Marie Iowa Dorion : héroïne oubliée pis toffe d’entre les toffes — partie II

Partie I

Parce que là, voyez-vous, si pressé qu’y était de clancher vers le Pacifique, c’te cabochon de Wilson Price Hunt s’était lâché ben que trop de bonne heure dans la saison : la rivière Missouri était encore toute gonflée par les eaux de fonte pis embarrassée d’arbres morts pis d’autres cochonneries.

Bref, ça avançait vraiment pas vite – tellement pas, en faite, que deux mois plus tard, quand Marie et compagnie arrivèrent enfin su’l territoire du peuple des Mandans – dans l’Dakota du Nord à c’t’heure –, une autre expédition partie de Saint-Louis trois s’maines après eux-autres avait eu l’temps de les rattraper.

Pis pour le plus grand malheur de Pierre, c’t’expédition-là était justement celle à Manuel Lisa, c’t-à-dire son ancien boss d’la Missouri Fur Company, pis le gars à qui y d’vait de l’argent. 

Ah pis vous savez pas qui qu’y était là aussi? Nuls autres que la grande Sacagawea pis son mari Toussaint Charbonneau! Y’avaient pogné le lift avec Lisa pour arvenir chez eux, chez les Mandans.

C’pas écrit nulle part si Sacagawea pis Marie se sont parlé à c’te moment-là, mais c’est ben possible : leux maris s’connaissaient ben, pis les deux y jasaient en français pareil comme toé pis moé. L’affaire, c’est que Sacagawea pis Marie avaient pas d’langue en commun. Faique si y’ont piqué une jasette, c’tait avec Pierre pis Toussaint comme interprètes.

Heille, j’aurais-tu aimé ça, moé, être une tite mésange pas loin à faire tchikadi-di-di pis voir c’te rencontre-là? 

J’sais ben pas c’qu’y ont pu s’raconter. Mais si y’avaient pas été pognées avec leux maris comme interprètes, y se s’raient sûrement dit de quoi comme « maudits hommes » : après toute, y’étaient toutes seules de femmes au travers d’une centaine de zouiz des bois crottés pis puants. En plus, c’est crisse, mais Toussaint lui’ssi était porté su’es claques pis su’a bouteille, mais encore pire que Pierre.

D’ailleurs, m’as vous dire une affaire : quand a l’avait 12 ans, Sacagawea avait été enlevée par le peuple des Hidatsas, qui n’avaient faite une esclave. Un an plus tard, Toussaint l’avait achetée ou gagnée au jeu, comme un char ou un voyage dans l’sud, pis a l’avait pas eu pantoute son mot à dire. Pis quand Lewis pis Clark les avait arcrutés, Toussaint pis elle, probablement qu’a l’avait pas eu l’choix d’suivre, sous peine de mornifles pis d’serrage de bras qui laisse des bleus.

C’t’un peu la même affaire pour Marie : comme j’vous ai dit, on sait même pas si a l’avait l’goût de partir en expédition à l’autre boutte du continent ou bedon si Pierre l’avait obligée. Mais vous savez quoi? Dans mon livre à moé, ça montre juste à quel point les deux étaient toffes, des vraies survivantes qui ont faite du mieux qu’y ont pu dans un monde dur qui allait jamais leu laisser d’chance.

Scusez pour l’aparté, mais messemble que c’t’important de mettre les affaires en contexte.

Toujours est-il que pour tu’suite, Lisa, l’ancien boss à Pierre, avait d’autres chats à fouetter qu’son ancien employé. Les gars de l’expédition qu’y avait envoyés dins Rocheuses y’a plus qu’un an étaient jamais arvenus, pis y’avait entendu dire que des trappeurs canadiens s’taient faite tuer par des guerriers des peuples Absaroka pis Arikara.

Bref, les relations avec les Autochtones plus à l’ouest étaient pas vargeuses, pis, bon… c’tait compréhensible. Vous feriez quoi, vous-autres, si une gang d’étranges débarquaient chez vous pour chasser votre gibier, essayer d’vous enfirouaper avec des papiers bizarres pis vous donner la p’tite vérole?

Faique même si y’était en beau maudit que Hunt y aye volé ses hommes, Lisa était prêt à avaler son étron. Comme y’étaient yinque 25 en toute dans son expédition, y se disait que si sa gang pis celle à Hunt voyageaient ensemble, y’avaient plus de chance de s’en sortir vivants. 

