Les vagues scélérates

Merci à Christine Labrecque pour son interprétation d’une vague scélérate

Comme vous le savez, ça fait des mois qu’chus dins bateaux pis la navigation pis les catastrophes maritimes. Pis pendant mes recherches, chus tombée s’un phénomène ben intéressant pis ben épeurant : les VAGUES SCÉLÉRATES.

D’abord, prenons deux-trois secondes pour apprécier que ça s’appelle de même, une vague scélérate : du latin sceleratus, « souillé d’un crime ». Clairement, c’t’une vague qui porte un ti bandeau de bandit. Concrètement, c’t’une vague géante, deux fois plus haute que les autres autour, qui est imprévisible, qui a l’air de sortir de nulle part, qui fesse comme un mur d’eau pis qui peut détruire un navire aussi facilement qu’une maquette en bâtons de popsicle.

Ça fait des siècles que les marins savent que ça existe. Mais quand y’arvenaient à terre pis qu’y contaient ça au monde normal – parce qu’y faut clairement être un ti-peu craqué pour aller su’a mer, pis je dis ça avec ben d’l’affection pis d’l’admiration –, personne les croyait. C’tait yinque une légende.

M’as vous donner un exemple de quoi ça peut avoir l’air. En 1916, par une nuitte de tempête, l’explorateur Ernest Shackleton s’promenait s’un ti voilier dans l’Atlantique Sud, quand soudain, y vit une éclaircie à l’horizon. « Cool », qu’y s’dit. Sauf que là, c’qu’y pensait être une ligne de nuages blancs au-dessus d’un ciel noir ben dégagé était en faite la crête d’une ÉNORME vague. Y’eut à peine le temps de crier « aaaaa » que la vague ramassa son bateau de plein fouette pis faillit l’engloutir complètement. C’t’un miracle qu’y aille pas coulé, mais y’était pas au boutte de ses peines, le Shackleton. Faudrait ben que j’vous conte ses aventures un jour. 

Autre exemple plus épeurant : le cargo allemand München, équipé de toute c’qu’y avait de plus moderne en 1978, s’en allait pour traverser l’Atlantique Nord pis disparut dans une tempête, pis on l’arvit jamais – ses dernières paroles furent une chaloupe de sauvetage avec son nom dessus qui flottait tu’seule su l’océan, artrouvée plusieurs mois plus tard. 

C’est lui, ça, le München. On s’entend que c’pas une coquille de noix.

Le monde qui tchéquèrent la chaloupe étaient ben mêlés : su’l bateau, a devait être accrochée un bon 20 mètres au-dessus de l’eau, mais pourtant, c’tait clair qu’a l’avait été arrachée, comme un boutte de jouet Fisher-Price qui est pas censé s’enlever, mais qu’un flo brise-fer avait fini par péter. Qu’est-cé qui aurait ben pu faire ça? Une vague géante? Ça s’pouvait pas, voyons donc. La Commission d’enquête des accidents maritimes de l’Allemagne conclut que le naufrage du München était « inexplicable ». 

En faite, c’est pas avant 1995 que les vagues scélérates sont passées de folies de vieux loup d’mer, comme le Kraken pis le Léviathan, à’réalité scientifique. Le 1er janvier de c’t’année-là, une grosse maudite vague fessa la plateforme pétrolière Draupner, dans’mer du Nord; le laser installé su la plateforme mesura que la vague faisait 26 mètres, au travers d’autres vagues de 11-12 mètres. Ça se pouvait, finalement! 

 « BEN QUINS! » dirent les marins de partout su’a terre.

Encore aujourd’hui, on est pas trop sûrs de comment ça marche, les vagues scélérates. Y’en a qui pensent que qu’y se forment quand deux vagues se foncent dedans drette d’la bonne façon pis forment une plus grosse vague, mais ça pourrait être autre chose aussi. Mais bon, ch’pas une experte, faique j’me mouillerai pas en essayant d’vous donner une explication scientifique. 

C’que je peux faire par exemple, c’est vous donner d’autres exemples épeurants de vagues scélérates! 

Le 10 novembre 1975, l’Edmund Fitzgerald, un vraquier des Grands Lacs (c’t’-à-dire un gros bateau qui transporte du vrac… su’és Grands Lacs) s’atrouva pogné, vous l’aurez d’viné, dans une tempête su’l lac Supérieur. Y’en arrachait un peu : y prenait l’eau pis y commençait à verser su’l côté, mais y t’nait bon. 

Tandis qui s’en allait vers la baie Whitefish dans l’espoir de s’protéger un peu, y’envoya un dernier message à un autre bateau qui s’trouvait pas loin :  « On va passer au travers ». Dix menutes après, pu rien. Même pas un mayday. C’tait comme si la main du Bon Dieu avait sacré une claque dessus pis l’avait englouti. Les 29 membres d’équipage furent perdus, pis le navire fut atrouvé en deux morceaux au fond du lac. 

Y’eut ben d’l’astinage su la cause du naufrage de l’Edmund Fitzgerald, mais au jour d’à c’t’heure, le suspect numéro 1 est un phénomène qui s’produit yinque dans le lac Supérieur qu’on appelle « les trois sœurs » – un trio de vagues scélérates qui frappent une après l’autre, comme un tour du chapeau de Marie-Philip Poulin. Étant donné que l’Edmund Fitzgerald avait déjà d’la misère, y’aurait eu aucune chance contre ça. 

Heille, même su’a terre, on est pas à l’abri des vagues scélérates. Pendant une tempête en 1900, trois gardiens disparurent du phare des îles Flannan, en Écosse. Y’avait aucune trace d’eux autres. POUF. Les journalistes de l’époque partirent en peur avec l’histoire : un dit qu’un serpent de mer avait emporté les trois gars; un autre qu’y s’taient arrangés pour pogner un lift avec quequ’un pour commencer une nouvelle vie; pis un autre encore dit qu’y avaient été enlevés par un bateau fantôme. 

Le phare des îles Flannan

Le seul indice su’l sort des gardiens, c’tait que le débarcadère du côté ouest de l’île était magané : les garde-corps étaient toutes crochis, un coffre à 33 mètres au-dessus d’la mer avait été défoncé pis c’qu’y avait dedans avait été répandu partout, une roche de plus d’une tonne avait bougé, pis une bande de turf de 10 mètres avait été arrachée du bord d’la falaise. La seule explication plausible : une vague géante avait balayé l’île pis emporté les trois gars. 

Dernier exemple : une vague scélérate qui aurait pu changer l’histoire. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, le Queen Mary, méga paquebot de luxe, servait de navire de transport des troupes pour l’armée américaine. Le 11 décembre 1942, y’avait à bord, tenez-vous ben, 10 389 soldats pis 950 membres d’équipage cordés comme des sardines. Ça fait du monde en viarge, ça. 

Le Queen Mary

Le Queen Mary approchait de l’Irlande quand y fut pogné dans une tempête. Ça brassait en tabarouette – le navire montait pis tombait l’équivalent de plusieurs étages à chaque grosse vague qu’y rencontrait. Pour ben des gars à bord, c’tait leu premier voyage su l’océan, faique ben vite, l’odeur du vomi s’répandit dans toutes les cabines pis les passages. 

Pis un m’ment’né, FLÂWK! Un vague scélérate fessa le côté du Queen Mary à tribord. Une vague, ça se pogne ben de face, mais su’l flanc, c’est moins drôle. Des hublots pétèrent pis l’eau entra dans les cabines. Le paquebot pencha de 10 degrés, puis 15, 30, 40… jusqu’à 52 degrés, tellement bas que les chaloupes de sauvetage à bâbord lichaient pratiquement la surface de l’océan. Vous imaginez-vous comment ça devait être épeurant? Y’eut même des gars qui étaient convaincus que le navire avait mangé une torpille.

Le Queen Mary passe proche de chavirer, peinture de Pierre Mion

Pendant une éternité, le navire resta penché d’même su l’eau. Pis lentement, comme un pépère qui s’arlève en grognant après avoir pris une débarque, le Queen Mary s’armit drette, continua son chemin pis finit par mener sa cargaison humaine à bon port. 

Les ingénieurs qui tchéquèrent le Queen Mary au port calculèrent que si y’avait penché yinque 3 degrés de plus, y’aurait coulé sans que personne à bord ait l’temps de se sauver. Ça aurait fait 11 339 morts! Le Titanic aurait eu l’air de d’la p’tite bière à côté. 

