Marie Iowa Dorion : héroïne oubliée pis toffe d’entre les toffes — partie II

Partie I

Parce que là, voyez-vous, si pressé qu’y était de clancher vers le Pacifique, c’te cabochon de Wilson Price Hunt s’était lâché ben que trop de bonne heure dans la saison : la rivière Missouri était encore toute gonflée par les eaux de fonte pis embarrassée d’arbres morts pis d’autres cochonneries.

Bref, ça avançait vraiment pas vite – tellement pas, en faite, que deux mois plus tard, quand Marie et compagnie arrivèrent enfin su’l territoire du peuple des Mandans – dans l’Dakota du Nord à c’t’heure –, une autre expédition partie de Saint-Louis trois s’maines après eux-autres avait eu l’temps de les rattraper.

Pis pour le plus grand malheur de Pierre, c’t’expédition-là était justement celle à Manuel Lisa, c’t-à-dire son ancien boss d’la Missouri Fur Company, pis le gars à qui y d’vait de l’argent. 

Ah pis vous savez pas qui qu’y était là aussi? Nuls autres que la grande Sacagawea pis son mari Toussaint Charbonneau! Y’avaient pogné le lift avec Lisa pour arvenir chez eux, chez les Mandans.

C’pas écrit nulle part si Sacagawea pis Marie se sont parlé à c’te moment-là, mais c’est ben possible : leux maris s’connaissaient ben, pis les deux y jasaient en français pareil comme toé pis moé. L’affaire, c’est que Sacagawea pis Marie avaient pas d’langue en commun. Faique si y’ont piqué une jasette, c’tait avec Pierre pis Toussaint comme interprètes.

Heille, j’aurais-tu aimé ça, moé, être une tite mésange pas loin à faire tchikadi-di-di pis voir c’te rencontre-là? 

J’sais ben pas c’qu’y ont pu s’raconter. Mais si y’avaient pas été pognées avec leux maris comme interprètes, y se s’raient sûrement dit de quoi comme « maudits hommes » : après toute, y’étaient toutes seules de femmes au travers d’une centaine de zouiz des bois crottés pis puants. En plus, c’est crisse, mais Toussaint lui’ssi était porté su’es claques pis su’a bouteille, mais encore pire que Pierre.

D’ailleurs, m’as vous dire une affaire : quand a l’avait 12 ans, Sacagawea avait été enlevée par le peuple des Hidatsas, qui n’avaient faite une esclave. Un an plus tard, Toussaint l’avait achetée ou gagnée au jeu, comme un char ou un voyage dans l’sud, pis a l’avait pas eu pantoute son mot à dire. Pis quand Lewis pis Clark les avait arcrutés, Toussaint pis elle, probablement qu’a l’avait pas eu l’choix d’suivre, sous peine de mornifles pis d’serrage de bras qui laisse des bleus.

C’t’un peu la même affaire pour Marie : comme j’vous ai dit, on sait même pas si a l’avait l’goût de partir en expédition à l’autre boutte du continent ou bedon si Pierre l’avait obligée. Mais vous savez quoi? Dans mon livre à moé, ça montre juste à quel point les deux étaient toffes, des vraies survivantes qui ont faite du mieux qu’y ont pu dans un monde dur qui allait jamais leu laisser d’chance.

Scusez pour l’aparté, mais messemble que c’t’important de mettre les affaires en contexte.

Toujours est-il que pour tu’suite, Lisa, l’ancien boss à Pierre, avait d’autres chats à fouetter qu’son ancien employé. Les gars de l’expédition qu’y avait envoyés dins Rocheuses y’a plus qu’un an étaient jamais arvenus, pis y’avait entendu dire que des trappeurs canadiens s’taient faite tuer par des guerriers des peuples Absaroka pis Arikara.

Bref, les relations avec les Autochtones plus à l’ouest étaient pas vargeuses, pis, bon… c’tait compréhensible. Vous feriez quoi, vous-autres, si une gang d’étranges débarquaient chez vous pour chasser votre gibier, essayer d’vous enfirouaper avec des papiers bizarres pis vous donner la p’tite vérole?

Faique même si y’était en beau maudit que Hunt y aye volé ses hommes, Lisa était prêt à avaler son étron. Comme y’étaient yinque 25 en toute dans son expédition, y se disait que si sa gang pis celle à Hunt voyageaient ensemble, y’avaient plus de chance de s’en sortir vivants. 

Mais si y voulait convaincre Hunt, y’était aussi ben de s’atteler : Hunt avait pas pantoute envie de faire des risettes à un rival, pis McClellan, son numéro deux, était convaincu que Lisa avait grenouillé pour virer les Sioux contre lui pis ses trappeurs l’année d’avant. 

« Si j’vois c’t’astie d’mange-marde de Lisa, m’as l’abattre comme un coyote drette là, le tabarnak! »

Faique, avec les deux expéditions campées une à côté d’l’autre pas loin du village des Mandans, ça prenait yinque une étincelle pour partir une attisée. 

Pis ça aurait ben pu péter quand, un soir, Lisa fit dire à Pierre Dorion qu’y avait affaire à lui. Quand Pierre arriva su’l bateau à Lisa, y’était assis à son bureau, une bouteille de whisky pas loin :

« Salut mon Pierre! Heille, j’te vois la face, là, mais relaxe : viens t’assire pis prendre un p’tit verre, j’ai d’quoi à te proposer. »

Lisa connaissait son homme : jamais que Pierre allait arfuser un whisky. 

— Bon, qu’est-cé qu’t’as à m’dire?
— Gad’, m’as pas passer par quatre chemins. Ta dette, là… 
— Ah calvaire, ch’tais sûr que t’allais m’parler de t’ça! 
— Ouin, mais calme-toé. J’ai besoin d’gars comme toé, pis ça m’a faite ben mal quand j’ai su que t’étais parti avec Hunt. Faique mettons que tu lâchais Hunt pour t’en v’nir avec moé, pis qu’on oubliait toute le reste?
— Heille, penses-tu que j’ai envie d’arvenir avec un crosseur comme toé? Quand on était icitte l’année passée, t’as profité d’moé en m’vendant les affaires quatre fois l’prix parce qu’y avait yinque toé qui avait du stock à vendre!
— Pierre, tu sais ben qu’j’essayais juste de rentrer dans mon argent. J’t’ai jamais tordu un bras pour te faire boire, tsé. Mais entécas, c’est pas comme si t’avais l’choix, parce que j’ai pris un bref de dette contre toé à Saint-Louis. Faique si tu me payes pas pis que tu t’arpointes la face là-bas, tu vas te faire arrêter pis crisser à’prison civile! 

Pierre, en beau fusil, artroussa d’sa chaise pis crissa son camp drette là en lançant une darnière pointe : 

« T’es un astie d’chien sale! Jamais que j’te devrais autant d’argent si tu m’avais pas chargé 10 piasses la pinte de whisky! Que l’yâble t’emporte! »

Juste pour vous expliquer un ti-peu : dans c’te temps-là, tu pouvais vraiment aller en prison parce que tu d’vais de l’argent à quequ’un. Pis même si une pinte du temps, c’tait à peu près un litre, 10 piasses de 1810, ça r’vient à 225 piasses aujourd’hui. Faique oui, c’est vrai que Lisa chargeait les yeux d’la tête. Mais c’est vrai aussi qu’y lui avait pas varsé l’whisky d’force dans l’gorgotton. 

Plus tard, Lisa se pointa au camp Hunt pour emprunter d’quoi. Y v’nait pas pantoute pour Pierre. Sauf que Pierre le spotta, pis y s’garrocha su lui pour y sacrer une volée. 

Lisa, fâché noir, partit à course vers son bateau.

Pierre, convaincu qu’y allait r’venir armé, alla dans sa tente pis arsortit avec deux pistolets. 

Voyant ça, les autres gars de l’expédition Hunt se rangèrent en arrière de lui. 

Lisa arvint avec sa gang pis un gros couteau accroché après sa ceinture. 

La seule raison pour laquelle ça vira pas en échauffourée du yâble avec du sang partout, c’est qu’y s’adonnait à avoir un botaniste, John Bradbury, pis un écrivain, Henry Brackenridge, qui voyageaient avec les expéditions. 

Y’arrivaient de s’épivarder dans la plaine à trouver l’herbe fascinante pis à tirer su des bisons pour le fun quand y tombèrent su c’te scène-là. Comme y’étaient neutres dans la chicane pis que ça leu tentait pas pantoute de rester pognés tu’seuls su’l bord d’la Missouri avec un tas d’cadavres, y s’mirent entre les deux gangs pis réussirent à calmer l’jeu. 

Fiou. 

Mais, heille! C’est l’histoire à Marie, ça là! « Testostérone dans’prairie », c’t’assez pour aujourd’hui.

L’expédition Hunt resta un boutte chez les Mandans jusqu’au mois d’août avant de s’lâcher vers l’Ouest pour la partie la plus toffe du voyage : le Montana, le Wyoming, l’Idaho pis finalement, la traversée des Rocheuses, avant l’hiver à part de t’ça. Méchant contrat. 

Faique y partirent à ch’fal. Y’avait une bête pour deux hommes, mais Pierre s’arrangea pour qu’y en ait un jusse pour Marie pis les p’tits. C’tait ben la moindre des choses.

Y’avait aussi un ch’fal chaque pour les six gars, dont Pierre, qui avaient comme job d’aller chasser l’bison. Mais, m’as vous dire que la chasse était pas vargeuse. Une fois, y durent aller virer assez loin pour trouver d’quoi que quand y finirent par arvirer d’bord, leux traces s’étaient effacées, pis comme le terrain était plate comme un dimanche après-midi, y’avaient rien pour s’arpérer. Y’étaient pardus.

Marie, elle, continuait de suivre l’expédition pis à s’occuper de ses deux p’tits. A d’vait se sentir ben seule au travers de toute c’tes gars-là – des Anglais pour la plupart, pis a parlait pas anglais. En plus, tsé, parler à une « sauvagesse » qui « appartenait » à un autre homme, c’tait pas ben vu. A l’aurait aussi ben pu être invisible. 

Là, ça faisait quasiment une semaine que Pierre pis les autres chasseurs étaient partis : 

« Sont où, don? D’un coup qu’y se sont faite attaquer par des Sioux ou des Shoshones? »

Pis un soir où c’qu’y mouillait des hallebardes, Pierre et compagnie arsoudirent enfin au camp, brûlés raides pis trempés jusqu’à moelle. 

« Pierre! T’es là! »

Son mari avait beau s’comporter comme une vidange avec elle par bouttes, c’te soir-là, y’avait rien d’plusse doux pour le ti cœur à Marie que d’sentir sa chaleur contre elle. 

Vers la fin du mois d’août, y faisait déjà assez frette pour que les ruisseaux commencent à geler pendant la nuite. Y’étaient rendus au Wyoming, au beau milieu des montagnes Rocheuses, pis ça montait comme dans’face d’un singe. Ça descendait aussi raide, pis ça avançait pas vite vite. 

