Avant la Guerre des Deux-Roses, partie I — Richard II, le roi qui pétait VRAIMENT plus haut que le trou

Heille, vous-autres, là, v’nez vous-en plus proche!

Mononc’ Poêle! Va chercher le banc d’traite dans l’étable pis les vieilles chaises dans l’grenier. J’veux qu’parsonne soye pogné pour rester d’boutte!

Toé, là, reste pas dans l’cadre de porte, tu fais rentrer l’frette! 

Ma noire, r’mettrais-tu une bûche dans l’poêle? Parce que là, mes pits pis mes pitounes, on est icitte pour un boutte. 

Ça fait longtemps que j’veux vous conter l’histoire que j’vas vous conter. Mais j’voulais attendre d’avoir plus pogné l’tour, pis là, ch’pense que chus bonne. 

M’as vous conter l’histoire de la Guerre des Deux-Roses. 

Bon. Là, soit vous trippez ben raide parce que vous savez c’est quoi pis vous aviez hâte, soit vous vous attendez à c’que j’vous raconte une chicane de plates-bandes entre deux madames anglaises trippeuses de botanique qui a viré au meurtre – r’marquez, si c’tait vraiment arrivé, j’aurais aimé vous la conter, celle-là.

Mais non. Pour ceux qui savent pas, la Guerre des Deux-Roses, c’était un crêpage de chignon sanglant entre deux branches de la famille royale d’Angleterre – les York, qui avaient une rose blanche comme symbole, pis les Lancaster, qu’eux-autres, y’avaient une rose rouge. Pour vous donner une idée, vos affaires à’tévé, là, avec la créâture qui s’promène su’ un dragon, là, ben c’est basé su c’t’histoire-là. 

Vous vous doutez ben que ça va être long pis compliqué. Mais quiétez-vous pas. M’as commencer par le commencement, pis toute va être clair. Les toilettes c’est la porte, là, dans l’fond, pis si vous voulez d’quoi, gênez-vous pas. 

Bon. 

Notre histoire commence en 1376. À c’moment-là, le roi d’Angleterre, c’tait Édouard III. À 64 ans, y commençait à avoir faite son temps, pis c’tait clair qu’y faudrait ben vite jaser de succession. Avec sa femme, la reine Philippe, y’avait 9 enfants; j’vous les nommerai pas toutes pour tu’suite, mais le plus vieux, l’héritier du trône, c’tait Édouard, qu’on appelait « le Prince Noir ». On sait pas trop d’où c’que c’te surnom-là sortait, mais c’tait soit parce que son armure était noire, soit parce qu’il avait une réputation d’astie d’sauvage au combat. 

Entécas.

À c’t’époque-là, mettons que t’arrivais boum de même dans une place publique à Londres, t’entendrais des affaires comme ça : 

– Heille je l’aime ben, notre roi, là, mais c’est quoi c’t’obsession de devenir roi d’France? Ch’comprends ben qu’sa mère était une princesse française, mais qu’est-cé ça crisse? Messemble qu’y en a ben assez su’é bras avec yinque l’Angleterre! Pis là, sa maudite guerre est après toutes nous ruiner avec les astie de taxes spéciales!
— Pis là en plus, avec la peste, y’a beaucoup moins de monde pour payer! Qu’y taxent plus les riches, à la place! Je les ai encore au travers d’la gorge, moé, les lois qui forcent le monde à accepter des salaires de misére d’avant la peste même si y’a pu un crisse de chat pour travailler dins champs!

Bref, la rage bourlouttait parmi le peuple. 

Pis là, surprise : à 46 ans, le Prince Noir péta d’la dysenterie. Pis 9 mois après, c’est le vieux roi Édouard qui passa l’arme à gauche. 

Le prochain su’a liste pour le trône, c’tait Richard, fils du Prince Noir. Comme ses proches avaient peur que son mononcle Jean, duc de Lancaster – le frère du Prince Noir – profite du fait que son neveu était yinque un flo de dix ans pour le tasser, ben y le firent couronner au plus crisse.  

Pendant les années qui suivirent, Ti-Ritch fut encadré par un conseil de monsieurs puissants, dont l’archevêque de Canterbury. Pis là, en 1381, y’eut la révolte des paysans. 

Oh, boy. 