Si le Queen Mary avait coulé à c’te moment-là, ça aurait pu changer l’histoire : pendant la guerre, y’a transporté environ 800 000 soldats au total, des tonnes d’équipement, pis même Winston Churchill, un moment donné. Y s’rait arrivé quoi, pu de Queen Mary? La question s’pose. 

Faique, heille, une p’tite croisière, ça vous tente?

Molly l’Insubmersible – partie II

Partie I

Maggie était ben pressée d’arriver aux États. A l’avait décidé d’arvenir en catastrophe parce son p’tit-fils, le bébé à son garçon Lawrence, était malade.

Le soir du 14 avril 1912, au quatrième jour d’la traversée, Maggie lisait tranquillement dans sa cabine. Pis là, y’eut un genre de coup su’l navire, assez fort pour la faire tomber à terre. 

Maggie n’avait vu d’autres, on s’entend. Des bateaux, a n’avait pris en masse pis a l’avait déjà essuyé ben des tempêtes. C’te brassage-là, ça la stressait pas ben ben. Quand même, après s’être arlevée, a décida d’aller sentir dans l’passage.

C’tait plein d’monsieurs en pyjama pis d’madames en robe de chambre qui se d’mandaient c’tait quoi, c’te coup-là, mais personne paniquait. Ça faisait des tites blagues :

« Heille Melville, ça nage-tu ben, en pantoufes, tu penses? »

Comme toute avait l’air beau, Maggie se réinstalla pour lire. A remarqua quand même que les moteurs tournaient pu.

L’autre bord du mur, a l’entendit quequ’un dire : 

« M’as aller su’l pont voir c’qui s’passe. » 

Pas longtemps après, a vit que quequ’un faisait bouger le tit rideau en avant d’la vitre de sa porte. Pis là, a vit la face d’un monsieur toute pâle, les yeux sortis d’la tête, comme si y’arvenait du party chez Rose Latulippe. D’une voix étranglée, y lâcha :

« Mettez votre gilet de sauvetage… » 

Bon. Clairement, toute était pas beau. 

Encore ben calme, Maggie se l’va pis posa son livre : c’tait le temps de se préparer à sortir su’l pont. 

A mit c’qu’a l’avait de plus chaud – un costume tailleur deux pièces en velours noir. Pis en d’sour, a l’enfila sept paires de bas d’laine une par-dessus l’autre. A s’enroula une étole en hermine autour du cou pis finit son look avec un capot en soie. 

Là, a l’eut une pensée pour toutes ses choses préférées qu’a perdrait si l’bateau coulait – toute son linge, ses livres… Ah, pis d’la marde. A ramassa 500 piasses dans son coffre-fort, mit son gilet de sauvetage, prit la couverte de laine su son lit pis sortit dans l’passage. 

A tomba sur un steward qui y dit ben poliment : 

— Bonsoir, Madame Brown. Chus ben désolé du désagrément, mais l’capitaine demande à tout l’monde d’aller su’l pont.
— Chus prête. 

Dehors, la nuitte était fraîche pis paisible. L’océan était calme. Les étoiles brillaient. Mais y’a d’quoi qui scrappait l’ambiance pas mal : comme les moteurs étaient arrêtés, la vapeur qui s’accumulait dins chaudières sortait par les soupapes de sûreté en menant un train d’enfer. 

« Cibole, on s’entend même pas parler », pensa Maggie. 

Là, faut qu’on s’dise une affaire. Quand on pense au naufrage du Titanic, on imagine le bordel total, la glace qui r’vole, l’eau qui monte, les chaises qui flottent dins corridors, les officiers qui tirent du fusil pour arpousser l’monde en panique, les passagers de la troisième classe pognés dans l’fond du navire en arrière des portes barrées… 

Mais c’tait pas vraiment ça, entécas pas au début. Personne croyait vraiment que l’navire allait couler. 

Pis les passagers de troisième classe, on va régler c’te question-là, y’étaient pas « embarrés » par exprès dans l’fond du bateau par des officiers qui riaient comme des méchants dins vues de Disney en s’tortillant l’boutte d’la moustache. Oui, y’étaient séparés des autres classes à cause des lois su l’immigration, mais y’avaient accès au dehors. Y pouvaient sortir su’l pont. C’est juste que su leu section du pont… Y’avait pas de chaloupes de sauvetage. Oupelaï.

Maggie argardait les matelots fucker l’chien après les câbles pour faire descendre les chaloupes de sauvetage – on leu z’avait laissé l’temps de s’pratiquer avec ça. À les voir aller, c’tait évident que l’heure était pas aux potins pis aux croissants Pillsbury. Le bruit avait même commencé à courir que l’navire s’tait faite rentrer dedans par un iceberg. Mais les officiers continuaient de dire que les chaloupes, c’tait yinque une précaution, qu’y avait pas lieu de capoter. 

Les passagers, y’en avait des ben relaxes, pis d’autres qui bougonnaient parce qu’y s’taient faite sortir du litte. Les monsieurs expliquaient aux madames qu’avec ses fameux compartiments étanches, c’tait impossible que le Titanic coule, voyons, ma chère! 

Maggie entendit Thomas McCawley, l’instructeur de culture physique du Titanic, lâcher : 

« Ah non. Moé, j’mets pas de gilet de sauvetage. Ça va yinque me ralentir pour nager. »

Ch’sais pas où c’qu’y pensait aller, lui-là, dans l’eau à -2 degrés; y’a pas survécu au naufrage, en passant. 

Maggie le savait pas, mais entre-temps, l’architecte du Titanic, Thomas Andrews, était descendu dans l’fond du bateau pour voir l’état des lieux. En armontant, y’était tellement blême qu’y avait l’air de s’être passé la face à l’eau de Javel. Queques minutes après, l’ordre d’évacuer les femmes pis les enfants était donné. 

Charles Lightoller, deuxième officier du Titanic, commençait à faire embarquer l’monde dins chaloupes du côté bâbord, mais y n’arrachait. Y’avait beau crier, faire tou’és temps, y s’faisait enterrer par le PSHHHHHHHHHH d’la vapeur. À force de sparages, y réussit à faire monter queques madames à bord d’la chaloupe 4, mais y’arrivait pas à la remplir : personne avait l’air de prendre la situation au sérieux. 

« Yinque les femmes pis les enfants! Icitte! Tu’suite! »

Mais les femmes arfusaient de s’avancer parce qu’y voulaient pas se séparer d’leu mari. Pis je les comprends. Ça, c’est mon grain de sel de Matante, mais m’semble que séparer les familles, c’est cave pis cruel.

Maggie elle-même était pas pressée d’embarquer dans une chaloupe de sauvetage. A r’gardait aller les affaires comme on ouère les ambulanciers qui ramassent quequ’un su’l coin d’la rue, sans se sentir trop concernée. 

C’est là qu’arsoudit Mme de Villiers. Elle, c’tait une chanteuse de cabaret belge qui était tombée en amour avec un joueur de hockey des Shamrocks de Montréal. En faite, a s’appelait Berthe Mayné, mais a suivait son homme au Canada sous un faux nom pour pas que sa mère à lui – qui était à bord aussi! – s’aperçoive qu’y traînait sa maîtresse dans ses bagages. Croustillant.

Maggie la connaissait un peu, vu qu’a l’avait jasé avec elle dins salons de première classe. A la vit arriver avec un air d’autruche égarée, en jaquette courte pis en pantoufles, les pattes à l’air, avec un long manteau ouvert – pas pantoute greyée pour le frette. 

Berthe Mayné, alias Mme de Villiers.

« AWEILLE DANS’CHALOUPE! » beugla Lightoller, drette comme la vapeur arrêtait de sortir des soupapes de sûreté. Là, y’avait pu d’misère à s’faire entendre. 

— Non! brailla Mme De Villiers. Faut que j’artourne dans ma cabine!
— Embarquez dans’chaloupe, Madame, fit Maggie en y pognant l’bras. Faites c’que l’officier vous dit. 
— Mais! Mon argent pis mes bijoux? J’ai même pas barré ma porte!
— Votre steward va la barrer, votre porte. C’est yinque une précaution. Vous allez pouvoir arvenir su’l bateau dans pas long. 
— Non! cria la madame tandis que Maggie la tirait vers Lightoller. 
— Toute va être beau, ma belle! Aweille, viens-t’en…
— DANS’CHALOUPE, J’AI DIT! grogna Lightoller en pointant la chaloupe 6, qui avait été descendue tout croche, quatre pieds plus bas que le pont.

