L’histoire pas d’allure du marathon olympique de 1904

De nos jours, la course, c’est pu qu’une affaire! Tu peux pas juste te lâcher su’l trottoir un samedi matin en coton ouaté avec les vieux chouclaques que t’as trouvés en liquidation chez Sports Experts en 2003 pis qui pognent le poil de chat dans l’fond du garde-robe depuis c’te temps-là. Oh non! Ça te prend un ti kit en dry fit qui moule la poche avec des souliers fluo qui arsemblent à des Hot Wheels, achetés au Coin des coureurs avec l’aide de Jean-Simon, un grand slaque sympathique qui fait des ultramarathons de malade dans le désert pis qui étudie en physio. Faut que t’ailles à des « cliniques » de course, que tu te mettes des plasteurs sur les mamelons pis SURTOUT, que t’en parles à TOUT LE MONDE.

Par contre, ça a pas toujours été de même. 

Pour vous donner une idée, au marathon olympique de 1904 à St. Louis, aux États-Unis, y’a un facteur cubain qui s’est pointé à la ligne de départ avec un gilet à grand’ manches lousses, des culottes longues qu’y avait coupées aux genoux pour faire comme des shorts, un béret pis des bottines. On était loin du ti kit en dry fit qui moule la poche.

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est felix.jpg
Félix Carvajal

Mais, entre vous pis moé, son linge était probablement l’affaire la moins bizarre de c’te marathon-là : en faite, du début à la fin, ce fut un chiard que tout le monde aurait mieux aimé oublier. 

Dans ce temps-là, le marathon, c’tait l’épreuve reine des Jeux. Mais, à St. Louis, toute se passa tellement tout croche qu’on aurait dit que ça avait été organisé par ton mononcle alcoolique dans les trails de quatre-roues en arrière de chez eux pour le Festival du frappe-à-bord avec une commandite du garage Wilbrod Brodeur pis du dépanneur Chez Ginette. 

Su la ligne de départ, y’avait queques marathoniens expérimentés, comme les Américains Thomas Hicks pis William Garcia. Mais sinon, la majorité des coureurs qui étaient là auraient jamais fait la sélection olympique d’à c’t’heure. Entre autres, y’avait : 

  • Fred Lorz, un Américain qui s’entraînait de nuite après la job pis qui s’tait qualifié en gagnant une course « spéciale » de 8 km qui avait rien à voir avec un marathon; 
  • dix Grecs qui avaient jamais couru un marathon de leu vie; 
  • Len Taunyane pis Jan Mashiani, deux Sud-Africains noirs qui se pointèrent nu-pieds; 
  • pis, ben sûr, notre facteur cubain de tantôt, Félix Carvajal –  y’avait perdu toute son argent en jouant aux dés à la Nouvelle-Orléans pis y’avait dû se rendre à St. Louis su’l pouce, sans manger. 

D’habitude, les longues courses de même, ça commence de bonne heure pour éviter aux coureurs la chaleur pis l’soleil de midi, hein? Ben, pas là. Quand le signal de départ fut donné, y’était trois heures et queques de l’après-midi, y faisait chaud pis humide comme dans le péteux de Lucifer, pis les gars se lâchèrent pour le plus épouvantable 40 km* de leu vie.  

Au début, c’tait pas trop pire : les coureurs devaient faire deux fois le tour du stade olympique, su’l plat pis su l’asphatte. Mais après, la course continuait sur un chemin de terre, pis là, ce fut l’enfer. Y’avait plein de côtes à monter pis à descendre. Y’avait de la roche partout, pis les gars manquaient tout le temps de se dévarser les pieds. Les chars officiels avec les docteurs pis les entraîneurs à bord soulevaient d’la poussière qui r’volait dans’face des coureurs pis les faisaient tousser à s’en arracher les poumons. 

À part ça, parsonne avait rien faite pour bloquer le chemin : les gars devaient se faufiler au travers des camions pis des wagons de train pis du monde qui promenaient leu chien. Dans ce bordel-là, c’t’un miracle que parsonne se soit faite écraser. 

Pis comme si c’tait pas assez de la marde de même, un jambon nommé James Sullivan – nul autre que l’organisateur en chef des Jeux – s’tait mis dans’tête que ça serait pas pire de profiter du marathon pour voir c’que ça faisait quand t’empêchais le monde de boire pendant un gros effort physique. Faique y mit juste deux points d’eau sur toute le parcours : un réservoir à 9 km, un puits sur le bord du chemin à 20 km, pis rien pour les 20 derniers kilomètres. C’tait une vraie décision de cabochon qui aurait pu coûter des vies – pis ça passa proche. 

Les coureurs tombaient comme des mouches. À cause du manque d’eau, y’en a plusieurs qui pognèrent des crampes et durent abandonner. Fred Lorz, par exemple, décida d’arrêter pis pogna un lift dans un des chars officiels. D’autres dégueulèrent su’l bord du chemin au point de pu pouvoir continuer, pis une autre gang pogna le flux à cause de l’eau contaminée au puits du kilomètre 20.  

Un des coureurs, William Garcia, avala tellement de poussière qu’y se déchira l’estomac pis faillit mourir au boutte de son sang sur le bord du chemin. 

À r’garder aller Félix Carvajal, on n’aurait pas cru qu’y courait un marathon olympique. Pas pressé pantoute, y s’arrêtait pour jaser avec le monde grâce au peu d’anglais qu’y connaissait. Étant donné qu’y crevait de faim, y s’arrêta pour cueillir des pommes le long du parcours, ben relax, comme un touriste à l’île d’Orléans. En tout cas, on va y donner ça, à Félix : c’tait un gars qui savait profiter de la vie. Malheureusement pour lui, les pommes étaient pourries; pogné du mal de ventre, y se coucha dans le foin et s’endormit comme une masse. 

Pendant ce temps-là, Len Taunyane, un des deux Africains, avait pas mal moins de fun : y se faisait courir après par des chiens enragés, pis y s’artrouva écarté à quasiment deux kilomètres du parcours. 

En avant de toute, Thomas Hicks donnait toute ce qu’y avait. Lui, son but dans’vie, c’tait gagner un marathon, pis la victoire était à sa portée. Mais, rendu à 11 km du fil d’arrivée, y’était pu capable. Y faisait pu yinque se traîner les pieds, pis y voulait juste se coucher dans le fossé pis rester là pour toujours. 

Y supplia les gars de son équipe pour avoir de l’eau, mais à la place, y lui donnèrent… Du poison à rats. Wô oui! Pour de vrai, là! C’tait de la strychnine, en fait. Dans ce temps-là, on en utilisait souvent à p’tites doses pour donner un coup de fouette aux athlètes – faut croire que les règlements su’l dopage étaient pas mal plus lousses. Entécas, ça eut l’air de ravigoter Hicks, qui s’armit à courir.

Et c’est là que Fred Lorz arvint dans la course. 

Ben oui, toé! Après avoir faite un boutte en char, Lorz se rendit compte que sa crampe était passée, faique y débarqua pis s’armit à courir comme si de rien n’était. Y clancha Hicks à toute vitesse pis franchit la ligne d’arrivée devant une foule en délire, toute heureuse d’être contente qu’un Américain ait gagné. 

Alice, la fille du président américain Teddy Roosevelt, mit la couronne du vainqueur su sa tête, mais juste comme a l’allait lui passer la médaille d’or autour du cou, quequ’un arriva tout indigné pis dit : 

— Arrêtez-moi ça tusuite! C’t’un tricheur! Y’a faite quasiment la moitié de la course en char! 

— Ben voyons, c’tu vrai, ça? 

La foule se mit à huer. 

« Euh… répondit Lorz avec un sourire de ti-gars qui vient de se faire pogner la main dans’boîte de gâteaux Vachon. C’tait une joke? »

Y fut disqualifié drette là. 

Complètement découragé de s’être fait dépasser par Lorz, Hicks était sur le bord d’abandonner. Mais, quand on y’expliqua c’qui venait de se passer, y’eut un p’tit regain. On y’ardonna encore une shot de strychnine, du blanc d’œuf pis du brandy. 

Y’arpartit donc de plus belle, la face blême, les yeux dans’graisse de bines, les bras raides comme des 2×4 pis les genoux qui pliaient quasiment pu. 

Un m’ment’né, y se mit à halluciner : 

— J’en peux pu, y me reste encore 30 km! C’est bin que trop loin…
— Ben non, Tom, ar’garde! On le voit, le stade, là, t’es quasiment rendu! 
— J’ai faim, astie!
— Tantôt la bouffe, Tom, tantôt. Tu veux-tu encore du brandy, à’ place?
— Envoye donc…
— Quins, ça va-tu mieux, là? 
— Veux me coucher… Laissez-moi juste me coucher à terre… 
— No-non, Tom, arrête pas, là, tu vas gagner! Enweille!

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est marathon_hicks1904.jpg
Hicks vers la fin du marathon.

Y fit le dernier boutte dans le stade, soulevé par ses entraîneurs, les pattes qui se faisaient aller dans le vide, comme si y touchait encore à terre.

Pis malgré les 358 affaires qui l’auraient faite disqualifier aux jours d’à c’t’heure, Tom Hicks fut sacré champion olympique. Y venait de réaliser le rêve de sa vie, mais c’est sûrement pas de même qu’y devait s’imaginer son moment de gloire. Y’était tellement brûlé qu’y fut même pas capable de se tenir deboutte pour arcevoir sa médaille; y fut emmené direct à l’hôpital. Imaginez-vous donc, y’avait perdu huit livres pendant la course!

