Méchante veillée : le palais de glace de la tsarine Anna

Anna Ivanovna, impératrice (ou tsarine) de Russie, avait vraiment manqué sa vocation : elle avait vraiment l’tour pour t’organiser des veillées épiques, le genre dont on se souvient encore quasiment 300 ans plus tard. Parlez-en au prince Mikhaïl Alexeïevitch Galitzine, dont le mariage a été organisé par la tsarine en personne, pis qui manqua pas réchapper de sa nuit de noces. 

En 1729, le prince Mikhaïl tomba veuf. Pour faire passer sa peine, il alla se la couler douce en Italie. Là-bas, il rencontra une autre femme, et ben vite, il la demanda en mariage.

L’affaire, c’est que la belle était catholique, pis que le prince Mikhaïl, lui, était orthodoxe. Pas grave : le prince se convertit et épousa sa nouvelle blonde drette là.

– Mais, chéri, ça va pas faire du trouble quand on va s’en aller en Russie?

– Ben, c’est sûr qu’à la cour impériale, c’est mal vu de changer de religion, mais on a juste a pas le dire pis ça devrait être correct.

– Ouin, si tu le dis, mon amour…

Sauf qu’il se fourrait le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Comme l’impératrice Anna était complètement paranoïaque et avait des espions partout, ça lui prit pas grand temps pour découvrir le pot aux roses. Pis c’est ben de valeur, mais elle aimait vraiment pas ça, les « infidèles ».

Faique là, mes amis, la marde pogna SOLIDE pour notre pauvre Mikhaïl.

Anna Ivanovna (Source : Wikimedia Commons)
C’est qui, ça, Anna Ivanovna?
 
Anna Ivanovna était la fille du tsar Ivan V, qu’on appelait « l’Ignorant » et qui passait le plus clair de son temps assis à rien faire, les yeux dans la graisse de bines.
 
Ça a d’l’air qu’elle était pas ben belle (l’auteur anglais Thomas Carlyle a dit qu’elle avait des joues comme « un jambon de Westphalie » – franchement, Tom, c’est vraiment chien), pas ben élevée et quasiment analphabète. Elle avait une tête de cochon, un air de bœuf et tendance à faire des vacheries à son entourage.
 
Ça l’empêcha pas d’avoir des prétendants ni de se marier. À l’âge de 17 ans, elle épousa Frederick Wilhem, duc de Courlande, qui avait le même âge qu’elle; malheureusement, le p’tit gars mourut moins de deux mois après, sur la route entre Saint-Pétersbourg et le duché de Courlande, sans qu’on sache trop pourquoi. C’était peut-être une pneumonie, mais des langues sales disent qu’il aurait fait un concours de boisson avec le mononcle d’Anna, le tsar Pierre le Grand – tout un adversaire – pis qu’il se serait tellement paqueté qu’il se serait jamais remis de son lendemain de brosse.
 
Quoi qu’il en soit, Anna alla tout de même en Courlande (aujourd’hui une région de la Lettonie) sans son mari et régna là-bas pendant quasiment 20 ans, jusqu’à ce que son mononcle Pierre meure sans héritier évident. Les membres du haut conseil, une gang de nobles qui grenouillaient pour virer ça à leur avantage, choisirent Anna comme tsarine parce qu’ils se disaient qu’une veuve pas d’enfants, ça leur ferait une bonne marionnette. Pour être sûrs de leur affaire, ils lui demandèrent de signer les « Conditions », un papier qui disait qu’elle pouvait pas déclarer la guerre, faire condamner un noble, établir des impôts ni se marier sans leur permission. Aussi ben dire qu’a pouvait rien faire.
 
Quand elle arriva à Saint-Pétersbourg, Anna déchira leur papier dans leur face et les fit sacrer en prison, décapiter ou envoyer péter au frette en Sibérie. Y’avaient juste à pas la sous‑estimer.

Pour se faire une idée de quel genre de femme Anna était, faut savoir, par exemple, qu’elle avait fait mettre un fusil à côté de chaque fenêtre de son palais au cas que l’envie lui pogne de tirer sur les oiseaux (chacun ses petits plaisirs). Faique quand elle apprit la conversion du prince Mikhaïl, elle manqua pas d’idées pour le punir.

Premièrement, Anna le força à divorcer et renvoya sa femme en Italie (d’autres disent qu’elle mourut; c’est pas clair).

Deuxièmement, elle en fit son bouffon. Pour Mikhaïl, un monsieur de 51 ans habitué au respect et aux honneurs, c’était toute une débarque : il était maintenant pogné pour passer la journée dans un panier dans le salon de la tsarine, à lui servir du kvas (une sorte de bière au pain d’Europe de l’Est), à imiter une poule et à faire semblant de pondre des œufs pour la visite. Ayoye.

