connaissance 1 000 ans plus tard à la Renaissance. Les Germains étaient les nouveaux boss d’la place, pis eux-autres, y s’en câlissaient, du réalisme.

C’tait déjà du gros bardassage culturel, c’tes changements-là. Mais y’est arrivé une autre affaire qui a viré l’Europe cul par-dessus tête :

Icône du Christ pantocrator, Monastère Sainte-Catherine Sinaï, VIe siècle.

Ben oui, vous-autres : J.-C. notre Sauveur, Lumière du monde, Agneau de Dieu pis toute le kit.

À partir du 3e siècle, le christianisme s’est mis à passer la gratte dans l’paysage religieux d’l’Europe. Partout, les peuplades s’convertissaient une après l’autre comme 4 trente sous pour une piasse.

Ben sûr, pour faire avaler l’Emmanuel au peuples barbares, y’a fallu un ti effort de marketing. Tsé, j’me mets à’place d’un gros guerrier poilu : une espèce de feluette accrochée après une croix, c’tait pas ben ben vendeur.

Faique après avoir ben étudié son public cible, le département d’la pub chez Église chrétienne Inc. est arrivé avec un super concept :

Le Christ représenté en guerrier héroïque, Psautier de Stuttgart, Allemagne, IXe siècle.

Ça vient d’un livre de psaumes allemand du 9e siècle. Pas pire, hein? Entécas moé ch’capote. Du marketing médiéval!

Mais bon. Ça a dû marcher, parce que, comme la nouvelle vedette de l’heure dins revues à potins, Jésus était rendu partout : l’art servait pu yinque à l’montrer, lui pis sa gang.

C’est là que les caractéristiques de l’art germanique sont arsoudues dans une des affaires qu’on associe le plus au Moyen-Âge : les enluminures, c’t’à dire les motifs, les dessins pis les belles lettres dorées qui décorent les manuscrits.

Par exemple, v’là le baptême à Jésus dans un livre de psaumes du 12e siècle :

Le baptême du Christ, Psautier de saint Alban, Angleterre, XIIe siècle.

La voyez-vous, l’influence germanique? Le cadre avec des motifs qui s’répètent toute le tour, pis le dessin pas compliqué – argardez la froque de poil à saint Jean Baptiste yinque suggérée par des tis bouttes qui pendent pis les ailes hyper géométriques des anges. Pis heille, ch’peux pas PAS souligner à quel point c’est flyé, comment l’eau est arprésentée, comme une espèce de bulle avec des poissons dedans.

À part de t’ça, les chrétiens du début, y’étaient ben su’é nerfs au sujet de c’qui était correct pis pas correct.

Prenez l’exemple de saint Augustin. Su’é questions de religion, y’avait pas plus téteux que lui. Tsé, y’a passé des mois à angoisser sur ce qui allait arriver rendu à’fin des temps au monde qui s’faisaient manger par des cannibales. Vu que leu corps avait été bouffé pis faisait maintenant partie du corps de quequ’un d’autre, y’allaient-tu pouvoir ressusciter?

Tsé, moé quand ch’fais de l’insomnie, ch’pense à ma vaisselle pas faite pis à mes taxes municipales qu’y faut que ch’paye. Chacun ses priorités.

Entécas, Augustin était aussi ben stressé par les images :

« Les images, là, c’est des MENTERIES! Tsé, un acteur qui joue une pièce de théâtre, ben c’est yinque un maudit menteur, parce qu’y essaye de nous faire accroire qu’yé quequ’un qu’y est pas. Les images, c’est pareil : une peinture de chat, c’pas un chat, mais l’peintre essaye de nous faire accroire que c’en est un. Pis les menteries, c’est juste pas chrétien. Faique tant qu’à moé, un bon chrétien, ça fait pas d’images pis ça r’garde pas d’images. »

Avant lui, l’écrivain Tertullien avait dit qu’être un artiste, c’tait carrément incompatible avec être chrétien, parce que n’importe quelle image qu’on crée peut devenir une idole.

Heureusement, le pape Grégoire le Grand était pas mal plus relax avec ça.

Autour de l’an 600, Grégoire avait arçu une lettre de l’évêque Serenus de Marseille qui capotait ben raide parce que pu parsonne venait à l’église depuis qu’y avait décâlissé des images religieuses pis les avait crissées par la f’nêtre parce qu’y pensait que c’tait l’idolâtrie.

Grégoire, c’tait quequ’un de pragmatique. Y’était ben pieux, mais savait ben que des fois, dans’vie, faut faire des compromis. Y lui a donc répondu :

« Ben voyons don, qu’est-cé t’as faite là, maudit cornet? L’idolâtrie, là, j’aime pas ça plusse que toé. Mais gad’ben. C’est quoi ton but, dans l’fond? Convartir les barbares? Y’en a une maudite gang là-dedans qui savent pas lire, faique comment tu veux qu’y apprennent l’histoire sainte si y’a voyent pas dans des images? Là, toute c’que t’as faite, c’est les choquer, pis y sont partis. C’est ben beau l’zèle, mais c’est pas d’même que tu vas réussir à sauver leux âme! »

Faique bref, les images étaient permises, mais juste pour instruire les illettrés, pas pour être réalistes. En faite, fallait surtout pas que ça soye réaliste, d’un coup que l’monde se mêlent pis s’mettent à vénérer l’image au lieu d’la vraie affaire comme des maudits païens.

En gros, ça explique pourquoi on est passé de statues de déesses nu boules pis de héros qui pourraient faire la couverture des revues encore d’nos jours, à des affaires de même :

La Dernière Cène, fresque de la basilique Sant’Angelo in Formis, Italie, XIe siècle.

C’t’une fresque de la Darnière Cène qui date du 11e siècle.