Su les 32 athlètes qui prirent le départ, y’en a juste 14 qui franchirent la ligne d’arrivée, dont Len Taunyane, qui avait réussi à se débarrasser des maudits chiens qui y couraient après pis finit neuvième. 

Pis Félix Carvajal, lui? 

Y’eut beau s’épivarder à droite pis à gauche tout le long de la course, y finit quand même quatrième. Pas pire, hein? Y doit avoir une leçon à tirer de t’ça à quequ’part…


* Ouin, 40 km? C’est pas 42,195 km, la distance du marathon?

Avant toute, faut dire que la course appelée « marathon » était pas une épreuve traditionnelle des Jeux olympiques de l’Antiquité. Nenon. Nos ancêtres avaient pas mal plus de bon sens que nous-autres. L’affaire, c’est que quand le Français Pierre de Coubertin décida, yinque s’une gosse, de ressusciter les Jeux, y se rappela une légende grecque : celle de Philippidès, un messager qui aurait couru d’une traite les 40 km entre les villes de Marathon pis d’Athènes pour annoncer la victoire des Grecs contre les Perses, avant de s’écrouler raide mort. 

« Heille, se dit-il, messemble que ça rendrait un bel hommage à c’te gars-là que de d’mander à une nouvelle génération d’athlètes de courir jusqu’à ce qu’y pètent au frette! »

Faique aux Jeux de 1896 et 1900 pis à nos fameux Jeux de 1904, le marathon s’est couru s’une distance de 40 km. Mais aux Jeux de Londres, en 1908, y’eut un p’tit problème : la famille royale voulait absolument que la course se tarmine drette en avant de sa loge au White City Stadium. Pis d’la manière que l’parcours était faite, y’en manquait un ti peu. 

— Shit, qu’est-cé qu’on fait? W’é pas pour toute arfaire le parcours au complet pour que ça arrive flush, ça va être ben que trop d’trouble! 
— Ouin. Ch’pense qu’on n’aura pas l’choix de rallonger la course. Gad’, on va mesurer, là… Quins. Jusqu’à loge, ça f’rait 42,195 km.
— Messemble que ça fait bâtard. C’est même pas un chiffre rond!
— Mais ch’cré ben que ça va être ça pareil. À moins que ça te tente d’aller expliquer ça au roi en parsonne?
— Non, ça va être beau! Faisons ça. 

Pis la distance du marathon est toujours restée de même par après! 

Boudicca, la reine guerrière que les Romains auraient jamais dû écœurer

Boudicca, reine des Iceni. Charles Hamilton Smith, 1815.

Au temps de leur conquête de la Bretagne* – pour vous situer, c’était pas longtemps après la mort du p’tit Jésus –, c’que les Romains faisaient avec les peuples conquis, c’était leur dire : « Soyez fins, payez-nous des impôts pis des taxes, pis on brûlera pas vos champs pis vos villages pis on violera pas vos femmes, OK? » On appelait ça le principe des royaumes-clients.

Prasutagos était le roi d’un de ces royaumes-clients-là, celui des Iceni, des Bretons qui vivaient dans le sud de ce qui est rendu l’Angleterre. Comme il avait pas de garçon pour lui succéder pis qu’y commençait à être magané, il voulait être sûr que sa femme, Boudicca, pis ses deux filles allaient être correctes après sa mort.

Il aurait pu adopter un gars et en faire son héritier, mais il était ben décidé à ce que ses filles lui succèdent. Faique dans son testament, il leur légua la moitié de son royaume, pis l’autre moitié aux Romains.

« Ça a de l’allure, messemble? Vu que je file doux avec eux-autres pis que leur laisse la moitié, y vont laisser mon peuple tranquille pis ben traiter mes filles. »

Ah, mon pauvre ti pit! T’avais de bonnes intentions, mais si t’avais su ce qui aller se passer après…


Boudicca, la femme de Prasutagos, était une méchante pièce de femme. Imaginez-là, grande pis solide comme un chêne, le pied sur une roche, le regard au loin, sa crigne de feu longue jusqu’aux fesses qui flotte au vent. L’historien romain Dion Cassius a écrit qu’elle était « épeurante à voir » et qu’elle « possédait plus de jarnigoine que les femmes en général ». (Qu’est-ce tu veux dire par là, exactement, Ti-Casse?) Si a regardait l’horizon de même, c’est parce qu’elle était inquiète pour l’avenir : son mari venait de mourir, pis elle trustait pas pantoute les Romains.

Jusque-là, les Iceni avaient pu faire leur petites affaires tranquilles dans leur coin, pis les Romains r’soudaient juste quand c’était le temps de ramasser les impôts. Mais Boudicca, elle, savait ben que c’était sur le bord de changer.

« Watchez-vous, dit-elle à ses filles, dont l’histoire a pas retenu le nom. La marde va pogner, je le sens dans mes urines. »

Elle avait ben raison de s’en faire : la seconde qu’il apprit que Prasutagos était mort, le procurateur** Catus Decianus lut son testament, vit « empereur Néron » sur le parchemin et passa par-dessus le nom des deux filles comme si c’était juste des barbots – contrairement aux peuples celtes de Bretagne, il s’en contre-câlissait, lui, des droits des femmes.

« Heille! On vient d’hériter d’un royaume! Venez-vous en, les gars! »

Faique il ramassa ses centurions et partit faire une virée au royaume des Iceni, en commençant par la villa de Boudicca.  

Les Romains arrivèrent, bing bang, bonjour ma p’tite madame, tassez-vous sivouplaît qu’on vide la place – la version antique d’une gang de déménageurs en calotte qui débarquent le 1er juillet avec des straps, un diable pis des boîtes en carton.

Ben crère que Boudicca allait pas se laisser faire :

– Heille! C’est chez nous icitte! Remettez toute où c’que vous l’avez pris pis crissez votre camp!
– C’est ben de valeur, lui répondit Catus Decianus, mais ça appartient toute à l’empereur, à c’t’heure. Faique fais ta bonne fille pis laisse-nous travailler.
– Jamais! Mon mari avait laissé la moitié à mes filles, astie de sale!
– Wô, on reste polie!
– Parce que c’est poli, d’abord, de rentrer chez le monde en gros colons pis de partir avec leur stock?
– Bon ben, si c’est de même, m’a t’apprendre, moé, à défier l’empereur!

Il la fit alors déshabiller pis fouetter, une punition qui était normalement réservée aux esclaves. Le message était clair, mettons. Pis histoire de beurrer encore plus épais, ses hommes violèrent les deux filles de Boudicca, qui étaient encore yinque des ados.

Après ça, Catus Decianus captura tous les hommes qui étaient parents avec Prasutagos et partit avec dans l’idée de les vendre comme esclaves, pour éviter qu’un d’eux-autres s’essaye à revendiquer le trône. Finalement, il fit le tour des domaines du reste des nobles icènes, ramassant toute ce qui lui tentait comme si y’était au IKEA.

Quand il finit par sacrer son camp, le royaume était complètement viré à l’envers, pis ses habitants aussi. Boudicca, le dos en sang pis ses filles collées après elle, était en tabarnak. En‑dedans d’elle, un motton de rage brûlait plus fort que 10 000 feux de forêt sur la Côte-Nord. C’était pas des larmes qui sortaient de ses yeux noirs de fureur comme un ciel à la veille de fendre, c’était de la stime. Pis là, elle fit une promesse :

« M’a m’venger, ciboire! M’a m’venger! Andraste, déesse d’la victoire, j’te l’jure s’a tête de mes filles! Drette comme chu là, j’te promets qu’m’a les faire payer, c’tes câlice de chiens sales. M’a toute crisser à terre. M’a toute brûler. M’a les écorcher vifs pis les embrocher un par un comme des astie de porcs! »

Les Romains étaient aussi ben d’attacher leur tuque avec d’la broche pis du tape gris.


Pas longtemps après, Caius Suetonius Paulinus, général et gouverneur de la Bretagne, arriva sur l’île. Y’était pas au courant pantoute de ce que Catus Decianus avait fait aux Iceni, mais quand il l’apprit, il était pas trop de bonne humeur :

– Ben voyons, Catus, qu’est-ce qui t’a pogné là? Tu y es allé ben que trop fort. Ça va nous r’venir dans’ face!
– J’avais l’doua, répondit Catus. Le testament de Prasutagos était pas légal. J’ai jusse pris ce qui était à l’empereur.
– Ouin. Refais-moé pu d’affaires de même sans m’en parler, ok?

Quessé que vous vouliez qu’y fasse? Y’était toujours ben pas pour s’excuser aux Iceni. Aux yeux de la loi, y’étaient juste des esclaves, pis lui, y’était ben que trop fier pour s’abaisser devant eux‑autres.

Pas longtemps après, il dut partir avec ses troupes pour aller serrer les ouïes aux druides de l’île de Mona, qui commençaient à faire du trouble en accueillant des rebelles pis des réfugiés, pis tant qu’à faire, mettre la hache dans leurs boisés sacrés où y faisaient leurs rituels bizarres.

C’était drette le bon moment pour Boudicca.