Mme de Villiers finit par monter à bord en chignant, manquant de s’enfarger pis d’enfiler cul par-dessus tête dans l’fond d’la chaloupe. Maggie la suivit pas; a se sentait plus en sécurité su’l bateau. Tsé, l’orchestre du navire s’tait mis à jouer su’l pont! Ça devait pas aller tant mal que ça?

Pas longtemps après, la première fusée de détresse fut lancée dans l’ciel étoilé, pis une autre cinq minutes plus tard. 

Là, les choses commencèrent à s’corser. 

Une gang de gars toutes graissés de suie arsoudirent su’l pont. Des gars qui v’naient clairement du fond du navire pis qui savaient c’qui était en train de se passer. Y’étaient une bonne centaine pis y dégageaient tellement de chaleur qu’y faisaient d’la boucane dans l’air glacial. 

« Les hommes qui s’occupent des chaudières à vapeur, pour moé », se dit Maggie. 

Y s’avancèrent pour embarquer dans les chaloupes de sauvetage, mais un officier leu cria : 

« HEILLE! ARTOURNEZ EN BAS! SCRAM! » 

Y’arvirèrent toutes de bord pis rentrèrent dans l’bateau ensemble, synchronisés comme des soldats. 

« Y’ont sûrement des chaloupes de sauvetage exprès pour eux autres », supposa Maggie. 

Mais non, y’en avait pas. À peine le quart de ces gars-là allaient survivre au naufrage. 

Lightoller avait fini de niaiser. Y’en était rendu à pogner des madames sans leu demander leu z’avis pis à les garrocher dans la chaloupe 6. 

Y fit ça entre autres à Helen Churchill Candee, autrice de plusieurs livres, dont le ben choquant pour l’époque Comment les femmes peuvent gagner leu vie. Lightoller la ramassa pis a tomba drette su les longues rames dans l’fond d’la chaloupe. A s’cassa une cheville, mais a dit pas un mot de t’ça à personne. 

Helen Churchill Candee

Pis là, deux gars pognèrent Maggie à bras-le-corps pis l’envoyèrent arvoler dans’chaloupe 6 qui commençait à descendre vers l’incertitude humide pis l’frette de l’océan. 

« Toé’ssi, tu y vas! »

La chaloupe brassait tandis que Maggie essayait de s’installer comme a pouvait. Y’avait d’la place pour 65 personnes, mais y’en avait juste 23 à bord, toutes des femmes sauf quatre : Robert Hichens, quartier-maître, le responsable d’la chaloupe; Fred Fleet, la vigie qui avait aperçu l’iceberg pis donné l’alerte; le major Arthur Peuchen, que Lightoller avait laissé embarquer à cause de ses compétences de marin; pis Fahim al-Za’inni, un passager de troisième classe qui avait réussi à sauter à bord pendant que Lightoller argardait pas pis qui s’cachait en d’sour d’un banc.

« ON PENCHE! » cria Helen Candee. 

Le devant de la chaloupe était vraiment plus bas que l’derrière, pis Maggie s’cramponna, convaincue qu’a l’allait tomber dans l’eau glacée. 

Les matelots en haut gossèrent après les cordes qui artenaient la chaloupe, pis là, flâwk, c’tait le derrière qui était plus haut que le devant. 

« L’AUTRE BORD! L’AUTRE BORD! » fit Helen.

À force de taponner, les matelots finirent par ramener la chaloupe drette, mais a l’était rendue vis-à-vis d’un hublot d’où l’eau sortait comme d’une borne-fontaine, menaçant de remplir la chaloupe avant même qu’a touche la surface. 

Maggie ramassa une rame pis essaya de pousser avec contre la coque du navire pour écarter la chaloupe. 

Pis PLOUF, la chaloupe tomba à l’eau. A passa proche de chavirer, mais a finit par s’armettre drette. Pis tout d’un coup, toute était noir pis calme. Y’avait juste les lumières du navire, le criage sur les ponts pis la musique de l’orchestre, loin, loin en haut.

— On n’a pas d’temps à pardre, cria Hichens. C’te bateau-là va couler! 
— Not’bateau? lâcha une madame, épeurée.
— Ben non, le GROS bateau, ciboire! 

Hichens s’installa à la barre. Maggie voyait yinque sa silhouette, mais ça paraissait qu’y tremblait comme une feuille.  

Robert Hichens

Y gueula : 

« Là, faut ramer! Ramez l’plus fort que vous pouvez! Faut s’éloigner au plus crisse, pour pas que l’navire nous emmène avec lui! »

Maggie pis les autres pognèrent des rames pis les installèrent, s’assirent su leu banc, s’accotèrent les pieds dans l’fond d’la chaloupe pis s’mirent à tirer de toutes leux forces. 

La chaloupe commença à bouger. 

— Ramez, ramez, ramez! »  cria Maggie.  
— Plus fort, aweille, plus fort! fit Hichens. Sinon on y’arrivera pas! L’bateau est tellement gros que quand y va couler, y va toute entraîner avec lui su des milles! »

Des milles, c’tait un peu exagéré. Mais c’tait quand même une excellente idée de décrisser de d’là. 

« Allez, ma fille, rame comme un galérien au boutte du fouette! » dit Maggie pour encourager une p’tite demoiselle feluette qui était déjà tout essoufflée à côté d’elle. 

Toutes les madames dans la chaloupe ramaient comme des diablesses. Maggie arsentit une bouffée d’espoir : y’allaient s’en sortir! 

« Plus vite, simonac, plus vite! continua Hichens. Si on enfile pas avec le bateau, quand les chaudières vont avoir coulé, y vont exploser pis déchiqueter l’fond d’la mer, les icebergs vont arvoler en morceaux pis on va toutes mourir! »

Un vrai rayon d’soleil, c’te Hichens-là. 

Soudain, y’eut un coup d’sifflet venant du Titanic

— STOP! ordonna Hichens. C’tait un appel d’officier. Messemble que j’ai entendu l’capitaine dire d’arvenir au bateau.
— J’ai rien entendu, moé, dit la voisine de banc à Maggie, une certaine Miss Martin. 
— CHUT! 

Hichens écouta queques instants. 

— Faut qu’on artourne, dit l’quartier-maître. On arvire de bord!
— J’ai entendu l’capitaine avant d’partir : ses ordres, c’tait de s’éloigner du navire pis de garder les chaloupes ensemble le plus possible, répondit Helen Candee su’l ton égal pis purement rationnel d’une maman qui explique à son flo de deux ans en crise que non, y peut pas manger une batterie deux A pour déjeuner. 

Ç’a eut l’air de boucher un coin à Hichens; y s’tint en silence une minute, rongé bord en bord par l’indécision. 

Maggie avait des envies de meurtre : 

« Aweille, aweille, maudit crisse, pensa-t-elle. Branche-toé, maudit branleux! Ch’peux pas crère que ma vie dépend de c’te taouin-là! »

Pis enfin, l’quartier-maître se brancha :

« Ouin. Non. Ok. On va ramer pis on va s’éloigner. »

Dès que les rames eurent arplongé dans l’eau, Hichens s’mit à gueuler avec l’intensité d’un curé dans sa chaire qui essaye de motiver ses ouailles à coups d’visions de l’enfer (pour ça, on va l’dire, y manquait pas de talent) : 

— Plus vite, plus vite, plus vite! Si vous ramez pas plus vite, on va toutes couler à notre mort!
— Ça irait pas mieux, demanda l’major Peuchen – le monsieur qui avait des compétences de marin – si vous preniez une rame pis que vous laissiez une des femmes s’occuper d’la barre? Ça serait pas trop difficile, la mer est ben calme. 
— Toé, tu rames, pis moé ch’commande la chaloupe, c’tu clair? rétorqua Hichens. J’veux que tout l’monde icitte rame de toutes ses forces! 

Une dernière fusée de détresse fut lancée, pis Maggie put voir que le Titanic commençait à s’enfoncer pas mal; la proue allait être submergée ben vite. 