Comme j’viens d’vous dire, les paysans commençaient à en avoir plein leur casse des taxes pour des guerres niaiseuses, des salaires de marde pis du système de servage, qui faisait qu’en échange d’une protection contre les bandits pis d’une place où rester, ben t’appartenais essentiellement au seigneur – t’étais pogné à cultiver ses terres pis tu pouvais pu t’en aller ailleurs, fallait que tu demandes la permission pour te marier, pis tes enfants héritaient du même contrat de marde que toé sans avoir leur mot à dire.

Faique quand un juge de paix de la région de l’Essex alla interroger les paysans pour savoir pourquoi les taxes étaient pas payées, ce fut comme garrocher un top d’une flaque de gaz.

Ça vira à l’échauffourée, pis c’tait toute c’qui manquait pour que des milliers de paysans crinqués décident de prendre leux fourches, leux haches pis leux arcs pis de partir pour Londres. 

Avec à leur tête un certain Wat Tyler, y commencèrent par saccager le palais à Mononc’Jean. Là-dedans, c’tait plein de tapisseries qui coûtaient des prix de fou, pis même la spitoune pis l’plat du chien étaient en argent pis en pierreries. Quand tu te fends l’cul pour des pinottes, c’est le genre d’affaires qui te met en calvaire.

Après, y s’en allèrent à la tour de Londres, où y ramassèrent l’archevêque de Canterbury pis d’autres grosses pointures, pis les décapitèrent. 

C’est là que Ti-Ritch, qui était rendu à 15 ans, se dit que c’tait l’temps qu’y fasse de quoi, faique y donna rendez-vous aux rebelles juste en dehors des murs de la ville. 

En attendant le roi, Wat Tyler faisait son frais : 

« Heille! Ben vite, c’est moé qui va décider les lois! Quand ça va être moé l’boss, y’en aura pu, de servage! On va pouvoir avoir nos terres à nous-autres! Les religieux vont nous marier, nous enterrer pis baptiser nos enfants, mais y’auront pu d’pouvoir su nous-autres! Pis toutes les hommes vont être égaux! » 

J’sais pas trop à quoi y s’attendait, mais c’tait clair que ça allait pas passer comme du beurre dans’poêle. 

Quand Ti-Ritch arriva, Wat s’avança pour parlementer, mais y’eut du fuckaillage avec les gardes du roi; le chef des rebelles pogna les nerfs et sortit sa dague, mais on le crissa en bas de son cheval pis un chevalier le tua d’un coup d’épée. 

Voyant ça, les rebelles se préparèrent à attaquer. 

On était à un pet sec d’un bain d’sang. 

C’est là que Ti-Ritch frappa le premier grand coup de son règne : au lieu de se sauver la queue entre les jambes, y s’avança vers les rebelles et cria : 

« Chus votre capitaine, suivez-moé! » 

Fallait être fou, avoir des couilles en béton ou bedon s’craire en estie pour faire une affaire de même, mais les rebelles, la gueule à terre, privés de chef pis comprenant pas trop c’qui s’passait, suivirent leur ado-roi comme des p’tits moutons ben dociles. Après, Ti-Ritch les laissa r’tourner chez eux sans les punir. La rébellion continua encore un peu dans d’autres bouttes du royaume, mais deux mois plus tard, toute était fini. 

C’que Ritch avait faite, on dirait que ça y’avait monté à la tête. Dans les années qui suivirent, y se mit à croire que c’tait Dieu en personne qui l’avait mis sur le trône pis qu’y était une grosse coche en haut de tout le monde. 

Tandis que la cour royale de son grand-père tenait plus de la gang de chums dans un camp de chasse, celle de Richard ressemblait à une gang de fidèles qui adorent leur dieu. Des fois, y restait des heures de temps assis sur son trône sans rien dire, pis si t’avais l’malheur qu’y te r’garde, fallait que tu te mettes à genoux pis que tu l’appelles majesté. 

Adulte, c’tait une grande échalote, arrogant, prime, fier-pet pis tout le temps sur le gros nerf. Sa femme, Anne de Bohême, avec qui y’eut pas d’enfants, était tout le temps après le calmer pis le convaincre de pas faire décapiter quequ’un qui l’avait offensé sans faire exprès. 