Faique elle rassembla les Iceni et convainquit les Trinovantes, un autre peuple breton qui commençait aussi à être à boutte des abus des Romains, d’embarquer avec elle. Boudicca se présenta alors devant eux-autres, une lance dans la main pour l’effet dramatique. Puis, avec le genre de voix qui te pogne par le collet pis te force à l’écouter, elle dit :

« Vous avez connu la liberté, pis vous avez connu l’esclavage. Vous-autres comme moé, vous avez cru les promesses des Romains, pis vous vous êtes fait fourrer. Icitte, c’est chez nous, pis à c’t’heure, on s’doit l’cul en impôts à des étrangers qui nous ont pris toute c’qu’on avait. Messemble qu’on serait mieux morts que de continuer à payer!

Mais, m’a être honnête avec vous‑autres : toute c’te marde-là, c’est de notre faute. Wô oui, de notre faute! Parce qu’on les a laissés faire. Parce qu’on a laissé les Romains débarquer icitte pis nous piler d’ssus.

Là, c’est temps de mettre nos culottes pendant qu’on s’rappelle encore c’est quoi, être libres! Parce que nos enfants, eux-autres, y risquent de l’oublier. Y vont faire quoi, eux-autres qui sont nés libres, pis qu’y’ont été élevés dans l’esclavage?

Si j’vous dis toute ça, c’est pas pour vous crinquer contre les Romains ni pour vous donner peur pour l’avenir – ça, c’est déjà fait. C’est pour vous féliciter d’avoir fait la bonne affaire en venant icitte.

Ayez pas peur des Romains. C’est juste des pissous! Y se cachent en-arrière de leurs armures pis de leurs palissades. Nous-autres, on est ben correct avec juste nos tentes pis nos boucliers. Y toffent pas la faim, la soif, le frette pis la chaleur comme nous-autres. Deux minutes pas de pain pis pas de vin, pis y capotent. Nous-autres, on peut se contenter de l’herbe pis de l’eau des ruisseaux. On connaît le terrain par cœur, pis eux-autres y n’ont peur. Faique allons-y : on va leur montrer qu’y sont yinque des lièvres qui essayent de bosser des loups! »

Tout le monde qui l’avaient entendue se mirent à crier comme des perdus, les armes en l’air. Et l’armée de Boudicca, forte de 120 000 Bretons, se mit en marche.

Là, j’vous ferai pas de cachettes. Ce qui se passa ensuite, c’était pas l’fun. D’ailleurs, âmes sensibles s’abstenir – ça va être roffe pas mal.

Boudicca et sa gang commencèrent par attaquer Colchester, la capitale provinciale, une belle ville avec des théâtres, des temples et des fontaines… mais pas de murs. Les Romains en avaient pas mis, car ils voulaient une ville ouverte, où les barbares locaux pourraient entrer comme ils voulaient et voir comment c’était don beau pis civilisé, l’empire romain. Pis ce jour-là, ça se retourna contre eux-autres.

Les guerriers de Boudicca sacrèrent le feu, pillèrent, rasèrent les bâtisses au solage. Ils tuèrent sans discrimination – hommes, femmes, enfants, Romains pis non-Romains. Ceux qui eurent le malheur de se faire pogner vivants se firent torturer – crucifixion, coupage de bouttes, empalement, tout était permis dans ce free-for-all apocalyptique. Pendant des jours après les Bretons se lâchèrent lousse, et swigne la bacaisse dans l’fond de la boîte à bois, une orgie dans tous les sens du terme sur fond de sang, de flammes pis de cris d’agonie.

Un m’ment’né, y resta pu rien ni personne, juste des tas de cendres. Faique Boudicca tourna les yeux vers Londres.


Quand Paulinus, qui avait encore quelques druides sur le feu, fut averti du désastre, Boudicca avait déjà fait d’la viande hachée avec deux vagues de renforts venus sauver les habitants de Colchester.

« Simonac, j’y avais dit, à Catus, que ça allait nous r’venir dans’ face! »

Il ramassa donc ses légions et repartit au plus sacrant pour essayer d’arrêter la horde de Bretons en furie. Il fit aussi envoyer des messages aux autres garnisons romaines pour avoir des renforts. (Quant à Catus, l’innocent qui avait starté toute ça, il eut la chienne et prit le premier bateau du bord pour se rendre en Gaule.)

À son arrivée à Londres, Paulinus prit pas grand temps pour se rendre compte qu’il avait vraiment pas assez de soldats pour défendre la ville. Comme y savait que les rebelles bretons allaient arriver ben avant ses renforts, il décida de les laisser décrisser la ville pis d’aller attendre après les autres légions. Les habitants de la ville le supplièrent à quatre pattes de rester, mais l’idée de Paulinus était faite : c’était ben plate pour Londres, mais s’ils essayaient d’affronter l’ennemi tusuite, ses hommes et lui allaient certainement finir en méchoui, tandis que s’ils prenaient leur temps, ils pourraient ramasser assez de monde pour effoirer les rebelles.


Boudicca, elle était loin d’être tannée du tuage : son motton de rage chauffait encore aussi fort que le poêle quand y fait -34°C, pis elle arrêterait pas le massacre tant qu’il resterait des Romains sur son île – d’la marde pour les autres qui se mettraient dans son chemin.

Faique c’est avec une armée quasiment deux fois plus grosse – un party de même, c’est sûr que ça attire les woireux – que la reine des Iceni arriva à Londres. Comme à Colchester, les Bretons rasèrent toute sans faire de prisonniers. Ensuite, ce fut au tour de Saint Albans, la dernière des trois grandes colonies romaines, de passer au cash.

Ils avaient déjà tué autour de 70 000 personnes, pis il leur restait juste une cible à détruire pour être débarrassés : Paulinus et son armée.  

Le gouverneur romain continuait de se sauver toujours plus loin, suivi par les réfugiés de Londres et de Saint Albans, mais ses renforts s’étaient toujours pas pointé la face. Il dut se faire une raison : personne viendrait l’aider, et y’allait devoir régler ça tout seul, icitte pis maintenant.

(Ce qu’il savait pas, c’est que le major Poenius Postumus, qui devait lui apporter la majeure partie des renforts, avait reçu son message, mais comme y’avait entendu parler des horreurs épouvantables commises par les Bretons, il avait jeté ses ordres dans le feu en sifflant comme un épais.)

Comme les Bretons étaient au moins 12 fois plus nombreux que ses troupes, Paulinus choisit un spot avantageux pour lui, un passage étroit entre deux buttons qui débouchait sur une plaine, pis attendit l’ennemi.


Le lendemain matin, Boudicca et ses guerriers arrivèrent. Ils étaient comme des queues de veau, pressés de sauter dans le tas. Quand ils virent les Romains se placer en avant d’eux‑autres entre les deux buttons, ils partirent à rire :

« Heille, t’as-tu vu ça? Sont don ben pas beaucoup! On va les ramasser sur un astie de temps! »

En arrière des combattants, les femmes bretonnes, qui avaient suivi leurs hommes dans leur virée sanglante, avaient placé leurs waguines bourrées de stock volé en demi-cercle pis s’étaient installées comme pour regarder la balle-molle un dimanche après-midi – manquait pu yinque le pop‑corn.

Pis là, Boudicca arriva, montée sur un chariot de guerre avec ses deux filles. Tout le monde se ferma la gueule pour l’écouter :

« Aujourd’hui, chus pas une reine : chus une de vous-autres, pis je suis venue retrouver ma liberté, venger mon dos pleumé par le fouet pis faire payer les Romains pour avoir volé la chasteté de mes filles. Les dieux sont du bord de la vengeance des justes! Dans cette bataille-là, c’est vaincre ou mourir! En tout cas, c’est ce que moé j’ai décidé en tant que femme. Vous-autres, les hommes, vous pouvez choisir de vivre pis de devenir esclaves, si ça vous tente. »

Y’eut une véritable explosion de cris de guerre, de hurlements déchaînés pis de chansons de victoire. Pis les Bretons se garrochèrent sur les Romains, les chariots en premier, suivis des guerriers à pied.

Ça devait être crissement épeurant de se faire foncer dessus par une marée de barbares douze fois plus nombreux, mais les Romains restèrent ben calmes et suivirent le plan de Paulinus à la perfection. Ils formèrent des triangles qui brisaient les lignes ennemies comme des vraies moissonneuses-batteuses à monde, une tactique que les forces de Boudicca avaient jamais vue pis qu’y savaient pas pantoute comment contrer. Après ça, la cavalerie romaine s’en alla sur les côtés pour pogner les Bretons en tenaille pis les forcer à se taponner toute ensemble au milieu.

Autant les Romains étaient disciplinés, autant les Bretons étaient juste un tas d’enragés pas coordonnés qui s’étaient ramassés ensemble contre un ennemi commun.

Ben vite, ça se mit à fuir de tous bords tous côtés dans la panique totale; des milliers de guerriers bretons finirent effoirés sous les pieds de leurs propres compatriotes. En plus, en arrière, y’avait encore la rangée de waguines qui bloquait la retraite comme une clôture d’enclos à bestiaux.

Les Bretons étaient pognés. Ils furent massacrés par milliers, pis en moins de deux heures, la rébellion de Boudicca était finie. Les Iceni pis les Trinovantes connurent pus jamais la liberté. Quant à Boudicca, on dit qu’elle se sauva aussi et que, incapable de digérer la défaite, elle se suicida avec du poison.