Un beau jour, un des chasseurs arconnut trois grosses montagnes pointues une à côté de l’autre pis annonça, toute content : 

« Juste l’autre bord, c’est l’fleuve Columbia! On a yinque à s’rendre là-bas, pis après, ça va être un pet de descendre en canot jusqu’à l’océan! » 

C’tes trois montagnes-là, Hunt les nomma les « Pilot Knobs », mais plus tard, une gang d’ados attardés les appelèrent les « Trois Tétons », pis c’est le nom qui est resté.

Faique quand l’groupe tomba su la rivière Snake, un affluent du Columbia, Hunt ordonna qu’on abandonne quasiment toutes les ch’faux à un village autochtone pas loin pis qu’on construise des canots pour continuer l’chemin su l’eau. 

Tout l’monde était tellement tanné d’crapahuter – tsé, la rando, c’t’un goût qui s’développe – que l’idée à Hunt passa comme du beurre dans’poêle.

Sauf que la Snake avait un autre nom : « the mad river », la rivière de fou. Tandis que les gars construisaient les canots, deux Shoshones arsoudirent à leu camp, pis quand y comprirent c’que Hunt et compagnie voulaient faire, y s’mirent à faire des sparages qui disaient clairement : 

« Prenez pas c’te rivière-là, astie, vous allez toute finir en écrapou su’é roches! »

Mais bon. Les Blancs, ça s’pense toujours plus fin que l’monde des Premières Nations, faique Hunt changea pas d’idée. 

Câline que Hunt aurait dû écouter les Shoshones! La Snake était pleine de rapides du yâble, pis la gang était tout l’temps obligée de débarquer pour faire du portage. 

Par trois fois, des canots chavirèrent pis plein de stock fut pardu dans les eaux blanches en furie. Pis le 28 octobre, y’arriva d’quoi d’horrible : Antoine Clappin, un voyageur canadien français expérimenté qui était pratiquement né avec une pagaie dins mains, fonça drette dans une grosse roche au milieu des rapides pis disparut pour pu jamais être artrouvé. 

C’tait la première fois que Hunt pardait un gars dans son expédition, pis ça y rentra d’dans pas pour rire. Y fut obligé d’se rendre à l’évidence : si y s’obstinaient à continuer en canot, y’allaient toute finir comme Clappin. 

« Ok, on laisse les canots là pis on continue à pied! »

Rendu là, y tombait déjà d’la grosse neige mouilleuse, pis y faisait frette, tellement frette! À cause de c’qui avait été pardu avec les canots, le groupe avait pu yinque pour cinq jours de provisions. Les chasseurs avaient beau essayer, y trouvaient yinque du castor; pis l’castor, ça fait des beaux casses de poil, mais ça fait pas des gros lunchs. 

Les gars faiblissaient de jour en jour, pis plus y v’naient faibles, plus y v’naient lents. Si y trouvaient pas d’l’aide ben vite, y’allaient toute mourir de faim gelés comme des crottes entre deux sapins. 

Marie, elle, endurait toute en silence, son plus vieux qui marchait à côté d’elle pis son plus jeune su son dos. En faite, a faisait tellement ça comme une championne qu’a l’inspirait les hommes à toffer sans chiâler pis à continuer d’avancer.

Pis c’qu’y savaient pas, c’est qu’en plus de toute ça, Marie était enceinte de six mois.


Source : Larry E. Morris, The perilous West : seven amazing explorers and the founding of the Oregon Trail, 2013.

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Marie Iowa Dorion : héroïne oubliée pis toffe d’entre les toffes — partie I

La mode, aujourd’hui, on dirait que c’est de s’mettre dans l’trouble par exprès. Genre, rentrer dans l’bois vendredi après la job avec yinque une couvarte, un canif pis un 2 litres de Pepsi vide pis essayer d’arsortir de d’là idéalement pas mort rendu au dimanche. C’t’un genre d’artour aux sources, un moyen d’artrouver l’Cro Magnon en dedans de nous-autres – s’crisser volontairement à des places pis découvrir comment c’qu’on va réussir à r’tourner au char.

Ch’comprends ça, tsé. Mais ça montre yinque à quel point la vie d’à c’t’heure est rendue loin des vraies affaires.

Parce qu’en 1813, quand la courageuse madame métisse Marie Iowa Dorion s’est artrouvée pognée pour survivre tu’seule au beau milieu des Rocheuses en plein hiver avec ses deux p’tits gars pis pu rien à manger, tandis que l’monde qui avaient tué son mari rôdaient dins parages, a faisait pas ça pour « arpousser ses limites pis développer son plein potentiel ». Pour elle, c’tait yinque la vie, tout court.

Pour vous mettre en contexte, j’vous transporte à Saint-Louis, au Missouri.

C’te ville-là avait été fondée en 1764 dans c’qui s’appelait la Haute-Louisiane, un territoire qui appartenait encore à’France même après que Québec soye passée aux mains des Anglais. Comme vous d’vez vous en douter, la place était bourrée de Français, de Métis pis d’Autochtones qui parlaient l’français en plus de leu langue maternelle.

En 1803, Napoléon avait fini par vendre la Haute-Louisiane aux États-Unis. Pis là, y’avait pu rien qui empêchait les z’Amaricains de traverser l’continent d’un bord à l’autre. Faique le président Thomas Jefferson avait dit :

— Faique on va envoyer du monde dans l’Ouest pis on va s’rendre jusqu’à l’océan Pacifique!
— Euh… Pourquoi?
— Parce qu’on est des z’AMARICAINS pis on a l’DOUA.
— Ok…
— Pis pour le cash. Surtout pour le cash.
— Ah! ben crère…

Pis Saint-Louis, justement, ça faisait un christie d’bon point de départ pour s’lâcher à’découverte de l’Ouest.

Donc, en 1804, les explorateurs Meriwether Lewis pis William Clark partirent de d’là avec une quarantaine d’hommes dans l’idée de s’rendre en Oregon, su’l bord du Pacifique. C’tait une saint simonac de trotte d’environ 7 000 km dans’grosse nature sauvage pis l’inconnu! Su’l chemin, y se ramassèrent un couple d’interprètes : Toussaint Charbonneau, Canadien français pis p’tit gars de Boucherville au Québec, pis sa femme Sacagawea, Autochtone de la nation des Shoshones.

Sacagawea, c’tait toute qu’une créâture : malgré toutes les dangers qu’y avait su’l chemin, a s’rendit jusqu’au boutte, son bébé accroché après elle. En plus, a connaissait l’territoire, a trouvait des plantes qui se mangent pis d’autres qui soignent, a fabriquait du linge pis des mocassins pis a négociait avec les peuples des Premières Nations quand y’en croisaient. A l’a sauvé l’cul à Lewis pis Clark ben des fois, pis j’vous dis, a mériterait que j’raconte son histoire yinque à elle une autre fois.

Entécas, l’expédition arriva su’a rive du Pacifique en novembre 1805. C’tait toute qu’un exploit.

Mais là, la trail était tapée. C’tait yinque une question de temps avant que d’autre monde la suivent.

Pis c’est là qu’arrive notre Marie Iowa Dorion.

— Voyons, veux-tu ben m’dire quand a va partir, la maudite expédition? Ch’t’à boutte de voir ton maudit air bête évaché su’l bord du feu après boire pis t’rôtir les s’melles de bottes! Être su’l chômage pendant trop d’temps, ça te fait jusse pas, Pierre.
— Ah, crisse-moé don patience, Marie. L’expédition partira ben quand a partira! Là, apporte-moé une autre O’Keefe pis dis aux flos d’arrêter d’crier d’même, j’ai mal à’tête.

Marie était d’la nation des Báxoje, qu’on connaît plusse sous le nom d’Iowa. Son père était Canadien français, mais on sait pas trop c’tait qui. En 1811, a l’avait 25 ans pis a l’était mariée avec Pierre Dorion, guide pis interprète Canadien français. A l’avait deux p’tits gars : Baptiste, 4 ans, pis Paul, 2 ans.

Son trip, c’tait d’accompagner Pierre dans ses expéditions. Rester plantée là comme un piquette en attendant que l’mari arvienne, elle, c’tait pas son genre. A l’adorait l’aventure pis le voyagement, beau temps mauvais temps, pis a l’amenait même les enfants.

Le problème, c’est que Pierre, tellement fin pis drette pis fiable en temps normal, devenait vite un gros soûlon violent quand y s’tournait les pouces entre deux voyages de traite. Ça y’arrivait de crisser des claques à Marie, pis Marie, elle, a s’vengeait en y câlissant des coups d’chaudronne par la tête quand y dormait :

« Quins, mon astie! »

Bref, c’tait pas vivable dans’maison. En plus, ça faisait des s’maines que Pierre pis Marie étaient dus pour partir en expédition avec la Missouri Fur Company, mais ça finissait pu de niaiser, pis y’étaient pognés à Saint-Louis.

« M’as t’en faire, moé, une autre O’Keefe, pensa Marie. J’en ai mon crisse de tas. M’as y’arranger ça, moé. »

Faique Marie sortit de chez eux pis alla faire un ti tour en ville.

A savait que ça brassait dans l’monde d’la traite des fourrures : v’là pas longtemps, un gars du nom de Wilson Price Hunt était débarqué à Saint-Louis pis y débauchait toute c’qui avait de chasseurs, de voyageurs, d’interprètes pis de gars d’montagnes pis d’rivières, faisant sacrer ben gros les autres compagnies d’la place.

C’tait parce que son boss, un gros plein d’cash du nom de John Jacob Astor, y’avait donné une mission : ni plus ni moins qu’arfaire l’expédition de Lewis pis Clark pour ouvrir pour de bon la route du Pacifique pis monopoliser l’marché des fourrures dans l’Ouest.

Marie savait que Hunt voulait partir drette en mars, avant même que la neige soye toute fondue. A trouvait ça ben d’adon, faique a l’alla voir les recruteurs :

— Heille bonjour. Un gars comme Pierre Dorion, toé, ça te tenterait-tu t’engager ça?
— Hein! Pierre Dorion! LE Pierre Dorion, là? Y s’charche d’la job?
— Ouin, drette ça. C’est mon mari pis y m’a d’mandé de v’nir m’informer pour lui.
— Ben crère qu’on aimerait l’avoir! C’est un des meilleurs!
— Bon ben y s’rait intéressé à partir avec vous-autres. Y’a yinque une condition.
— C’est quoi?
— Faut que moé pis mes deux garçons, on vienne aussi.

Là, le recruteur était pas trop sûr.

« Menute, m’as aller parler à mon boss. »

Hunt lui non plus était pas sûr, mais y’était tellement content de pouvoir engager un gars d’la réputation à Pierre Dorion qu’y finit par accepter.

C’est clair que Marie avait entendu parler de Sacagawea : les deux étaient Autochtones pis femmes de coureurs des bois d’la région de Saint-Louis, pis l’milieu d’vait pas être si grand qu’ça. Comme elle, Marie allait être la seule femme dans une gang de gars partis pour un voyage de fou. En s’embarquant là-dedans, a s’disait-tu qu’a l’allait suivre les traces d’une femme qu’a l’admirait? La question s’pose.