Gros fun noir dans la chambre de la tsarine (par Valery Jacobi – source : Wikimedia Commons)

Troisièmement, elle lui trouva une nouvelle femme et lui organisa un mariage grandiose. Dit de même, ça a pas l’air trop pire, pis même… fin? Mais écoutez ben ça.

La promise du prince Mikhaïl, c’était Avdotya Buzheninova, une vieille servante kalmouke* reconnue pour être particulièrement laitte.

Le jour des noces, les mariés furent habillés en clowns et paradés dans la rue, dans une cage posée sur le dos d’un éléphant. Ils étaient suivis par un cortège de personnes handicapées, de minorités ethniques (parce que dans le temps, le monde trouvait ça drôle) pis de musiciens dans des traîneaux tirés par des chiens, des chevreuils et des animaux de ferme.

Puis, après l’église et le souper, les pauvres Mikhaïl et Avdotya furent amenés là où ils devaient passer leur nuit de noces.

Là, Anna s’était vraiment fendue en quatre pour impressionner.

Elle avait fait bâtir un immense palais de glace, comme au carnaval. Autour, il y avait des arbres en glace avec des oiseaux en glace, des canons en glace, des fontaines en forme de dauphin en glace pis même un éléphant en glace avec un gars dedans qui jouait du klaxon pour faire le bruit (y devait tellement se geler le cul, lui!).

En dedans, tout était en glace aussi : le lit, les oreillers, les tables, les chaises, la vaisselle pis une horloge qui marchait pour vrai. Taboire! Même les chandelles et les bûches dans le foyer étaient en glace, et on pouvait les allumer en les graissant d’huile à lampe.

Non, mais fallait-tu être faisant-mal pour se donner autant de trouble juste pour faire étriver quelqu’un? Parce que le palais, c’était pas seulement pour faire beau pis attirer les touristes : c’était la pièce maîtresse de la punition du prince.

Les mariés dans le palais de glace (par Valery Jacobi – source : Wikimedia Commons)

Faique le Mikhaïl et sa nouvelle épouse furent enfermés dans le palais, flambant nus, pendant un des hivers les plus frettes que Saint-Pétersbourg ait connu. Autant dire qu’Anna les condamnait à mort. Avant de fermer la porte, la tsarine leur dit :

« Vous êtes aussi ben de jouer aux fesses si vous voulez pas crever de frette! Bonne nuit, là! »

Heureusement, les époux survécurent, car Avdotya réussit à échanger son collier de perles contre le manteau d’un des gardes qui les surveillaient. Ils passèrent aussi la nuit à courir partout comme des malades pour se garder au chaud en brisant tout ce qu’ils pouvaient :

« Quins, la maudite vache! R’garde c’qu’on fait avec ton astie de palais de glace! »

Malheureusement, Avdotya pogna son coup de mort cette nuit‑là et creva quelques jours après (selon certaines sources, elle aurait vécu assez longtemps pour accoucher de jumeaux, conçus cette nuit‑là, mais c’est douteux).

Anna, malade des reins, mourut l’automne d’après.

Quant au prince Mikhaïl, libéré de la tyrannie de la tsarine, il se remaria et mourut 40 ans plus tard, à l’âge de 90 ans. Finalement, ça s’est pas trop mal terminé pour le vieux snoro!


*Les Kalmouks sont une minorité ethnique de Russie. C’était pas innocent : pour Anna, l’origine de la mariée rendait son choix encore plus insultant pour Mikhaïl.

La vengeance de sainte Olga de Kiev

Chère Madame,
J’ai tué ton mari en le fendant en deux sur le sens de la longueur. 
On se marie-tu?
Soye assurée, Madame, que je me fendrais en quatre pour toé. 
Avec tendresse, 
Ton Malichou

Tu fais quoi, quand t’arçois un message de même? 

Tu brailles? Tu fais l’bacon? Tu crisses toute à terre?  

Si t’es la grande duchesse Olga de Kiev, toute ça, c’t’indigne de toé. Nonon. C’que tu fais, c’est v’nir ben, ben frette en d’dans, comme un Monsieur Freeze bleu. Pis concentrer toute ta rage dans une seule affaire : la destruction totale de tes ennemis. 

Le mari d’Olga, c’tait Igor, l’grand-duc de la Rus’ de Kiev (un État qui a existé du IXe au XIIIe siècle, dans l’Ukraine d’à c’t’heure). Pis en tant que grand-duc, Igor allait de temps en temps faire un tour chez les tribus voisines pis faisait un peu comme les Hell’s avant le temps, c’t’à-dire aller faire peur au monde pour qu’y lui donnent des bidous en échange de sa « protection ». 