Aujourd’hui, y’a une statue de Boudicca au beau milieu de Londres – tsé, la ville qu’elle a crissée à terre comme un bulldozer? Faut quand même y donner ce qui lui revient : si elle avait vaincu Paulinus, les Romains auraient carrément perdu l’île de Bretagne, pis elle aurait changé le cours de l’histoire.

Faique c’était qui, en vrai, la reine des Iceni? La première héroïne anglaise, une icône féministe avant le temps, ou bedon un monstre assoiffé de sang? C’est ça qui est plate, avec l’histoire : y’a jamais rien de toute noir ni de toute blanc.


*On va clarifier ça drette-là : dans ce temps-là, ce qu’on appelait la Bretagne, c’était la Grande‑Bretagne d’à c’t’heure (l’île où y’a l’Angleterre, l’Écosse et le pays de Galles). La Bretagne en France, c’était la Gaule. Pis les Bretons, c’étaient les habitants celtes de l’île de Bretagne.


**Fonctionnaire chargé de gérer une province.


Source principale : Dion Cassius, Histoire romaine, traduction anglaise de la Loeb Classical Library edition, 1925 .
http://penelope.uchicago.edu/Thayer/E/Roman/Texts/Cassius_Dio/62*.html

L’espion poche de New Carlisle

Un matin de novembre 1942, en Gaspésie, dans les eaux de la baie des Chaleurs pas encore tout à faite réveillée, un sous-marin allemand s’avançait sans faire de bruit comme un brochet en fer de 700 tonnes.

Ça faisait déjà une bonne couple de mois que des U-boat nazis rôdaient dans le coin; rendus fantasses par l’absence du gros de la flotte de la marine canadienne, partie défendre la Méditerrannée pis le golfe du Mexique, ils faisaient la pluie pis le beau temps dans le fleuve Saint-Laurent en coulant des cargos pis des corvettes.

Mais ce sous-marin-là, y’avait une autre mission. Pas loin de New Carlisle, il fit surface, pas pour tirer une torpille, mais pour faire débarquer un espion.

Werner von Janowski, espion poche

Étant donné qu’il avait déjà passé une bonne secousse au Canada dans les années 1930, Werner von Janowski, lieutenant de la flotte allemande, nom de code « Bobbi » (mais on va l’appeler « Ti-Werne »), était drette le bon gars pour entrer en contact avec des organisations nazies clandestines au Canada, apprendre des affaires secrètes pis tout bavasser au Reich. En tout cas, c’est ce que les Nazis pensaient. Ils avaient juste pas idée d’à quel point y se planterait, pis dans un temps record, à part ça.

Faique notre Ti-Werne débarqua sur une plage à quelques milles de New Carlisle, encore habillé en marin allemand. L’idée, c’était que s’il se faisait pogner habillé de même, il se ferait traiter comme un prisonnier de guerre, c’est-à-dire pas trop pire, tandis que s’il était habillé en civil, il risquait la peine de mort.

Quand il fut certain de pas se faire voir, il se changea et enterra son uniforme. Ensuite, il prit la direction du village. Son plan : prendre le prochain train pour Montréal.

À 9 h du matin, Ti-Werne arriva à l’hôtel The Carlisle. Sous le nom de William Brenton, il dit qu’il venait d’arriver sur l’autobus et demanda une chambre avec un bain, car il voulait se décrotter un peu.

Faut dire que la traversée de l’Atlantique avait pris 44 jours; après avoir passé autant de temps enfermé dans une canne de bines sous l’océan avec un tapon d’autres gars, il sentait le swing, l’humidité pis le diésel à plein nez. Et ça, c’est juste un des détails louches que Simonne Loubert, la jeune femme de chambre qui lui répondit, spotta tout de suite.

Tsé, un étrange qui r’soud de nulle part de bonne heure le matin dans un village d’à peu près 1 000 habitants, ça fesse. En plus, Ti-Werne avait l’air sur les nerfs et parlait avec un accent bizarre. Quand il s’acheta un paquet de cigarettes, il paya avec de la vieille argent qui datait de la guerre de ‘14. Mais le plus louche, c’était qu’y disait être arrivé sur l’autobus. Simonne savait ben que l’autobus passait pas c’te journée-là. Pis même à ça, l’autobus aurait débarqué le monsieur drette en avant de l’hôtel, pis y serait pas arrivé à pied.

Simonne était pas folle : a savait que les Allemands se promenaient autour de la Gaspésie en sous‑marin, pis qu’y en avait qui pourraient essayer de débarquer. Faique quand Ti-Werne fut parti dans sa chambre, elle alla voir Earle Annett Jr., le garçon du propriétaire de l’hôtel.

– Ça marche juste pas, son affaire. En plus, tsé, ça m’a l’air d’un gros fumeur, pis y savait même pas comment ça coûte, un paquet de cigarettes! Penses-tu que ça pourrait être un espion?
– Ouin, j’avoue que c’est crissement suspect! M’a voir ce que je peux faire.

Earle Jr., un jeune homme de 20 ans, aurait vraiment voulu partir péter des gueules de Nazis comme beaucoup de ses chums de gars. Ce qui était plate, c’est qu’il s’était irrémédiablement scrappé le genou en prenant une débarque en bécycle quand il était flot, faique l’armée l’avait pas accepté. Tant qu’à rester pogné du mauvais bord de l’Atlantique, il avait ben l’intention de participer à l’effort de guerre pis de démasquer l’espion.

Entre-temps, Ti-Werne s’était installé dans la salle à manger pour déjeuner. Earle Jr. trouva que son linge était bizarre – lui, y venait pas d’icitte, c’était évident. Pis quand il se leva pour partir, Earle Jr. vit qu’il avait échappé une boîte d’allumettes à côté de sa chaise.

Earle Jr. la ramassa et lut « Fait en Belgique » dessus. Ça, c’était suspect en viarge : dans ce temps-là, tous les paquets d’allumettes vendus au Canada portaient le même sceau spécial, qui était pas sur cette boîte-là, pis en plus, la Belgique était occupée par les Nazis depuis trois ans.

Earle Jr. était maintenant sûr de sa shot : c’était ben un espion.

Comme le train pour Montréal partait dans même pas une heure, fallait qu’y se grouille. Il embarqua dans son pickup et partit en direction de la gare. Rendu là-bas, il trouva notre Ti-Werne en train de prendre un café. Faique, ben relax, comme si de rien était, il s’assit à ras lui :

– Fait pas chaud à matin, hein?
Ah, z’est pas zi mal, répondit Ti-Werne, avec son accent bizarre du fond de la gorge.
– Cigarette?
– Oui, merzi.

Earle Jr. lui donna une cigarette, puis attendit qu’il lui offre du feu pour allumer la sienne. Alors, Ti-Werne sortit un autre paquet d’allumettes belges. Bingo!

– Ch’ai fu que le train z’arrêtait à Matapédia, demanda l’Allemand. Z’est quel genre d’endroit? Petit, che zuppose?
– Ouais, c’est grand comme ma yeule. Y’a pas grand-chose à faire là*
– Ah bon.

Y’avait un malaise dans l’air, comme quand quequ’un lâche un gros pet, pis que tout le monde le sent mais personne parle. L’espion soupçonnait-tu qu’on le soupçonnait?

Enfin, le train entra en gare pour 20 minutes. Pas le temps de niaiser – à c’t’heure qu’il avait une preuve, Earle Jr. alla tout de suite avertir le constable Alfonse Duchesneau de la Police provinciale.

Duchesneau était pas trop convaincu, mais il alla quand même à la gare. Il arriva drette comme le train partait et sauta dedans au dernier moment. À bord, il spotta tout de suite Ti-Werne grâce à la description qu’Earle Jr. lui avait donnée. Il alla s’asseoir avec.

– Bonjour Monsieur, constable Duchesneau de la Police provinciale. Ch’peux-tu voir vos papiers siouplaît?
– Bien zûr, répondit Ti-Werne en sortant ses cartes au nom de William Brenton.
– Qu’est-ce qui vous amène par icitte?
– Che zuis représendant de commerce et ch’afais affaire dans la région.
– Ok, pis ch’peux-tu voir votre valise itou, siouplaît?

Rendu là, Ti-Werne devait suer de la raie pas mal, car il dit aussitôt :

« Za zera pas nézessaire. Che zuis un offizier allemand, et che zers mon pays, comme fous. »

Et voilà : grâce à la vigilance de braves Gaspésiens, la carrière d’espion de Werner von Janowski était kaput après même pas 12 heures. Si c’était pas un record, c’était pas loin.

Après ça, Ti-Werne fut emmené à Montréal, où la GRC essaya d’en faire un agent double. Après un an, il avait fourni zéro pis une barre de renseignements, faique les autorités le shippèrent en Angleterre, où il passa le reste de la guerre dans un camp pour prisonniers allemands.

L’histoire dit pas si Ti-Werne voulait la gloire, mais en tout cas, il s’attendait sûrement pas à se retrouver pour l’éternité dans les palmarès des pires espions de tous les temps!


*Ne représente pas l’opinion de l’auteure. C’est un maudit bon spot de plein air! #TourismeGaspésie


Source principale : Dan Beeby, Cargo of Lies: The True Story of a Nazi Double Agent in Canada, 1996. https://utorontopress.com/us/cargo-of-lies-4

Sainte Paule, saint Jérôme et la traduction de la Bible

Derrière chaque grand homme, y’a une grande femme qui lui pousse dans le derrière, paye pour toute pis passe par après pour être sûre que tout est correct.