« Bon. Ch’connais Pierre : y doit d’l’argent à son boss d’la Missouri Fur Company pis y voudra pas s’mettre dans’marde en partant avec quequ’un d’autre. Mais, moé, j’m’en sacre : ch’tannée d’être icitte pis d’manger des claques su’a yeule. J’veux ravoir mon mari qui est fin pis qui m’traite comme du monde. »

Fallait qu’Marie trouve un moyen d’faire embarquer Pierre su un des bateaux à Wilson Price Hunt, vu que la première étape de l’expédition allait être d’armonter la rivière Missouri.

Marie d’vait avoir pour son dire que l’meilleur moyen pour qu’un homme fasse c’que tu veux, c’est de’l pogner par les vices. Entécas, c’est ça qu’a fit avec Pierre. Faique, la veille du départ, a s’montra extra serviable :

« Veux-tu une autre O’Keefe, mon chéri? »

« Encore une autre p’tite? »

« Ch’pense qu’y reste une Black Label, mais est tablette par’zempe… »

Avant longtemps, Pierre était saoul mort.

On connaît pas trop les détails, mais après ça, Marie aurait paqueté ses petits pis s’rait allée charcher des gars de l’expédition pour qu’y ramassent Pierre pis l’emmènent su’l bateau.

Rendu au matin, Pierre, su’l lendemain de brosse solide, comprit qu’y était parti pour le Pacifique.

Y’était pas d’bonne humeur.

Devant les membres d’équipage trop jambons pour l’arrêter, y se mit à hurler pis à fesser su Marie, pis après, y se crissa à l’eau en criant :

« MANGEZ TOUTE D’LA MARDE, MOÉ J’ARTOURNE À SAINT-LOUIS! »

Plouf.

Y’avait comme un malaise. Tout l’monde était resté frette, sauf Marie, pour qui c’tait yinque un matin ben normal avec Pierre su’a dérape :

« Inquiétez-vous pas, vous avez yinque à me faire débarquer, à m’donner un ch’fal pis à m’attendre un ti peu. M’as vous l’ramener, moé. »

Comme de faite, queques heures après, les gars de l’expédition Hunt virent arsoudre Marie avec Pierre à la traîne. Pis j’vous dis qu’y filait doux.

Là, faut que j’vous dise une affaire : y’a pas jusse une version de c’qui s’est passé au début de l’expédition.

Y’a celle-là que j’vous ai contée : c’est la version à notre Serge Bouchard national, l’Bonyeu aye son âme. J’ai vu ça dans un des livres qu’y a écrits pis j’me sus dit, si c’te varsion-là est bonne pour lui, a doit être bonne pour moé.

Mais y’en existe une une autre où c’que Pierre se s’rait engagé lui-même dans l’expédition Hunt pour se sauver de sa dette pis y’aurait exigé que Marie pis les flos viennent avec lui. Ça a ben du sens. L’affaire du débarquage du bateau, on l’artrouve pareil, mais ça se passe pas exactement d’la même façon.

Ça a d’l’air que, queques jours après l’départ, la chicane aurait pogné su’l bateau, pis Pierre aurait battu Marie. Marie, légitimement en tabarnak, s’rait débarquée du bateau avec les flos pis se s’rait sauvée dans l’bois. Pierre pis les autres l’auraient charchée une journée de temps sans la trouver, pis Pierre aurait passé la nuit d’boutte à filer cheap pis à s’inquiéter pour sa femme pis ses p’tits gars. Finalement, Marie s’rait réapparue su’l bord d’la rivière le lendemain matin pis aurait d’mandé à rembarquer.

On saura jamais comment ça s’est vraiment passé, mais m’as vous faire une confidence : moé, j’aime ben mieux la version où c’que Marie prend les choses en main.

Faique la gang à Wilson Price Hunt pouvait partir pour de bon. Youhou! Aventures! Découvertes! Argent! Gloire! Plaques commémoratives pis centres communautaires à leu nom dans 200 ans!

Mais avant d’défier les montagnes, les rivières, le frette, la faim, les bêtes sauvages pis les nations autochtones qui voulaient rien savoir des étranges su leux territoires, y’allaient s’faire rattraper par toute c’qu’y avaient laissé de pas réglé à Saint-Louis…

Partie II


Source : Bouchard, Serge et Lévesque, Marie-Christine. De remarquables oubliés tome 1 : Elles ont fait l’Amérique, Lux Éditeur, 2011.

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Les Vikings arsoudent au Vinland, partie 4 : La dérape meurtrière de Freydis Eriksdottir

Partie 1
Partie 2
Partie 3

Freydis, la fille d’Erik le Rouge : c’te femme-là est une légende. Les artisses la représentent souvent comme une belle grande amazone, ses cheveux roux comme un incendie dans le soleil de minuit, avec une armure pis une épée pis toute la patente. Mais là, faudrait se slaquer l’imaginaire un peu, parce qu’on n’est pas dans les vues, pis c’est plus compliqué que ça. L’affaire, c’est que Freydis, dépendamment d’à qui qu’on demande, c’était une héroïne ou bedon une maudite faisant-mal, à l’argent pis sans scrupules.

Les deux principales sagas qui racontent la découverte du Vinland s’entendent pas pantoute sur le rôle de Freydis. À date, moé, j’me basais sur la Saga des Groenlandais. Mais dans la Saga d’Erik le Rouge, y’a une méchante anecdote trop bonne pour pas être racontée, faique j’vas commencer par ça.

Dans la Saga d’Erik le Rouge, Freydis était allée au Vinland en même temps que Thorfinn pis Gudrid. Pareil comme dans la Saga des Groenlandais, le beu fit peur aux Skrælings, sauf que là, y se sauvèrent, pis quand y’arvinrent quelques semaines après, c’était déjà pour attaquer le village. Entécas, je sais pas ce que le beu leur avait dit pour les crinquer de même, mais ça devait être une méchante vacherie (scusez-la).

Mais là, la puck roulait pas pour Thorfinn pis sa gang; les Skrælings étaient juste trop nombreux, faique les Vikings se mirent à battre en retraite.

C’est là que Freydis, enceinte jusqu’aux yeux, sortit de sa maison :

« Voyons, astie, qu’est-cé ça? Êtes-vous après vous sauver comme des pissous? Crime, si j’avais une arme, j’pourrais faire ben mieux que toute vous autres! »

Personne l’entendit, ou ben personne l’écouta, faique Freydis dut se sauver elle avec, mais ça allait pas vite vite à cause de sa bedaine. Rendue dans le bois, avec les Skrælings qui la rattrapaient, elle vit un Viking mort à terre et ramassa son épée. Elle se retourna vers ses poursuivants et se mit prête à se défendre. C’est là qu’elle se sortit les seins de la robe et lâcha un sacrament de cri de guerre en se crissant un gros coup du plat de l’épée sur la poitrine :

« YAAAAAAAAAAHHHHH!!!! »

Les Skrælings restèrent frettes en simonac devant cette espèce de déesse-mère en feu d’la mort qui tue qui hurlait après eux-autres en se frappant elle-même. Faique ils se dirent que ouin, finalement, ça leur tentait pu tant que ça d’attaquer, y’avaient oublié leur ragoût de phoque sur le rond, merci bonsoir! Ils revirèrent de bord et s’enfuirent tellement vite qu’un peu plus pis leurs canots partaient sur la trace.

Thorfinn pis les autres hommes vinrent la trouver pis la félicitèrent pour son courage. Heille, y devaient-tu filer cheap, un peu?

Faique revenons à la Saga des Groenlandais, qui raconte pas la même affaire pantoute. Dans celle-là, Freydis, était mariée avec un gars qui s’appelait Thorvard. Elle, c’était une germaine qui pétait plus haut que le trou, pis lui, c’était un mou qui faisait toute c’qu’a voulait. Y’avait été choisi pour être son mari juste parce qu’y avait ben de l’argent.  

L’été que Thorfinn pis Gudrid arvinrent du Vinland, deux frères, Helgi pis Finnbogi, arrivèrent de Norvège pour passer l’hiver au Groenland. Freydis alla tusuite les voir :

« Heille, ça vous tenterait-tu d’aller au Vinland? J’ai quequ’chose à vous proposer. Vous prenez votre bateau, moé m’a m’en trouver un de mon bord, on embarque à 30 hommes chaque à part des femmes, pis on se sépare le butin égal entre nous autres. Ça a-tu de l’allure? »

Les frères trouvaient que ça avait ben du bon sens, faique Freydis alla voir Leif :

– Heille e’l frère, j’veux aller au Vinland moé avec, tu me donnes-tu la maison que t’as bâtie là-bas?
– J’veux ben te la prêter, la sœur, mais pas te la donner. D’un coup que j’voudrais y r’tourner, tsé.

Freydis, Helgi et Finnbogi venaient yinque de se lancer dins préparatifs de l’expédition, que déjà là, Freydis commençait à manigancer : elle leur passa en dessous du nez cinq hommes de plus que les 30 qu’elle était supposée avoir.

En mer, les deux bateaux étaient censés rester le plus proche possible, mais comme Helgi pis Finnbogi arrivèrent un peu avant Freydis, y commencèrent à s’installer dans la maison à Leif. Faique quand la fille d’Erik le Rouge vit ça, elle dit :

– Heille? Qu’est-cé que vous crissez dans’ maison à mon frère?
– Ben là, ch’pensais qu’on pouvait rester icitte, comme on avait dit avant de partir, répondit Finnbogi.
– Nanon, fit Freydis. C’t’à moé que Leif a prêté la maison, pas à toé, faique claire ta marde.
– T’es sérieuse, là?
– Heille, dit Helgi en r’gardant par-dessus l’épaule de Freydis, c’tu moé où t’as amené plus de monde que t’étais supposée?
– Ben oui, pis? Qu’est-cé que vous allez faire, les crisser à l’eau pour qui s’en retournent au Groenland à’ nage?
– Astie que t’es croche, Freydis, calvaire, dit Helgi en partant avec ses affaires, suivi du reste de sa gang.

Faique Helgi, Finnbogi et leurs gars se bâtirent une maison à eux-autres pas trop loin, tandis que Freydis et son monde se mirent à couper du bois pour remplir le bateau.

Rendu à l’hiver, les frères proposèrent que les deux gangs jouent à des jeux pour se désennuyer. Au début, ça allait pas pire, pis c’tait ben l’fun, mais après un boutte, la chicane pogna pour une niaiserie, faique finalement tout le monde passa le reste de l’hiver à bouder chacun dans son coin.  

Un matin de bonne heure, Freydis se leva, s’habilla pis partit nu-pieds chez Helgi pis Finnbogi, enveloppée dans la grosse cape en laine de son mari parce qu’y faisait frette pis humide. Quand elle arriva à leur maison, elle entra par la porte laissée à moitié ouverte par Helgi, qui était sorti pas longtemps avant ça, probablement pour tirer une pisse ou quequ’chose de même.