Mais si y voulait convaincre Hunt, y’était aussi ben de s’atteler : Hunt avait pas pantoute envie de faire des risettes à un rival, pis McClellan, son numéro deux, était convaincu que Lisa avait grenouillé pour virer les Sioux contre lui pis ses trappeurs l’année d’avant. 

« Si j’vois c’t’astie d’mange-marde de Lisa, m’as l’abattre comme un coyote drette là, le tabarnak! »

Faique, avec les deux expéditions campées une à côté d’l’autre pas loin du village des Mandans, ça prenait yinque une étincelle pour partir une attisée. 

Pis ça aurait ben pu péter quand, un soir, Lisa fit dire à Pierre Dorion qu’y avait affaire à lui. Quand Pierre arriva su’l bateau à Lisa, y’était assis à son bureau, une bouteille de whisky pas loin :

« Salut mon Pierre! Heille, j’te vois la face, là, mais relaxe : viens t’assire pis prendre un p’tit verre, j’ai d’quoi à te proposer. »

Lisa connaissait son homme : jamais que Pierre allait arfuser un whisky. 

— Bon, qu’est-cé qu’t’as à m’dire?
— Gad’, m’as pas passer par quatre chemins. Ta dette, là… 
— Ah calvaire, ch’tais sûr que t’allais m’parler de t’ça! 
— Ouin, mais calme-toé. J’ai besoin d’gars comme toé, pis ça m’a faite ben mal quand j’ai su que t’étais parti avec Hunt. Faique mettons que tu lâchais Hunt pour t’en v’nir avec moé, pis qu’on oubliait toute le reste?
— Heille, penses-tu que j’ai envie d’arvenir avec un crosseur comme toé? Quand on était icitte l’année passée, t’as profité d’moé en m’vendant les affaires quatre fois l’prix parce qu’y avait yinque toé qui avait du stock à vendre!
— Pierre, tu sais ben qu’j’essayais juste de rentrer dans mon argent. J’t’ai jamais tordu un bras pour te faire boire, tsé. Mais entécas, c’est pas comme si t’avais l’choix, parce que j’ai pris un bref de dette contre toé à Saint-Louis. Faique si tu me payes pas pis que tu t’arpointes la face là-bas, tu vas te faire arrêter pis crisser à’prison civile! 

Pierre, en beau fusil, artroussa d’sa chaise pis crissa son camp drette là en lançant une darnière pointe : 

« T’es un astie d’chien sale! Jamais que j’te devrais autant d’argent si tu m’avais pas chargé 10 piasses la pinte de whisky! Que l’yâble t’emporte! »

Juste pour vous expliquer un ti-peu : dans c’te temps-là, tu pouvais vraiment aller en prison parce que tu d’vais de l’argent à quequ’un. Pis même si une pinte du temps, c’tait à peu près un litre, 10 piasses de 1810, ça r’vient à 225 piasses aujourd’hui. Faique oui, c’est vrai que Lisa chargeait les yeux d’la tête. Mais c’est vrai aussi qu’y lui avait pas varsé l’whisky d’force dans l’gorgotton. 

Plus tard, Lisa se pointa au camp Hunt pour emprunter d’quoi. Y v’nait pas pantoute pour Pierre. Sauf que Pierre le spotta, pis y s’garrocha su lui pour y sacrer une volée. 

Lisa, fâché noir, partit à course vers son bateau.

Pierre, convaincu qu’y allait r’venir armé, alla dans sa tente pis arsortit avec deux pistolets. 

Voyant ça, les autres gars de l’expédition Hunt se rangèrent en arrière de lui. 

Lisa arvint avec sa gang pis un gros couteau accroché après sa ceinture. 

La seule raison pour laquelle ça vira pas en échauffourée du yâble avec du sang partout, c’est qu’y s’adonnait à avoir un botaniste, John Bradbury, pis un écrivain, Henry Brackenridge, qui voyageaient avec les expéditions. 

Y’arrivaient de s’épivarder dans la plaine à trouver l’herbe fascinante pis à tirer su des bisons pour le fun quand y tombèrent su c’te scène-là. Comme y’étaient neutres dans la chicane pis que ça leu tentait pas pantoute de rester pognés tu’seuls su’l bord d’la Missouri avec un tas d’cadavres, y s’mirent entre les deux gangs pis réussirent à calmer l’jeu. 

Fiou. 

Mais, heille! C’est l’histoire à Marie, ça là! « Testostérone dans’prairie », c’t’assez pour aujourd’hui.

