Yasuké, le samouraï africain — partie I

Une fois c’t’un gars pas comme les autres.

Chez eux, y’arsemblait aux autres pis les autres y’arsemblaient : c’taient du monde grands, narfés, faites sur le long, la peau d’la couleur des gadelles noires.

Sauf que là, le gars, y’était ben loin de chez eux.

Y’était né au bord du Nil, dans ce qui est à c’t’heure le Soudan du Sud. Pis un m’ment’né, y’avait été emmené comme esclave. Dans c’temps-là, les RH se bâdraient pas avec les CV pis les entrevues pis toute ça : y volaient du monde comme on vole une TV.

Y’avait fait pas mal de places après ça : en premier comme enfant soldat, après comme mercenaire pis garde du corps. C’tait un guerrier endurci qui avait vu l’Arabie, l’Inde, la Malaisie, la Chine…

Un m’ment’né, y pogna une maudite bonne job : chef de la sécurité pour le pére Alessandro Valignano, le supérieur général des Jésuites pis le gars responsable d’évangéliser l’Asie. C’est de même qu’y s’était ramassé au Japon, en plein à l’époque des samouraïs, quand l’empereur sarvait juste à faire beau dans l’coin, pis que l’vrai pouvoir était entre les mains des seigneurs d’la guerre.

C’est le pays où le gars s’est littéralement faite un nom; parce que si l’histoire a oublié comment ses parents l’avaient appelé quand y’est né, a se souvient du nom que les Japonais y’ont donné : Yasuké.

« Wow! Argardez ça, gang! Le gars, là-bas, y’est toute noir! C’tu un dieu, coudonc? »

Partout où y s’était arrêté pendant la tournée du pére Valignano au Japon, l’monde avaient capoté. Là-bas, la peau noire était loin d’être mal vue : au contraire, a l’était associée aux dieux pis aux asprits, comme Daikokuten, le dieu de la prospérité pis du commerce. Même Bouddha était dessiné avec la peau noire, des fois.

Faut pas oublier non plus que Yasuké faisait 6 pieds 4 pis qu’y était shapé comme Monsieur Univers. Ça frappait l’imaginaire, mettons.

Avant de finir son road trip, l’pére Valignano devait absolument aller à Kyoto, la capitale, pour faire des risettes à Nobunaga Oda. Lui, c’tait le seigneur de guerre le plus puissant à ce moment-là – pas le roi du Japon, mais quasiment.

Comme c’tait jour de festival, Valignano s’était dit que ça f’rait ben de faire une parade en se rendant à’mission jésuite d’la ville, avec des gros crucifix en or, des bannières processionnelles, des enfants d’chœur habillés en anges pis toute le kit, pour montrer à quel point c’tait cool, être catholique. Yasuké marchait drette en arrière du Jésuite, comme une grosse grappe de ballounes pour attirer l’attention.

Sauf que l’pére avait mal pensé à son affaire : les rues étaient bourrées de guerriers de toute le Japon pis de paysans qui étaient jamais allés plus loin qu’un jour à pied d’leu mâsure. Le party était pogné ben raide : les bonhommes roulaient à terre ben paquetés entre les bâtisses, les créâtures se montraient les boules, ça pissait au beau milieu du ch’min, ça dansait pis ça criait. Pis quand toute c’te monde-là aparçurent Yasuké, y se garrochèrent su lui comme des Lavalois su l’chocolat d’Pâques au Cocothon.

« Voyons astie? A vient-tu de partir avec un boutte de mon gilet, elle-là? Mais lâchez-moé, simonac! Y’a trop d’monde, là! Faut qu’on décrisse, sinon y vont m’défaire en bouttes! »

Avant d’se faire effoirer, y s’bardassa un ch’min en déhors de la masse de ses nouveaux adorateurs pis partit à courir, avec Valignano, les autres Jésuites, les p’tits anges avec leux auréoles en cure-pipes pis les soldats japonais qui les escortaient.

« Tabarnak qu’on aurait dû v’nir à ch’faaaaaal! » pensa Yasuké en virant un coin d’rue, la foule virée folle qui courait en arrière comme un tsunami d’monde; les porteurs pis leux paquets, les marchands pis leux waguines, les moines avec leux plats pour mendier, les riches dans leux chaises à porteurs, toute arvolait partout.

Quand Yasuké et compagnie arrivèrent enfin à la mission, les gardes les firent rentrer pis barrèrent les portes. C’tait une bâtisse à la japonaise, faite en peau de pet, avec des p’tits murs de bois minces qui commencèrent à vibrer pis à craquer quand la foule arriva pis se mit à pousser dessus. Plusieurs planches pétèrent, pis Yasuké vit une couple de faces avec des sourires de ti-counes passer dans les trous pis l’charcher des yeux.

Le guerrier africain était su’l bord de se résoudre à crever dans une place qui aurait ben pu être une autre planète comparée à chez eux, quand soudain, toute c’te masse humaine partit à S’ÉLOIGNER de la bâtisse.