En général, ça passait; mais là, une fois, quand y’était en s’en r’venant de chez la tribu des Drevlianes, Igor dit à ses gars :

« Tendez menute, messemble qu’y aurait moyen de leur téter encore plus. Vous autres, v’nez avec moé, pis vous-autres, continuez avec le stock, on va vous arjoindre tantôt. »

Ça, c’tait ambitionner sur le pain béni. Pis Mal, le prince des Drevlianes, commençait à être tanné de s’faire dévaliser fois après fois comme un chalet dans l’bois à l’automne, faique y décida de mettre son pied à terre :

« Heille là, là, si on le laisse faire à toué fois, y va tout le temps être rendu chez nous, pis un m’ment’né, on n’aura pu rien. Engordez lé, y s’prend pour qui? Y’arvient avec même pas toute son monde! Y’est au-dessus de ses affaires. C’est not’chance. »

Faique Mal et ses gars le pognèrent, pis au lieu d’y aller avec un classique, de quoi de propre – genre, un coup d’épée dans l’ventre –, ben y décidèrent d’être créatifs. Y plièrent deux bouleaux pour que le haut touche à terre, attachèrent un pied d’Igor à chaque boutte, pis arlâchèrent les bouleaux pour qu’y se déplient d’une shot. Chlak-skritch. Pu d’Igor. 

Ark. 

Igor avait comme seul héritier un p’tit boutte de trois ans, Svyatoslav. Mais comme y’était pas assez vieux pour, tsé, attacher ses lacets tout seul, pis encore moins pour régner, c’est Olga, sa mére, qui régnerait pour lui en attendant qu’y vienne majeur. Sachant ça, le prince Mal se mit à se frotter les mains : 

« Heille, c’est tu d’adon, ça! Un bébé pis une p’tite madame! J’ai yinque à marier la veuve, pis après ça, m’a pouvoir faire faire c’que j’veux au p’tit! M’as devenir le grand boss de la Rus’ de Kiev! Mouahaha! » 

Faique y’envoya une vingtaine de ses gars en bateau à Kiev voir Olga pour y transmettre la nouvelle pis sa demande en mariage. 

On s’entend qu’Olga fut pas particulièrement impressionnée par le front de Mal – parce qu’y fallait en avoir tout l’tour de la tête pour oser demander une femme en mariage quand le cadavre de son mari est même pas encore frette! Surtout quand, tsé, c’est de sa faute si y’est mort. Pis qu’y a faite exprès.

A devait être en tabarnak, mais a le montra pas pantoute. A resta ben fine avec les visiteurs, mais leu dit pas si a l’acceptait ou non de devenir Madame Mal :  

« Nobles étrangers, vous me pognez un peu les culottes à terre. J’étais pas vraiment prête à vous arcevoir avec les honneurs. Donnez-moi une chance de m’arprendre. Artournez dans votre bateau pour à soir, pis demain, quand mes hommes viendront vous charcher,  demandez-leu qu’y vous portent dans votre bateau jusqu’icitte, comme les bigs shots que vous êtes. »

Dans’nuite, la ratoureuse Olga fit creuser une grosse fosse su’l bord de son château. Le lendemain, a convoqua les émissaires drevlianes, qui firent exactement comme a l’avait dit, même si c’tait un peu bizarre. Alors, les hommes de la grande duchesse emmenèrent les émissaires jusqu’au château. Y tripaient, eux-autres là, à se faire porter de même comme des empereurs! Mais leu balloune péta s’un moyen temps quand y se firent domper, bateau inclus, dans la fosse creusée dans’nuite. Pis c’est là qu’Olga arriva. A se pencha au bord de la fosse pis dit :  

« Pis, c’est tu assez d’honneurs pour vous-autres? » 

Et là, a l’ordonna qu’on enterre les émissaires vivants. Quins! 

Mais Olga était loin d’avoir fini. Aussitôt après, a l’envoya un message au prince Mal pour y dire qu’a l’acceptait de se marier avec lui, mais qu’y devait y’envoyer ses plus nobles pis ses meilleurs pour l’escorter jusque chez eux – a l’était la grande duchesse, quand même!  

Pas méfiant pour deux cennes, le prince accepta d’envoyer une délégation de ses chefs de clan sans se d’mander c’qui était arrivé à la première gang qu’y avait envoyée à Kiev. 

Olga accueillit les Drevlianes avec toutes les honneurs; a les invita même à aller se laver dans son pavillon de bain parsonnel. Pas plus fins que ça, les émissaires entrèrent, se mirent toutes flambant nus pis se garrochèrent dans le bain, tout contents. Or, le sourire leu partit d’la face s’un moyen temps quand la grande duchesse fit barrer les portes. A l’ordonna à ses hommes de crisser le feu au pavillon, pis les pauvres émissaires finirent toutes rôtis comme des poulets du Saint-Hubert.  