Elle resta longtemps dans le cadre de porte sans rien dire. Un m’ment’né, Finnbogi, écartillé dans son lit, l’aperçut :

– Freydis, c’tu fais-là? Tu m’as fait faire un astie de saut!
– J’aimerais que tu te lèves pis que tu viennes avec moé, j’veux qu’on parle.

Finnbogi était ben, lui, dans ses couvartes toutes chaudes, comme un p’tit écureux enveloppé dans sa queue, mais y s’habilla et suivit Freydis. Ils s’assirent sur une souche pas loin de la maison.

– Pis, comment tu trouves ça, icitte, Finnbogi? demanda Freydis.
– C’est pas pire, j’veux dire, la terre est riche pis toute, mais messemble qu’y’a un frette entre nous autres; je comprends pas pourquoi, pis je trouve ça plate pas mal.
– Ouin, moé’ssi je trouve ça, dit Freydis. Faique si chu v’nue te voir à matin, c’est parce que je voudrais échanger mon bateau contre le vôtre, qui est plusse gros. Ch’tannée d’être icitte. Je veux sacrer mon camp pis m’en retourner au Groenland.
– Ah, ben si c’est yinque ça, pas de trouble, ça va me faire plaisir, répondit Finnbogi.

Faique Freydis s’en alla chez elle, pis Finnbogi retourna en t’sour des couvartes. Rendue à’maison, Freydis alla se recoucher à côté de son mari pis le réveilla en y collant ses pieds frettes dans le dos.

– Aaghhhrrr!! C’tu fais là avec tes torvis de grands pieds frettes, saint simonac?
– Thorvard! J’arviens d’aller voir les frères, pis tu créras pas ce qu’y m’ont fait, s’exclama Freydis. Je voulais acheter leur bateau, parce qu’y est plusse gros que l’nôtre, tsé. Mais là, on dirait qu’y ont mal pris ça, ché pas pourquoi, pis y’ont commencé à me brasser pis à me traiter de noms! Après ça, y m’ont sacré une volée, les écœurants!
– Ben voyons, ma chérie, t’es tu correcte?
– Ah, chu correcte! Tu m’connais, chu toffe! Mais mon honneur, lui, c’t’une autre affaire!
– Euh…
– Ben oui, mon honneur, Thorvard! Pourquoi c’est faire que t’es pas déjà deboutte après réveiller tes gars pour aller me venger, maudit branleux?

Thorvard fit une face comme si a y’avait crissé un coup de pied dins gosses.

– Mais là, Freydis, ch’pas sûr que…
– Ben c’est ça, Thorvard, toé, t’es jamais sûr de rien! Tu restes tout le temps là, la bouche ouvarte comme un gros innocent! En tout cas, c’est d’valeur en maudit qu’on soye pas au Groenland, parce que mon frère, lui, ça f’rait longtemps qu’y aurait r’troussé pour me défendre! Astie, si t’es trop lâche pour aller venger mon honneur pis le tien, va falloir que tu te trouves une autre femme, mon gars!   

La voix de Freydis était comme une égoïne qui zigonnait dans son orgueil. Finalement, Thorvard, pu capable d’en prendre, sortit du litte. Y rassembla son monde pis alla à maison des deux frères. Helgi, Finnbogi pis toutes leurs hommes furent garrochés dehors en bobettes pis massacrés, aucun dialogue, flâwk tusuite.

Quand ils y eurent toute passé, Freydis dit :

– Ouin, pis les femmes, eux autres?
– Ben là, Freydis, elles, y t’ont rien faite!
– Donne-moé ta hache.

Freydis pogna la hache des mains de son mari pis rentra dans la maison. Y’eut des sons de bardassage pis des hurlements, pis pu rien. Freydis ressortit, la face pleine de sang pis l’air de quequ’un de satisfait de son ouvrage.

« Là, si on finit par artourner au Groenland, que j’en voye pas un aller bavasser, parce que je vais m’arranger pour qu’y dise pu jamais un mot… On va dire qu’y’ont tellement aimé ça icitte qu’y’ont décidé de rester, c’tu clair? »

Faique au début du printemps, Freydis pis sa gang remplirent le bateau des deux frères ben plein de bois pis d’autres bonnes affaires du Vinland pis s’en retournèrent chez eux.

Rendue au Groenland, Freydis se fit ben généreuse avec le monde de son expédition – c’tait évident qu’a donnait des cadeaux de tous bords tous côtés pour acheter le silence.

Mais ben crère, vous savez comment c’est, ça prend juste un soir de brosse pour qu’un épais s’ouvre la trappe, pis ça commence à mémérer partout dans’ colonie.

Quand Leif entendit ça, y’était crissement pas de bonne humeur. Y’alla chercher trois compagnons à Freydis par le chignon du cou pis les força à avouer ce qui s’était passé : y dirent tous les trois exactement la même affaire.

« Bon, qu’est-cé m’a faire? se demanda Leif. J’ai pas l’cœur de punir ma sœur comme j’sais qu’à mérite. Mais ch’prédis que ses enfants vont avoir d’la misère dans vie, à c’t’heure que ça se sait partout dans’colonie que leu mère est une croche qui a tué plein de monde. »

Faique a s’en est clairé, la maudite! C’est pratique pareil d’être la sœur du chef.

Après ça, les sagas parlent pu des voyages au Vinland. On s’imagine que les Vikings ont fini par laisser faire, étant donné que les Autochtones étaient déjà là pis qu’y’avaient l’avantage du nombre. Mais même si à c’t’heure, le pays s’appelle le Canada pis pas la République démocratique du Vinland, c’te gang de crinqués-là ont quand même faite un exploit que le monde est pas près d’oublier.

Source principale : HON. RASMUS B. ANDERSON, LL.D. The Norse Discovery of America, 1906. https://www.norron-mytologi.info/diverse/norsediscovery.pdf

Les Vikings arsoudent au Vinland, partie 3 : la colonie à Thorfinn pis Gudrid

Partie 1
Partie 2

Quequ’temps après que Leif arvint au Groenland pis que les Eriksson apprirent que Thorvald était mort au Vinland, y’eut une grosse épidémie. Erik, comme ben du monde, péta au frette, pis Leif devint le chef de la colonie.

Un bon jour, un riche marchand islandais, Thorfinn Karlsefni, arsoudut au Groenland, le bateau plein d’affaires à vendre. Le monde qui restaient là étaient ben heureux de voir arriver du nouveau stock – faut ben remplacer ça de temps en temps, ces esclaves-là, qu’y se disaient. Leif, lui, était énarvé comme un p’tit veau du printemps :

« Heille! Si c’est pas mon vieux chum Thorfinn! Ça fait une maudite secousse qu’on s’est pas vus! C’tu fais dans l’boutte d’icitte? Enwoye, rentre, mon homme! Dégreille-toé pis tire-toé une bûche! »

Faique il l’invita à passer l’hiver à Brattahlíð – qui voulait dire « côte à pic » – le domaine qu’il avait hérité de son père. La saison s’écoula dans le plaisir pis l’agrément, mais tandis que l’vent du Nord fessait comme un déchaîné sur la colonie, y’avait pas juste le feu de tourbe qui chauffait le dedans d’la maison à Leif – y’avait aussi la pâssion.

Pas longtemps avant ça, Leif avait accueilli chez eux son ex-belle-sœur, Gudrid. Ex-belle-sœur, parce qu’elle avait été mariée avec Thorstein, le troisième frère Eriksson. Elle était partie avec lui en expédition au Vinland pour ramener le corps de Thorvald, mais leur bateau avait été bardassé de tous les bords par la mer pour enfin se ramasser dans l’établissement de l’Ouest, un autre boutte de la colonie du Groenland. Pendant l’hiver, Thorstein était mort de maladie, pis Gudrid était revenue à Brattahlíð.

Ça a d’l’air que c’était une créâture pas comme les autres, belle comme une princesse, pis brave, pis fine pis pleine de jarnigoine. Thorfinn se reconnaissait pu. Y’était rendu poète!

« Ah! Gudrid, avec ses yeux qui brillent comme une lame de hache ben affilée à’lueur d’la pleine lune de janvier! »

Par Freyja, a y faisait oublier le p’tit Jésus! Faique y niaisa pas avec la puck et la demanda en mariage. Gudrid, qui le trouvait aussi pas mal de son goût, se fit pas prier, pis les noces eurent lieu pas longtemps après, dans le temps de Noël.

Mais là, Gudrid, elle, était restée sur sa faim après le flop de l’expédition avec Thorstein. Elle avait une âme d’exploratrice, pis a voulait y’aller, au Vinland, bon! Faique quand, au printemps, ça commença à jaser de retourner dans le Nouveau Monde, elle se mit tusuite à achaler Thorfinn :

« On pourrait fonder une vraie colonie! On emmènerait des bestiaux pis toute la patente. Pis pas juste des gars, là, des femmes aussi! On se partagerait les profits égal toute la gang. Qu’est-ce t’en penses? »

Thorfinn, en bon marchand qu’y’était, put pas résister à ce qui avait d’l’air d’une bonne affaire. Pis, on va se le dire, y’aurait fait n’importe quoi pour sa belle nouvelle femme. Faique il prit la mer avec soixante hommes, cinq femmes, un beu, pis une gang de vaches qui beuglaient comme des pardues dans le fond de la cale.

C’te fois-là, la traversée de Gudrid se passa numéro un, pis les colons arrivèrent toutes d’un boutte au Vinland. J’vous dis que les vaches étaient contentes en simonac de ravoir de l’harbe en d’sour des sabots!

Le premier été, tout fut tiguidou : une baleine s’échoua pas loin du village, ce qui donna de la viande pour un christie de boutte. Y’avait des fruits, du poisson, du gibier. C’tait ben plaisant. Après, vint l’hiver.  

Le deuxième été, par exemple, les colons vikings tombèrent face à face avec des Autochtones, qu’ils surnommèrent « skrælings » – on n’est pas sûrs de ce que ce mot‑là voulait dire, mais d’la manière que ça sonne, on se doute que ça devait pas être ben ben flatteur.

Mais comme Thorfinn était moins niaiseux que Thorvald, il vit qu’ils avaient des sacs remplis de peaux pis de fourrures, probablement pour troquer, faique il les laissa approcher. C’est le moment que le maudit beu à’marde choisit pour pousser un gros :

« MMEEEEEUUUUHHHHH!!!! »

Les skrælings, qui avaient jamais entendu un son de même de leur vie, pognèrent la chienne et partirent à courir comme des malades. Ils essayèrent même de rentrer dans la maison à Thorfinn et Gudrid, mais Thorfinn bloqua la porte.

Faique là, t’avais une gang de Vikings d’un bord, pis une gang d’Autochtones de l’autre, plongés dans un silence malaisant pis tendu, pas trop sûrs de qu’est-ce qui fallait faire.

