Spécial Noël 2020 : La Chasse-Galerie au temps de la COVID

C’tait la veille du jour de l’An; 2020, c’te maudite année du yâble, était su’l bord de finir. 

Normalement, on aurait toutes été à Matane, avec not’gang, à essayer d’écouter l’Bye-Bye par-dessus l’Beauf pis Mononc’Poêle qui jasent du Canadien, l’pére à Mononc’ qui est parti à chiâler contre le prix du gaz, pis N’veu Poêle qui court partout pas couchable. 

Mais à’place, à cause d’la baptême de pandémie, on était toutes pognés à Québec. Moé, Matante Poêle, j’m’étais couchée d’bonne heure. Dans l’salon, Mononc’ Poêle pensait à faire pareil après avoir fini son rhum n’Coke, pis Frére André textait à ses chums en buvant sa Triple IPA. 

(En passant, si vous êtes nouveaux par icitte, Frére André c’est mon frére, y s’appelle André, faique c’est Frére André.)

C’est là que quequ’un vargea à la porte : 

BANG BANG BANG!

Mononc’Poêle pis Frére André firent un astie d’saut. 

« Veux-tu ben m’dire? » dit Mononc’ en se l’vant pour aller voir. 

Par la vitre d’la porte, Mononc’ aparçut, éclairée par la lumière jaune-orange des lampadaires, une face qu’y avait pas vue depuis un boutte : celle-là à Bebitte Bouffard. 

Mononc’ ouvrit la porte, pis Bebitte déboula dans’maison plusse qu’y rentra. 

— Heille, men, répare ta sonnette, viarge, ça fait 10 menutes que j’zigonne après comme un épais!
— Parle pas fort de même, le cave, les voisins vont t’entendre! Viens-t’en, là, avant que quequ’un nous voye! Pis c’est qui, lui? 

Bebitte, c’tait un chum à Frére André, un autre gars d’Matane. Parsonne se rappelait son vrai p’tit nom, mais toute la ville l’appelait Bebitte parce qu’un m’ment’né, d’un party à Saint-Adelme, y’était tombé dans’bière à la bebitte qu’un gars brassait dans sa grange; y’avait tellement badtrippé qu’y était parti en plein bois pas d’souliers pis pas d’portefeuille, pis on l’avait pas r’vu pendant deux ans. 

Entécas, là y’était chez nous à Québec, avec un autre gars qui avait pas l’air toute là. 

— C’tu fais-là, men? demanda Frére André, sur ces entrefaites arsoudu.
— Heeeeeeeeeille, Dré! répondit Bebitte. Ça te tente-tu d’aller à Matane? 
— Hein? 
— Ben oui! L’idée m’a pogné, pis mon chum Claude, c’t’un gars de Lévis, pis depuis l’temps qu’y entend parler du Festival d’la crevette, ça y tentait d’aller voir ça.

Ça d’l’air que parsonne y’avait dit qu’y avait pu d’festival depuis au moins dix ans. 

— Voyons, toé-là, dit Mononc’. Tu veux clancher pour Matane à minuit moins quart pis faire 400 km en char pour voir parsonne anyway à cause du confinement? 
— Pantoute! On va courir la Chasse-Galerie! On va voler jusque là-bas, le yâble va nous protéger contre la COVID, pis on va être arvenus à Québec avant même que ta femme s’réveille. 

Mononc’Poêle pis Frére André restèrent frettes. Y’était-tu en train d’leu suggérer d’faire un pacte avec le yâble comme dins légendes, lui-là?

— Ah ouais, mais y’a rien là, c’est yinque une formalité, j’ai faite ça plein d’fois pis y’est rien arrivé. Faut juste pas être trop pétés pour chauffer drette une fois rendus dins airs. Envoyez don!  
— Va t’coucher, Bebitte, t’as pas d’allure, dit Mononc’Poêle. 

Sauf que Frére André mit sa main su l’épaule à Mononc’ : 

— Ouin, mais moé, j’m’ennuie vraiment d’mes chums à Matane. Messemble que ça f’rait du bien d’aller faire une saucette! Juste une couple d’heures! Pis en plus, Bebitte y dit qu’on aurait pas à s’en faire avec la COVID grâce au yâble! 
— T’es pas après y penser sérieusement, toé-là? 
— Pis faut qu’tu viennes toé’ssi, intervint Claude, qui avait pas parlé pantoute jusque-là. Pour courir la Chasse-Galerie, faut t’être deux, ou bedon quatre, ou six, ou huit. Pas trois. 