« Quequ’un va v’nir sous chercher, c’est sûr, dit quequ’un à bord d’la chaloupe. Y’a un autre bateau qui va arriver pour nous sauver, ch’peux pas crère! »

Partie III


Source : Iversen, Kristen, Molly Brown: Unraveling the Myth, 3e édition. 2018. Johnson Books.

La Sainte Couronne de Hongrie : quequ’un comme toé pis moé (ou presque) – partie II

Partie I

Bon. J’vous le promets, là : à soir, vous allez savoir pourquoi la croix su’l dessus d’la Sainte Couronne est croche. Ou entécas, comment on pense qu’est v’nue croche.

Faique quand Charles-Robert mourut, son fils Louis y succéda.

Y’avait yinque un problème : Louis avait jusse des filles, pis son frére André, qui aurait pu y succéder, avait été assassiné – étranglé avec un cordon pis crissé par la fenêtre les culottes baissées avec une corde attachée autour des gosses –, supposément sur les ordres de sa femme, Jeanne de Naples.

Bref, ça r’gardait mal pour la succession.

Parce que comme on l’a vu tantôt, en Hongrie, les rois étaient comme semi-élus par les grands seigneurs du royaume, pis eux-autres, y juraient yinque par le zouiz.

Louis fit promettre aux seigneurs d’accepter sa fille Marie comme reine. Mais, ben crère : y’était à peine frette dans sa tombe, pis Marie v’nait à peine de se mettre la Sainte Couronne su’a tête, que déjà, ça se mit à brasser d’la marde pour mettre un homme à sa place.

À ce moment-là, Marie avait yinque 11 ans, pis c’est sa mére qui se battit comme une démone pour défendre son droit. Dans les années de bordel total qui suivirent, les deux se firent pogner par leux ennemis, pis la reine-mére fut étranglée drette en avant de sa fille. Finalement, les nobles battes furent satisfaits quand Marie se maria avec Sigismond de Luxembourg, empereur du Saint-Empire, pis qu’y fut couronné officiellement comme co-souverain.

Malheureusement, queques annéesaprès, Marie, enceinte, eut une bulle au cerveau pis partit tu’seule pour aller chasser. Dans l’fond du bois, son ch’fal s’enfargea, Marie prit l’bord, son ch’fal y tomba d’ssus pis a mourut.

Faique Sigismond, qui arsemble à mon mononcle Jocelyn avec un glorieux casse de poil, resta comme seul roi de Hongrie.

Impossible que ce gars-là ait pas de skidoo ni de terre à bois.

Y s’armaria avec une madame appelée Barbe, pis y’eut yinque une fille, Élizabeth. Toute allait arcommencer.

Sauf qu’Élizabeth réussit à éviter l’pire en se mariant avec Albert du Saint-Empire, alias Tête-de-Gland, pis en le faisant aussi couronner comme co-souverain.

Tête-de-Gland.

Mais là, en 1439, Tête-de-Gland trépassa, laissant dans le deuil sa femme pis deux filles. Pas encore!

Mais pas si vite : Élizabeth était enceinte. D’un coup ça soye un gars?

Comme d’habitude, y’eut une élection. Dans c’temps-là, les Turcs commençaient à faire du trouble aux frontières, faique l’assemblée des nobles battes décida que ça prenait un homme viril qui s’mettrait la flamberge au vent pis qui s’érigerait en défenseur du royaume. Vous voyez ce que je veux dire.

Faique, y’élirent Vladislas III, roi de Pologne – un flo de 16 ans, c’est-tu assez insultant! – comme roi de Hongrie.

Élizabeth fit mine d’être d’adon, mais pas longtemps après, a partit en douce de la capitale avec sa bedaine pis ses partisans. Pis la veille, a l’alla voir Hélène Kottaner, une de ses dames de compagnie :

« Chus sûre que j’vas avoir un gars, pis j’veux l’faire couronner avant que l’autre Polonais s’pointe la face icitte. Tu volerais-tu la Sainte Couronne pour moé? T’es la seule à qui ch’peux faire confiance! »

Heille, c’tait une méchante faveur, ça! C’tait pas comme prêter une perceuse ou aller charcher les p’tits à’garderie : si Hélène se faisait pogner, sa tête risquait de rouler dans’garnotte sur un moyen temps, pis ses flos s’artrouveraient orphelins.

Mais à c’qu’on dit, le vrai courage, c’est de faire c’qui faut même si on shake dans ses pichous. Pis c’est c’qu’Hélène fit. A s’en alla au château de Visegrád, y’où ce qu’y gardaient la Sainte Couronne, sous prétexte qu’a l’allait arjoindre les autres dames de compagnie d’Élizabeth.

Quand tout l’monde fut ben canté, Hélène se l’va pis, avec deux gars qui s’taient offerts pour l’aider, rentra dans l’corridor qui m’nait à’salle des joyaux d’la couronne. Pis là, dans un suspense digne des meilleures vues d’bandits, Hélène guetta l’boutte du passage pendant que ses deux complices limaient les serrures des autres portes.

Par deux fois, Hélène eut l’impression que ça menait du train l’autre bord du mur, comme si une gang de gars armés s’en venaient les pogner. Finalement, parsonne se montra la face, pis Hélène était tellement contente qu’a promit au Seigneur de faire un pèlerinage nu-pieds au sanctuaire d’la Sainte Vierge.

Les gars finirent par arsortir avec la Sainte Couronne. Y remplacèrent les serrures qu’y avaient limées pis arbarrèrent toute comme avant. Hélène cacha la couronne dans un coussin, au travers d’la bourrure.

Le lendemain matin, sûrement ben maganée de sa nuite, Hélène embarqua dans son traîneau (c’tait l’hiver) avec le coussin pis partit trouver sa maîtresse avec les autres dames de compagnie. Su’l gros nerf, a l’arrêtait pas d’argarder en arrière pour voir si a l’était suivie.

Y’eut ben un ti moment de terreur quand un des traîneaux rempli de madames passa au travers des glaces du fleuve Danube, mais heureusement, parsonne tomba à l’eau. Autrement, Hélène réussit à s’rendre sans problème jusqu’à Élizabeth pour y donner la Sainte Couronnne queques heures à peine avant qu’a l’accouche d’un p’tit gars.

C’tu là que la croix aurait été crochie? Y’en a qui pensent que oui. Mais Hélène, ça m’a l’air de quequ’un d’fiable, pis a dit dans ses mémoires qu’elle a fait hyper attention de pas s’asseoir su’l mauvais coussin pis d’effoirer la couronne avec son popotin.

Y’a une autre affaire, aussi : là, on est au 15e siècle, pis la croix commence à être croche su les dessins à partir du 17e. Y’a une autre théorie – on en reparle dans deux siècles.

Entécas, Élizabeth fit couronner son fils, qu’a l’avait appelé Ladislas. La Sainte Couronne était tellement grosse que le p’tit aurait pu s’assire dedans, faique pendant la cérémonie, un cousin à Élizabeth fut obligé de la tenir au-dessus du p’tit qui braillait toutes les larmes de son ti corps. Y dut trouver l’temps long en maudit.

Quand Vlad III de Pologne se pointa en Hongrie, y se fit couronner lui avec, mais avec une couronne pognée dans la tombe de saint Étienne.

Élizabeth était ben décidée à tasser Vlad pour mettre son p’tit Ladislas su’l trône, mais a mourut deux ans après, probablement assassinée. Faique Ladislas alla rester chez Frédérick III, empereur du Saint-Empire, un cousin à son pére.

Deux ans plus tard, arbondissement : Vlad III de Pologne mourut décapité par les Turcs à la bataille de Varna, pis son corps fut jamais artrouvé. Les Turcs, ben contents d’leu coup, immortalisèrent l’étêtage dans c’te peinture-là :

Faique le temps qu’y soye déclaré mort pis que les seigneurs finissent de se chicaner, c’est yinque en 1452 que Ladislas put s’assire sur le trône qui y’arvenait de droit.

Rendu là, y’avait l’air d’une annonce de Pantene avec un pinch mou :

Pis ça a l’air qu’y trippait ben gros sur Harmonium.

Malheureusement, après toute c’te trouble-là, prince Boucle-d’or mourut à 17 ans – y’en a qui disent de la peste, d’autres de la leucémie.

Faique après une autre guerre civile – parce que ça en prenait absolument une – c’est Matthias Corvinus, un jeune noble hongrois, qui fut élu roi.