Finalement, les Autochtones ouvrirent leurs sacs pour montrer ce qu’il y avait dedans. Ben crère qu’ils voulaient échanger leurs fourrures contre les belles lames en fer des Vikings.

« Que j’en voye pas un leur donner son épée! Faut pas leur mettre ça entre les mains, avertit Thorfinn. Gudrid – toé pis les autres femmes, apportez-leur du lait, voir si y’en veulent. »

Les skrælings avaient jamais vu ça, du lait de vache, pis y trouvèrent ça bon en ti-péché. Ils échangèrent toutes leurs fourrures pour pouvoir se remplir la panse, pis repartirent de y’où c’qu’y’étaient venus.

Même si y’était rien arrivé de plate, Thorfinn, lui, était pas trop rassuré de savoir qu’y’étaient pas tout seuls dans l’boutte. Surtout qu’en plus, Gudrid était enceinte! Faique il fit construire une grosse palissade en bois autour du village. Pas longtemps après, Gudrid accoucha du premier Européen né en Amérique, un beau gros garçon que les heureux parents appelèrent Snorri. Tsé, j’vous l’avais dit que Gudrid, c’était une toffe : fallait le faire pareil, accoucher au milieu de nulle part en terrain semi hostile!

Au début du deuxième hiver, les Autochtones se repointèrent la face, encore avec des sacs pleins de peaux pis de fourrures à troquer. Sauf que là, ça se passa pas aussi ben que la première fois : un skræling essaya de pogner l’arme d’un des hommes, qui lui crissa aussitôt en plein front. Ça le tua ben net.

Les autres Autochtones se sauvèrent, laissant là toute leur stock. Mais Thorfinn savait que ça en resterait pas là, faique il se prépara pour la bataille.

« Bon ok, faut qu’on se parle. Ch’pas mal sûr qui vont arvenir avec plus de monde pour nous attaquer. M’a vous dire c’qu’on va faire. Vous-autres, allez su’l dessus du cap là-bas pour qu’y vous voyent. Les autres, allez dans le bois pis coupez des arbres pour faire de la place pour les vaches. Quand les skrælings vont s’en aller pour attaquer les gars sur le cap, nous-autres on va sortir du bois pis les prendre par surprise. Ah, pis on va mettre e’l beu en avant – y’a eu l’air de ben les épeurer l’autre fois. »

Quand les skrælings arrivèrent au spot que Thorfinn avait choisi, les Vikings sortirent du bois en hurlant, avec comme mascotte le beu paniqué ben raide. Pendant la bataille, beaucoup d’Autochtones furent tués.

Un m’ment’né, un des skrælings ramassa une hache viking qui était tombée à terre. Après l’avoir checkée une petite secousse, il la leva dins airs et en crissa un coup à un de ses compatriotes qui passait par là. J’sais pas trop à quoi y s’attendait en faisant ça, mais, euh, oups : le gars tomba raide mort.

Pas loin, y’avait un autre Autochtones qui avait toute vu ça aller. Y’était grand, large pis narfré; à son air fier pis son dos ben drette, Thorfinn se dit que c’était probablement le chef.

Faique là, le peut-être chef s’approcha du tata à la hache et y prit des mains, l’air de dire « Da-moé ça, toé! »

Il checka l’arme lui’ssi, pis, sans dire un mot, la garrocha au bout de ses bras, jusque dans la mer.

Après ça, les skrælings crissèrent leur camp par le bois, et on les revit plus de l’hiver.

Rendu au printemps, Thorfinn pis Gudrid étaient pu sûrs que ça leur tentait de rester une autre année :

– Tsé, avec le p’tit pis toute, ça me tente pas de prendre de chance. D’un coup que les skrælings arviennent?
– T’as ben raison. On est juste pas assez de monde pour se défendre si y nous attaquent encore. Tsé, on le sait pas, y pourraient être encore plus la prochaine fois. M’a dire au monde qu’on s’en va.

C’est de même que se termina l’aventure de Thorfinn et Gudrid : comme les autres avant eux, y s’en retournèrent au Groenland, les bateaux pleins de fourrures, de bois pis de raisins. Après, avec leur pécule, ils allèrent s’installer en Islande.

Pis, L’Anse-aux-Meadows, c’était tu ça, le camp à Thorfinn Karlsefni? Ça se peut, parce qu’en fouillant, on a trouvé des affaires qui prouvaient qu’y’avait eu des femmes à c’te place-là. Par exemple, y’avait un volant de fuseau, un gugusse qui servait à filer la laine. C’est une preuve béton, parce que tu peux être sûr qu’aucun homme aurait touché à ça de peur que la brimballe y tombe à terre.

En tout cas, on le saura jamais vraiment.

Mais, heille! Je vous avais dit qu’Erik le Rouge avait eu quatre enfants, pis je vous ai pas encore parlé de sa fille, Freydis. Elle, en tout cas, a n’avait d’dans, pis y’était pas question qu’a reste là à sécher comme un coton pendant que ses frères s’épivardaient dans le Nouveau Monde.

J’vous conte ça la semaine prochaine!


Partie 4

Source principale : HON. RASMUS B. ANDERSON, LL.D. The Norse Discovery of America, 1906. https://www.norron-mytologi.info/diverse/norsediscovery.pdf

Les Vikings arsoudent au Vinland, partie 2 : les voyages à Leif pis Thorvald

Partie 1

Leif, un des garçons à Erik, avait l’œil clair, l’esprit entreprenant pis ben d’la jarnigoine. Faique quand il entendit son père jaser avec Bjarni, les oreilles y retroussèrent tusuite :

« Une nouvelle terre? Faut que j’aille voir ça, moé! C’est ma chance de me faire un nom! »

Y fit pas ni une ni deux pis alla trouver Bjarni pour y poser des questions pis y’acheter son bateau. Après ça, y convainquit 35 gars de partir avec lui pis invita son père à devenir chef de l’expédition. Mais Erik, que les années commençaient à rattraper pas mal, répondit :

– Boaaarff, ch’pus en forme comme j’étais, t’sais! J’ai pu l’âge de m’énarver trop trop.
– Ben voyons, p’pa! Viens donc avec nous autres! T’es le découvreur du Groenland : tu vas être notre porte-bonheur! Enwoye don!

Flatté dans le sens du poil, Erik finit par dire oui. Mais la journée du départ, son cheval se planta comme un cabochon sur le chemin qui menait au quai, pis Erik tomba à terre et se fit mal au pied. Voyant ça comme un signe (ou une excuse), le vieux Viking dit :

– Non, moé, chuis pas dû pour découvrir d’autres places qu’icitte. Vas-y tout seul, mon gars, j’te fais confiance. Moé, j’m’en retourne trouver ta mère en avant du feu. Que le dieu Njord soye avec toé!
– P’pa, j’te l’ai dit que j’étais rendu chrétien!

Faique Leif rassembla sa gang pis mit l’cap sur l’inconnu, comme son père avait fait des années avant ça. Après une secousse à naviguer vers l’ouest, il aperçut une terre de roches plates qui s’étendaient de la mer jusqu’à un massif de montagnes de glace. Y’avait pas grand-chose d’intéressant là, mais Leif descendit pareil.

« Qu’y en ait pas un qui vienne dire que je suis branleux comme Bjarni. J’ai débarqué icitte pis j’vas donner un nom à la place : Helluland. »

Ça voulait dire « terre des roches plates ». C’était un peu facile, mais au moins y’a pas appelé ça « les roches à Leif », toujours ben.

Il poursuivit son chemin vers le sud, pis tomba ensuite sur une terre pleine d’arbres. Leif pis sa gang avaient la gueule à terre : y’avait de quoi en construire en simonac, des bateaux! Faique Leif nomma la place « Markland » ou « terre des forêts », pis repartit, en se promettant ben de faire un croche en revenant pour remplir sa cale de bois au ras-bord.

Ces deux places-là, on pense que c’était l’île de Baffin pis le Labrador, mais c’est après que ça devient moins clair.

Une bonne journée, Tyrker, un esclave allemand d’Erik que Leif aimait ben et considérait comme un deuxième père, revint pas au camp. Comme y’était rendu entre chien et loup, Leif commençait à stresser :

– Ben voyons, où c’qu’il est, Tyrker?
– Euh… On l’sait pas, y’était avec nous-autres, pis un m’ment’né, y’était pu là…
– Ben là! Gang de gnochons! J’vous avais dit de toujours rester ensemble! C’pas dur, messemble!
– Scusez! Y doit pas être loin! Veux-tu qu’on essaye de l’trouver?
– Na-non! Moé m’a y’aller, pis pas avec vous-autres! Ça se peut-tu être cave de même!

Faique Leif, en beau maudit, et 12 de ses compagnons partirent à la recherche de Tyrker. Ça prit pas grand temps pour qu’ils le voient sortir du bois, l’air toute de bonne humeur.

« Hein! T’étais où, son père? Pourquoi c’est faire que tu t’es écarté des autres pis que t’arrives tard de même? »

Tyrker avait pas l’air toute là : y parlait juste en allemand, roulait des yeux pis souriait comme un épais. Finalement, y dit dans la langue du Nord :

– Chus pas allé ben ben plus loin que vous-autres, pis j’ai trouvé quet’chose de pas pire pantoute : des vignes pis des raisins!
– Hein! T’es-tu sûr, son père?
– Ben crère! Là où c’que chus né, y’en avait en masse, d’la vigne, faique cré-moé que j’sais de quoi qu’ça a d’l’air!

Leif capotait. D’la vigne, heille! C’était ben au-dessus de tout ce qu’il aurait pensé trouver là. Le lendemain, il fit une annonce à sa gang :

« Ok les gars, changement de programme. À partir d’à c’t’heure, on explore pu : y’en a une gang qui vont couper des arbres, pis une autre gang qui va cueillir des raisins. On remplit le bateau ben accoté pis on s’en r’tourne au Groenland. Ah, pis icitte, à cause des vignes qu’on a trouvées, j’ai décidé d’appeler ça le Vinland. »

C’était où, exactement, le Vinland? Les savants s’astinent encore là-dessus. Le camp à Leif, c’est-tu celui qu’on a trouvé à L’Anse-aux-Meadows? Pas sûr pantoute. Là-bas, c’est plein de petits fruits nordiques qui font des batèche de bonnes confitures. Mais, des raisins? Ça se peut juste pas. Fait binque trop frette. En plus, dans les sagas, on dit que ça gelait même pas l’hiver. Parlez-en à un Terre-Neuvien – y va être crampé raide.

Faique, le Vinland, à Terre-Neuve? Oubliez ça. Certains disent que c’était au Nouveau-Brunswick. D’autres, au Maine ou au Massachussetts. Mais on le sait juste pas, parce qu’on n’a pas encore trouvé de preuve que les Vikings se sont rendus jusque‑là. P’t’être qu’un jour, quequ’un va tomber sur une épingle en cuivre vieille de 1 000 ans qui va changer toute ça…

Mais en tout cas, Leif, lui, savait c’était où, pis y le dit à d’autres. Son frère Thorvald, en l’entendant raconter toutes les belles affaires qu’il avait vues, devint tout énarvé :

« Ayoye, mon homme! C’est ben malade, ce que t’as découvert! Moéssi j’veux y aller! Tu me prêtes-tu ton bateau? Envoye-doooonc! »

Faique le printemps d’après, Thorvald partit au Vinland sur le bateau de Leif avec 30 de ses chums. Il explora tout le long de l’été, pis passa l’hiver dans le camp que Leif avait bâti. Au deuxième été, il repartit à la découverte.