Tout l’monde argarda Mononc’Poêle avec des grands yeux d’chien qui s’tète des restes de table. Y s’sentait au bord du précipice avec crissement l’goût d’mettre le pied d’dans : après toute, lui’ssi y s’ennuyait : d’sa mére, d’sa soeur, de N’veu Poêle…

« Vous êtes toutes virés fous », dit Mononc’ en ramassant sa froque.

Quand tout l’monde fut greyé pis rendu dehors, Mononc’Poêle demanda : 

— Faique là, on fait ça comment? Peux pas crère que t’as un canot d’écorce dans l’coffre de ta Civic. 
— Ben non, répondit Bebitte. L’canot, c’est dépassé. La Chasse-Galerie, ça s’fait en char, à c’t’heure! Tantôt avant d’rentrer, j’ai vu qu’t’avais un beau p’tit Kia flambette avec les sièges chauffants. On pourrait—
— Oublie ça, Bebitte. Ch’pars pas à voler avec mon char, Matante Poêle va m’étêter. On va prendre ton bazou, à’place. 

Faique les gars allèrent s’assire dans’Civic pleine de topes, de papiers de McDo pis de vieux Kleenex, avec des taches bizarres sur les sièges pis un vieux lecteur cassette avec un album d’AC/DC pogné dedans depuis 2003, qui s’mit à jouer drette quand Bebitte tourna la clé. 

Highway to Hell? Tu m’niaises-tu? demanda Frére André.
— Tant qu’à moé, y’a juste c’te toune-là qui existe, répondit Bebitte. Ok. Faique là, répétez après moé :

Satan! Roi des enfers, on t’promet d’te livrer nos âmes, si d’icitte à six heures on prononce le nom du bon Dieu, pis si on touche à une croix dans le voyage. À c’te condition-là, tu vas nous transporter par les airs où c’qu’on veut aller, pis tu nous ramèneras pareillement à Québec!
Acabris! Acabras! Acabram! Fais-nous voyager par-dessus les montagnes!

Mononc’Poêle pis Frére André s’artinrent fort pour pas partir à rire. C’tait déjà assez bizarre de même d’être quatre gars dans une vieille minoune en pleine nuite après faire un pacte avec le yâble en espérant s’envoler dans l’ciel, la formule magique, là, c’tait comme un peu trop.

Mais, à leu grande surprise, la Civic se mit à l’ver dins airs. Toujours plus haut, par-dessus l’toit d’la maison, pis encore pis encore. 

« Ok Mesdames, c’est parti! »

Le char clancha comme si le yâble lui-même avait pesé su’l gaz; les gars collèrent su leu siège. 

Y passèrent au-dessus d’Québec couvarte de neige, endormie, mais toute éclairée pour les Fêtes : l’Vieux-Québec, l’château Frontenac, la terrasse Dufferin, le P’tit Champlain, l’île d’Orléans, pis enfin, l’fleuve, une vraie autoroute qui scintillait en d’sour d’la lune pis qui s’ouvrait toute grande en avant d’eux-autres, comme quand la 20 passe à 4 voies dans l’boutte de Cacouna en allant vers Rivière-du-Loup. Sauf, tsé, de l’autre bord.

« Entécas, ça s’ra pas dur de trouver not’ch’min jusqu’à Matane, hein? » fit Bebitte, le sourire fendu jusqu’aux oreilles. 

Y filaient le long du Saint-Laurent tandis que Lévis, Montmagny, Kamouraska pis Rimouski passaient à toute vitesse en d’sour d’la Civic. 

Mononc’Poêle argardait déhors, les yeux tout secs à force d’être émerveillé, quand soudain, y vit apparaître Matane su sa tite pointe avancée dans l’fleuve, avec ses champs, ses grands vire-vents, sa rivière à saumon, son phare pis son port où c’que notre fierté nationale de travarsier brillait encore par son absence. 

« Bon, les gars, annonça Bebitte. On va atterrir dans’neige su’l terrain à côté du Dixie Lee. T’nez-vous ben, ça s’peut que ça brasse! »

Le bazou commença à descendre, fit un virage à 90 degrés pis s’écrasa dans l’champ avec un son de suspensions qui supplient qu’on les achève.  

« Bon! Vous voyez ben qu’c’est pas si pire que ça! » 

Les gars débarquèrent du char. 

Mononc’Poêle fut tout ému arvoyant la polyvalente, le cimetière, l’avenue Saint-Rédempteur… Y sentit aussi le maudit vent d’Nordet frette pis humide y sacrer des poussées dans l’dos. Pas d’doute, y’était ben à Matane.  

« Bon, où c’qu’à l’est, Pincette? » demanda Claude.

Pincette, c’tait la mascotte du Festival de la crevette – une grosse crevette en t-shirt. 