Jérôme de Stridon, saint patron des traducteurs, a été canonisé pour avoir traduit pour la première fois la Bible en latin direct à partir de l’hébreu, dans les alentours du quatrième siècle. À une époque où, pour un mot ou une virgule dans les Saintes Écritures, le monde s’égorgeaient, partaient une nouvelle secte ou se ruinaient la réputation à grands coups de lettres pleines de bitcheries – c’est selon –, fallait des couilles en béton pour se lancer dans un projet de malade de même*. Pour ben du monde, c’était comme si Jérôme disait : « Ok, tassez-vous, moé m’a vous l’dire c’qu’a dit, la Bible! » L’affaire, c’est qu’il aurait jamais réussi sans l’aide de sa grande chum, sainte Paule de Rome.

Sainte Paule

Sainte Paule, c’était toute une madame. À en croire Jérôme, a chiait pas d’marde. À sa mort, il dit que « [q]uand bien même que toutes les bouttes de mon corps étaient rendus des langues pis que chaque langue se mettait à jaser, y’a rien que j’pourrais dire qui vous f’rait voir comme faut toutes les qualités de la bonne, fine et sainte Paule. »

Si on oublie la métaphore dégueu – un bonhomme faite tout en langues gigotantes qui avance en laissant une traînée de bave à terre pis qui crie « Paaaauuuuuule!!! » avec 5-6 voix en même temps –, c’est un méchant compliment! Mais on va commencer par le commencement.

Paule est née dans une famille de gens riches et connus de Rome. Elle a été élevée dans la ouate, avec une bonne éducation. La petite avait ben de la jarnigoine, faique elle absorbait toute ce qu’elle lisait : livres saints, littérature grecque et romaine, livres d’histoires, poésie, traités de philosophie, toute la patente.

Paraît aussi qu’elle était ben princesse au petit pois :

« Ah! C’te robe de soie-là est tellement rude, on dirait un gant d’crin! »

Ou bedon :

« Est-ce qu’un eunuque pourrait venir fermer la craque dans le rideau de ma chaise à porteurs? J’ai le soleil dans face! C’est insupportable! »

Quand elle fut ado, elle se maria avec un dénommé Toxoce, qui lui aussi venait d’une famille ben en vue. Le couple eut cinq enfants : Blésille, Pauline, Eustochie, Rufine et Toxoce junior.

Après plusieurs années de bonheur familial, pendant lesquelles Paule conserva une irréprochable réputation de madame pieuse et vertueuse, Toxoce senior péta au frette.

Là, tout d’un coup, Paule vira boutte pour boutte : pour fuir sa peine, elle s’enfonça ben creux dans la religion. À partir de là, y’eut juste Dieu pis le salut qui comptaient : elle faisait pu yinque jeûner, prier pis étudier les Saintes Écritures.

Fini le beau linge pis les chaises à porteurs : elle se mit à donner sa fortune aux pauvres. Ses proches avaient rien contre la vertu, mais après un boutte, ils commençèrent à trouver qu’a l’exagérait :

– Paule, on trouve ça ben beau ce que tu fais avec les nécessiteux pis toute, mais si tu continues de même, tu vas mettre tes enfants à la rue!
– Peut-être, mais y vont avoir un héritage ben plus beau que l’argent – la miséricorde de Jésus Christ! répondait toujours Paule, ben sérieuse.

Ça devait leur faire une astie de belle jambe.

Paule commença à se tenir avec Marcelle, une autre riche veuve romaine qui accueillait chez elle des femmes, veuves ou non, pour jaser de religion. C’est là qu’elle rencontra Jérôme de Stridon.

Saint Jérôme était moine et prêtre, parlait plein de langues, traduisait plein d’affaires pis écrivait un tapon de traités, de lettres et de commentaires sur les Saintes Écritures – c’était un big shot de la religion, quoi.

Jérôme était à Rome parce que le pape Damase lui avait demandé d’être son secrétaire, mais y’avait une autre raison. C’qui faut savoir, c’est que la Bible avait d’abord été traduite de l’hébreu au grec, puis du grec au latin, mais c’était un peu le bordel entre les différentes traductions latines. Comme y’avait de la chicane, le pape s’était dit qu’avec une version latine révisée, le monde allait arrêter de s’astiner, pis Jérôme était le candidat tout désigné pour en faire une.

Pendant ce temps-là, Jérôme restait chez Marcelle et enseignait aux femmes, dont Paule et ses filles Blésille et Eustochie. Deux évêques, Paulin d’Antioche et Épiphane de Salamine, s’adonnaient à être là en même temps. Tout ce beau monde se réunissait pour des veillées chez Marcelle, pis Paule en particulier trippait à entendre les évêques raconter plein d’affaires sur les ermites du désert :

– Saint Antoine a passé vingt ans enfermé par exprès dans un fort abandonné au milieu du désert à se battre contre des démons, en survivant juste avec de la bouffe que des pèlerins lui garrochaient par-dessus les murs!
– Han!
– Pis saint Paul a passé 60 ans dans la même caverne! Dieu s’occupait de son lunch tous les jours en lui envoyant un corbeau avec un demi-pain dans le bec, pis quand il est mort, deux lions sont venus creuser sa tombe!
– Ta!

Entre-temps, le pape Damase mourut. Jérôme aurait pu lui succéder, mais comme y passait son temps à se pogner avec tout un chacun sur des questions de religion**, y s’était mis pas mal de monde à dos. Ça fait qu’il partit pour la Terre sainte, mais continua à correspondre avec Paule, avec qui y’était rendu ben proche.  

Paule, elle, avait été ben impressionnée par les histoires d’ermites. Ça commençait à lui tenter pas mal d’aller vivre comme eux-autres dans le désert, loin des tentations du monde. Faique, avec Eustochie, qui faisait jamais rien sans sa mère et qui avait déjà décidé depuis longtemps de rester vierge, elle s’embarqua pour aller rejoindre Jérôme en Terre sainte.

Sur le quai, tandis que le bateau de Paule et d’Eustochie partait, Toxoce junior, 10 ans, braillait toutes les larmes de son p’tit corps en tendant les bras vers sa maman qui s’en allait pour toujours. Paule était toute virée à l’envers en-dedans, mais elle tourna le dos à son garçon et dit :

« Si j’aime plus mes enfants que Dieu, je suis pas digne de Lui. »

Arrivée à Antioche, Paule se lança avec Jérôme et Eustochie dans une tournée des Greatest Hits de la Terre sainte : la grotte de la Nativité! Le lac Tibériade! Le mont Golgotha! C’était comme un voyage organisé, mais avec pas de selfies, pas d’air climatisé, du pain sec pis ben des génuflexions.

Après un p’tit détour par l’Égypte, elle retourna à Bethléem et fonda quatre monastères, trois pour les femmes et un pour les hommes. Elle avait les moyens : même si elle faisait l’aumône mur à mur aux miséreux, y lui restait encore un pas pire pécule. Elle fit aussi construire une auberge pour les voyageurs du désert :

« Comme ça, si Marie et Joseph repassent par icitte, y vont avoir une place où coucher. »

Une fois installée, elle redoubla de pénitences : a se lavait pu, a dormait drette à terre sur une couverte rude en poils de chèvre pis a braillait à pu finir parce qu’elle se sentait coupable d’avoir profité des bonnes choses dans sa vie d’avant.

Elle imposait pas les mêmes affaires aux filles de son couvent, dont elle s’occupait comme une bonne maman; mais si elle en voyait une qui était un peu trop fière-pet par rapport à son apparence, elle lui faisait des gros yeux :

« Oublie pas c’que j’t’ai dit : propre de ta personne, crottée dans ton âme, ma p’tite fille! »

(Messemble que c’est possible d’être une bonne personne sans sentir le swing dans un rayon de 15 pieds.)

Paule, Eustochie et Jérôme en grande discussion.

Ensemble, Paule, Eustochie et Jérôme passaient leur temps à étudier la Bible pis à la commenter. Un beau jour, Paule alluma sur quelque chose :  

– Heille, Jérôme? Tant qu’à réviser les versions latines à partir de la version en grec… Ça serait pas mieux de partir de l’original en hébreu?
– Ayoye, Paule! Méchant flash! T’es en feu à matin!
– Non, mais penses-y! L’original, y’a été inspiré par Dieu lui-même. Mais avec toutes les traductions qui ont été faites, un peu tout croche pis des fois par du monde qui connaissaient pas trop leur affaire, on est en train de perdre la Parole divine.
– J’veux ben, mais c’est une méchante commande que tu me fais-là, Paule! Si ma version s’éloigne trop de ce que le monde connaît, les évêques pis les fidèles vont grimper dins rideaux pis je risque de me faire tirer des roches. En plus, c’est tellement plate et ingrat, la job de traducteur**!
– Y pourront ben japper, Jérôme. Envoye donc. Moi, j’pense que c’est la bonne affaire à faire, pis que tu devrais commencer drette là.

Comme Jérôme pouvait rien refuser à Paule, il s’attela tout de suite au travail.

Saint Jérôme, ben écœuré d’être pogné sur le même passage de sa traduction depuis une heure et demie.