Pour Olga, c’tait pas encore assez. A l’envoya un autre message au prince Mal – qui clairement, rendu là, avait montré qu’y était pas le crayon le plus aiguisé de la boîte – et y dit qu’a s’en venait le trouver. A y d’manda de préparer un grand festin funéraire pour son mari pour qu’a puisse l’honorer comme du monde avant de s’armarier. Pis a l’ajouta : 

« Ah, pis prépare BEAUCOUP d’hydromel! On va se lâcher lousses! »

Mal accepta, pis Olga s’mit en route pour Iskorosten, la capitale des Drevlianes. Arrivée là-bas, a l’alla d’abord pleurer Igor su sa tombe. 

Le soir, au festin, les Drevlianes s’en venaient pas mal chaudailles. Mais Olga et sa suite, eux-autres, y restaient ben sobres. Même, y’encourageaient leux hôtes à boire en leu varsant bock d’hydromel après bock d’hydromel. À’fin d’la soirée, les Drevlianes étaient toutes saouls morts, drette comme Olga voulait.

Et là, la grande duchesse, aussi frette et insensible que l’nordet, donna l’ordre à ses hommes : 

« Tuez-les toutes. » 

Ce fut le massacre total; pas un noceur arsortit de d’là vivant. On aurait pu croire qu’Olga s’rait juste arpartie ben tranquillement prendre son Bovril à Kiev près avoir étêté la tribu à ses ennemis, mais y’avait juste pas encore assez de sang drevliane qui avait coulé pour nèyer sa peine. Après avoir arfaite la trotte jusqu’à Kiev, a ramassa son armée pis artourna à Iskorosten pour finir la job…

Les Drevlianes, ou ce qui en restait, se présentèrent devant Olga pis la supplièrent de pas attaquer : 

— Sivouplaît, noble Madame, faites-nous pas mal! On va vous donner des fourrures pis du miel! 
— Ah, ben non, ben non, répondit Olga. J’ai juste une p’tite demande à vous faire. Je suis pas rapace comme feu mon mari, moé : je veux que vous m’apportiez trois pigeons et trois moineaux de chaque maison Yinque une tite affaire de rien, en signe de votre loyauté – je le sais que vous êtes pas trop en moyens ces temps-cittes. 

Ouin, je l’sais que ça a l’air bizarre. Mais c’est ça que l’histoire dit, faique mettons qu’on embarque là-dedans. 

— Hein? Pour vrai? demanda le représentant des Drevlianes, plein d’espoir. 
— Wo-oui, pour vrai, fit Olga avec un sourire aussi doux que celui d’la bonne sainte Vierge. 
— Ah! Fiou! Merci! Merci Madame! Vous êtes trop fine! 

Alors les Drevlianes, soulagés pis  arconnaissants, allèrent charcher les oiseaux qu’Olga avait demandés. À’nuite tombée, la grande duchesse ordonna à ses hommes d’attacher un p’tit boutte de soufre aux pattes de chaque oiseau avec d’la ficelle. Une fois arlâchés, les oiseaux, ben crère, y’artournèrent à leu pigeonnier ou à leu nid en d’sour des combles, dans’ville. Pis à la première étincelle, FROUSH : le feu pogna. Pis ça flamba en saint simonac. 

La ville d’Iskorosten brûla au complet; pas moyen d’éteindre les flammes, parce qu’y avait pas une seule maison qui était pas en feu. Pis quand les habitants essayèrent de se sauver, les hommes à Olga les pognèrent pis les massacrèrent; d’autres furent vendus comme esclaves; pis encore d’autres, laissés en vie pour qu’y puissent continuer de payer un tribut à’grande duchesse. 

À c’t’heure que les Drevlianes étaient pu yinque un tas de cendres, Olga, enfin, s’était assez vengée. A s’en alla, satisfaite, avec les braises d’la ville qui s’consumaient encore en arrière.

A r’tourna à Kiev, régna avec jarnigoine et gros bon sens au nom de son fils pendant 18 ans, pis même après ça, parce que son fils Svyatoslav voulait rien savoir de gouverner – y trouvait ça plate à mort, pis y voulait yinque guerroyer avec ses chums. A mit en place le premier système d’impôts de l’Europe de l’Est pis fut la première de son peuple à se convartir au christianisme – c’est pour ça qu’elle a été canonisée. 

Pas pire pour une p’tite madame qu’on croyait facile à manipuler!


Source principale : Nestor, The Russian Primary Chronicle (vers 1113). https://www2.stetson.edu/~psteeves/classes/rusprimaryolga.html