Avec le temps, y devint de plus en plus parano. Y se créa une garde personnelle, les archers du Cheshire, une gang de bums qui faisaient toute c’qui voulaient sans que personne parle par peur du roi. Y faisait tout le temps arrêter son mononcle Jean parce qu’y avait peur qu’y lui vole son trône; y le condamnait à mort sur un coup de tête pis le faisait libérer par après. Pis y’avait pas juste lui : Ritch commença à se méfier d’un autre de ses mononcles, Thomas, duc de Gloucester. 

Faut dire que Mononc’Tom trippait pas fort sur la façon dont son n’veu gérait les affaires, pis y s’gênait pas pour le dire :  

« Maudit fou avec ses asties de taxes épouvantables! Les marchands sont toutes après faire faillite! L’argent s’en va on sait pas où, mais à l’voir habillé comme un arbre de Nouël, on a quand même une p’tite idée. Y’a 300 employés yinque dans sa cuisine, calvâsse! Pis checkez-lé, là, assis su son cul à boire au lieu de s’battre contre les Français qui rillent de nous-autres! »

Un m’ment’né, Ritch se leva avec l’idée que Mononc’Tom préparait un coup d’État, faique y le fit étouffer dans son litte avec un oreiller, Pour les autres nobles qu’y soupçonnait de trahison, y’organisa un procès de Mickey Mouse où les accusés durent essayer de se défendre en chiant dans leux culottes parce qu’y étaient entourés par les archers du roi qui leur pointaient des flèches dans’face.  

Dans sa tête, Ritch était l’envoyé de Dieu sur Terre, pis la vie de chaque homme, femme pis enfant était entre ses mains. Ceux qui étaient pas d’accord avec lui étaient des hérétiques. Y condamna Henri Bolingbroke, le fils à son mononcle Jean, à l’exil en France pis y fit décapiter le comte d’Arundel, qui avait osé arriver en retard pour le service de la reine-mère. Après, y se mit à dire que son fantôme venait l’épeurer dans son sommeil, tellement qu’y fit déterrer son cadavre pour le mettre plus loin – assez loin pour qu’y puisse pu se rendre dans sa chambre, j’imagine. 

Clairement, y’était après débarquer de ses pentures. 

Pis là, quand Mononc’Jean mourut, Ritch décida de déshériter son cousin Henri pis de ramasser toute l’héritage à sa place. 

C’tait une astie de grosse gaffe. 

« Qu’est-cé ça, câlisse? dit Henri. Tu parles d’un move de batte! Ch’filais pas trop pour un coup d’État, mais là j’ai pas l’choix, sinon m’a toute parde! »  

Richard, lui, voyait rien aller pantoute. Au lieu d’attendre son cousin avec une brique pis un fanal, y partit en expédition militaire en Irlande, laissant presque personne pour défendre Londres. Son mononcle Edmond, qui était censé garder le fort pendant c’temps-là, avait aucune autorité pis put juste regarder avec l’air découragé quand l’bordel pogna dans l’royaume : le système de justice s’artrouva paralysé pis les bandits, lâchés lousses, se mirent à toute piller les fermes. 

Quand Henri débarqua en Angleterre, y fut accueilli en libérateur. Quasiment tout le monde se mit de son bord, dont son mononcle Edmond : 

« Entécas mon n’veu, là, ch’t’assez content de t’voir! Aweille mon homme, prends ma place, j’l’ai toute réchauffée pour toé! »

Richard, en apprenant c’qui était arrivé, aurait pu se sauver; à la place, y revint d’Irlande en passant par le pays de Galles. Là, ses troupes l’abandonnèrent, même les maudits bums d’archers qui formaient sa garde personnelle. Malgré toute, y’était sûr qu’y finirait par déjouer ses ennemis : 

« M’a toute les écorcher vifs, c’tes tabarnaks-là! »

Mais finalement, Henri réussit à le capturer. Quand Ritch se retrouva en face de lui, son chien préféré passa drette à côté comme si y’était pas là pis alla licher la face d’Henri. Outch. 

Quand on y lut la liste des accusations contre lui, y paniqua pis se mit à pointer l’un et l’autre du doigt : 

« C’pas moi, c’est lui! J’ai rien faite! »

Faique Henri y donna l’choix : abdique ou meurt. Après s’être lamenté des jours de temps, Ritch finit par se résigner. Y’eut une cérémonie où y remit solennellement la couronne à son cousin, qui devint Henri IV d’Angleterre. 