« Qu’est-cé qui ce passe là, sacrifice? » qu’y s’dit pendant que le son des sabots de ch’faux commençait à résonner autour.

Déhors, une gang de soldats s’en venaient pis tassaient la foule à coups de bâton. Sur leu linge, y’avait des fleurs noires à cinq pétales avec le tour doré : c’tait le symbole de Nobunaga Oda.

Quand tous les twits pis les taouins furent tassés, les soldats du seigneur Nobunaga rentrèrent dans la mission. L’pére Organtino, le Jésuite en chef de Kyoto qui parlait super bien le Japonais, alla les accueillir :

— Bonjour. Qu’est-ce qu’on peut faire pour vous sarvir?
— Le seigneur Nobunaga veut l’voir.
— Oui, ben sûr. Le pére Valignano pis moé, on a une audience de prévue av—
— Non, pas toé. Lui.

Y pointait Yasuké.

« Son Altesse invite c’te gars-là à venir chez eux. Y veut savoir qui c’est qui a foutu l’bordel dans la ville. »

Yasuké j’ta un œil au pére Valignano, mais y disait rien. Faique Yasuké r’garda le soldat drette dins yeux pis s’inclina ben bas avant de le suivre. Quand l’seigneur Nobunaga t’appelait, t’avais pas l’luxe de tatatouiner.

On y trouva du linge neuf pour remplacer le sien qui avait été déchiré – c’qui avait pas dû être facile, à la grosseur qu’y avait. Pis finalement, Organtino, qui connaissait ben Nobunaga, fut invité à v’nir avec lui, mais pas Valignano.

Tandis qu’y se rendaient, Organtino s’informa aux gardes pour savoir ce que Nobunaga voulait, au juste :

« Quand on y’a dit que toute le trouble avait été starté à cause d’un gars avec la peau noire, le seigneur Nobunaga était comme “Meuh! Ça existe pas, ça, un homme avec la peau noire”, faique y nous a ordonné d’y amener la preuve. »

Organtino s’arvira vers Yasuké pis y dit :

« Là, mon gars, tu te watcheras. Nobunaga, y peut être ben chummy, mais y peut aussi pogner les nerfs facilement. Pis cré-moé que tu veux pas y faire pogner les nerfs : une fois, y’a faite brûler une montagne au complet parce que les moines guerriers qui restaient là étaient pas d’accord avec lui, pis ya eu 20 000 morts. »

Yasuké trippait pas. Y savait pas pantoute à quoi s’attendre une fois rendu; avec ce qu’Organtino v’nait d’y raconter, y se dit que Nobunaga l’avait p’t’être faite appeler yinque pour l’exécuter. En plus, on y’avait dit de laisser ses armes à l’église, faique y se sentait tout nu. D’habitude, c’tait lui, la sécurité : y devait tchéquer partout pour spotter des menaces pis des portes de sortie, pis être prêt à s’battre. Là, y se faisait emmener comme un des enfants d’chœur à Valignano.

Au temple Honnô-ji, que Nobunaga utilisait comme quartier général, y’avait déjà une gang woireux taponnés dans’cour intérieure pour voir Yasuké passer.Le seigneur avait clairement pas l’intention de le faire niaiser, parce qu’on l’invita immédiatement à entrer dans salle d’audience.

Su’l coup, Yasuké resta frette.

« C’est beau, vas-y, rentre! » lui dit Organtino dans l’oreille.

D’en dedans, on voyait juste son gros torse musclé pas de tête, tellement le cadre de porte était bas.On le présenta comme étant « le moine noir de Chrétien » – comme si « Chrétien » était un pays, là. Le p’tit gars de Shawinigan avait rien à voir là-dedans.

Le guerrier africain dut se plier quasiment en équerre pour passer dans’porte, pis y se prosterna tu’suite, comme y’était censé faire; Valignano y’avait toute montré l’protocole quand y’étaient encore su’l bateau en s’en venant au Japon. Organtino fit pareil.

De chaque bord d’la pièce, y’avait une rangée de courtisans à genoux à terre, l’dos ben drette, qui l’argardaient. Au fond, sur une estrade, y’avait un gars d’âge moyen, grand pis mince avec une tite moustache, habillé en soie brillante : c’tait lui, Nobunaga Oda.

Tandis qu’y avait le nez à terre, Yasuké entendit une voix dire en riant :

« Ben là! Reste pas dans l’cadre de porte! Viens-t’en! »

Yasuké se leva pis marcha jusqu’à l’estrade, en essayant d’avoir l’air calme même si y shakait dans son pas de bottes, vu qu’y était nu pieds. Rendu drette en avant du seigneur, y s’armit à genoux.

Nobunaga commença par demander à Organtino de faire l’interprète, supposant que Yasuké parlait pas japonais. Mais le Jésuite y répondit que Yasuké était en masse capable de comprendre pis de répondre tout seul.