— On va t’a trouver, ta crevette, mon Claude, dit Bebitte. 
— Faique qu’est-cé qu’on fait? d’manda André.
— On prend chacun not’bord, pis on s’artrouve au char à 5 heures et demie, expliqua Bebitte. Prendriez-vous un ti-peu de PCP avant d’partir? 
— C’est pas toé qui disait qu’y fallait être pas trop maganés pour chauffer drette en arvenant? souligna Frére André. 
— Non, ça va être beau, Bebitte, merci, dit Mononc’.

Faique Bebitte pis Claude partirent de leu bord, Frére André alla voir ses chums, pis Mononc’Poêle s’enligna pour une saucette chez sa sœur. 

Y’a pogna juste comme a l’allait s’coucher. 

« Qu’est-cé tu fais-là, toé? T’étais pas supposé descendre, c’t’année! Pis tu parles d’une heure pour arsoudre! »

N’veu Poêle, en pyjama, arriva à’course pis fit une grosse colle à son mononcle : 

— Han! Comment ça que t’es là?
— J’ai faite un pacte avec le yâble pis chus v’nu vous voir en char volant, répondit Mononc’, le gros sourire dans’face. 

Le p’tit gars fronça les sourcils : y’analysa c’qu’on v’nait d’y dire, conclut que c’tait des grosses menteries sales, l’va les yeux au ciel comme un ado blasé pis s’en alla jouer à Fortnite. 

« Ouin. Toé, t’as clairement des affaires à m’conter, dit la sœur. Viens-t’en. »

Y resta le temps d’un drink. 

Après, y s’en alla voir sa mére, Linda. Y savait ben qu’y allait la réveiller à c’t’heure-là, mais y s’essaya pareil. Y monta les marches jusqu’à son appart pis cogna. Ben vite, y vit arriver sa mére, un ti peu épeurée. A l’argarda par la fenêtre, arconnut son fils pis débarra la porte : 

— Veux-tu ben m’dire?
— Salut M’man, dit Mononc’Poêle. Écoute, j’ai pas ben ben de temps, chus juste icitte pour une couple d’heures. 
— Mais comment t’as faite pour v’nir icitte? As-tu pris ton char? T’es-tu lâché en pleine nuitte?
— M’man, ch’peux pas te l’dire. Chus juste v’nu passer un peu d’temps avec toé. Ch’peux-tu rentrer?

Linda fixa Mononc’, les yeux toutes grands, pis eut finalement l’air d’accepter que son gars qui reste à Québec était en avant d’elle dans l’tambour à 2 h du matin, pis qu’a l’allait pas savoir comment y’était arrivé là : 

« Aweille, rentre. Y m’reste un peu d’cipâte pis une demi-bouteille de vin. » 

Mononc’ se dégreya tandis que Linda fit réchauffer l’cipâte – au four, bien sûr : réchauffer l’cipâte au micro-ondes, tout comme mettre du ketchup dessus, c’t’un crime contre l’humanité. 

S’ensuivit un snack un peu surréaliste, chaleureux pis intime comme si Mononc’ pis sa mére étaient dans une bulle à eux-autres, pis que ni la COVID, ni le yâble existaient. Y jasèrent de toute pis de rien, d’la job, du temps, des souvenirs, de N’veu Poêle… Mononc’ en oublia presque que le vin rouge y donnait des brûlements d’estomac. 

Quand vint l’temps de partir, Mononc’ serra Linda ben fort dans ses bras : 

« Ch’t’aime, M’man. J’te promets que m’as r’descendre te voir dès que c’te maudite pandémie-là va être finie. Prends soin d’toé! »

Y’était rendu 5 heures et demie. Mononc’Poêle pis Frére André étaient artournés à la Civic, mais y’avait aucun signe de Claude ni de Bebitte. 

« Heille, qu’est-cé qu’y niaisent? Faut qu’on soye arvenus à Québec pour 6 h! » s’impatienta Mononc’Poêle. 

C’est là qu’y virent deux silhouettes sortir d’en arrière du Dixie Lee.  

« Tchéquez ça, les gars! JE SUIS LA CREVETTE! »

C’tait Bebitte pis Claude. Sauf que Claude, fouillez-moé comment pis pourquoi, mais y portait l’costume de Pincette la crevette. 

— Ben voyons, les gars, qu’est-cé que vous avez faite là? s’exclama André. 
— Tabarnak, t’as volé Pincette! 

Mononc’Poêle, piqué dans sa fierté matanaise, se garrocha sur Claude pour y’enlever le costume, bientôt suivi de Frére André. Mais Claude, lui, y voulait pas l’enlever, le costume. Y’ÉTAIT la crevette, ok? 

C’est là que les sirènes de chars de police déchirèrent la nuite. 