Un jour, il arriva dans un estuaire, pis vit un cap qui s’avançait dans’mer, couvert de belle forêt. Il décida de débarquer pis d’aller sentir autour. Trouvant la place ben à son goût, il dit :

« Ouan, j’me construirais ben un chalet, icitte, moé! »

En retournant au bateau, Thorvald pis ses gars virent trois bosses bizarres sur la grève. En s’approchant, ils se rendirent compte que c’étaient trois canots en peau, avec trois hommes en dessous de chaque – des Autochtones. Thorvald, pas plus brillant que ça, cria : « POGNEZ-LES! »

Y’était pas le chef de la diplomatie européenne, mettons.

Ils tuèrent tous les hommes, sauf un, qui réussit à se sauver en canot.

Faique Thorvald et sa gang remontèrent sur le dessus du cap et virent plusieurs petites buttes de terre qui semblaient être des maisons. Mais ça les stressa pas plus qu’y faut, parce qu’ils retournèrent au bateau, se cantèrent et s’endormirent ben dur.

Mais là, leur beau dodo fut brutalement interrompu : du fond du bras de mer arrivait une trâlée de canots remplis d’Autochtones, pis ça prenait pas la tête à Papineau pour comprendre qu’y s’en venaient venger leurs compagnons.

Les gars sautèrent de leur litte comme des saumons qui remontent la Restigouche. Dans le bordel des flèches qui sifflaient pis du monde qui criaient, Thorvald dit :

« ‘Tention les gars! Essayez-pas de les attaquer, juste de vous défendre! Y vont peut-être se tanner! »

Pis soudain, les attaquants s’en allèrent, aussi rapidement qu’y étaient venus.

– Êtes-vous corrects, les gars? demanda Thorvald. Y’a-tu des blessés?
– Tout a l’air beau! Mais toé, Thorvald, ça va tu?

Le fils d’Erik le Rouge, ben sur l’adrénaline, prit le temps de se tchéquer, pis dit :

« Ah ben câline! Gorde ça, j’ai mangé une flèche dans le t’sour de bras! »

Il mit un genou à terre, et ses chums se garrochèrent pour le soutenir. Couché sur le pont du bateau de Leif, mourant, il leur dit :

« Bon, ben ça a l’air que je partirai pas d’icitte. Vous-autres, j’vous conseille de décâlisser au plus maudit. Mais avant, j’aimerais que vous me rameniez à la place que j’trouvais ben belle pis que vous m’enterriez là. C’est drôle pareil. J’aurais voulu un chalet, mais finalement, c’est ma tombe qui va être là… »

Et c’est de même que Thorvald Eriksson rendit l’âme, dans un premier rendez-vous botché entre l’Europe et l’Amérique.

Ses compagnons retournèrent au camp à Leif, remplirent le bateau de raisins pis de bois, pis repartirent au Groenland annoncer la nouvelle de la mort de Thorvald.

Une tragédie de même, ça aurait refroidi les ardeurs de pas mal de monde. Mais, heille! C’est des Vikings, qu’on parle, là! C’est pas une p’tite escarmouche qui allait leur faire peur. Faique l’été d’après, y’en avait déjà qui commençaient à jaser d’aller eux-autres avec tenter leur chance dans le Nouveau Monde.

Comment ça allait virer, toute ça? À suivre!

Partie 3


Source principale : HON. RASMUS B. ANDERSON, LL.D. The Norse Discovery of America, 1906. https://www.norron-mytologi.info/diverse/norsediscovery.pdf

Les Vikings arsoudent au Vinland, partie 1 : la saga d’Erik le Rouge

À l’extrême boutte du nord de Terre-Neuve, là où on peut presque chatouiller le t’sour des pieds du Labrador, se trouve une place ben mystérieuse, entre mer et swompe, perdue dans la brume : c’est L’Anse-aux-Meadows.

À cet endroit-là, que le monde du coin appelaient « le vieux camp d’Indiens », on pouvait voir de drôles de rectangles de terre, creux au milieu pis couverts d’herbe, binque trop à l’équerre pour être naturels. Quand des archéologues se mirent à fouiller là, dans les années 1960, ils découvrirent que c’était pas un camp autochtone pantoute : c’était en fait la preuve irréfutable qu’autour de l’an 1 000, les Vikings étaient venus virer jusqu’en Amérique du Nord, pis assez longtemps pour se construire un village.

C’était qui, ces crinqués-là, qui bravèrent les vagues, le vent pis les icebergs, à se geler le cul dans des bateaux ouverts aux voiles faites en laine, leurs vaches pis leurs bœufs à bord, avec jusse le soleil pis les étoiles pour savoir où c’qu’y allaient?

Pour le savoir, faut se plonger dans les sagas, les anciennes chroniques qui racontent l’histoire des Vikings.


Toute commença vers 870, dans une Norvège qui était pas encore un pays. Harald, roi de plusieurs petites garnottes de territoire qu’il avait soit conquises, soit héritées de son père, demanda en mariage la princesse Gyda, la fille de son voisin. Or, la belle, dédaigneuse, lui répondit :

« Pfft! T’es juste un p’tit roi de rien. T’auras ma main juste quand tu vas être roi de toute la Norvège! »

Faique Harald, insulté ben noir, répliqua : « Ah ouin? Check-moé ben aller, ma belle, tu créras pas à ça! »

Il jura alors de pas se couper ni se peigner les cheveux tant qu’il aurait pas conquis la Norvège au complet.

Ça lui prit dix ans – pendant ce temps-là, on le surnomma « Harald le Motté ». Pis quand il unifia le royaume et se coupa enfin la crigne, il devint roi sous le nom de « Harald aux Beaux Cheveux ».

L’affaire, c’est que les nobles norvégiens étaient pas trop contents de payer des impôts à leur nouveau roi sur des terres dont y’avaient autrefois été les seuls propriétaires. Faique y’en a une maudite gang qui paquetèrent leurs petits et s’en allèrent coloniser l’Islande, qui venait d’être découverte.

C’est quelques décennies plus tard qu’un certain Erik le Rouge arriva dans le décor. Comme son père avait été chassé de la Norvège pour « des meurtres » (quels meurtres, là, fouillez-moé, les sagas en disent pas plus là‑dessus), la famille s’en alla en Islande. Rendu là, quasiment toute le territoire était déjà occupé, faique Erik et sa famille durent s’arracher la vie sur un petit boutte de terre bourré de roches que personne avait encore réclamé.

À la mort de son père, Erik hérita de la ferme et se maria avec Thorhild, une fille dont la mère – fallait que vous le dise, c’est juste trop bon – répondait au doux nom de Thorbjorg Buste‑de‑bateau. J’vous laisse imaginer de quoi la madame avait l’air.

Un m’ment’né, les esclaves d’Erik (tout le monde en avait dans ce temps-là, c’était la grosse mode) allèrent se crisser où y’avaient pas d’affaire et causèrent un glissement de terrain qui détruisit la ferme d’un voisin. Pour se venger, Eyolf le Crotté, un membre de la famille du voisin en question, tua les esclaves. Erik, en beau maudit, tua Eyolf le Crotté pis un autre gars appelé Hrafn le Duelliste.

Faut savoir que dans ce temps-là, t’avais le droit de tuer ton voisin si y t’avait fait chier, mais seulement pendant un duel officiel avec des témoins. Erik, lui, avait pas pensé à ça, faique il fut déclaré coupable de meurtre pis banni temporairement de la région. Woups.

Tsé, quand tu prêtes ta varlope au gars qui reste en face, pis des mois plus tard, t’en as besoin, pis y te l’a pas encore ardonnée, faique là t’es pas de bonne humeur? Ben la suite, c’est un peu ça : c’est une chicane sanglante qui a éclaté à cause d’une… base de lit.  

(Photo de l’intérieur d’une maison reconstituée à L’Anse-aux-Meadows)

J’vous explique : dans les sagas, le mot qui est écrit, c’est setstokkr, pis les savants s’entendent pas trop sur ce que ça veut dire. Y’en a qui pensent que c’est des poteaux mystiques avec des runes gravées dessus que le père d’Erik avait apportés de Norvège; d’autres, que ça veut juste dire les planches qui servaient de plateforme pour s’asseoir pis dormir dans les maisons de ce temps-là. Moé, je choisis de dire que c’est une base de lit parce que c’est pas faux… pis c’est plus drôle.

Faique entécas, Erik, qui devait se faire discret pour un p’tit boutte, partit se réfugier sur une autre île. Le temps de se construire une autre maison, il confia les planches de sa base de lit à son chum Thorgest.

Pour les Vikings, le bois, c’était quet’chose de rare et de précieux, faique on s’entend que même si c’étaient pas des poteaux mystiques, Erik avait ben l’intention de ravoir ses setstokkr. Mais là, quand il se pointa chez Thorgest, le gars voulut pas y’ardonner!

Faique Erik fit pas ni une ni deux pis partit pareil avec sa base de lit (concrètement, on sait pas trop comment ça s’est passé, mais on se bâdrera pas trop avec les détails aujourd’hui). Thorgest pis sa gang se lâchèrent aussitôt après lui. Un peu plus loin, Thorgest rattrapa Erik, et ça vira à l’échauffourée. Bilan : plusieurs morts, dont deux des fils de Thorgest.

L’Islande au complet était maintenant déchirée par la base de lit de la discorde. Ok, j’exagère un peu, mais en tout cas, certains prirent le bord d’Erik, d’autres, le bord de Thorgest.  

Pis là, Thorgest alla se plaindre d’Erik au thing, l’assemblée des hommes libres qui servait entre autres de cour de justice, et réussit à le faire déclarer hors-la-loi pendant trois ans. Ça, ça voulait dire qu’Erik perdait tous ses droits et ses biens, pis que n’importe qui avait le droit de le tuer à vue.

Sentant la soupe chaude, Erik, caché par un de ses chums pendant que la gang à Thorgest le cherchait pour y faire la peau, prépara son bateau pour partir en expédition. Il dit aux hommes qui avaient pris son bord :

« Écoutez-moi ben : faut que je lève les feutres au plus crisse, mais j’ai nulle part où aller. Faique j’ai pensé à de quoi. Vous rappelez-vous de Gunnbjorn? Tsé, le gars qui a passé tout drette à cause d’une tempête, qui s’est retrouvé déporté vers l’ouest pis qui a vu une terre avec des grosses roches qu’il a appelée “les roches à Gunnbjorn”? Ben moé, je vais aller voir c’est quoi c’te terre‑là, pis m’a vous r’venir quand m’a l’avoir trouvée. »

C’est d’même qu’au printemps 982, Erik le Rouge, intrépide explorateur et, surtout, gars qui avait peur pour ses fesses, prit la mer vers des horizons inconnus.

