Napoléon-Alexandre Comeau, héros de la Côte-Nord

Comme l’a dit un jour le grand François Pérusse, quand t’as ton nom sur un traversier, d’habitude, t’es mort.

Dans mon boutte, y’a un traversier qui se promène su’l fleuve entre Matane pis Baie-Comeau. C’temps-citte, c’est le F.–A.-Gauthier – vous devez n’avoir entendu parler, à moins d’être le gars qui a écrit le Bye-Bye –, mais ça a pas toujours été lui.

Avant c’t’espèce de citron tout plissé oublié dans l’fond du frigidaire entre un vieux pot de sauce à spag qui commence à avoir du ti poilu dessus pis un restant de crème sûre après virer turquoise, y’avait le Camille-Marcoux.

Pis avant avant ça, y’avait le N.-A.-Comeau. Le monsieur qui lui a donné son nom, ben oui, y’est mort, mais c’tait pas sa seule qualité : y’a aussi été tellement important pour la Côte-Nord pis le monde qui y vivaient qu’y est pratiquement brodé dans le paysage, en fils gris comme la mer fâchée qui fesse sué grèves pis verts comme les épinettes qui couvrent les coteaux pis les écarts comme du gros poil dru.

Fils d’un agent de la Compagnie de la Baie d’Hudson, Napoléon-Alexandre Comeau poussa son premier cri en 1848 aux Îlets-Jérémie, entre Forestville pis Baie-Comeau. Y grandit dans l’boutte de Mingan, libre comme l’air au travers des Innus – le peuple autochtone qui vivait et qui vit encore dans ce coin-là. Y se promenait dans l’bois pis sur la grève, à poser des collets, à chasser la perdrix à l’arc pis à pêcher l’anguille pis le capelan avec des harpons qu’y se gossait lui-même.

Dans c’temps-là, les flos startaient jeunes, dans’vie. Le p’tit Napoléon-Alexandre, y’a eu son premier fusil à 7 sept ans, l’âge où les flos d’à c’t’heure braillent parce que tu veux qu’y aillent jouer dehors plutôt que de croûter su’l divan en rêvant d’être des youtubers quand y vont être grands.

Mais faut dire qu’y était précoce en maudit pareil. Après avoir passé un boutte à Trois-Rivières pour apprendre l’anglais, y revint à Mingan. Pis à 12 ans, y’était assez responsable, habile pis connaissant pour avoir sa première vraie job, pis pas n’importe laquelle.

La compagnie de la Baie d’Hudson, pour qui son père travaillait pu à ce moment-là, avait vendu les droits de pêche sur la rivière Godbout  en se crissant totalement d’un p’tit détail, genre que la rivière, c’tait une partie du territoire ancestral des Innus. Pis le gars qui les avait achetés, Agar Williamson, était tanné qu’y viennent pêcher sur SA rivière, pis y voulait engager un garde-pêche pour les enlever de d’là. Napoléon se proposa tu’suite :

—     T’as pas peur de te faire scalper par les Indiens? demanda Williamson.
—     Pantoute! J’les connais, ce monde-là. J’ai grandi avec eux-autres. On s’adonne ben, pis y’aura pas de trouble.

Faique Napoléon fut engagé, pis y garda cette job-là toute sa vie, s’arrangeant toujours pour garder la paix entre les Anglais pis les Innus. Mais c’était pas la seule job qu’y allait avoir : grâce à toutes les affaires qu’il avait appris des Innus, y fut guide de pêche, trappeur et naturaliste.

Y fut aussi télégraphiste, pis même docteur.

Y’avait pas étudié pour ça, mais y’avait ben d’la jarnigoine, pis y’avait tellement lu qu’y finit par en savoir assez pour être capable de soigner l’monde. Pis comme dans c’temps-là, la Côte-Nord, c’tait comme le boutte du monde – pis des fois, à voir le gouvernement aller, on dirait que ça l’est encore –, ben le Collège des médecins v’nait pas l’écoeurer.

À l’hiver 1886, Napoléon alla à la chasse aux phoques avec son frère Isaïe. Y’avait même pas encore un p’tit coin d’aube à l’horizon que c’tes deux crinqués-là étaient déjà en canot su’l fleuve à attendre qu’y en ait un qui s’pointe el’périscope au travers des vagues. Pas loin, dans un autre canot, y’avait aussi deux de ses beaux-frères – les frères à sa femme Antoinette –, Alfred pis François Labrie.

Quand y’étaient partis de Pointe-des-Monts, le fleuve était dégagé, mais un m’ment’né, des gros bouttes de glace se mirent à dériver vers eux-autres, avec une couche de frasil qui suivait pas loin en arrière. Pis le frasil, c’est traître : si tu te retrouves pogné dans c’t’espèce de slush flottante, ben y’a pu moyen d’avancer. 