Avec l’argent qui lui restait, Paule lui commanda plein de manuscrits rares qui servirent de référence pour la traduction. Elle et Eustochie l’encourageaient quand il branlait dans le manche, le débloquaient quand il restait pogné sur un passage difficile, révisaient ses traductions et les copiaient pour qu’elles puissent être diffusées (on dit d’ailleurs que c’est de là que serait partie la tradition du copiage de manuscrits par les moines).

Cachée en arrière de Jérôme
 
Comme on connaît juste la vie de Paule par les écrits de Jérôme, c’est difficile de savoir à quel point le bonhomme a été honnête sur sa contribution; elle en a peut-être fait pas mal plus qu’il a osé dire.
 
En fait, Palladios, un évêque et historien qui a vécu dans les mêmes temps qu’eux-autres, a écrit que : « Compétente en ciboulot, Paule se retrouva malgré tout pognée avec un certain Jérôme de Dalmatie. Elle était tellement bonne que personne lui arrivait à la cheville, mais il était tout le temps dans ses jambes avec sa jalousie, pis y se servait d’elle pour réaliser ses propres ambitions. »
 
En fait, Paule aurait probablement été en masse capable de faire elle-même la traduction. Pourtant, elle s’en remettait tout le temps à Jérôme. C’est-tu sa propre humilité qui l’a empêchée de le faire? Jérôme la manipulait-tu? C’est-tu l’attitude de la société du temps par rapport aux femmes? On le saura jamais.

Malheureusement, Paule mourut avant que la traduction soit terminée, maganée à l’os par le jeûne et les privations. Dans le fond, elle avait enfin ce qu’elle voulait : elle était rendue avec Dieu, pis elle était enfin débarrassée de son corps qui avait toujours eu l’air de l’écœurer plus qu’autre chose.

Eustochie hérita de la responsabilité des monastères, qui avaient désormais pu une cenne, Paule ayant fini par venir à boutte de sa fortune.

Jérôme finit la traduction en mémoire de Paule; en hommage, il mit la dernière page sur sa tombe.

Avec les Évangiles qu’il avait révisés, sa traduction formait ce qu’on appela la Vulgate. Ça prit une maususse de secousse, mais, dans les années 1500, elle devint la version officielle de la Bible acceptée par l’Église, et elle le resta jusqu’à Vatican II, dans les années 1960.

Jérôme est le saint patron des traducteurs, des archéologues, des archivistes, des bibliothécaires, des étudiants, alouette; Paule, la sainte patronne des veuves. Mais simonac! Elle aurait peut-être été beaucoup plus si Jérôme s’était pas juste contenté de dire qu’elle était don bonne pis fine, pis qu’il avait vraiment rendu justice à l’œuvre de sa vie.


*C’est pas une exagération. Pour essayer de convaincre Jérôme que son projet avait pas d’allure, saint Augustin raconta que quand les fidèles de Tripoli entendirent sa version du Livre de Jonas, ils pognèrent le mors aux dents et partirent une émeute dans les rues de la ville.

**Par bouttes, les couteaux volaient bas. Jérôme s’astinait entre autres avec un autre théologien appelé Rufin; quand il mourut, Jérôme écrit à propos de lui : « À c’t’heure que le scorpion est enterré… »

***Ouaip, le saint patron des traducteurs a vraiment dit ça!


Source principale : Saint Jérôme de Stridon, Vie de sainte Paula, veuve.
http://remacle.org/bloodwolf/eglise/jerome/paula.htm

À l’abordage entre chums de filles : Anne Bonny et Mary Read

Anne Bonny et Mary Read, pirates (source : Wikimedia Commons)

« Salut, mon beau! C’est-tu ton sabre d’abordage, ou t’es juste content d’me voir? » roucoula la redoutée pirate Anne Bonny en arrivant à côté de son nouveau collègue, Mark Read, qu’elle trouvait pas mal de son goût.

Mark vint tout raide, mais pas où vous pensez. En fait, il était crissement mal à l’aise.

« Euh… On peut-tu aller quequ’part de moins à vue? Faudrait j’vous montre dequoi… 

– J’demande yinque ça, mon loup », dit Anne en l’entraînant dans la cale.

Quand ils furent rendus à l’abri des regards indiscrets, Mark dit :

« Ok, faites pas le saut… »

Et il ouvrit sa chemise.

« Ah ben ça parle au yâble! s’exclama Anne en voyant la paire de seins qui la regardait dans le blanc des yeux. Toé’ssi, t’es une créature! »

Mark était en fait Mary. Et c’est d’même que commença l’amitié la plus légendaire des sept mers.

Le vrai pis le moins vrai
 
Quand Anne Bonny et Mary Read se firent pogner par les autorités et jeter en prison pour piraterie, en octobre 1720, ça fit jaser en simonac. Faut dire qu’au 18e siècle, une femme pirate, le monde était pas accoutumé à ça. Tsé, on pensait encore qu’une créature à bord d’un bateau, ça attirait les badloques (le fameux Barbe Noire, lui, niaisait pas avec ça : si son équipage capturait une femme et l’amenait à bord, il l’étranglait pis la jetait par-dessus bord, comme un crapotte de mer quand on essaye de pogner du maquereau). Pis une madame en culottes qui sacre, qui pille, qui boit pis qui tue, c’était pas tout à faite ben vu, mettons.
 
Faique, une femme pirate, c’était déjà quequ’chose. Mais deux? En même temps? Sur le même bateau? Méchante coïncidence. Pour que ça arrive, y’a fallu que deux destins pas d’allure se croisent, pis que ça adonne en plein dans l’âge d’or de la piraterie.
 
On aurait dit que c’était arrangé avec le gars des vues. Remarquez, ça l’était peut‑être un peu : Anne Bonny et Mary Read ont vraiment existé et ont vraiment été des pirates, mais tout ce qu’on sait de leur vie d’avant vient du livre A General History of the Pyrates, qui contient plusieurs affaires douteuses. J’ai décidé de tout vous raconter ça pareil, parce que je me dis que le croustillant est pardonnable quand ça vient avec un grain de sel (ah, pis allez donc vous chercher des chips avant de continuer, tant qu’à faire).

Quand Anne Bonny devint pirate, c’était pas la première fois qu’elle allait jouer dans’cour des gars. Son père, un avocat irlandais, voulait pas que le monde sache qu’elle était la fille qu’il avait eue en découchant avec la servante, faique il l’avait déguisée en p’tit gars et la faisait passer pour son apprenti.

Quand sa femme sut ça, elle crissa son camp. Avec le mémérage, ça prit pas grand temps pour que ça sorte au grand jour, pis l’avocat perdit tous ses clients. Il alla donc refaire sa vie aux États‑Unis avec la servante pis sa fille.

Rendu là, Anne était devenue une jeune fille pas barrée pour deux cennes qui faisait rien qu’à sa tête. Elle était censée se marier avec un monsieur respectable, mais à la place, elle épousa James Bonny, un marin désargenté. Son père était tellement fâché de t’ça qu’il la sacra dehors.

Elle et son mari s’en allèrent dans les Bahamas, où James trouva une job comme stooleux de pirates. Mais Anne commençait à le trouver plate, faique elle se mit à passer ses journées dans les tavernes à séduire des pirates, dont un certain Jack Rackham, connu sous le nom de « Calico Jack » parce qu’il aimait porter du linge voyant.

James Bonny, lui, était pas trop content de t’ça :

– Heille, veux-tu ben lâcher ma femme, toé, crisse d’agrès?

– Si j’te donne de l’argent, j’peux-tu partir avec? demanda Rackham.

(Ça a l’air horrible, de même, mais à c’qu’on dit ça se faisait souvent dans le temps.)

– Pfft! Tu peux ben aller chier! Bon, c’t’assez, ces folies-là. Viens-t-en, Anne, on s’en r’tourne à maison.

– Ben d’abord, Anne? répliqua Rackham. Tu veux-tu d’venir pirate comme moé?

– Crisse oui!

Pis drette là, sans un regard en arrière pour son mari plate, Anne Bonny changea de vie pour de bon.


Mary Read aussi est venue au monde dans des circonstances pas trop catholiques. La mère de Mary était mariée avec un marin qui, un jour, arrêta de revenir à maison. Avec lui, elle avait un garçon, pis elle recevait un peu d’argent pour lui de la part de la grand-mère (la mère du marin).

Mais là, la mère de Mary sauta la clôture et tomba enceinte – de Mary. Pis après, le p’tit gars mourut. Faique, pour continuer de recevoir de l’argent de la grand-mère, la mère fit passer Mary pour son grand frère mort. Quand la vieille péta au frette (ou se rendit compte qu’on lui passait un sapin), Mary continua de s’habiller pareil en gars. Elle rentra même dans l’armée de Flandres comme soldat!

Un m’ment’né, elle tomba en amour avec un de ses colocs de dortoir, se maria avec et quitta l’armée. Malheureusement pour elle, son mari creva pas longtemps après, faique elle remit ses culottes et s’engagea comme marin, ce qui l’amena dans les Caraïbes et lui fit croiser Anne Bonny et Jack Rackham.

On sait pas trop comment c’t’arrivé; on dit que la gang à Calico Jack captura le bateau sur lequel Mary était, pis qu’on lui donna le choix entre devenir pirate ou bedon boire la tasse. Elle choisit la piraterie, pis personne sut qu’elle était une femme jusqu’à ce qu’Anne commence à y faire des yeux doux.