À c’te moment-là, c’tait encore Frédérick III, le tuteur à Ladislas, qui avait la Sainte Couronne. Faique en échange, y d’manda 80 000 florins d’or, ou 14,5 M$ d’à c’t’heure. Se sachant tenu par les gosses, Matthias accepta de payer, pis la Sainte Couronne artourna enfin chez elle en 1464, après 24 ans au yâble au vert.

Là, on saute jusqu’au 16e siècle. Les Turcs se faisaient de plus en plus dangereux, pis c’est un homme, Louis II, qui était roi. Mais son hommitude y sarvit pas à grand-chose à la bataille de Mohács : toute son armée fut effoirée en deux heures, pis lui, y se sauva la queue entre les jambes. En essayant de monter une côte trop à pic su son ch’fal, y tomba su’l dos dans un ruisseau pis mourut nèyé parce que son armure était tellement pesante qu’y a pu été capable de s’arlever.

Ça, c’est quand y’a été artrouvé :

À partir de là, les Turcs se mirent à gruger de plus en plus le territoire hongrois. D’leu bord, les nobles battes élirent DEUX rois différents en dedans d’un an, pis les deux furent couronnés avec la Sainte Couronne. C’tait une période mêlante.

Entécas, au 17e siècle, même si les Turcs occupaient la capitale, c’tait Ferdinand III de Habsbourg qui régnait su la Hongrie, quand y’avait le temps au travers de ses 15 000 autres jobs, comme roi d’Allemagne, archiduc d’Autriche, empereur du Saint-Empire, roi de Bohême – la liste est tellement longue que même Wikipédia s’écœure avant la fin pis écrit « etc. etc. »

Sa première femme était sa cousine, Marie-Anne d’Espagne.

(Marier sa cousine : mal vu quand t’es un Tremblay du Lac-Saint-Jean, pis parfaitement correct quand t’es un roi avec plus de titres qu’un catalogue de maison d’édition.)

Entécas, quand Marie-Anne se maria avec Ferdinand, y fallut qu’a fasse la run de lait, c’est-à-dire être couronnée reine de toutes les affaires que son mari était roi de. Faique on la comprend d’avoir l’air légèrement à boutte :

Le 14 février 1638, c’tait le jour de son couronnement comme reine de Hongrie. Les reines étaient couronnées avec la première couronne du bord, mais ça prenait la Sainte Couronne quand même : la coutume, c’tait de donner une tite bine su l’épaule d’la reine, comme pour dire, heille, toé’ssi t’as d’affaire dans l’régnage!

Dans ces temps-là, la Sainte Couronne était gardée à Vienne, la ville principale des Habsbourg, pis le couronnement avait lieu à Bratislava, vu que la capitale hongroise était occupée.

Faique toute était prêt : l’archevêque était là, la reine était là, la noblesse était là, les enfants d’chœur chantaient pis toute le kit. Y manquait yinque une affaire : la Sainte Couronne.

M’aginez-vous que le noble viennois qui s’en occupait avait apporté l’coffre avec la couronne dedans, mais qu’y’avait pas apporté la bonne clé! Le palatin (j’vous rappelle, ça c’est le plus haut fonctionnaire du royaume) était en tabarnak :

— Maudit gnochon, c’pas vrai, là?
— Ben, j’m’excuse! Y’a tellement de clés après c’te trousseau-là, ch’tais sûr que j’avais la bonne!
— Astie, qu’est-cé qu’on fait? On est pas pour dire à tout l’monde d’arvenir demain!

Faique y’appelèrent un serrurier.

— Heh boy! Y’a combien de straps en fer après c’te coffre-là?
— Quatorze.
— Simonac! C’est ben d’valeur, Vos Altitudes, mais si ça presse tant qu’ça, moé là, j’ai pas l’temps d’mettre des gants blancs. Va falloir que ch’fesse.
— N’importe quoi, tant que tu nous sors la couronne de d’là au plus crisse.
— Bon ben, advienne que pourra, d’abord!
*PONG*
*PING*
*PING*
Mon torrieux, veux-tu ben ouvrir!
*PROK*
*KROK*
Heille, mon astie d’enfant d’ch…
*SPLONK*
Bon!

Le serrurier ardonna l’coffre au palatin. En dedans, y’avait un autre coffre plus p’tit en cuivre, pis y’était bossé comme une aile de char après un accrochage. Ça r’gardait mal, mais le fonctionnaire se laissa pas décourager :

« Donnez-moé un couteau, m’as la sortir par en d’sour. »

Y découpa l’fond d’la boîte en cuivre, pis ploc, la Sainte Couronne y tomba dins mains, fort probablement avec son air d’à c’t’heure, avec la croix cantée pis les deux arches tout teur. 

Après… y’essayèrent-tu d’la réparer? Mystère. C’qu’on sait, c’est que la Sainte Couronne resta sortie pas mal plus longtemps que d’habitude avant d’artourner à Vienne, au moins parce qu’y fallut y’argosser un autre coffre. C’qui est sûr, c’est qu’après, tout l’monde fit comme si la croix avait toujours été d’même.

Dins siècles qui suivirent, la Sainte Couronne resta tout l’temps dans la famille des Habsbourg, en passant entre autres par – Jésus Marie Joseph! – une créâture, l’impératrice Marie-Thérèse. Les nobles battes durent s’étouffer su leu chique.

Son successeur, Joseph II, voulut rien savoir de se faire couronner, faique les Hongrois le surnommèrent « le roi au chapeau » pis, essentiellement, se torchèrent avec ses édits pis ses décrets. Quand même, c’est à la fin de son règne, en 1790, que la Sainte Couronne arvint enfin en terre hongroise. Les Hongrois étaient tellement contents qu’y firent le party dins rues, accrochèrent des guirlandes partout pis composèrent des tounes en son honneur.

La couronne était quand même pas au boutte de ses aventures.

En 1848, y’eut la Révolution hongroise.

L’empereur Ferdinand 1eravait adopté des lois pour transformer la Hongrie en monarchie constitutionnelle, avec un parlement pis toute; mais son successeur, François Joseph (le beau Franz à Sissi avec le cou raide, dans les films) avait décidé de mettre la hache là-dedans sans raison.

En crisse, les Hongrois se révoltèrent. Y’eut une guerre. Les Hongrois pardirent.

Pour échapper à l’empereur, le premier ministre se poussa en Turquie, non sans faire une dernière vacherie : y pogna la Sainte Couronne pis le reste des cossins sacrés du couronnement pis enterra toute ça dans une swompe à la frontière. Les autorités impériales durent charcher dans’bouette pendant quatre ans avant des artrouver.

Charles, le successeur à François Joseph, fut le darnier à porter la Sainte Couronne. C’tait comme écrit dans l’ciel — argardez comme y’avait l’air tata avec sa couronne trop grande :

Charles à son couronnement avec sa femme, Zita de Bourbon-Parme, pis son garçon, Otto.

Après la Première Guerre mondiale, la monarchie fut abolie. Pis à mesure qu’on s’approchait du monde d’à c’t’heure, la Sainte Couronne devint plusse un symbole qu’autre chose, mais quand même un symbole national super important pour les Hongrois.

La Sainte Couronne s’épivarda une darnière fois pendant la Deuxième Guerre mondiale, pis c’te fois-là, a l’alla pas mal loin.

Le gars qui dirigeait la Hongrie, l’amiral Miklós Horthy, avait tellement la chienne du communisme qu’y préféra s’allier avec Hitler plutôt que de risquer une invasion par les Russes.

Mais quand l’Armée rouge commença à avancer sans que parsonne puisse l’arrêter, Horthy enterra la Sainte Couronne et ses cossins queque’part en Allemagne.

C’est les Américains qui la ramassèrent, pis a passa un bon boutte d’la guerre froide dans un coffre-fort à Fort Knox , aux États-Unis.

Finalement, en 1978, le secrétaire d’État des États-Unis ardonna la Sainte Couronne à la Hongrie, pis a bougea pu jamais du Parlement hongrois après ça.

Faique c’est ça! Un casse en or qui a eu une vie plus excitante et arbondissante que la majorité de nous-autres.

Quand l’astie d’pandémie va être finie, on s’organise-tu un voyage en gang pour aller la voir… en parsonne?