Bebitte, qui était déjà assis au volant d’la Civic, baissa sa vitre et dit : 

« Heille, Acabris, Acabras, Acabram, on scramme! Ch’j’sais pas si vous avez r’marqué, mais la SQ s’en vient pis ch’pense pas que ça vous tente de rester là! » 

À cause des gyrophares de police, la bâtisse du Dixie Lee commençait à r’sembler à la maison de ton voisin gonflable qui a sorti ses REER pour s’acheter des lumières de Noël chez Can’Toy. Pu l’temps de déshabiller Claude : y’allait falloir partir avec le costume. 

Mononc’Poêle pogna Claude par le collette tandis que Frère André s’emparait de la tête de la mascotte pour la garrocher au bout de ses bras. 

« NOOOOOONNNN! JE SUIS LA CREVETTE! »

Claude se débattait comme un yâble dans l’eau bénite. Mononc’ pis André réussirent à l’mettre su’l siége d’en arrière. Mononc’ resta avec pour le maîtriser tandis qu’André s’en allait en avant, juste comme les polices se parquaient à côté du resto. 

— Aweille, Bebitte, clanche! cria Frére André.
— Okidou! Acabris! Acabras! Acabram! Fais-nous voyager par-dessus les montagnes!

Comme la première fois, la minoune s’éleva dans les airs pis partit comme une balle, laissant les pauvres agents de la SQ la yeule à terre. 

Pis comme la première fois, les villes pis les villages s’mirent à défiler à la vitesse du yâble. Pis Bebitte chauffait quand même assez drette, pour un gars su’l PCP. C’est là que Claude réussit à sacrer un coup d’coude dans face à Mononc’Poêle, le sonnant assez pour qu’y relâche sa prise. 

« Bebitte! Arvire de bord! Faut que j’aille charcher ma tête! JE SUIS LA CREVETTE! » 

Y pogna Bebitte par la tête pis y mit les mains en avant des yeux, y faisant parde le contrôle de la Civic. 

Frére André essaya d’enlever Claude de d’là, mais y semblait être animé par la même force irrésistible que le bazou. C’est là qu’y vit de quoi arriver crissement vite dans le windshire : 

« Tabarnak, les clochers de Sainte-Anne-de-Beaupré! »

La collision avec le sanctuaire avait l’air inévitable : non seulement y’allaient toute mourir, mais en plus, y’allaient foncer drette dans une croix, en plein l’affaire qu’y avaient promis au yâble de pas toucher. 

Au darnier moment, André pogna l’volant pis y donna un gros coup. Le char évita de justesse les clochers, mais partit vers le nord-ouest, complètement hors de contrôle, frôlant l’top des épinettes sur le dessus d’la montagne à Stoneham. 

Partis d’même, y’auraient ben pu s’rendre à’baie James; mais là, Mononc’Poêle artrouva ses esprits, pogna la batterie à booster Motomaster en arrière du siége passager pis en câlissa un gros coup dans l’bord d’la tête à Claude, qui s’écroula dans l’fond du char. 

Désaveuglé, Bebitte put arprendre le contrôle de sa minoune – entécas, façon d’parler. Y réussit à la ramener dans’bonne direction, mais a s’mit à faire des tonneaux dins airs juste comme à commençait à descendre, bardassant tout l’monde à bord comme du linge dans’sécheuse. 

Pis là, Mononc’Poêle pis Frére André pardirent connaissance.


Le lendemain, j’les trouvai à moitié enterrés dans’neige dans l’terrain vague en face de chez nous. 

« Ouin, l’party a pris toute une chire après que j’me sus couchée! »

Les gars artroussèrent, tout égarouillés, pis argardèrent partout autour pour essayer d’comprendre c’qui s’était passé : y’avait aucune trace ni de Claude, ni de Bebitte, ni de la Civic. 

Quand y se leva vers 3 h de l’après-midi, encore un peu magané de sa nuitte, Mononc’Poêle se dit qu’y avait sûrement fait un rêve particulièrement flyé pis réaliste. 

C’est là qu’en faisant défiler distraitement son fil Facebook su son téléphone, y vit une nouvelle qui y fit armonter l’estomac dans’gorge : 

JOYEUSES FÊTES TOUT L’MONDE, PIS ÉNARVEZ-VOUS PAS TROP : RESTEZ CHEZ VOUS!

Yasuké, le samouraï africain — partie II

Partie I

Yasuké était après prendre son café, ben relax, quand l’pére Valignano arvint de son audience avec Nobunaga.

— Pis, boss? Ça a-tu ben été?
— Comme du beurre dans’poêle, mon homme! J’ai eu toute c’que j’voulais, pis l’avenir de la mission est assuré. Ah, pis, euh, en passant, ch’t’ai donné en cadeau à Nobunaga.
— PARDON!?