L’expédition Hunt resta un boutte chez les Mandans jusqu’au mois d’août avant de s’lâcher vers l’Ouest pour la partie la plus toffe du voyage : le Montana, le Wyoming, l’Idaho pis finalement, la traversée des Rocheuses, avant l’hiver à part de t’ça. Méchant contrat. 

Faique y partirent à ch’fal. Y’avait une bête pour deux hommes, mais Pierre s’arrangea pour qu’y en ait un jusse pour Marie pis les p’tits. C’tait ben la moindre des choses.

Y’avait aussi un ch’fal chaque pour les six gars, dont Pierre, qui avaient comme job d’aller chasser l’bison. Mais, m’as vous dire que la chasse était pas vargeuse. Une fois, y durent aller virer assez loin pour trouver d’quoi que quand y finirent par arvirer d’bord, leux traces s’étaient effacées, pis comme le terrain était plate comme un dimanche après-midi, y’avaient rien pour s’arpérer. Y’étaient pardus.

Marie, elle, continuait de suivre l’expédition pis à s’occuper de ses deux p’tits. A d’vait se sentir ben seule au travers de toute c’tes gars-là – des Anglais pour la plupart, pis a parlait pas anglais. En plus, tsé, parler à une « sauvagesse » qui « appartenait » à un autre homme, c’tait pas ben vu. A l’aurait aussi ben pu être invisible. 

Là, ça faisait quasiment une semaine que Pierre pis les autres chasseurs étaient partis : 

« Sont où, don? D’un coup qu’y se sont faite attaquer par des Sioux ou des Shoshones? »

Pis un soir où c’qu’y mouillait des hallebardes, Pierre et compagnie arsoudirent enfin au camp, brûlés raides pis trempés jusqu’à moelle. 

« Pierre! T’es là! »

Son mari avait beau s’comporter comme une vidange avec elle par bouttes, c’te soir-là, y’avait rien d’plusse doux pour le ti cœur à Marie que d’sentir sa chaleur contre elle. 

Vers la fin du mois d’août, y faisait déjà assez frette pour que les ruisseaux commencent à geler pendant la nuite. Y’étaient rendus au Wyoming, au beau milieu des montagnes Rocheuses, pis ça montait comme dans’face d’un singe. Ça descendait aussi raide, pis ça avançait pas vite vite. 

Un beau jour, un des chasseurs arconnut trois grosses montagnes pointues une à côté de l’autre pis annonça, toute content : 

« Juste l’autre bord, c’est l’fleuve Columbia! On a yinque à s’rendre là-bas, pis après, ça va être un pet de descendre en canot jusqu’à l’océan! » 

C’tes trois montagnes-là, Hunt les nomma les « Pilot Knobs », mais plus tard, une gang d’ados attardés les appelèrent les « Trois Tétons », pis c’est le nom qui est resté.

Faique quand l’groupe tomba su la rivière Snake, un affluent du Columbia, Hunt ordonna qu’on abandonne quasiment toutes les ch’faux à un village autochtone pas loin pis qu’on construise des canots pour continuer l’chemin su l’eau. 

Tout l’monde était tellement tanné d’crapahuter – tsé, la rando, c’t’un goût qui s’développe – que l’idée à Hunt passa comme du beurre dans’poêle.

Sauf que la Snake avait un autre nom : « the mad river », la rivière de fou. Tandis que les gars construisaient les canots, deux Shoshones arsoudirent à leu camp, pis quand y comprirent c’que Hunt et compagnie voulaient faire, y s’mirent à faire des sparages qui disaient clairement : 

« Prenez pas c’te rivière-là, astie, vous allez toute finir en écrapou su’é roches! »

Mais bon. Les Blancs, ça s’pense toujours plus fin que l’monde des Premières Nations, faique Hunt changea pas d’idée. 

Câline que Hunt aurait dû écouter les Shoshones! La Snake était pleine de rapides du yâble, pis la gang était tout l’temps obligée de débarquer pour faire du portage. 

Par trois fois, des canots chavirèrent pis plein de stock fut pardu dans les eaux blanches en furie. Pis le 28 octobre, y’arriva d’quoi d’horrible : Antoine Clappin, un voyageur canadien français expérimenté qui était pratiquement né avec une pagaie dins mains, fonça drette dans une grosse roche au milieu des rapides pis disparut pour pu jamais être artrouvé. 

C’tait la première fois que Hunt pardait un gars dans son expédition, pis ça y rentra d’dans pas pour rire. Y fut obligé d’se rendre à l’évidence : si y s’obstinaient à continuer en canot, y’allaient toute finir comme Clappin. 