Ben crère, Anne et Mary devinrent des grandes chums – elles avaient tellement d’affaires en commun! Elles étaient tellement tout le temps ensemble que Jack Rackham commença à se demander si Anne était pas après le tromper. Faique un bon m’ment’né, il rentra enragé noir dans la cabine de sa concubine, un couteau dins mains, prêt à faire la peau à Mary, ou « Mark », comme y pensait à ce moment‑là.

– Wô, wô wôôô, capitaine! Les nerfs! C’est pas c’que vous pensez!

– Ouan, pis moé j’ai une pognée dans l’dos! Viens-t’en icitte, mon sacrament!  

Encore une fois, Mary dut s’ouvrir la blouse; Rackham, tusuite convaincu par ses deux irrésistibles arguments, prit son gaz égal. Il accepta de pas bavasser, pis il continua de la traiter comme n’importe quel autre de ses gars (son secret dut finir par se savoir pareil, mais rendu là, une créature de plus ou de moins, hein).

À bord, y’a rien qu’Anne et Mary faisaient pas. Des jokes de cul aux meurtres de sang-froid, elles avaient rien à envier à leurs co-pirates. D’ailleurs, ils faisaient pas grand cas de la présence de créatures à bord, peut-être parce qu’ils savaient qu’ils étaient mieux de pas les écœurer – le seul qui osa chiâler, Anne le provoqua en duel et fit d’la brochette avec.

Mary Read qui s’montre une boule pour que son ennemi sache qu’il a été vaincu par une femme (source : Wikimedia Commons)

Elles se battaient côte à côte, habillées avec des tuniques pis des culottes lousses qui cachaient leurs formes, pis un pistolet d’une main, une machette dans l’autre. Ça devait être trippant! Y’étaient libres comme pas grand femme l’était dans ce temps‑là. Au lieu d’être à quatre pattes à frotter la crasse su le plancher, dans une maison où y fait noir comme dans le poêle, l’odeur de marde qui rentre en-dedans parce que le voisin d’en-haut vient de vider son pot de chambre par la fenêtre, avec un bébé qui fait ses dents, un flot aux jambes croches qui a pogné la scarlatine pis un mari qui rentre saoul pis qui leur sacre des claques dans face parce que la soupe au navet est trop fade, elles étaient sous le soleil des Caraïbes, les cheveux au vent, avec la mer qui scintille de toutes les possibles pis personne pour leur dire quoi faire.

L’équipage de Jack Rackham eut deux bonnes années de vaches grasses à capturer des bateaux de pêche et des bateaux de commerce ni trop gros ni trop petits. Mais un m’ment’né, nos joyeuses pirates commencèrent à avoir un peu trop de succès au goût du gouverneur des Bahamas, qui mit leur tête à prix. 

Faique un bon soir, pendant que tout l’équipage était chaud mort, un capitaine appelé John Barnet tira sur le bateau à Rackham et péta son mat. Nos pirates préférées avaient donc pu moyen de se sauver. Et là, les hommes de Barnet passèrent à l’abordage.

À bord, y trouvèrent juste Anne et Mary – les autres étaient toutes cachés dans la cale. Elles se démenèrent comme des diablesses dans l’eau bénite, ben décidées à vendre chèrement leur peau. Un m’ment’né, Mary, enragée noir de se faire abandonner de même par les gars, leur cria par la descente de la cale :

« Coudonc, y’a-tu des hommes sur c’t’astie de bateau-là? V’nez vous battre, gang de pissous! »

Personne dit un mot, faique elle tira un coup de pistolet dans la cale, tuant un des gars de l’équipage.

Anne et Mary eurent beau se battre comme des carcajous pognés d’un coin, les hommes de Barnet eurent le dessus, et tout le monde fut capturé et jeté en prison.

Les hommes eurent leur procès en premier et furent condamnés à être pendus. Le jour de son exécution, Jack Rackham se fit accorder une dernière faveur : voir Anne. Mais elle fut pas réconfortante plus qui faut devant la mort :

« C’est ben d’valeur de t’voir de même, mon Jack, mais si tu t’étais battu comme un homme, tu te f’rais pas pendre comme un chien. »

Les deux piratesses étaient accusées des mêmes affaires que les hommes, mais elles eurent un procès séparé parce qu’on voulait vérifier si elles avaient participé activement aux actes de piraterie ou bedon si elles étaient juste là pour décorer. Une certaine Dorothy Thomas fit un témoignage accablant :

– Elles avaient des vestons d’homme pis des longues culottes, des foulards autour de la tête pis des pistolets dins mains. Elles voulaient me tuer pour pas que je parle contre eux-autres, mais comme les autres pirates voulaient pas, elles leur sacraient après.

– Je vois. Et comment saviez-vous que c’étaient des femmes?

– Par la grosseur de leurs seins.  

Anne et Mary furent donc condamnées à mort. Or, elles avaient une dernière carte dans leur jeu :

– Vous pouvez pas nous exécuter, votre honneur! On est tou’é deux enceintes!

Après vérification, elles furent renvoyées en prison, et leur exécution reportée après leur accouchement.

J’aurais voulu vous dire que ça avait fini autrement, mais Mary mourut en prison d’une fièvre épouvantable pas longtemps après, et Anne… disparut. Y’a aucune trace d’elle après ça. On pense que son père aurait payé pour la faire libérer.

Mais Anne et Mary sont jamais disparues de l’histoire. À partir du moment où elles ont été arrêtées, elles ont jamais cessé de faire parler d’elles, pis on les voit apparaître encore aujourd’hui dans une pléthore de romans, des vues, de jeux vidéo pis de séries télé. 

Quand ça passe par le mauvais trou : Alexis Saint-Martin, cobaye canayen

« Heille, je peux-tu saucer des affaires dans tes sucs gastriques par le trou dans ton estomac pour voir ce que ça fait? Tu serais logé et nourri, pis t’aurais un petit salaire… »

Alexis Bidagan, dit Saint-Martin, se serait jamais attendu à se faire demander une affaire bizarre de même. Né en 1794 à Berthier, au Québec, dans une famille pauvre, il aurait pas non plus pensé qu’il allait un jour aider à faire avancer la médecine… par accident.

Alexis Saint-Martin dans sa vieillesse (Source : Wikimedia Commons)

Toute a commencé quand Alexis avait 28 ans et travaillait comme trappeur pour l’American Fur Company. Au poste de traite de l’île Mackinac, au Michigan, un cabochon qui faisait pas attention lui tira un coup de fusil drette dans le ventre, sans faire exprès.

Il aurait dû être mort : il avait des côtes de cassées, des muscles déchirés, les poumons lacérés pis brûlés, pis il avait un trou dans l’estomac assez gros pour y rentrer l’index, par où la chevrotine avait ressorti.

Ça regardait mal, mais William Beaumont, médecin de l’armée en poste sur l’île Mackinac, l’opéra quand même en espérant qu’y toffe au moins la nuitte.

William Beaumont (Source : Wikimedia Commons)

Contre toute attente, notre brave Canayen français en réchappa. Y’avait juste une affaire : quand y fut assez en forme pour manger, toute la bouffe ressortit quelques minutes plus tard par le trou dans son estomac. Ouache.

Faique, au début, le Dr Beaumont nourrissait Alexis en lui faisant des lavements (par le péteux, là…). Après un p’tit boutte de même, le trappeur fut bon pour recommencer à manger même si le trou se refermait toujours pas. Un m’m’ent’né, comme Alexis avait pas une cenne pour payer, l’hôpital le crissa dehors.

C’était plutôt poche pour lui. Qu’est-ce qu’il allait faire, amanché de même? Mais le Dr Beaumont, lui, y vit une occasion en or :

« Ça parle au yâb! Je peux y voir dans l’corps! Faut absolument que je l’empêche de repartir – grâce à lui, je pourrais être le premier à percer les mystères de la digestion! »

C’est là qu’il lui fit la fameuse proposition. Dans le contrat qu’Alexis a signé, c’était écrit qu’il allait être employé comme serviteur chez le Dr Beaumont, logé pis nourri, avec un salaire de 150 $ par année – même avec l’inflation, c’était pas à se tirer dans les murs : ça revient à peu près à 2 800 $ aujourd’hui. Surtout qu’en échange, le Dr Beaumont pouvait faire les expériences qu’il voulait sur lui.

L’histoire, c’est que dans ce temps‑là, on parlait pas vraiment de t’ça, des affaires comme le consentement éclairé. Alexis était illettré pis y parlait à peine anglais, faique y devait pas trop savoir dans quoi y s’embarquait…

Le trou de la gloire
Dans ce temps-là, c’était ben mystérieux, la digestion. Pis on avait pas grand moyen de savoir comment ça marchait.
 
Quelques expériences avaient été faites sur des animaux, mais y’a toujours ben des limites à ouvrir bestiau après bestiau en plein lunch pour voir ce qui se passe en dedans. Pis on pouvait pas non plus étudier ça sur des cadavres, parce qu’un cadavre, ben ça digère pu.
 
Le scientifique Charles-Édouard Brown-Séquard, lui, avait une autre idée : il avalait des éponges attachées après une ficelle, pis il les régurgitait pour étudier ce qu’il y avait dessus. (Après ça, il était pu capable de manger normalement sans vomir. Un de ses collègues a dit que c’était un « sacrifice sur l’autel de la science ».)
 