Queques semaines après, Ritch fut condamné à la prison à vie. Tandis qu’on l’emmenait, y brailla comme un veau : 

« J’aurais préféré jamais v’nir au mooooooooonde! Bouuu-houuuuu-houuuuuu! »

Bon! Avant de savoir c’qui est arrivé À Richard pis Henri après ça, ch’pense que c’est l’temps pour une pause pipi.

Heille toé! Si tu veux fumer, va su’a galerie! 

On r’commence ça dans pas long! 

Partie II


Source : Desmond Seward, The Demon’s Brood : The Plantagenêt Dynasty that Forged the English Nation, 2014.


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Méchante veillée : le palais de glace de la tsarine Anna

Anna Ivanovna, impératrice (ou tsarine) de Russie, avait vraiment manqué sa vocation : elle avait vraiment l’tour pour t’organiser des veillées épiques, le genre dont on se souvient encore quasiment 300 ans plus tard. Parlez-en au prince Mikhaïl Alexeïevitch Galitzine, dont le mariage a été organisé par la tsarine en personne, pis qui manqua pas réchapper de sa nuit de noces. 

En 1729, le prince Mikhaïl tomba veuf. Pour faire passer sa peine, il alla se la couler douce en Italie. Là-bas, il rencontra une autre femme, et ben vite, il la demanda en mariage.

L’affaire, c’est que la belle était catholique, pis que le prince Mikhaïl, lui, était orthodoxe. Pas grave : le prince se convertit et épousa sa nouvelle blonde drette là.

– Mais, chéri, ça va pas faire du trouble quand on va s’en aller en Russie?

– Ben, c’est sûr qu’à la cour impériale, c’est mal vu de changer de religion, mais on a juste a pas le dire pis ça devrait être correct.

– Ouin, si tu le dis, mon amour…

Sauf qu’il se fourrait le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Comme l’impératrice Anna était complètement paranoïaque et avait des espions partout, ça lui prit pas grand temps pour découvrir le pot aux roses. Pis c’est ben de valeur, mais elle aimait vraiment pas ça, les « infidèles ».

Faique là, mes amis, la marde pogna SOLIDE pour notre pauvre Mikhaïl.

Anna Ivanovna (Source : Wikimedia Commons)
C’est qui, ça, Anna Ivanovna?
 
Anna Ivanovna était la fille du tsar Ivan V, qu’on appelait « l’Ignorant » et qui passait le plus clair de son temps assis à rien faire, les yeux dans la graisse de bines.
 
Ça a d’l’air qu’elle était pas ben belle (l’auteur anglais Thomas Carlyle a dit qu’elle avait des joues comme « un jambon de Westphalie » – franchement, Tom, c’est vraiment chien), pas ben élevée et quasiment analphabète. Elle avait une tête de cochon, un air de bœuf et tendance à faire des vacheries à son entourage.
 
Ça l’empêcha pas d’avoir des prétendants ni de se marier. À l’âge de 17 ans, elle épousa Frederick Wilhem, duc de Courlande, qui avait le même âge qu’elle; malheureusement, le p’tit gars mourut moins de deux mois après, sur la route entre Saint-Pétersbourg et le duché de Courlande, sans qu’on sache trop pourquoi. C’était peut-être une pneumonie, mais des langues sales disent qu’il aurait fait un concours de boisson avec le mononcle d’Anna, le tsar Pierre le Grand – tout un adversaire – pis qu’il se serait tellement paqueté qu’il se serait jamais remis de son lendemain de brosse.
 
Quoi qu’il en soit, Anna alla tout de même en Courlande (aujourd’hui une région de la Lettonie) sans son mari et régna là-bas pendant quasiment 20 ans, jusqu’à ce que son mononcle Pierre meure sans héritier évident. Les membres du haut conseil, une gang de nobles qui grenouillaient pour virer ça à leur avantage, choisirent Anna comme tsarine parce qu’ils se disaient qu’une veuve pas d’enfants, ça leur ferait une bonne marionnette. Pour être sûrs de leur affaire, ils lui demandèrent de signer les « Conditions », un papier qui disait qu’elle pouvait pas déclarer la guerre, faire condamner un noble, établir des impôts ni se marier sans leur permission. Aussi ben dire qu’a pouvait rien faire.
 
Quand elle arriva à Saint-Pétersbourg, Anna déchira leur papier dans leur face et les fit sacrer en prison, décapiter ou envoyer péter au frette en Sibérie. Y’avaient juste à pas la sous‑estimer.