« Ok, on laisse les canots là pis on continue à pied! »

Rendu là, y tombait déjà d’la grosse neige mouilleuse, pis y faisait frette, tellement frette! À cause de c’qui avait été pardu avec les canots, le groupe avait pu yinque pour cinq jours de provisions. Les chasseurs avaient beau essayer, y trouvaient yinque du castor; pis l’castor, ça fait des beaux casses de poil, mais ça fait pas des gros lunchs. 

Les gars faiblissaient de jour en jour, pis plus y v’naient faibles, plus y v’naient lents. Si y trouvaient pas d’l’aide ben vite, y’allaient toute mourir de faim gelés comme des crottes entre deux sapins. 

Marie, elle, endurait toute en silence, son plus vieux qui marchait à côté d’elle pis son plus jeune su son dos. En faite, a faisait tellement ça comme une championne qu’a l’inspirait les hommes à toffer sans chiâler pis à continuer d’avancer.

Pis c’qu’y savaient pas, c’est qu’en plus de toute ça, Marie était enceinte de six mois.


Source : Larry E. Morris, The perilous West : seven amazing explorers and the founding of the Oregon Trail, 2013.

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Marie Iowa Dorion : héroïne oubliée pis toffe d’entre les toffes — partie I

La mode, aujourd’hui, on dirait que c’est de s’mettre dans l’trouble par exprès. Genre, rentrer dans l’bois vendredi après la job avec yinque une couvarte, un canif pis un 2 litres de Pepsi vide pis essayer d’arsortir de d’là idéalement pas mort rendu au dimanche. C’t’un genre d’artour aux sources, un moyen d’artrouver l’Cro Magnon en dedans de nous-autres – s’crisser volontairement à des places pis découvrir comment c’qu’on va réussir à r’tourner au char.

Ch’comprends ça, tsé. Mais ça montre yinque à quel point la vie d’à c’t’heure est rendue loin des vraies affaires.

Parce qu’en 1813, quand la courageuse madame métisse Marie Iowa Dorion s’est artrouvée pognée pour survivre tu’seule au beau milieu des Rocheuses en plein hiver avec ses deux p’tits gars pis pu rien à manger, tandis que l’monde qui avaient tué son mari rôdaient dins parages, a faisait pas ça pour « arpousser ses limites pis développer son plein potentiel ». Pour elle, c’tait yinque la vie, tout court.

Pour vous mettre en contexte, j’vous transporte à Saint-Louis, au Missouri.

C’te ville-là avait été fondée en 1764 dans c’qui s’appelait la Haute-Louisiane, un territoire qui appartenait encore à’France même après que Québec soye passée aux mains des Anglais. Comme vous d’vez vous en douter, la place était bourrée de Français, de Métis pis d’Autochtones qui parlaient l’français en plus de leu langue maternelle.

En 1803, Napoléon avait fini par vendre la Haute-Louisiane aux États-Unis. Pis là, y’avait pu rien qui empêchait les z’Amaricains de traverser l’continent d’un bord à l’autre. Faique le président Thomas Jefferson avait dit :

— Faique on va envoyer du monde dans l’Ouest pis on va s’rendre jusqu’à l’océan Pacifique!
— Euh… Pourquoi?
— Parce qu’on est des z’AMARICAINS pis on a l’DOUA.
— Ok…
— Pis pour le cash. Surtout pour le cash.
— Ah! ben crère…

Pis Saint-Louis, justement, ça faisait un christie d’bon point de départ pour s’lâcher à’découverte de l’Ouest.

Donc, en 1804, les explorateurs Meriwether Lewis pis William Clark partirent de d’là avec une quarantaine d’hommes dans l’idée de s’rendre en Oregon, su’l bord du Pacifique. C’tait une saint simonac de trotte d’environ 7 000 km dans’grosse nature sauvage pis l’inconnu! Su’l chemin, y se ramassèrent un couple d’interprètes : Toussaint Charbonneau, Canadien français pis p’tit gars de Boucherville au Québec, pis sa femme Sacagawea, Autochtone de la nation des Shoshones.

Sacagawea, c’tait toute qu’une créâture : malgré toutes les dangers qu’y avait su’l chemin, a s’rendit jusqu’au boutte, son bébé accroché après elle. En plus, a connaissait l’territoire, a trouvait des plantes qui se mangent pis d’autres qui soignent, a fabriquait du linge pis des mocassins pis a négociait avec les peuples des Premières Nations quand y’en croisaient. A l’a sauvé l’cul à Lewis pis Clark ben des fois, pis j’vous dis, a mériterait que j’raconte son histoire yinque à elle une autre fois.