Source : László Péter, « The Holy Crown of Hungary, Visible and Invisible », The Slavonic and East European Review, 2003.
Hélène Kottaner, Les mémoires d’Hélène Kottaner, 1440.
Géza Pálffy, A Szent Korona és a koronaláda balesete 1638-ban, 2007.

Un GROS merci à ceux qui m’encouragent sur Patreon : Christine L., David P., Chrestien L., Herve L., Valérie C., Eve Lyne M., Serge O., Audrey A. et Mélanie L.

Pour faire comme eux-autres et lire les articles avant tout le monde pis même profiter de contenu extra rempli de détails croustillants, c’est par ici!

Fridtjof Nansen, l’homme qui s’épivardait sur la banquise – partie 3

Partie 1
Partie 2

Au début, Fridtjof et Hjalmar avaient une bonne erre d’aller – jusqu’à ce que leurs montres s’arrêtent.

C’était plus grave que ça n’avait l’air : sans connaître l’heure exacte, ils pouvaient pas calculer précisément leur position à partir du soleil. Et comme ils savaient plus trop où ils étaient, ça devenait difficile de savoir où s’enligner pour atteindre la terre de François‑Joseph, un archipel pas habité et même pas toute cartographié.

Ils étaient complètement écartés, sans repères, sur une banquise qui changeait tout le temps. Mais, endurcis qu’ils étaient par toute la misère qu’ils avaient mangée dans leur vie, ils se forcèrent à avancer. Ils savaient pas quand ni comment, mais ils allaient rentrer chez eux, bout d’ciarge!

Le mois de mai passa, pis juin. L’été arctique s’installait tranquillement. La glace virait en sloche et fendait de partout, pis c’était un aria du diable de traverser les craques avec les traîneaux pis les chiens.

Traversée des craques dans la glace.
Source : The Project Gutenberg EBook of Farthest North, by Fridtjof Nansen

Un jour, ils tirèrent un gros phoque qui avait eu le malheur de passer trop proche d’eux‑autres. Heureux comme des papes, ils montèrent leur camp et se préparèrent tout un festin :

– Qu’est-ce que tu nous fricottes pour souper à soir?

– Des crêpes au sang, frites dans la graisse de phoque!

– Oohhh, ça va être bon dans yeule, ça!

– Mets-en!

– Euh, Fridt? Tu trouves pas que ça commence à chauffer pas mal fort?

– Hein?

– Fridtjof, ‘ttention! Le feu est pris!

– Ah, tabarnak!

Fridtjof et Hjalmar se garrochèrent en dehors de la tente dans une explosion de graisse pis d’huile de baleine en feu. Les flammes furent soufflées d’un coup, mais elles avaient laissé un gros trou dans la tente, que les gars bouchèrent avec un boutte de voile de traîneau. Ils se réinstallèrent, rallumèrent un feu et mangèrent enfin leurs crêpes au sang avec un p’tit peu de sucre : tant qu’à eux-autres, c’était la meilleure affaire qu’ils avaient jamais mangée.

Un m’ment’né, tandis que Fridtjof préparait son kayak pour le mettre à l’eau, il entendit Hjalmar lui crier :

« POGNE TON FUSIL! »

Fridtjof se revira de bord juste à temps pour voir un ours polaire courir vers Hjalmar et le crisser à terre sur le dos. Il niaisa pas avec la puck : il partit aussitôt pour pogner son arme, mais au même moment, son kayak, avec le fusil dedans, glissa dans l’eau. Il essaya de le rattraper, mais il était pesant, pis ça lui prit toute son p’tit change pour le ramener sur la glace tandis que, derrière lui, Hjalmar était après se battre avec l’ours.

Combat contre l’ours (à partir d’un croquis de Fridtjof)
Source : The Project Gutenberg EBook of Farthest North, by Fridtjof Nansen

« Fridtjof, dit calmement Hjalmar, la main sur la gorge de l’ours, si tu te déniaises pas, y va être trop tard! »

C’est là que l’ours remarqua les chiens. Il lâcha Hjalmar, ce qui donna à Fridtjof le temps de récupérer son fusil et de se placer pour tirer. PÂWF! L’ours tomba raide mort, une balle drette en arrière de l’oreille.

Pis enfin, le 23 juillet, plus de trois mois après avoir décidé de revirer de bord, Fridtjof et Hjalmar aperçurent une terre au loin. Ils savaient pas si c’était ben là qu’ils étaient censés aller, mais rendu là, ils s’en sacraient pas mal : une terre, c’t’une terre.

Pour se rendre, ils devaient traverser une grande étendue d’eau pas de glace, faique ils attachèrent les kayaks ensemble et posèrent une voile sur le dessus. Mais là, ils durent se faire une raison. Il avait déjà fallu abattre la majorité des chiens au fur et à mesure, pour que les autres puissent survivre; les deux derniers allaient devoir y passer aussi – c’était impossible de les emmener en kayak sur une aussi longue distance. Le cœur gros, Fridtjof s’en alla avec celui de Hjalmar, et Hjalmar, avec celui de Fridtjof. Les coups de fusil partirent en même temps.

En kayak.
Source : The Project Gutenberg EBook of Farthest North, by Fridtjof Nansen

Quand ils mirent finalement le pied sur la terre ferme, après deux semaines à pagayer quasiment sans arrêt, ils étaient fous comme des balais : ils couraient partout, sautaient par‑dessus les roches, cueillaient des fleurs… Mine de rien, ça faisait deux ans qu’ils avaient pas marché sur la terre nue!

– Astie, Hjalmar, j’aurais jamais cru être aussi content de voir de la bouette!

Fridtjof prit le temps d’observer comme faut la terre où ils avaient abouti : d’après les caps, les fjords pis les îles qu’il voyait, ça semblait bien être la terre de François‑Joseph. Il croyait pas à sa shot; plus que jamais, il avait l’espoir de pouvoir rentrer chez lui avant l’hiver.

Complètement brûlés par toute c’te pagayage, Fridtjof et Hjalmar prirent plusieurs jours pour se reposer, tout en sachant qu’ils devraient repartir bientôt. Malheureusement, ils étaient pas dûs pour ça : à la fin du mois d’août, il se mit soudainement à faire pas mal plus frette, et la glace revint presque du jour au lendemain. Comme ils avaient plus de chiens pour tirer leurs traîneaux, ils durent se rendre à l’évidence : ils étaient pognés là jusqu’au retour de l’été.

La falle basse, mais résignés, Fridtjof et Hjalmar construisirent leur abri pour les prochains mois avec les moyens du bord : des roches pour les murs, des peaux d’ours pour le plancher et le toit.

Leur abri pour l’hiver.
Source : The Project Gutenberg EBook of Farthest North, by Fridtjof Nansen

La nuit, y faisait -40° C. Au début, ils dormaient chacun de leur bord, mais ils gelaient comme des crottes, faique ben vite ils se mirent à dormir en petite cuiller dans le même sac de couchage. On se demande comment ils faisaient pour s’endurer, à rester collés de même pis à s’avoir tout le temps dans la face.

À Noël, leur troisième depuis leur départ, ils célébrèrent en grand en changeant de bobettes et en revirant leur chemise de bord, pour que le côté graissé de sueur arrête de leur coller sur la peau. Pour le réveillon, ils mangèrent du fiskegratin, fait de farine de poisson et de cornestache et frit dans l’huile de baleine – pour aimer ça, fallait juste pas penser à la dinde.

Après huit mois de noir pis de frette sans fin, avec pour seule compagnie les renards arctiques qui venaient parfois leur voler des affaires, Fridtjof et Hjalmar remarquèrent que les jours commençaient à s’allonger pis la banquise à fendre. C’était le temps de repartir.

Après avoir fait des provisions de viande d’ours, ils s’en allèrent vers le sud, pleins d’espoir. Un matin de juin, tandis qu’il allait chercher de l’eau pour faire à déjeuner, Fridtjof entendit un bruit familier.

– Hein? Des chiens? T’es sûr que t’es pas en train d’halluciner? demanda Hjalmar, tout collé de sommeil en sortant de la tente.

– Ben non, j’te jure! Écoute!

– Moé, j’entends juste les oiseaux.

– Tu penseras ben ce que tu voudras, mais après déjeuner, je vais aller sentir, voir. 