Ça prenait pas la tête à Papineau pour comprendre que Nobunaga trippait ben raide sur Yasuké. Comme c’tait la coutume, le Jésuite y’avait apporté des cadeaux – plusieurs sets de verres en cristal pis une couple de beaux fauteuils –, mais y’avait vite allumé que la meilleure façon de s’mettre dins p’tits papiers du seigneur japonais, c’tait d’y donner le grand Africain comme on offre un couteau à steak électrique ou bedon une chandelle patchouli et clou de girofle.

L’histoire dit pas comment Yasuké prit la nouvelle. T’faire « donner » sans t’faire demander si c’tait correct avec toé, c’tait plutôt poche. À part de t’ça, y’était l’employé à Valignano, pas son esclave! Le pére avait pas d’affaire à faire ça. Mais mettons que Yasuké avait pas trop le choix.

Obéissant, y quitta la mission jésuite pour se rendre au temple de Honnô-Ji, où y’allait être logé pour tu’suite.

Les jours d’après furent un peu surréalistes : toute c’te temps-là, y’attendit comme un coton dans l’antichambre de la salle d’audience de Nobunaga, avec deux gardes à l’air bête qui avaient pas grand jasette.

Le monde rentraient pis sortaient, ben pressés, des fois en y j’tant des p’tits regards curieux en coin, mais personne l’invitait à rentrer.

De c’qu’y avait compris, Nobunaga était ben dans l’jus : y’était après organiser un « umazoroé », une espèce de parade militaire avec des ch’faux pis des acrobaties pis des armures d’apparat pis la grosse affaire.Mais là, astie, combien de temps y’allait niaiser d’même?

Y’était assis à la japonaise, à genoux pis les fesses sur les talons. Y se pensait habitué. Mais y’était clairement pas prêt à faire ça des heures de temps :

« Calvaire, j’sens pu mes jambes! Comment c’qu’y font, eux-autres? Crime, faut que j’me lève, sinon m’a rester pogné. Ayoye… »

Faique de temps en temps y se l’vait, raide comme si y’avait 150 ans, pis marchait un peu avant de se rassire. Ça avait l’avantage de tirer un sourire aux deux gardes.

Le soir, une servante le ramenait dans la chambre d’invité où on l’avait logé, pis y’apportait un souper, qu’y mangeait tu’seul. C’tait bizarre en chien. D’aussi loin qu’y se rappelait, y’avait jamais dormi ni mangé sans être avec d’autre monde.

En plus, y commençait à être tanné de rien faire, pis savait pas pantoute ce que Nobunaga attendait de lui :

« M’as-tu faire une vraie job de garde du corps ou d’guerrier? Ou bedon m’a être comme un animal savant qu’on sort pour impressionner la visite? »

Y commençait à angoisser un ti peu.Pis enfin, au bout de trois jours, y’arçut des ordres : y’allait participer à la parade, là, l’umazoroé, qui devait avoir lieu drette le lendemain.

Pas longtemps après, une armée de couturières su’l gros nerf entrèrent dans sa chambre pis y cousirent du linge exprès pour l’occasion – pour faire de quoi à sa taille, y fallut qu’y raboutent le linge de TROIS hommes!


L’umazoroé était censé avoir été organisé en l’honneur de l’empereur. L’expression parfaitement étudiée pour pas avoir l’air de tripper sa vie ni de s’emmerder non plus – y’était considéré comme un dieu incarné, pis un dieu, c’tait pas censé faire de faces –, y’était assis au meilleur spot pour argarder la parade, dans un beau p’tit gazebo doré avec sa famille pis sa trâlée de courtisans greyés comme des arbres de Noël dans 72 épaisseurs de soie de couleurs différentes.

Mais ça allait vite être évident comme le nez dans’face c’tait qui le saint Jean-Baptiste dans’parade.

Devant des milliers de personnes jouquées dins arbres pis sur les toits, ou qui woiraient au travers des clôtures en bambou installées le long du parcours, arriva en premier la gang de big shots – les généraux plus proches de Nobunaga, comme Mitsuhidé Akéchi, lui qui avait dû s’arvirer s’un dix cennes pour toute organiser quand son seigneur avait eu une bulle au cerveau pis avait décidé que ça y prenait l’événement du siècle, dans trois s’maines, peu importe c’que ça coûte, arrange-toé.

Après v’naient les trois fils à Nobunaga : Nobutada, Nobutaka pis Nobukatsu.

Yasuké suivait, au travers d’une trâlée de samouraïs; une centaine de guerriers pis de hauts fonctionnaires du gouvernement à Nobunaga arrivèrent par après.

Tout d’un coup, la foule vint ben silencieuse : en darnier, telle la mariée d’un défilé de mode, Nobunaga s’en vint su son ch’fal noir comme la nuitte.