Après avoir navigué vers l’ouest pendant une secousse, il vit enfin les roches dont Gunnbjorn avait parlé. Ensuite, il suivit la côte vers le sud et découvrit des baies abritées et des prairies toutes vertes. Pendant trois ans, il explora cette terre-là en donnant des noms à tout ce qu’il voyait – c’était une façon de prendre possession de la place :

– Ça, c’est l’île à Erik. Ça, c’est le fjord à Erik. Pis ça, c’est la butte à Erik.
– Cette anse-là, on pourrait-tu l’appeler l’anse à l’Ivoire? Ça ferait beau! Tsé, à cause des défenses des morses qui se tiennent là…
– Non, j’ai ben mieux que ça.
– Quoi?
– L’anse à Erik!

Comme vous voyez, y’était pas dû pour faire un poète.   

À l’été 985, sa hors-la-loi-itude était finie, faique il retourna en Islande recruter des familles pour coloniser sa nouvelle terre, qu’il avait appelée « Groenland », ou « terre verte », pour une raison ben simple :

« Pour attirer le monde, ça prend un nom vendeur! »

À défaut d’avoir de l’imagination, au moins y’avait le sens du marketing.

Il passa l’hiver chez un de ses chums, pis au printemps, il tomba sur nul autre que Thorgest, le gars de la base de lit.

Pas encore lui!

C’était comme deux matous qui tombent face à face dans une ruelle; les crocs pis les griffes sortirent, le ton monta pis la bagarre pogna. À la fin, c’est Thorgest qui gagna, mais heureusement, il tua pas Erik : dans un revirement qui sortait de nulle part, les deux hommes se raccommodèrent définitivement, pis ça finit en rires pis en grosses claques dans le dos. C’est si beau, l’accordéon!

À c’t’heure que c’t’affaire-là était réglée, Erik put se concentrer sur le recrutement de colons. Faut croire que le nom « Groenland » pognait fort : 35 bateaux partirent pour la nouvelle terre. Malheureusement, y’en a juste 14 qui se rendirent. Les autres coulèrent ou furent écartés de leur chemin par des tempêtes.

Malgré ça, la petite colonie s’en venait ben, même si la vie était toffe, au Groenland. Pis pour un ancien hors‑la‑loi, Erik était rendu pas pire pantoute aussi. Il était bien installé au fjord à Erik, il avait quatre enfants avec sa Thorhild – Thorstein, Leif, Thorvald et Freydis – pis y’avait été choisi comme chef de la colonie.

Un jour, un certain Bjarni Herjólfsson arriva au Groenland. Il était allé voir son père en Islande, mais rendu là, il s’était fait dire qu’il était parti avec Erik. Faique y’avait repris la mer avec son équipage pour aller le trouver.

Il fut bien reçu par Erik. Un soir que tout le monde était réuni autour du feu, avec plusieurs bocks dans le nez, Bjarni se mit à raconter ce qui lui était arrivé en se rendant au Groenland.

– Pis là, on s’est retrouvés pognés dans’brume pis on a dérivé pendant une méchante secousse. On savait pu pantoute où c’qu’on était! Après ça, le soleil est sorti, pis on a vu une terre qu’on connaissait pas, avec ben du bois. Mais là, moé, j’avais hâte de voir mon père, faique j’ai décidé de pas débarquer. Pis là, le vent est revenu du bon bord, pis on est arrivés icitte.
– Voyons, tu me niaises-tu? T’as trouvé une nouvelle terre, pleine de bois pour construire des bateaux, pis t’es pas débarqué? T’es ben épais! dit Erik.
– Ben là! J’voulais vraiment arriver icitte avant l’hiver!
– Franchement, c’est vraiment pas fort, ton affaire! Où c’qu’est ton sens de la découverte? Moé, à ta place, j’srais descendu sur un moyen temps!

Faique ça resta là. La nouvelle terre demeurait un mystère. Mais pas pour longtemps…


Partie 2


Source principale : HON. RASMUS B. ANDERSON, LL.D. The Norse Discovery of America, 1906. https://www.norron-mytologi.info/diverse/norsediscovery.pdf

Fridtjof Nansen, l’homme qui s’épivardait sur la banquise – partie 3

Partie 1
Partie 2

Au début, Fridtjof et Hjalmar avaient une bonne erre d’aller – jusqu’à ce que leurs montres s’arrêtent.

C’était plus grave que ça n’avait l’air : sans connaître l’heure exacte, ils pouvaient pas calculer précisément leur position à partir du soleil. Et comme ils savaient plus trop où ils étaient, ça devenait difficile de savoir où s’enligner pour atteindre la terre de François‑Joseph, un archipel pas habité et même pas toute cartographié.

Ils étaient complètement écartés, sans repères, sur une banquise qui changeait tout le temps. Mais, endurcis qu’ils étaient par toute la misère qu’ils avaient mangée dans leur vie, ils se forcèrent à avancer. Ils savaient pas quand ni comment, mais ils allaient rentrer chez eux, bout d’ciarge!

Le mois de mai passa, pis juin. L’été arctique s’installait tranquillement. La glace virait en sloche et fendait de partout, pis c’était un aria du diable de traverser les craques avec les traîneaux pis les chiens.

Traversée des craques dans la glace.
Source : The Project Gutenberg EBook of Farthest North, by Fridtjof Nansen

Un jour, ils tirèrent un gros phoque qui avait eu le malheur de passer trop proche d’eux‑autres. Heureux comme des papes, ils montèrent leur camp et se préparèrent tout un festin :

– Qu’est-ce que tu nous fricottes pour souper à soir?

– Des crêpes au sang, frites dans la graisse de phoque!

– Oohhh, ça va être bon dans yeule, ça!

– Mets-en!

– Euh, Fridt? Tu trouves pas que ça commence à chauffer pas mal fort?

– Hein?

– Fridtjof, ‘ttention! Le feu est pris!

– Ah, tabarnak!

Fridtjof et Hjalmar se garrochèrent en dehors de la tente dans une explosion de graisse pis d’huile de baleine en feu. Les flammes furent soufflées d’un coup, mais elles avaient laissé un gros trou dans la tente, que les gars bouchèrent avec un boutte de voile de traîneau. Ils se réinstallèrent, rallumèrent un feu et mangèrent enfin leurs crêpes au sang avec un p’tit peu de sucre : tant qu’à eux-autres, c’était la meilleure affaire qu’ils avaient jamais mangée.

Un m’ment’né, tandis que Fridtjof préparait son kayak pour le mettre à l’eau, il entendit Hjalmar lui crier :

« POGNE TON FUSIL! »

Fridtjof se revira de bord juste à temps pour voir un ours polaire courir vers Hjalmar et le crisser à terre sur le dos. Il niaisa pas avec la puck : il partit aussitôt pour pogner son arme, mais au même moment, son kayak, avec le fusil dedans, glissa dans l’eau. Il essaya de le rattraper, mais il était pesant, pis ça lui prit toute son p’tit change pour le ramener sur la glace tandis que, derrière lui, Hjalmar était après se battre avec l’ours.

Combat contre l’ours (à partir d’un croquis de Fridtjof)
Source : The Project Gutenberg EBook of Farthest North, by Fridtjof Nansen

« Fridtjof, dit calmement Hjalmar, la main sur la gorge de l’ours, si tu te déniaises pas, y va être trop tard! »

C’est là que l’ours remarqua les chiens. Il lâcha Hjalmar, ce qui donna à Fridtjof le temps de récupérer son fusil et de se placer pour tirer. PÂWF! L’ours tomba raide mort, une balle drette en arrière de l’oreille.

Pis enfin, le 23 juillet, plus de trois mois après avoir décidé de revirer de bord, Fridtjof et Hjalmar aperçurent une terre au loin. Ils savaient pas si c’était ben là qu’ils étaient censés aller, mais rendu là, ils s’en sacraient pas mal : une terre, c’t’une terre.

Pour se rendre, ils devaient traverser une grande étendue d’eau pas de glace, faique ils attachèrent les kayaks ensemble et posèrent une voile sur le dessus. Mais là, ils durent se faire une raison. Il avait déjà fallu abattre la majorité des chiens au fur et à mesure, pour que les autres puissent survivre; les deux derniers allaient devoir y passer aussi – c’était impossible de les emmener en kayak sur une aussi longue distance. Le cœur gros, Fridtjof s’en alla avec celui de Hjalmar, et Hjalmar, avec celui de Fridtjof. Les coups de fusil partirent en même temps.

En kayak.
Source : The Project Gutenberg EBook of Farthest North, by Fridtjof Nansen

Quand ils mirent finalement le pied sur la terre ferme, après deux semaines à pagayer quasiment sans arrêt, ils étaient fous comme des balais : ils couraient partout, sautaient par‑dessus les roches, cueillaient des fleurs… Mine de rien, ça faisait deux ans qu’ils avaient pas marché sur la terre nue!

– Astie, Hjalmar, j’aurais jamais cru être aussi content de voir de la bouette!

Fridtjof prit le temps d’observer comme faut la terre où ils avaient abouti : d’après les caps, les fjords pis les îles qu’il voyait, ça semblait bien être la terre de François‑Joseph. Il croyait pas à sa shot; plus que jamais, il avait l’espoir de pouvoir rentrer chez lui avant l’hiver.

Complètement brûlés par toute c’te pagayage, Fridtjof et Hjalmar prirent plusieurs jours pour se reposer, tout en sachant qu’ils devraient repartir bientôt. Malheureusement, ils étaient pas dûs pour ça : à la fin du mois d’août, il se mit soudainement à faire pas mal plus frette, et la glace revint presque du jour au lendemain. Comme ils avaient plus de chiens pour tirer leurs traîneaux, ils durent se rendre à l’évidence : ils étaient pognés là jusqu’au retour de l’été.

La falle basse, mais résignés, Fridtjof et Hjalmar construisirent leur abri pour les prochains mois avec les moyens du bord : des roches pour les murs, des peaux d’ours pour le plancher et le toit.

Leur abri pour l’hiver.
Source : The Project Gutenberg EBook of Farthest North, by Fridtjof Nansen

La nuit, y faisait -40° C. Au début, ils dormaient chacun de leur bord, mais ils gelaient comme des crottes, faique ben vite ils se mirent à dormir en petite cuiller dans le même sac de couchage. On se demande comment ils faisaient pour s’endurer, à rester collés de même pis à s’avoir tout le temps dans la face.

À Noël, leur troisième depuis leur départ, ils célébrèrent en grand en changeant de bobettes et en revirant leur chemise de bord, pour que le côté graissé de sueur arrête de leur coller sur la peau. Pour le réveillon, ils mangèrent du fiskegratin, fait de farine de poisson et de cornestache et frit dans l’huile de baleine – pour aimer ça, fallait juste pas penser à la dinde.