Faique Fridtjof partit à pied en direction des jappements. Ben vite, il jura avoir entendu une voix humaine. Tout énarvé, il cria un « AAAALLOOOOO! » aussi fort qu’il pouvait. Un cri lointain lui répondit. Puis, au travers des blocs de glace, il vit la silhouette d’un homme.

L’estomac serré, osant à peine croire à ce qui se passait, il s’en alla en direction de la silhouette. Il lui fit salut avec son chapeau; l’étranger fit pareil. Quand il fut assez proche, Fridtjof reconnut avec bonheur Frederick George Jackson, un explorateur anglais qu’il avait déjà rencontré avant.

Or, tandis que l’Anglais était propre, bien rasé, habillé avec du beau linge neuf, Fridtjof, lui, était vêtu de haillons pis de peaux de bêtes, et tellement crotté qu’il était à peine reconnaissable.

Fridtjof rencontre Frederick Jackson (scène reconstituée par après).
Source : The Project Gutenberg EBook of Farthest North, by Fridtjof Nansen

– Bien le bonjour! Heureux de vous rencontrer, dit l’Anglais en lui serrant la main.

– Moi pareil, répondit Fridtjof.

– Votre bateau est-tu là?

– Non.

– Vous êtes combien?

– Y’a un autre gars avec moi, pas loin par là-bas.

L’Anglais prit le temps de regarder Fridtjof en pleine face.

– Heille, dit-il. J’vous regarde, là – vous seriez pas Fridtjof Nansen?

– En plein ça.

– Ah ben ça parle au yâble! Là, je suis VRAIMENT content de vous voir!

Fridtjof et Hjalmar étaient sauvés.

Fridtjof et Hjalmar juste après avoir été sauvés. Source : Wikimedia Commons

Une couple de mois après, ils arrivèrent finalement à Hammerfest, en Norvège, où Fridtjof retrouva sa femme. Deux semaines plus tard, à leur grande joie, ils apprirent que le Fram était finalement sorti de la glace et sur son retour. Des télégrammes partirent dans toutes les directions, apprenant au monde entier la nouvelle de leur exploit de fou.

Quand l’équipage du Fram enfin réuni arriva à Christiania, le fjord était rempli de bateaux de toutes les sortes pis de toutes les grosseurs qui tirèrent du canon pour les saluer, et le bord de mer était noir de monde tout énarvés qui criaient des hourras, se faisaient aller les bras et brandissaient des drapeaux norvégiens pour les accueillir comme les héros du Grand Nord qu’ils étaient et qui venaient de se tailler une place dans l’histoire pour toujours.


Source principale : Jacob B. Bull, Fridtjof Nansen – A book for the young, 1903. https://www.gutenberg.org/files/38026/38026-h/38026-h.htm

Fridtjof Nansen, l’homme qui s’épivardait sur la banquise – partie 2

Partie 1

C’était encore une maudite idée de fou, mais taboire, cette-fois-là, le Parlement norvégien accorda une subvention à Fridtjof. Faut croire qu’astheure, le monde le prenait au sérieux.

Fridtjof se fit donc construire un bateau, le Fram, à partir de son idée. Sur le millier de personnes qui s’étaient garrochées pour participer à l’expédition, Fridtjof choisit 12 gars, dont Otto Sverdrup, qui l’avait accompagné dans sa traversée du Groenland, pis Hjalmar Johansen, un expert de la conduite d’attelage de chiens.

Puis, le 24 juin 1893, devant une grosse foule venue saluer le héros de la nation, le Fram quitta Christiania avec du charbon, de la bouffe pis du matériel pour cinq ans.

Le Fram à son départ. (Source : Wikimedia Commons)

Fridtjof pensait à sa femme et à son bébé fille, Liv, pis ça lui tirait les cordons du cœur de savoir qu’il les reverrait pas avant une maudite secousse – s’il les revoyait tout court. Son expédition, c’était loin d’être une promenade en char dans les rangs le dimanche après‑midi. En fait, tous les gars à bord avaient une graine dans chaque œil. Mais ils étaient déterminés à réussir.

Après avoir navigué pendant trois mois jusqu’au cap Tcheliouskine, point le plus au nord du continent, le Fram arriva à la place où la Jeannette, un bateau d’exploration américain, avait été complètement effoirée par la glace dans une autre tentative d’atteindre le pôle Nord quelques années avant. Faique là, ça passait… ou ça cassait. Littéralement.  

L’expédition de la USS Jeannette
 
En 1879, l’équipage de la Jeannette s’est embarqué pour le pôle Nord en passant par le détroit de Béring. Malheureusement, le bateau se retrouva pogné ben dur dans la banquise, où il resta pendant quasiment deux ans jusqu’à ce qu’il soit carrément écrapouti sous la pression de la glace.

Quant aux gars à bord, ce fut pas jojo : ils essayèrent de partir sur la banquise en traînant des petits bateaux jusqu’à l’eau libre, mais sur les 33, juste treize ont survécu; les autres se sont perdus dans une tempête ou sont morts de faim en errant dans la toundra.
 
Faique mettons que les gars savaient très bien ce qu’ils risquaient si Fridtjof s’était fourré dans ses calculs.
 
Comme des bouttes de ce bateau-là avaient été retrouvés des centaines de kilomètres à l’ouest, pas loin du Groenland, Fridtjof était convaincu qu’il y avait un courant marin qui allait dans ce sens-là, et qu’il fallait juste le suivre avec la glace pour arriver au pôle Nord.

Or, quand ce fut le tour du Fram d’embarquer dans la banquise, au lieu d’être effoiré, floup! Grâce à sa quille arrondie, il glissa en dehors de la glace, et il allait pouvoir se laisser porter par elle, comme Fridtjof l’avait imaginé!

« Astie que c’est beau! se dit Fridtjof en regardant son bateau aller. Il est tellement solide, y sent quasiment pas les plaques de glace pis y roule dessus comme une chique dans une spitoune! »

C’est là que commença le boutte plate.

Le Fram dans la banquise. (Source : Wikimedia Commons)

Fram, ça veut dire « en avant » en norvégien, mais au début, c’était pas vraiment dans ce sens‑là que le bateau allait. La banquise le faisait virailler n’importe comment, pis quand il allait du bon bord, c’était quasiment par hasard. Il fallut jusqu’en janvier 1894 pour qu’il commence à dériver comme faut vers le nord-ouest. Pendant ce temps-là, les gars essayaient de se désennuyer comme y pouvaient, mais il y a toujours ben des limites au nombre de parties de poker pis de trou de cul que tu peux jouer avant de t’écœurer.

Fridtjof, lui, commençait à être comme une queue de veau : un an et demi après le départ, le pôle Nord était encore loin, pis y se pouvait pu d’attendre à rien faire. Selon ses calculs, ça allait prendre encore cinq ans pour se rendre. Faique il eut une autre de ses idées de fou :  

« Mettons que je clanchais en traîneau à chiens jusqu’au pôle Nord, pis que je retrouvais la gang après? Pour m’en r’venir, il y a la terre François-Joseph, un peu plus à l’ouest. Faique, j’irai là-bas, pis après c’est juste un p’tit boutte en kayak jusqu’à Svalbard, où je trouverai ben un bateau pour me ramener.  »

Là, faut que je prenne le temps de vous expliquer à quel point c’était crinqué, son affaire. L’océan Arctique, c’est juste de la glace. C’est une immense immensité avec du rien à perte de vue. Il n’y a pas de terre où te mettre les pieds ni personne pour te venir en aide si ça va mal. Y’a pas de GPS. Pas de carte fiable. Pas de téléphone. C’était comme si Fridtjof se lançait dans un trou noir en gageant qu’il allait ressortir à l’autre boutte.

Fridtjof et Hjalmar quittent le Fram
(Source : The Project Gutenberg Ebook of Fridtjof Nansen, by Jacob B. Bull)

Sans en parler à son équipage, il commença donc à planifier son équipéeet  à faire des virées en traîneau à chiens sur la banquise pour s’entraîner. Puis, après quelques mois, il annonça ses intentions : il laisserait le commandement à Otto Sverdrup, pis il emmènerait Hjalmar Johansen. Vous allez trouver ça bizarre, mais ils étaient plusieurs dans l’équipage à être déçus de pas pouvoir y aller avec lui!