Y flashait en crisse avec son casse de démon, ses culottes rouges, ses souliers en brocart chinois, ses gants en cuir de chamois, sa tunique en toile d’or qui avait été faite v’la des siècles pour un empereur de Chine, pis ses deux beaux sabres avec la poignée pis l’étui incrustés d’or. Même son ch’fal était su son 31 : son tapis de selle était en soie, pis y’avait des beaux p’tits pichous avec des nuages brodés dessus. Pour tout l’monde qui était là, c’tait comme si l’dieu d’la guerre en parsonne v’nait d’arsoudre.

Les paradeurs firent un tour d’arène – bâtie exprès pour l’occasion dans un temps record par Mitsuhidé Akéchi –, pis chacun alla prendre sa place. Yasuké, lui, alla s’assire dins estrades : vu qu’y était arrivé un peu comme un ch’feu su’a soupe, y’avait pas de rôle dans le pestacle.

Pis là, pendant six heures de temps, Nobunaga, ses trois gars pis d’autres samouraïs firent toutes sortes d’acrobaties, pirouettant sur leu ch’fal, se tenant deboutte su leu selle, tirant à l’arc dans des angles impossibles su des cibles toujours de plus en plus loin pis switchant d’monture en plein galop, dans un mix de Cirque du Soleil pis de spectacle équestre de la GRC, toute réglé au quart de tour pis exécuté avec une grâce pis une précision à foutre la chienne aux ennemis de Nobunaga.

L’monde de Kyoto étaient fous comme des balais, pis pas juste à cause du Cavalia version Japon féodal qu’y argardaient gratis : après 100 ans d’guerre, y vivaient enfin en paix, le ventre plein, sous la protection d’un seigneur toute puissant comme y’en avait jamais eu avant.

Sauf que la paix pis l’abondance, c’tait pas pour tout le monde tu’suite : pour en profiter, fallait se soumettre ou être conquis, pis Nobunaga avait encore plein de provinces récalcitrantes à saigner pis à raser au solage pour les ajouter à son royaume unifié.

Faique, une semaine après l’umazoroé, Nobunaga s’en retourna chez eux su’l domaine du clan Oda, à Azuchi. Pour la raille jusque là-bas, y d’manda à Yasuké de ch’vaucher à côté d’lui.Pis y lui jasa ça TOUTE LE LONG.

Yasuké était pas habitué à ça : y’avait été esclave, pis mercenaire; l’pére Valignano y’avait toujours clairement montré qu’y était juste son employé en l’faisant marcher en arrière de lui. Mais Nobunaga… Nobunaga l’traitait comme un grand chum. Y lui racontait plein d’affaires. Y lâchait des jokes. Y lui expliquait c’tait quoi c’te montagne-citte, c’tait quoi c’te lac-là, c’te temple-citte pis c’te château-là, comme si y connaissait Yasuké depuis toujours pis qu’y était super content d’enfin l’arcevoir chez eux.

« Ben coudonc, se dit Yasuké. J’sais ben pas c’que j’fous icitte ni qu’est-cé que j’ai faite pour mériter ça, mais ça se prend ben en maudit… »

Au coucher du soleil, y’arrivèrent à Azuchi. Pour vous donner une idée de quoi le château à Nobunaga avait d’l’air, pensez au château japonais le plus typique possible, comme on voit sur, tsé les espèces de peintures sur tissu qui se roulent pis qui s’accrochent sur le mur pis qui se vendent dans l’genre de magasin louche où tu peux aussi acheter des pipes à eau pis des statues de dragon cheapettes?

Jouquée sur le dessus d’une montagne pis dépassant de la tête des arbres, une tour de sept étages de haut avec chacun son boutte de corniche de toit se dressait tout fière-pet, argardant de haut toute la région. Les cinq étages du bas étaient peinturés en noir; le sixième était rouge pétant, avec huit coins comme une pancarte d’arrêt-stop, pis le darnier était comme une p’tite maison carrée, mais arcouverte d’or, qui arflétait tellement le soleil que la bâtisse faisait comme un phare pour le royaume au complet.

En montant les marches qui s’rendaient jusqu’en haut, Yasuké se rendit compte qu’en faite, la butte au complet était une forteresse. Y’avait rang après rang de palissades pis une trâlée de citadelles qui faisaient autant de lignes de défense. C’tait une vraie p’tite ville où restaient plus de 3 000 guerriers, fonctionnaires pis serviteurs.