Entécas, l’expédition arriva su’a rive du Pacifique en novembre 1805. C’tait toute qu’un exploit.

Mais là, la trail était tapée. C’tait yinque une question de temps avant que d’autre monde la suivent.

Pis c’est là qu’arrive notre Marie Iowa Dorion.

— Voyons, veux-tu ben m’dire quand a va partir, la maudite expédition? Ch’t’à boutte de voir ton maudit air bête évaché su’l bord du feu après boire pis t’rôtir les s’melles de bottes! Être su’l chômage pendant trop d’temps, ça te fait jusse pas, Pierre.
— Ah, crisse-moé don patience, Marie. L’expédition partira ben quand a partira! Là, apporte-moé une autre O’Keefe pis dis aux flos d’arrêter d’crier d’même, j’ai mal à’tête.

Marie était d’la nation des Báxoje, qu’on connaît plusse sous le nom d’Iowa. Son père était Canadien français, mais on sait pas trop c’tait qui. En 1811, a l’avait 25 ans pis a l’était mariée avec Pierre Dorion, guide pis interprète Canadien français. A l’avait deux p’tits gars : Baptiste, 4 ans, pis Paul, 2 ans.

Son trip, c’tait d’accompagner Pierre dans ses expéditions. Rester plantée là comme un piquette en attendant que l’mari arvienne, elle, c’tait pas son genre. A l’adorait l’aventure pis le voyagement, beau temps mauvais temps, pis a l’amenait même les enfants.

Le problème, c’est que Pierre, tellement fin pis drette pis fiable en temps normal, devenait vite un gros soûlon violent quand y s’tournait les pouces entre deux voyages de traite. Ça y’arrivait de crisser des claques à Marie, pis Marie, elle, a s’vengeait en y câlissant des coups d’chaudronne par la tête quand y dormait :

« Quins, mon astie! »

Bref, c’tait pas vivable dans’maison. En plus, ça faisait des s’maines que Pierre pis Marie étaient dus pour partir en expédition avec la Missouri Fur Company, mais ça finissait pu de niaiser, pis y’étaient pognés à Saint-Louis.

« M’as t’en faire, moé, une autre O’Keefe, pensa Marie. J’en ai mon crisse de tas. M’as y’arranger ça, moé. »

Faique Marie sortit de chez eux pis alla faire un ti tour en ville.

A savait que ça brassait dans l’monde d’la traite des fourrures : v’là pas longtemps, un gars du nom de Wilson Price Hunt était débarqué à Saint-Louis pis y débauchait toute c’qui avait de chasseurs, de voyageurs, d’interprètes pis de gars d’montagnes pis d’rivières, faisant sacrer ben gros les autres compagnies d’la place.

C’tait parce que son boss, un gros plein d’cash du nom de John Jacob Astor, y’avait donné une mission : ni plus ni moins qu’arfaire l’expédition de Lewis pis Clark pour ouvrir pour de bon la route du Pacifique pis monopoliser l’marché des fourrures dans l’Ouest.

Marie savait que Hunt voulait partir drette en mars, avant même que la neige soye toute fondue. A trouvait ça ben d’adon, faique a l’alla voir les recruteurs :

— Heille bonjour. Un gars comme Pierre Dorion, toé, ça te tenterait-tu t’engager ça?
— Hein! Pierre Dorion! LE Pierre Dorion, là? Y s’charche d’la job?
— Ouin, drette ça. C’est mon mari pis y m’a d’mandé de v’nir m’informer pour lui.
— Ben crère qu’on aimerait l’avoir! C’est un des meilleurs!
— Bon ben y s’rait intéressé à partir avec vous-autres. Y’a yinque une condition.
— C’est quoi?
— Faut que moé pis mes deux garçons, on vienne aussi.

Là, le recruteur était pas trop sûr.

« Menute, m’as aller parler à mon boss. »

Hunt lui non plus était pas sûr, mais y’était tellement content de pouvoir engager un gars d’la réputation à Pierre Dorion qu’y finit par accepter.

C’est clair que Marie avait entendu parler de Sacagawea : les deux étaient Autochtones pis femmes de coureurs des bois d’la région de Saint-Louis, pis l’milieu d’vait pas être si grand qu’ça. Comme elle, Marie allait être la seule femme dans une gang de gars partis pour un voyage de fou. En s’embarquant là-dedans, a s’disait-tu qu’a l’allait suivre les traces d’une femme qu’a l’admirait? La question s’pose.