Napoléon était ben au courant de t’ça, faique y dit à son frère :

« Ch’pense que c’est l’temps de r’virer d’bord. »

Mais ses deux beaux-frères, eux-autres, y s’étaient pas rendu compte de t’ça. 

« Heille! Les gars! Arvenez-vous en! »

Napoléon pis Isaïe avaient beau faire des sparages, Alfred pis François les entendaient pas; y’avaient spotté un phoque, pis étaient trop concentrés dessus pour les voir. Pendant c’temps-là, le frasil continuait à se rapprocher pis le vent du nord-ouest commençait à se lever. Ça allait v’nir laitte dans pas long, pis fallait que les gars reviennent à terre au plus crisse.

—     On va-tu les chercher? demanda Napoléon.
—     Fais comme tu l’sens, répondit Isaïe.

Faique les deux frères se lâchèrent au travers des glaces pour aller trouver Alfred pis Francois. Pis quand y réussirent enfin à se rendre à eux-autres, le frasil les avait rattrapés. Y’étaient pris sur le fleuve.

—     Heille, scusez, hein! On a rien vu aller, nous-autres, dirent les frères Labrie.
—     Pas grave. Là, faut penser à s’en sortir.

Dans l’frasil, ça servait à rien de ramer. Y’auraient juste forcé dans le beurre jusqu’à ce que mort s’ensuive. Faique à la place, les gars se servirent de la technique de l’échelle : toute la gang dans un canot, y poussaient l’autre vers la rive; après, y changeaient de canot, tiraient le premier canot vers le deuxième, rembarquaient dans le premier canot, pis y r’commençaient.

Méchante job.

En plus, la tempête s’était levée. La neige leur fouettait la face pis leur rentrait dins yeux. Pire, le vent les bardassait pis les poussait au large; y se démenaient comme des bons absolument pour rien. Pis comme si ça allait pas assez mal de même, Napoléon, en sautant d’un canot à l’autre, manqua son coup pis prit une débarque dans l’eau frette. Heureusement, les autres purent le haler dans le canot. Ses culottes étaient trempes bord en bord. Y’arriva la même affaire à Isaïe – l’eau rentra dans ses bottes pis y se retrouva les bas gelés dur.

Un m’ment’né, y virent un boutte de banquise assez gros pis assez solide pour qu’y puissent monter dessus. Là, y placèrent les deux canots sur le côté, accotés sur leurs harpons plantés dans’glace, pour se faire une espèce d’abri contre le vent.

Napoléon, pogné avec ses culottes trempes, les enleva pour les tordre :

« Hiiiiiiiiiiiiihhhhhh simonac qu’y fait frette gériboire de bonyenne! », s’écria-t-il, les gigots à l’air dans un désert de glace, claquant des dents en sautant sur place pis en se fessant le chest à coups de poing pour se faire circuler l’sang. Ça prit tout son p’tit change à Isaïe pour enlever ses bas pis faire pareil.

Après un boutte, la tempête slaqua un peu pis le ciel commença à se dégager. Mais les gars avaient rien dans l’ventre pis commençaient à geler comme des crottes.

« Heille! R’gardez, les gars! Des canards! »

Voyant l’occasion de se pogner un snack, Napoléon chargea son fusil pis réussit à en abattre trois. Les doigts engourdis par le frette, les gars ramassèrent les canards pis leur arrachèrent les plumes pour les mettre dans leurs bas pis leur mitaines pour faire de la bourre. Après ça, ils les lavèrent pis les vidèrent dans l’eau du fleuve. C’tait un p’tit lunch de misère, mais c’tait mieux qu’une claque su’a yeule. Malgré toute, y décidèrent quand même de garder ça pour plus tard.

Avec toute ça, la journée avait passé au complet, pis la noirceur était r’venue. Les gars virent la lumière du phare de Pointe-des-Monts : d’habitude, à c’temps-là de l’année, y’était éteint, mais le gardien avait dû savoir qu’y avait du monde pardu su’l fleuve, pis avait allumé la lampe.  

  Hm. Si j’me fie au phare, on est à peu-près à 12 milles de la côte, estima Napoléon.
— Ben voyons? Si loin que ça? On n’a quasiment le tiers de faite pour se rendre l’autre bord! 
— Justement. Avec le vent pis les courants, ça sert à rien d’essayer de r’tourner vers Pointe-des-Monts. On va essayer de traverser. 

Personne s’astina. 

Y commençait à avoir de la houle, pis la glace se dispersait. Les gars rembarquèrent dans les canots pis se mirent à ramer franc sud. Y purent faire un bon boutte de même, mais après une couple d’heures, y frappèrent un mur de glace. 

C’est quand même paradoxal quand t’es gelé, mais que t’es brûlé en même temps. Y faisait -22, pis y’étaient trop fatigués pour monter leurs canots sur la glace pis les traîner. Faique y dompèrent toute ce qu’y avaient pu besoin : ancres, harpons, une partie de leurs balles de fusil. 