Après un p’tit lunch de fin de soirée, Nobunaga envoya tout l’monde se coucher. Ses généraux avaient toutes leur maison à eux-autres pas loin du donjon, mais Yasuké, lui, dut aller loger avec les gardes. Y’était pas insulté de t’ça – y’allait pas commencer à s’prendre pour une duchesse du jour au lendemain – mais y continuait de se d’mander c’que Nobunaga y voulait.

Yasuké s’attendit à c’qu’on y demande de faire son tour de garde, mais parsonne vint jamais le réveiller. Pis quand y s’proposa pour y’aller, y se fit argarder comme si y’avait trois yeux. Après une couple de jours, y déménagea dans une chambre à lui, mais on y’avait toujours rien demandé de faire.

« Voyons, y m’ont-tu oublié, coudonc? Pourtant, messemble que chus dur à manquer… »

Finalement, une journée, Nobunaga calla Yasuké; y’arcevait du monde, pis y voulait qu’y s’tienne à côté de lui comme garde du corps.

« Enfin, viarge! » pensa Yasuké.

Y’était pas le seul à être content. Nobunaga vit ben que tout l’monde qui rentraient dans sa salle d’audience faisaient l’saut en voyant son nouveau vassal pis v’naient toutes sur les nerfs, c’qui était en plein l’effet recherché.

Après ça, une couple de fois, l’seigneur l’emmena avec d’autres jeunes samouraïs s’épivarder dans’campagne : y chassaient, y pêchaient, y s’baignaient dins rivières pis dins sources d’eau chaude. C’tait quasiment romantique. Pis tout ce temps-là, Nobunaga arrêta pas d’y poser des questions, surtout sur les batailles où y’avait combattu pis les pays où y’était allé.

Les semaines passaient, pis plus ça allait, plus Yasuké sentait qu’y faisait sa place, un peu comme quand tu finis par étirer tes jeans serrées assez pour qu’y te fassent pu un ti bourrelet qui déborde. Y’était rendu un confident pis un conseiller en armes pis en tactiques de guerre étrangères, un sujet qui intéressait ben gros Nobunaga.

Pis un jour, son seigneur le fit venir dans ses appartements.

« Viens don prendre une marche, mon chum. »

Yasuké trouvait que Nobunaga avait un drôle d’air, mais y le suivit sans poser de questions. Y descendirent les marches le long de la montagne jusqu’à mi-chemin vers en bas. Ensuite, Nobunaga vira sur un chemin bordé d’arbres en fleurs, pis à droite dans une petite allée qui débouchait sur une petite maison.

En dedans, ça sentait le bois neuf, comme si ça venait juste d’être construit. Pis après avoir passé une couple de cadres de porte, Yasuké se rendit compte de quequ’chose de bizarre :

« Ben voyons, c’tu moé ou toute est faite plus grand, ici-dedans? J’ai même pas besoin de me pencher! Même le plafond est plus haut! »

Nobunaga le fit rentrer dans une grande pièce avec rien dedans à part une tite table où y’avait une épée courte sur un support.

En voyant ça, Yasuké eut un petit moment de panique :

« Voyons, y va-tu me d’mander de me suicider, comme les Japonais font quand y sont déshonorés? Le seppuku, qu’y appellent ça. Astie… Heille, les nerfs, j’ai rien faite de mal, moé là! En plus, y’a l’air ben relax, faique ça se peut comme pas que… »

Nobunaga leva les bras dins airs pour montrer la maison :

« Yasuké! À partir de maintenant, c’est chez vous, icitte. J’ai faite faire c’te maison-là exprès pour un géant! »

Le guerrier africain fut tellement surpris qu’y trouva rien à répondre pis put juste rester là avec un air de morue fraîchement pêchée.

Le seigneur s’étira le bras pour se rendre jusqu’à l’épaule à Yasuké :

« T’es mon guerrier noir, le démon qui va chevaucher à côté d’moé dins batailles, l’ange des ténèbres qui va me protéger, moé pis ma famille, dans ma maison. Pis l’épée, là, c’est le symbole de t’ça : tu vois, y’a mon emblème dessus. Faique à partir de maintenant, t’es mon samouraï – un membre du clan Oda. »

Sur ce, y s’en alla, en y faisant signe de rester là. C’tait pas fin d’y lâcher une bombe de même pis de le laisser tu’seul en plein pas creyage de shot, mais c’tait ça qui était ça.

Pis dès que le seigneur eut passé la porte, comme pour l’aider à comprendre ce qui venait de se passer, un homme pis une femme sortirent d’une pièce à côté, la tête baissée, pis y vinrent s’agenouiller en avant de lui. Yasuké fit enfin 1+1 :

« Une maison. Pis des serviteurs. Ch’t’un SAMOURAÏ, câlisse. Pincez-moé, quequ’un… »

Partie III


Source : Thomas Lockley et Geoffrey Girard, African Samurai – The True Story of Yasuke, a Legendary Black Warrior in Feudal Japan, 2019.