« Ah ouin? », dit le seigneur, impressionné.

Faique y parla directement à Yasuké : y lui souhaita la bienvenue pis y demanda si y’était à l’aise.

Yasuké répondit parfaitement, avec toutes les fioritures du japonais poli utilisé par le grand monde.

Nobunaga fit une face de « Pas pire! Pas pire pantoute » pis s’approcha du guerrier africain en souriant.

« Lève-toé don, s’te plaît, mon homme! »

Y lui prit le bras. Pis y s’mit à y FROTTER LA PEAU.

« J’ai mon maudit voyage! Qu’on m’apporte de l’eau pis une brosse! »

Y demanda à Yasuké d’enlever son gilet. Quand l’seau d’eau arriva, y prit la brosse pis commença à frotter comme un déchaîné.

Là, faut se mettre en contexte. Nobunaga faisait pas ça parce qu’y pensait que Yasuké était sale ou qu’y voulait l’humilier. Y trouvait sa peau noire hyper foncée tellement miraculeuse, comme un travarsier qui travarse comme faut ou bedon un tonneau d’sirop d’érable pas de râche dans l’fond, qu’y était sûr que les Jésuites essayaient d’y jouer un tour en peinturant un gars en noir pour se rendre intéressants.

En faite, Yasuké commençait à trouver ça drôle. Y se permit même de s’faire aller les muscles comme un culturiste – toutes les yeux étaient su lui, faique aussi ben en profiter.Enfin, Nobunaga commença à l’croire :

« Astie, j’en r’viens pas. T’es vraiment noir de même, mon snoro! Enwèye, rhabille-toé. »

Pis y tapa des mains :

« Ah pis d’la marde! À soir, on va faire le party en l’honneur du monsieur noir! Sortez les tables, la bouffe pis le saké! »

Le grand seigneur fit installer Yasuké à sa droite. Y l’argardait avec les yeux ronds pis arrêtait pas d’y poser des questions. À c’t’heure qu’y était assez convaincu qu’y allait pas être décapité, Yasuké était pas mal plus relax, faique y put sortir toute son charme :

« D’où j’viens, c’est pas mal plus loin que l’Inde! Pis là-bas, wô oui, tout l’monde est pas mal de la même couleur que moé, pis aussi grands, même les femmes! Mais pas aussi forts, ben crère, pis certainement pas aussi beaux! »

Nobunaga pis ses courtisans partirent à rire.

« Pis ouais, ma peau a toujours été de même pis a va rester de même jusqu’à ma mort. Vous auriez beau m’enfermer d’une garde-robe pendant dix ans, j’arsortirais aussi noir que chus rentré! Chus faite de même! »

Finalement, Yasuké était toute un conteur. Toute la soirée, y raconta son enfance au travers des lions pis des hippopotames; y parla des vaches que son peuple élevait dins grandes plaines. Y fit exprès pour mentionner qu’y buvait du lait de vache, des fois à même le pis : y savait que ça allait écœurer ses hôtes, pour qui l’idée de boire le lait d’une autre bebitte était absolument dégueulasse.

Y parla de quand y’avait été enlevé, de ses voyages en bateau, des palais en Inde pis des mosquées en Arabie, des amis qu’y avait perdus au combat…Un m’ment’né, tout l’monde commençaient à être pas mal ronds, pis l’décorum avait pris l’bord depuis longtemps. Une servante osa même dire :

— Y’a l’air pas mal fort, monsieur le géant, hein? Ça s’rait l’fun de savoir combien y peut lever!
— Ma belle, si tu veux l’savoir tant que ça, y’a juste à te lever toé!
— Ah, ben là, j’disais ça d’même, là tsé, fit la servante, toute rouge, en poussant un p’tit rire gêné.
— Aweille, Yasuké, lève-la d’un bras, chus sûr que t’es capable! dit Nobunaga.

Faique Yasuké se leva, ramassa la servante d’un bras comme de rien, pis devant la gueule à terre de toute l’assemblée, y pogna une autre servante, pis leva les deux ben haut.

C’tait une soirée dont tout l’monde allaient parler jusqu’à leu pension. Avant que Yasuké parte, Nobunaga y donna pour 80 livres de pièces de monnaie en cuivre, c’qui était un astie de gros motton pour le temps.

En sortant d’la pièce en reculant à genoux, comme c’tait la coutume, Yasuké était assez pompette pis tellement heureux d’être content qu’y faillit se péter la tête su’l cadre de porte.

Ça aurait pu en rester là, un souper complètement pas d’allure comme un rêve que tu contes à tes flos des années plus tard pis y te crèyent pas pantoute. Mais le destin – pis le seigneur Nobunaga – avait d’autres projets pour Yasuké.



Source : Thomas Lockley et Geoffrey Girard, African Samurai – The True Story of Yasuke, a Legendary Black Warrior in Feudal Japan, 2019.

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