Comme les canots étaient rendus plus légers, y purent les tirer. Pis y se remirent à avancer, un pas à la fois. 

Quand c’est dur de même, pis que t’as pas le luxe d’arrêter, ton monde devient toute petit. La seule affaire qui compte, c’est de mettre un pied d’vant l’autre – un, deux, un deux. Toute fait mal, mais t’essayes de pas y penser. Pis tu te dis que la seule façon de t’en sortir, c’est de passer au travers. 

« Que j’vous voye essayer de manger d’la neige, dit Napoléon aux autres gars. Moé’ssi ch’crève de soif, mais ça va yinque vous r’frèdire en dedans pis vous faire parde des forces. » 

C’est que ça faisait plusieurs fois qu’y pognait Isaïe pis François en train de s’en prendre une pognée. Mais tsé, ça faisait 24 heures qu’y étaient dans l’péril, pas de bouffe pis pas d’eau bonne à boire. Y’étaient juste pas capables de s’en empêcher. 

À ce moment-là, y décidèrent de se donner un peu de forces en mangeant deux des trois canards que Napoléon avait tirés tantôt. Les bouttes de volaille crue pis frette, réchauffés dans leurs t’sours de bras, allaient leur donner un p’tit regain. Ça devait goûter l’yâble, mais y’avaient-tu le choix? 

Pis y r’partirent, juste comme le jour commençait à se l’ver pour une deuxième fois depuis l’début de leur aventure. Pis là, y virent la neige su’l top des montagnes de la rive sud scintiller comme du sucre blanc dins rayons du soleil. Y n’avaient le plus gros de faite! 

Mais y’avaient frette. J’vous avais-tu dit qu’y avaient frette ? Astie qu’y avaient frette. Isaïe sentait pu ses pieds pis arrivait pu à suivre les autres. Napoléon coucha son frère dans un des canots, le plus léger. L’autre canot fut laissé là. 

Plus loin, François tomba à terre; son corps était juste tanné, pu capable. Napoléon pis Alfred Labrie le mirent dans l’canot avec Isaïe pis se r’mirent à tirer. 

« Enwèye, les gars! Laissez pas l’endormitoire vous gagner! Essayez d’bouger un peu pareil! »

Là, y’étaient rendus au soir. Pis y’étaient même pas encore sauvés. La banquise arrêtait devant eux-autres, pis y leur restait à ramer deux kilomètres pour se rendre à’terre. 

Napoléon pis Alfred mirent le canot à l’eau pis se mirent à ramer, avec Isaïe pis François qui bougeaient quasiment pu, la face rouge, le nez blanc pis l’frimas pogné dans’barbe. Quatre morts-vivants, deux un p’tit peu moins morts que les autres. Avec le dernier filet de voix qu’y lui restait, Napoléon dit : 

« Lâche pas, Alfred! On arrive! »

Pis enfin, ENFIN! Le canot toucha terre en avant de Cap-Chat. Tu’suite, Napoléon pis Alfred débarquèrent et ramassèrent Isaïe pis François. Si y trouvaient pas d’l’aide ben vite, y passeraient pas la nuite. 

Dans sa maison pas loin d’la grève, une madame vit quatre gars bizarres arriver en marchant croche comme si y’étaient saouls. Comme a l’était toute seule avec les enfants, a l’éteignit la lampe à huile pis se cacha en espérant qu’y passent leur chemin. Mais ça se mit à varger à la porte : 

« Sivouplaît, ouvrez la porte… On vient de la Côte-Nord, pis la tempête nous a poussés jusqu’icitte… » 

En entendant la voix désespérée à Napoléon, la madame sut qu’y se passait quequ’chose de grave et ouvrit la porte. Les gars étaient sauvés. 


Finalement, Napoléon et Alfred étaient corrects, yinque ben fatiqués. François avait pogné une pneumonie. Isaïe fut le moins chanceux des quatre : les engelures l’avaient tellement magané qu’y fallut lui amputer un pied, des doigts pis plusieurs orteils. 

Grâce à sa connaissance du fleuve, des courants, des vents pis des glaces, sans parler de son courage pis de sa maudite tête de cochon ben décidée à pas mourir, Napoléon avait sauvé son frère pis ses beaux-frères. En reconnaissance de son exploit, y fut décoré par le lieutenant-gouverneur de l’époque.

Pis savez-vous ce qu’y est le plus drôle? Pour s’en r’tourner chez eux, Napoléon pis sa gang durent faire le grand tour en passant par Québec. Pour un gars qui avait traversé l’fleuve en canot pis qui a fini par avoir un traversier à son nom, c’tait quand même ironique. Plus ça change… 


Source : Réjean Beaudin, Napoléon-Alexandre Comeau, le héros légendaire de la Côte-Nord, XYZ Éditeur, 2006.

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