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Le banquet de Nyköping

Ah, l’temps des Fêtes. On s’entend que c’t’année, avec la COVID pis les restrictions sanitaires pis toute ça, c’est pas parti pour swinger ben fort dins chaumières au réveillon. Mais en 1317, pour la famille royale de Suède, y’aurait p’t-être mieux valu que tout l’monde reste chez eux.

Le 10 décembre, le roi Birger arcevait ses deux fréres à son château de Nyköping pour un p’tit party de famille. Quand les deux arsoudirent, Birger leu souhaita la bienvenue pis leu fit de chaleureux colleux.

Ça avait l’air ben beau, ah l’amour fraternel, mais ça avait pas toujours été d’même.

Artournons un peu en arrière. Quand le roi Magnus III de Suède mourut en 1290, c’est Birger, le plus vieux de ses trois gars – qui avait quand même yinque dix ans – qui fut couronné. Les deux autres, Eric pis Valdemar, arçurent des territoires eux-autres avec, mais y restaient quand même des vassaux à Birger – des numéros 2, essentiellement.

Pis ça faisait pas leur affaire. Surtout Eric : y’était marié avec la fille du roi de Norvège, qui répondait au doux nom d’Ingeborg, pis vu qu’y était safre, y’avait l’œil sur le trône de Norvège ET lui de Suède. Ça fit de la marde dès l’départ.

J’vous évite toutes les grenouillages qui suivirent, mais pour s’débarrasser d’leu frére, Eric et Valdemar allèrent jusqu’à dire des menteries au sujet de Torgils Knuttson, le régent et protecteur à Birger, pour le faire exécuter (ici, c’est bien de dire que Waldemar était marié avec la fille de Torgils; mais comme Valdemar avait quand même 2-3 scrupules qui traînaient dins craques du divan de son âme, y s’arrangea pour qu’un curé encule des mouches assez creux dans l’droit canonique pour y trouver un prétexte de divorce, histoire que ça paraisse moins mal).

Bref, à c’t’heure que son protecteur était tassé, Birger était vulnérable.

Les frères niaisèrent pas avec la puck : moins d’un an après, y se rendirent à Håtuna, où Birger avait un chalet. Le roi, qui était su’l bord de souper pis s’doutait de rien, leu dit :

« Heille! J’vous attendais pas icitte, tu parles d’une surprise, toé! V’nez don vous assire avec nous-autres! »

Sauf qu’Eric et Valdemar étaient pas là pour deviser gaiement autour d’une platée de boulettes Ikea : drette là, y firent capturer Birger, sa femme Marta, un archevêque qui traînait là, pis toutes ceux qui étaient là pour les protéger.

Après ça, y’enfermèrent Birger et compagnie au château de Nyköping pis se mirent à régner sur la Suède comme si y’existait pas.

Birger resta emprisonné 2 ans, avant de finalement réussir à sortir pis à retrouver son trône grâce une grosse rançon pis à un jeu d’alliances hyper compliquées entre la Suède, la Norvège pis le Danemark.

Dins dix années qui suivirent, y’eut presque pas de chicane entre les frères. Jusqu’au jour du fameux réveillon d’Noël 1317 à Nyköping. En arcevant l’invitation, Eric était pas sûr, mais Valdemar était comme :

« Nanon! J’ai vu Birger v’la pas longtemps, pis y nous haït pu pantoute, j’te jure! »

Faique les trois frères eurent un ben beau réveillon, avec la boisson qui coulait à flots pis ben du plaisir pis d’l’agrément. À’fin d’la soirée, Eric pis Valdemar, assez pompettes merci, allèrent se coucher tout contents.

C’est là que Birger frappa : quand y furent ben endormis, y’envoya ses gars armés jusqu’aux dents pour les capturer dans leu litte.

Après ça, y les crissa dans le donjon où y l’avaient lui-même faite enfermer 12 ans avant, en leu disant :

Y les laissa sécher là, attachés par le cou pis les mains, à fermenter dans leux propres dépôts, jusqu’à ce qu’y meurent de faim. Y jeta même la clé du donjon dans’rivière.

Et après ça, supposé que Birger aurait dit, comme un méchant dans les bonshommes du samedi matin à la TV :

« Mouahaha! À c’t’heure la Suède est toute à moé! »

Sauf que, pas tant. L’année d’après, y’eut une révolte, faique Birger dut se sauver au Danemark où y mourut en 1321. Pis finalement, c’est l’fils à Eric qui monta su’l trône de Suède. Pouet Pouet.

Faique comme vous disais, c’t’année-là, ça aurait été mieux pour tout l’monde si on avait été en pleine pandémie.