Faique, après tout ça, nous voilà revenus au moment où Fridtjof Nansen et Hjalmar Johansen quittèrent le Fram avec 27 chiens, leurs traîneaux, leurs skis, leurs kayaks et de la bouffe pour 100 jours dans le but de se rendre en haut de la calotte du monde. Pour leur dire au revoir, les gars restés dans le bateau tirèrent du fusil dans les airs.

Ben vite, ce fut la grosse misère noire : la glace était tout croche, avec des trous pis des bosses partout, faique ça skiait vraiment mal. Des fois, le soir, Fridtjof et Hjalmar étaient assez brûlés qu’ils tombaient endormis en mangeant. Leur linge venait tellement trempe pendant la journée qu’il leur gelait dur sur le dos, pis ils devaient se coucher tout habillés dans leur sac de couchage pour sécher pendant la nuit. Pis même là, ils se reposaient pas vraiment : Fridtjof était souvent réveillé par Hjalmar qui criait des directives aux chiens dans son sommeil.

Alors, comme si ça allait pas assez mal de même, la banquise se mit à dériver vers le sud, ce qui les éloignait encore davantage de leur but. Plus ça allait, plus elle devenait chaotique : devant nos deux explorateurs, il y avait juste d’énormes blocs de glace jusqu’à l’horizon. Un m’ment n’né, Fridtjof dut se rendre à l’évidence : y se rendraient pas au pôle Nord.

« Hjalmar, ça a pas d’allure. C’est plate, mais va falloir qu’on r’vire de bord. »

Alors, le 8 avril, à une latitude record de 86°14’, Fridtjof et Hjalmar reprirent le chemin de la maison. Ce qu’ils savaient pas, c’est que ça allait prendre plus de temps qu’ils pensaient. PAS MAL plus de temps.

Partie 3


Source principale : Jacob B. Bull, Fridtjof Nansen – A book for the young, 1903. https://www.gutenberg.org/files/38026/38026-h/38026-h.htm

Fridtjof Nansen, l’homme qui s’épivardait sur la banquise – partie 1

« Ma doudoune–STOP–J’étais tanné d’être pogné dans glace au beau milieu de l’océan Arctique–STOP–Faique Hjalmar pis moé on est débarqués du bateau pis on est partis pour le pôle Nord–STOP–Fais-toi s’en pas c’est juste 660 km aller pis ça prendra même pas deux mois–STOP–Je sais pas trop quand je redonnerai signe de vie, les ours polaires ont pas le télégraphe haha je t’aime–STOP et FIN »

C’est le télégramme que l’explorateur norvégien Fridtjof* Nansen aurait pu envoyer à sa femme Eva le 14 mars 1895, quand il clancha dans le frette pis le blanc à perte de vue pour essayer d’être le premier à atteindre le pôle Nord.

Mais, avant ça, il s’était fait les dents en réussissant la première traversée du Groenland par la terre.  

Né pour explorer

Fridtjof, c’est comme s’il avait commencé à s’entraîner pour être explorateur dès son plus jeune âge. Né en 1861, ce fils d’avocat apprit à skier à l’âge de deux ans, pis à dix ans, il alla essayer le saut à ski (le gros tremplin épeurant, là) sans la permission de ses parents. À son premier atterrissage, les bouttes de ses skis se plantèrent ben drette dans la neige et il tomba à pleine face, manquant de se tuer. Cette débarque épique aurait fait passer le goût du sport à n’importe qui, mais pas au jeune Fridtjof : plus tard, il fut plusieurs fois champion national de ski et de patin. 

Ado, il avait aussi l’habitude de partir des semaines de temps tout seul dans le bois, à vivre « comme Robinson Crusoé ». À l’université, il étudia la zoologie parce qu’il se disait que ça lui permettrait de travailler dehors. En 1882, il s’embarqua sur un phoquier** pour un voyage de cinq mois dans l’océan Arctique. Ça lui a fait tout un effet! C’est là, au large de la partie inexplorée*** du Groenland, que lui pogna le goût d’aller s’épivarder sur les glaciers.

En revenant, il fit son doctorat, mais pendant ce temps-là, l’envie de repartir lui démangeait sans arrêt…  

Jusque-là, tous ceux qui avaient essayé ça s’étaient plantés : ils s’entêtaient à partir du bord habité à l’ouest en direction du bord inexploré à l’est, ce qui les forçait à faire un aller-retour. Par contre, ce p’tit torvis de Fridtjof voyait les choses autrement :

« Mettons que moé, là, je partais du bord inexploré? Tsé, si je peux juste pas revirer de bord, je serai ben obligé de continuer jusqu’au boutte. »

C’était… pour le moins crinqué.

« Ben voyons, yé-tu tombé su’a tête? » fut, en gros, l’accueil réservé à son projet.

Ça traitait Fridtjof de fou dans les journaux. Le gouvernement, qui trouvait que ça avait pas d’allure, refusa même de financer l’expédition. Finalement, grâce aux bidous inespérés d’un homme d’affaires danois, Fridtjof, avec cinq autres gars qu’il avait triés sur le volet, partit pour le Groenland au printemps 1888. Y’était tellement frétillant d’impatience qu’il a même pas attendu les résultats de son examen final du doctorat.

Pendant la traversée. (photo Wikipedia)

L’expédition, mettons que ça a pas été une partie de sucre : le bateau était pas capable d’accoster, pis les gars dérivèrent sur la glace 380 km au sud de leur point de départ prévu à cause du temps de cul, durent remonter le long de la côte en kayak en se battant contre le courant, manquèrent de tomber dans des crevasses. Ils ont même dû arrêter pendant trois jours à cause des orages pis d’une pluie épouvantable.

C’est ben pour dire.

Finalement, après avoir traversé les montagnes, où y faisait en moyenne -45 °C la nuit, ils ont débouché de l’autre bord, se sont construit un bateau avec des bouttes de traîneau pis de tente et ont remonté jusqu’à Godthåb, la ville la plus proche.

Après 49 jours, ils avaient réussi leur gageure – ils étaient les premiers à réussir la traversée du Groenland par la terre! Tandis que Fridtjof arrivait, trempe, les pieds gelés, pis probablement ben écœuré et pressé d’aller se chauffer la couenne, le représentant de la ville l’accueillit en lui disant :

– Monsieur Nansen! Vous avez passé votre doctorat!

– Hein?

– Vous avez passé votre doctorat! Félicitations!

– Euhh, merci, mais je pensais tellement pas à ça, moé-là! Les orteils sont à veille de me tomber!

Malheureusement, quand Fridtjof et sa gang arrivèrent à Godthåb, il était trop tard dans l’année pour reprendre le bateau jusqu’en Norvège à cause de la glace, faique ils restèrent pognés là pendant sept mois. Pas ben ben grave : l’explorateur en profita pour chasser, pêcher pis étudier le mode de vie des Inuits, ce qui allait lui être utile plus tard. D’ailleurs, il dit dans son journal que ça lui coûtait quasiment de partir, tellement il avait eu du fun avec eux‑autres.

Eva, la femme de Fridtjof. Pour l’époque, son costume était scandaleux (on voit ses cheviiiiilles! Perversion!). (photo Wikipedia)

Quand Fridtjof revint en Norvège, heille! Là y’avait pu personne pour le traiter de fou. C’était le nouveau héros national! Quand il débarqua à Christiania (astheure Oslo, la capitale de la Norvège), le tiers de la ville était là pour l’acclamer. Il était demandé partout pour faire des conférences et reçut un char pis une barge d’honneurs. Ah, pis aussi, il se maria avec Eva Sars, célèbre chanteuse lyrique et fichue de bonne skieuse.

C’était ben le fun, tout ça, mais ça prit pas grand temps pour qu’une nouvelle idée lui excite le poil des jambes :

« Mettons qu’on construit un bateau assez petit pis solide pour qu’y glisse en dehors de l’eau au lieu de s’écrapoutir quand il est pris dans la glace, là… Ben en faisant exprès pour rester pognés dans la banquise pis en se laissant dériver, peut-être qu’on serait capables de se rendre au pôle Nord? »

Ça a tu marché? C’est ce qu’on va voir la semaine prochaine.

Partie 2

*Ça se prononce « Frite-yof ».
**Bateau qui sert à chasser le phoque.
***Inexplorée… par les Blancs. Y’avait des Inuits là depuis longtemps.


Source principale : Jacob B. Bull, Fridtjof Nansen – A book for the young, 1903. https://www.gutenberg.org/files/38026/38026-h/38026-h.htm