On voit que le but, c’est pas de faire un souper réaliste : Jésus pis les Apôtres ont toute l’air de des bouttes de carton, les tis pains ont aucun détail, pis l’artiste a même pas essayé de faire une perspective qui a de l’allure en dessinant la table.

Mais c’pas grave! On comprend tu’suite c’qui se passe, parce que toutes les éléments qui faut artenir sont montrés ben clairement. Faique comme outil pédagogique, c’est pas mal réussi!

En plus, pour qui est au courant, c’est possible d’arconnaître chacun des Apôtres à partir de p’tits détails (sauf Barthélémy, Thaddée pis Jacques le Majeur – eux-autres, parsonne se rappelle jamais qu’y existent pis sont toutes pareils énéwé).

À part de t’ça, vous armarquerez que même si y’en a qui sont plus loin ou plus proches, les Apôtres sont toutes de la même grosseur. C’est parce que dans ben des images de c’t’époque-là, la grosseur des affaires était proportionnelle à leur importance.

Pis parlant de grosseur proportionnelle à l’importance, j’ai un bon exemple pour vous autres.

Vous d’vez connaître la tapisserie de Bayeux? Au cas où, ben c’t’une tapisserie (si voulez faire votre péteux, c’est plutôt une broderie de fils de couleur sur une toile de lin de 230 pieds) qui raconte la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant. A date du 11e siècle, pis c’t’une œuvre tellement extraordinaire que l’Unesco l’a ajoutée dans l’registre international Mémoire du monde. On rit pu.

Dans la tapisserie, y’a une scène où Guillaume le-bientôt-Conquérant sort d’la ville d’Hastings pour aller affronter le roi Harold Godwinson, jusse avant la bataille qui allait changer toute l’histoire de l’Angleterre. Comme on le voit, y’est aussi grand que la ville : ça permet de montrer que c’t’un big shot, pis aussi de mettre toutes les éléments d’information, peu importe leu grosseur, sans être obligé de se bâdrer avec les proportions ou l’espace su’a tapisserie :

Tapisserie de Bayeux, scène 47, Bayeux (France), XIe siècle.

Ah pis parlant de grosseur… Y’a pas yinque ça qui est proportionnel.

Dans la tapisserie de Bayeux, si on argarde ben, on peut voir un total de 93 zouiz, dont 88 sont après des ch’faux. Oui, y’a vraiment un gars qui a pris le temps d’les compter, pis y mérite une médaille.

Bref, c’est plein de ch’faux shaftés, pis le plusse ben amanché d’la gang, c’est le destrier du héros d’la tapisserie, c’t-à-dire le duc Guillaume. Ça a l’air niaiseux pour nous-autres, mais à l’époque, c’tait ben utile pour le monde qui savaient pas lire, parce qu’y pouvaient tu’suite se faire une idée d’un parsonnage à partir d’la graine de son ch’fal. Pas pire, hein?

Ben sûr, y’a une autre affaire à’quelle y faut penser quand on argarde une œuvre médiévale qui a l’air poche. Être un artiste, au Moyen-Âge, c’tait pas comme aux autres époques. Fallait pas absolument avoir un talent d’fou pis t’faire armarquer par les galeries d’art avec ton « approche picturale novatrice » ou bedon ton « langage visuel audacieux ». Peintre, ou bedon enlumineur, c’tait une job au même titre que pêcheur ou bûcheux ou forgeron ou maçon. Pis comme dans toutes les jobs, y’en avait des bons… pis y’en avait des moins bons.

On s’entend que le pauvre saint Vital de Ravenne, qui a été condamné à être enterré vivant, méritait mieux que ça :

Le martyre de saint Vital, illustration d’un manuscrit du XIVe siècle, France.

Pour résumer, si au premier r’gard, l’art médiéval a l’air d’un tapon de dessins faites par ton papoute à’garderie avec des bonshommes allumettes épeurants pis un soleil avec une face que t’es obligé de mettre su’l frigidaire pour pas y faire de peine, ben… C’pas ça pantoute. C’t’une forme d’art, avec ses propres codes pis ses propres affaires à apprécier. Faut yinque être au courant pis s’mettre en contexte.

Ben sûr, prenez pas toute c’que j’vous ai dit pour du cash. Moé, chus yinque une matante qui s’barce en contant des histoires. J’ai fouillé dins racoins un peu partout. j’ai toute mis c’qu’y avait d’l’allure ensemble, pis messemble que ça s’tient.

Entécas. À c’t’heure que toute ça est dit, pour finir, j’résumerais la relation entre l’art antique pis l’art médiéval avec c’t’image-là :

Sources :

Sur l’art médiéval en général :
https://smarthistory.org/a-new-pictorial-language-the-image-in-early-medieval-art/

Sur l’art Viking :
https://smarthistory.org/viking-art/

Sur Augustin qui angoisse su l’sort du monde mangés par des cannibales : http://www.clerus.org/bibliaclerusonline/pt/dj5.htm

Sur le pape Grégoire pis Sérénus de Marseille : https://www.jstor.org/stable/42617836

Le guide complet pour jouer à « spotter l’apôtre » :
https://iconreader.wordpress.com/2010/08/17/how-to-recognize-the-holy-apostles-in-icons/

Sur les zouiz dans la tapisserie de Bayeux : https://www.historyextra.com/period/medieval/bayeux-tapestry-penis-why-norman-conquest-battle-hastings-william-conqueror/


Un GROS merci à ceux qui m’encouragent sur Patreon : Christine L., David P., Chrestien L., Herve L., Valérie C., Eve Lyne M., Serge O., Alice et Tomasz, et Mélanie L.

Pour faire comme eux-autres et lire les articles avant tout le monde, c’est par ici!