Après huit mois de noir pis de frette sans fin, avec pour seule compagnie les renards arctiques qui venaient parfois leur voler des affaires, Fridtjof et Hjalmar remarquèrent que les jours commençaient à s’allonger pis la banquise à fendre. C’était le temps de repartir.

Après avoir fait des provisions de viande d’ours, ils s’en allèrent vers le sud, pleins d’espoir. Un matin de juin, tandis qu’il allait chercher de l’eau pour faire à déjeuner, Fridtjof entendit un bruit familier.

– Hein? Des chiens? T’es sûr que t’es pas en train d’halluciner? demanda Hjalmar, tout collé de sommeil en sortant de la tente.

– Ben non, j’te jure! Écoute!

– Moé, j’entends juste les oiseaux.

– Tu penseras ben ce que tu voudras, mais après déjeuner, je vais aller sentir, voir. 

Faique Fridtjof partit à pied en direction des jappements. Ben vite, il jura avoir entendu une voix humaine. Tout énarvé, il cria un « AAAALLOOOOO! » aussi fort qu’il pouvait. Un cri lointain lui répondit. Puis, au travers des blocs de glace, il vit la silhouette d’un homme.

L’estomac serré, osant à peine croire à ce qui se passait, il s’en alla en direction de la silhouette. Il lui fit salut avec son chapeau; l’étranger fit pareil. Quand il fut assez proche, Fridtjof reconnut avec bonheur Frederick George Jackson, un explorateur anglais qu’il avait déjà rencontré avant.

Or, tandis que l’Anglais était propre, bien rasé, habillé avec du beau linge neuf, Fridtjof, lui, était vêtu de haillons pis de peaux de bêtes, et tellement crotté qu’il était à peine reconnaissable.

Fridtjof rencontre Frederick Jackson (scène reconstituée par après).
Source : The Project Gutenberg EBook of Farthest North, by Fridtjof Nansen

– Bien le bonjour! Heureux de vous rencontrer, dit l’Anglais en lui serrant la main.

– Moi pareil, répondit Fridtjof.

– Votre bateau est-tu là?

– Non.

– Vous êtes combien?

– Y’a un autre gars avec moi, pas loin par là-bas.

L’Anglais prit le temps de regarder Fridtjof en pleine face.

– Heille, dit-il. J’vous regarde, là – vous seriez pas Fridtjof Nansen?

– En plein ça.

– Ah ben ça parle au yâble! Là, je suis VRAIMENT content de vous voir!

Fridtjof et Hjalmar étaient sauvés.

Fridtjof et Hjalmar juste après avoir été sauvés. Source : Wikimedia Commons

Une couple de mois après, ils arrivèrent finalement à Hammerfest, en Norvège, où Fridtjof retrouva sa femme. Deux semaines plus tard, à leur grande joie, ils apprirent que le Fram était finalement sorti de la glace et sur son retour. Des télégrammes partirent dans toutes les directions, apprenant au monde entier la nouvelle de leur exploit de fou.

Quand l’équipage du Fram enfin réuni arriva à Christiania, le fjord était rempli de bateaux de toutes les sortes pis de toutes les grosseurs qui tirèrent du canon pour les saluer, et le bord de mer était noir de monde tout énarvés qui criaient des hourras, se faisaient aller les bras et brandissaient des drapeaux norvégiens pour les accueillir comme les héros du Grand Nord qu’ils étaient et qui venaient de se tailler une place dans l’histoire pour toujours.


Source principale : Jacob B. Bull, Fridtjof Nansen – A book for the young, 1903. https://www.gutenberg.org/files/38026/38026-h/38026-h.htm

Fridtjof Nansen, l’homme qui s’épivardait sur la banquise – partie 2

Partie 1

C’était encore une maudite idée de fou, mais taboire, cette-fois-là, le Parlement norvégien accorda une subvention à Fridtjof. Faut croire qu’astheure, le monde le prenait au sérieux.

Fridtjof se fit donc construire un bateau, le Fram, à partir de son idée. Sur le millier de personnes qui s’étaient garrochées pour participer à l’expédition, Fridtjof choisit 12 gars, dont Otto Sverdrup, qui l’avait accompagné dans sa traversée du Groenland, pis Hjalmar Johansen, un expert de la conduite d’attelage de chiens.

Puis, le 24 juin 1893, devant une grosse foule venue saluer le héros de la nation, le Fram quitta Christiania avec du charbon, de la bouffe pis du matériel pour cinq ans.

Le Fram à son départ. (Source : Wikimedia Commons)

Fridtjof pensait à sa femme et à son bébé fille, Liv, pis ça lui tirait les cordons du cœur de savoir qu’il les reverrait pas avant une maudite secousse – s’il les revoyait tout court. Son expédition, c’était loin d’être une promenade en char dans les rangs le dimanche après‑midi. En fait, tous les gars à bord avaient une graine dans chaque œil. Mais ils étaient déterminés à réussir.

Après avoir navigué pendant trois mois jusqu’au cap Tcheliouskine, point le plus au nord du continent, le Fram arriva à la place où la Jeannette, un bateau d’exploration américain, avait été complètement effoirée par la glace dans une autre tentative d’atteindre le pôle Nord quelques années avant. Faique là, ça passait… ou ça cassait. Littéralement.  

L’expédition de la USS Jeannette
 
En 1879, l’équipage de la Jeannette s’est embarqué pour le pôle Nord en passant par le détroit de Béring. Malheureusement, le bateau se retrouva pogné ben dur dans la banquise, où il resta pendant quasiment deux ans jusqu’à ce qu’il soit carrément écrapouti sous la pression de la glace.

Quant aux gars à bord, ce fut pas jojo : ils essayèrent de partir sur la banquise en traînant des petits bateaux jusqu’à l’eau libre, mais sur les 33, juste treize ont survécu; les autres se sont perdus dans une tempête ou sont morts de faim en errant dans la toundra.
 
Faique mettons que les gars savaient très bien ce qu’ils risquaient si Fridtjof s’était fourré dans ses calculs.
 
Comme des bouttes de ce bateau-là avaient été retrouvés des centaines de kilomètres à l’ouest, pas loin du Groenland, Fridtjof était convaincu qu’il y avait un courant marin qui allait dans ce sens-là, et qu’il fallait juste le suivre avec la glace pour arriver au pôle Nord.

Or, quand ce fut le tour du Fram d’embarquer dans la banquise, au lieu d’être effoiré, floup! Grâce à sa quille arrondie, il glissa en dehors de la glace, et il allait pouvoir se laisser porter par elle, comme Fridtjof l’avait imaginé!

« Astie que c’est beau! se dit Fridtjof en regardant son bateau aller. Il est tellement solide, y sent quasiment pas les plaques de glace pis y roule dessus comme une chique dans une spitoune! »

C’est là que commença le boutte plate.

Le Fram dans la banquise. (Source : Wikimedia Commons)

Fram, ça veut dire « en avant » en norvégien, mais au début, c’était pas vraiment dans ce sens‑là que le bateau allait. La banquise le faisait virailler n’importe comment, pis quand il allait du bon bord, c’était quasiment par hasard. Il fallut jusqu’en janvier 1894 pour qu’il commence à dériver comme faut vers le nord-ouest. Pendant ce temps-là, les gars essayaient de se désennuyer comme y pouvaient, mais il y a toujours ben des limites au nombre de parties de poker pis de trou de cul que tu peux jouer avant de t’écœurer.

Fridtjof, lui, commençait à être comme une queue de veau : un an et demi après le départ, le pôle Nord était encore loin, pis y se pouvait pu d’attendre à rien faire. Selon ses calculs, ça allait prendre encore cinq ans pour se rendre. Faique il eut une autre de ses idées de fou :  

« Mettons que je clanchais en traîneau à chiens jusqu’au pôle Nord, pis que je retrouvais la gang après? Pour m’en r’venir, il y a la terre François-Joseph, un peu plus à l’ouest. Faique, j’irai là-bas, pis après c’est juste un p’tit boutte en kayak jusqu’à Svalbard, où je trouverai ben un bateau pour me ramener.  »

Là, faut que je prenne le temps de vous expliquer à quel point c’était crinqué, son affaire. L’océan Arctique, c’est juste de la glace. C’est une immense immensité avec du rien à perte de vue. Il n’y a pas de terre où te mettre les pieds ni personne pour te venir en aide si ça va mal. Y’a pas de GPS. Pas de carte fiable. Pas de téléphone. C’était comme si Fridtjof se lançait dans un trou noir en gageant qu’il allait ressortir à l’autre boutte.

Fridtjof et Hjalmar quittent le Fram
(Source : The Project Gutenberg Ebook of Fridtjof Nansen, by Jacob B. Bull)

Sans en parler à son équipage, il commença donc à planifier son équipéeet  à faire des virées en traîneau à chiens sur la banquise pour s’entraîner. Puis, après quelques mois, il annonça ses intentions : il laisserait le commandement à Otto Sverdrup, pis il emmènerait Hjalmar Johansen. Vous allez trouver ça bizarre, mais ils étaient plusieurs dans l’équipage à être déçus de pas pouvoir y aller avec lui!

Faique, après tout ça, nous voilà revenus au moment où Fridtjof Nansen et Hjalmar Johansen quittèrent le Fram avec 27 chiens, leurs traîneaux, leurs skis, leurs kayaks et de la bouffe pour 100 jours dans le but de se rendre en haut de la calotte du monde. Pour leur dire au revoir, les gars restés dans le bateau tirèrent du fusil dans les airs.

Ben vite, ce fut la grosse misère noire : la glace était tout croche, avec des trous pis des bosses partout, faique ça skiait vraiment mal. Des fois, le soir, Fridtjof et Hjalmar étaient assez brûlés qu’ils tombaient endormis en mangeant. Leur linge venait tellement trempe pendant la journée qu’il leur gelait dur sur le dos, pis ils devaient se coucher tout habillés dans leur sac de couchage pour sécher pendant la nuit. Pis même là, ils se reposaient pas vraiment : Fridtjof était souvent réveillé par Hjalmar qui criait des directives aux chiens dans son sommeil.

Alors, comme si ça allait pas assez mal de même, la banquise se mit à dériver vers le sud, ce qui les éloignait encore davantage de leur but. Plus ça allait, plus elle devenait chaotique : devant nos deux explorateurs, il y avait juste d’énormes blocs de glace jusqu’à l’horizon. Un m’ment n’né, Fridtjof dut se rendre à l’évidence : y se rendraient pas au pôle Nord.

« Hjalmar, ça a pas d’allure. C’est plate, mais va falloir qu’on r’vire de bord. »

Alors, le 8 avril, à une latitude record de 86°14’, Fridtjof et Hjalmar reprirent le chemin de la maison. Ce qu’ils savaient pas, c’est que ça allait prendre plus de temps qu’ils pensaient. PAS MAL plus de temps.

Partie 3


Source principale : Jacob B. Bull, Fridtjof Nansen – A book for the young, 1903. https://www.gutenberg.org/files/38026/38026-h/38026-h.htm