« Bon. Ch’connais Pierre : y doit d’l’argent à son boss d’la Missouri Fur Company pis y voudra pas s’mettre dans’marde en partant avec quequ’un d’autre. Mais, moé, j’m’en sacre : ch’tannée d’être icitte pis d’manger des claques su’a yeule. J’veux ravoir mon mari qui est fin pis qui m’traite comme du monde. »

Fallait qu’Marie trouve un moyen d’faire embarquer Pierre su un des bateaux à Wilson Price Hunt, vu que la première étape de l’expédition allait être d’armonter la rivière Missouri.

Marie d’vait avoir pour son dire que l’meilleur moyen pour qu’un homme fasse c’que tu veux, c’est de’l pogner par les vices. Entécas, c’est ça qu’a fit avec Pierre. Faique, la veille du départ, a s’montra extra serviable :

« Veux-tu une autre O’Keefe, mon chéri? »

« Encore une autre p’tite? »

« Ch’pense qu’y reste une Black Label, mais est tablette par’zempe… »

Avant longtemps, Pierre était saoul mort.

On connaît pas trop les détails, mais après ça, Marie aurait paqueté ses petits pis s’rait allée charcher des gars de l’expédition pour qu’y ramassent Pierre pis l’emmènent su’l bateau.

Rendu au matin, Pierre, su’l lendemain de brosse solide, comprit qu’y était parti pour le Pacifique.

Y’était pas d’bonne humeur.

Devant les membres d’équipage trop jambons pour l’arrêter, y se mit à hurler pis à fesser su Marie, pis après, y se crissa à l’eau en criant :

« MANGEZ TOUTE D’LA MARDE, MOÉ J’ARTOURNE À SAINT-LOUIS! »

Plouf.

Y’avait comme un malaise. Tout l’monde était resté frette, sauf Marie, pour qui c’tait yinque un matin ben normal avec Pierre su’a dérape :

« Inquiétez-vous pas, vous avez yinque à me faire débarquer, à m’donner un ch’fal pis à m’attendre un ti peu. M’as vous l’ramener, moé. »

Comme de faite, queques heures après, les gars de l’expédition Hunt virent arsoudre Marie avec Pierre à la traîne. Pis j’vous dis qu’y filait doux.

Là, faut que j’vous dise une affaire : y’a pas jusse une version de c’qui s’est passé au début de l’expédition.

Y’a celle-là que j’vous ai contée : c’est la version à notre Serge Bouchard national, l’Bonyeu aye son âme. J’ai vu ça dans un des livres qu’y a écrits pis j’me sus dit, si c’te varsion-là est bonne pour lui, a doit être bonne pour moé.

Mais y’en existe une une autre où c’que Pierre se s’rait engagé lui-même dans l’expédition Hunt pour se sauver de sa dette pis y’aurait exigé que Marie pis les flos viennent avec lui. Ça a ben du sens. L’affaire du débarquage du bateau, on l’artrouve pareil, mais ça se passe pas exactement d’la même façon.

Ça a d’l’air que, queques jours après l’départ, la chicane aurait pogné su’l bateau, pis Pierre aurait battu Marie. Marie, légitimement en tabarnak, s’rait débarquée du bateau avec les flos pis se s’rait sauvée dans l’bois. Pierre pis les autres l’auraient charchée une journée de temps sans la trouver, pis Pierre aurait passé la nuit d’boutte à filer cheap pis à s’inquiéter pour sa femme pis ses p’tits gars. Finalement, Marie s’rait réapparue su’l bord d’la rivière le lendemain matin pis aurait d’mandé à rembarquer.

On saura jamais comment ça s’est vraiment passé, mais m’as vous faire une confidence : moé, j’aime ben mieux la version où c’que Marie prend les choses en main.

Faique la gang à Wilson Price Hunt pouvait partir pour de bon. Youhou! Aventures! Découvertes! Argent! Gloire! Plaques commémoratives pis centres communautaires à leu nom dans 200 ans!

Mais avant d’défier les montagnes, les rivières, le frette, la faim, les bêtes sauvages pis les nations autochtones qui voulaient rien savoir des étranges su leux territoires, y’allaient s’faire rattraper par toute c’qu’y avaient laissé de pas réglé à Saint-Louis…

Partie II


Source : Bouchard, Serge et Lévesque, Marie-Christine. De remarquables oubliés tome 1 : Elles ont fait l’Amérique, Lux Éditeur, 2011.

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