Pour se faire une idée de quel genre de femme Anna était, faut savoir, par exemple, qu’elle avait fait mettre un fusil à côté de chaque fenêtre de son palais au cas que l’envie lui pogne de tirer sur les oiseaux (chacun ses petits plaisirs). Faique quand elle apprit la conversion du prince Mikhaïl, elle manqua pas d’idées pour le punir.

Premièrement, Anna le força à divorcer et renvoya sa femme en Italie (d’autres disent qu’elle mourut; c’est pas clair).

Deuxièmement, elle en fit son bouffon. Pour Mikhaïl, un monsieur de 51 ans habitué au respect et aux honneurs, c’était toute une débarque : il était maintenant pogné pour passer la journée dans un panier dans le salon de la tsarine, à lui servir du kvas (une sorte de bière au pain d’Europe de l’Est), à imiter une poule et à faire semblant de pondre des œufs pour la visite. Ayoye.

Gros fun noir dans la chambre de la tsarine (par Valery Jacobi – source : Wikimedia Commons)

Troisièmement, elle lui trouva une nouvelle femme et lui organisa un mariage grandiose. Dit de même, ça a pas l’air trop pire, pis même… fin? Mais écoutez ben ça.

La promise du prince Mikhaïl, c’était Avdotya Buzheninova, une vieille servante kalmouke* reconnue pour être particulièrement laitte.

Le jour des noces, les mariés furent habillés en clowns et paradés dans la rue, dans une cage posée sur le dos d’un éléphant. Ils étaient suivis par un cortège de personnes handicapées, de minorités ethniques (parce que dans le temps, le monde trouvait ça drôle) pis de musiciens dans des traîneaux tirés par des chiens, des chevreuils et des animaux de ferme.

Puis, après l’église et le souper, les pauvres Mikhaïl et Avdotya furent amenés là où ils devaient passer leur nuit de noces.

Là, Anna s’était vraiment fendue en quatre pour impressionner.

Elle avait fait bâtir un immense palais de glace, comme au carnaval. Autour, il y avait des arbres en glace avec des oiseaux en glace, des canons en glace, des fontaines en forme de dauphin en glace pis même un éléphant en glace avec un gars dedans qui jouait du klaxon pour faire le bruit (y devait tellement se geler le cul, lui!).

En dedans, tout était en glace aussi : le lit, les oreillers, les tables, les chaises, la vaisselle pis une horloge qui marchait pour vrai. Taboire! Même les chandelles et les bûches dans le foyer étaient en glace, et on pouvait les allumer en les graissant d’huile à lampe.

Non, mais fallait-tu être faisant-mal pour se donner autant de trouble juste pour faire étriver quelqu’un? Parce que le palais, c’était pas seulement pour faire beau pis attirer les touristes : c’était la pièce maîtresse de la punition du prince.

Les mariés dans le palais de glace (par Valery Jacobi – source : Wikimedia Commons)

Faique le Mikhaïl et sa nouvelle épouse furent enfermés dans le palais, flambant nus, pendant un des hivers les plus frettes que Saint-Pétersbourg ait connu. Autant dire qu’Anna les condamnait à mort. Avant de fermer la porte, la tsarine leur dit :

« Vous êtes aussi ben de jouer aux fesses si vous voulez pas crever de frette! Bonne nuit, là! »

Heureusement, les époux survécurent, car Avdotya réussit à échanger son collier de perles contre le manteau d’un des gardes qui les surveillaient. Ils passèrent aussi la nuit à courir partout comme des malades pour se garder au chaud en brisant tout ce qu’ils pouvaient :

« Quins, la maudite vache! R’garde c’qu’on fait avec ton astie de palais de glace! »

Malheureusement, Avdotya pogna son coup de mort cette nuit‑là et creva quelques jours après (selon certaines sources, elle aurait vécu assez longtemps pour accoucher de jumeaux, conçus cette nuit‑là, mais c’est douteux).

Anna, malade des reins, mourut l’automne d’après.

Quant au prince Mikhaïl, libéré de la tyrannie de la tsarine, il se remaria et mourut 40 ans plus tard, à l’âge de 90 ans. Finalement, ça s’est pas trop mal terminé pour le vieux snoro!


*Les Kalmouks sont une minorité ethnique de Russie. C’était pas innocent : pour Anna, l’origine de la mariée rendait son choix encore plus insultant pour Mikhaïl.