Faique, dans ce contexte-là, le Dr Beaumont considérait le trou d’Alexis comme sa porte d’entrée au panthéon de la médecine. Et il était prêt à tout pour qu’elle reste ouverte…
 
Parce que c’est louche en maudit que le trou soit resté ouvert de même. Dans ses notes, le Dr Beaumont dit qu’il a tout fait pour le fermer, mais que ça a jamais marché, pis même qu’Alexis aurait refusé les points de suture ou une autre opération qui aurait pu régler le problème. C’est quand même dur à croire. Beaumont dit aussi qu’il a accueilli Alexis chez eux « par pure charité ». Prends-nous donc pas pour des valises, Doc.
 
En plus, selon un certain Gordon Hubbard, qui était là le matin de l’accident, le Dr Beaumont aurait mis quelque chose dans le trou pendant qu’il opérait Alexis pour que ça cicatrise autour pis que le trou reste ouvert…

À part saucer des affaires dans ses sucs gastriques par le trou dans son estomac (qu’il goûtait, des fois – selon lui, le poulet à moitié digéré, ça goûte « fade pis sucré »), le Dr Beaumont lui prélevait de l’acide gastrique pour voir si ça digérait pareil en dehors du corps pis pour en envoyer à d’autre monde.

D’autres fois, il prenait l’acide, le mettait dans une fiole avec un morceau de bouffe dedans, pis forçait Alexis à rester planté là comme un codinde avec la fiole accotée dans le t’sour de bras pour simuler la chaleur pis le mouvement de l’estomac :

— Combien de temps va falloir que je reste de même? Je suis pas mal écœuré pis faudrait vraiment que j’aille ch…
— Encore six heures, mon garçon. Lâche pas! C’est pour la science!

Le trou, dessiné par le Dr Beaumont (Source : Wikimedia Commons)

Le Dr Beaumont lui rentrait toutes sortes d’objets dans l’estomac. Mais une fois en particulier, c’était l’boutte du boutte :

— Enlève ta chemise, j’veux faire un autre test.
— Ok.
— À c’t’heure, penche-toi un peu par en arrière.
— Ok boss… Ark! Ben voyons quessé que vous faites là, tabarnak?
— Hm… Je note : «  Quand on liche l’intérieur de la muqueuse et que l’estomac est vide, ça goûte pas l’acide pantoute. »

Faique c’est pas surprenant qu’après un boutte à faire ça, Alexis ait fini par dire :  

« Moé, j’ai mon estie de voyage. Je câlisse mon camp d’icitte. »

Il retourna donc au Québec, où il se maria et eût une couple d’enfants.

Le Dr Beaumont, lui, était ben découragé de t’ça. Il avait perdu son trou pis il avait ben l’intention de le ravoir. Parce que, rendu là, tout le monde voulait le zieuter : une gang de granoles voulaient l’utiliser pour prouver que les plantes se digéraient mieux que la viande, pis la Medical Society of London avait même ramassé des sous pour faire le faire venir en Europe avec le Dr Beaumont. La gloire était à la portée du docteur, mais son cobaye, lui, en avait définitivement son tas.

Beaumont passa le reste de sa vie à essayer de le flatter dans le sens du poil pour le faire revenir, sans succès. Il écrivit quand même une grosse brique sur les résultats de ses expériences, pis on voit encore aujourd’hui sa face dans tous les livres de gastro-entérologie 101. Finalement, il mourut avant le Canayen français, à l’âge de 67 ans, en se pétant la fiole sur des marches pleines de glace noire.

Alexis, lui, mourut de sa belle mort à l’âge de 78 ans. Comme y’avait plein de maudits vautours qui voulaient avoir le corps pour l’exposer dans un musée ou fouiller dedans, la famille le laissa pourrir au soleil pour qu’il reste juste les os, pis l’enterra dans une tombe pas de nom sous un gros tas de roches.

Quand un autre docteur essaya de mettre la patte sur le cadavre, les enfants du trappeur lui répondirent par un télégramme assez raide, merci :

« Venez pas pour l’autopsie; on va vous faire la peau. »

Tom Longboat : héros autochtone et grand champion international de course

Tom Longboat, grand champion international de course (Source : Wikimedia Commons)

Au début des années 1900, la course de fond, c’était aussi gros que la boxe. Pis la course qui se déroulait le 9 février 1909 dans un Madison Square Garden rempli au bouchon, devant 10 000 amateurs et parieurs sur la brosse et la cigarette au bec, c’était comme Ali contre Frazier.

Dans le coin rouge : Alfie Shrubb, un Anglais d’Angleterre et grosse vedette de la course; dans le coin bleu, Tom Longboat, un Autochtone du Canada, champion du monde en titre et gagnant du marathon de Boston en 1907 avec un char pis une barge de records à son nom.

Ceux qui avaient gagé que Longboat allait gagner commençaient à suer de la raie : après 27 km, il était huit tours de piste en retard sur son adversaire. Son chien avait l’air pas mal mort. Mais là, tout d’un coup, on aurait dit qu’il se mettait à aller plus vite, tandis que Shrubb commençait à traîner de la patte…


Tom Longboat est né le 4 juin 1887 dans la Réserve des Six Nations, pas loin de Brantford, en Ontario. Son nom autochtone était « Cogwagee », qui veut dire « toute » en langue onondaga. Son père mourut quand il avait trois ans, pis à l’âge de 12 ans, Tom fut obligé d’aller dans un de ces horribles pensionnats indiens.

Dès son arrivée, il eut juste une idée dans la tête : sacrer son camp de d’là. À sa deuxième tentative d’évasion, il se rendit chez son oncle, qui fut d’accord pour le cacher à condition qu’il travaille sur la ferme. C’était pas mal mieux que de se faire battre pour avoir parlé sa propre langue à la place de l’anglais, on s’entend.

(Une fois rendu célèbre, Tom fut invité à faire un discours par son ancien pensionnat. Il dit non, ben crère. En privé, ça a l’air qu’il aurait ajouté : « Qu’y mangent de la marde! J’enverrais même pas mon chien à c’te place-là!)

Inspiré par un autre coureur autochtone, il participa à sa première course en 1905. Il sortait de nulle part, mais il arriva quand même deuxième. Se disant que c’était pas pire pantoute pour une première fois, il commença à s’entraîner plus fort, par exemple, en courant jusqu’aux villes voisines aller‑retour. Quand il disait à sa famille à quelle vitesse il faisait ça, personne le croyait.

– Ben voyons, Tom, tu me niaises! dit un jour son frère. Ya personne qui est capable d’aller à Hamilton à pied vite de même!

– Ah ouin? Ben quins, attelle ton cheval, prends ton buggy pis pars pour Hamilton. J’te donne une demie-heure d’avance, pis j’te gage que j’arrive avant toi.

Il remporta sa gageure, pis y’a plus jamais personne chez eux qui douta de lui. Après plusieurs autres courses, qu’il gagna toutes (dont une avec 4 minutes d’avance même s’il s’était trompé de bord dans un virage), il fit le marathon de Boston en 1907.

C’était toute une affaire même dans ce temps-là. Devant 100 000 spectateurs, Tom torcha 123 autres coureurs pour remporter le marathon en explosant le record précédent de quasiment cinq minutes; il courut le dernier mille en montant une côte en pleine tempête de neige.

À partir de ce moment‑là, tout le monde sut c’était qui, Tom Longboat. Il brisait record après record et battait tout le monde à plate couture. À une époque où la course, c’était des gros sous, pis que le monde payait pour aller voir des duels entre les meilleurs athlètes, qui viraient en rond l’un contre l’autre dans un stade pour la longueur d’un marathon, c’était une vedette!

Maudit racisme
 
Tom était au sommet, mais ça faisait pas l’affaire de tout le monde. Parce que c’était un Autochtone, les journalistes étaient toujours sur son dos pour la moindre p’tite affaire. On l’accusait par exemple de boire comme un trou alors qu’il buvait pas plus que vous pis moi.
 
Après sa victoire à Boston, un chroniqueur du Toronto Daily Star écrit : « Ses entraîneurs sont chanceux d’avoir un athlète docile de même. J’espère que la réussite lui montera pas à la tête pis qu’il va rester gérable. » On dirait qu’il parle d’un cheval plutôt que d’un homme; en fait, on disait souvent qu’il « galopait » plutôt que de courir.
 
Tom s’entraînait selon le gros bon sens : des grosses courses intenses en alternance avec des journées plus relax où il prenait des marches, entre autres. Il était en avance sur son temps : à c’t’heure, on appellerait ça de la « récupération active » pis on trouverait ça ben normal. Mais dans le temps, on disait que c’était de la « paresse d’Indien ».
 
Quand il finit par se tanner de son entraîneur blanc qui le laissait pas faire à sa façon, il racheta son contrat et partit de son bord pour aller s’entraîner avec un ami mohawk. Un révérend du coin, ben découragé de ça, écrivit que « par bouttes c’est ben dur de comprendre ce qui se passe dans la tête d’un Indien ». 
 
Pis quand il se maria avec une femme mohawk, un journaliste du Toronto Globe écrit : « Une chance qu’à parle pas de plumes pis de peinture dans la face… Si y’a quequ’un qui peut faire un homme fiable avec ce gars‑là, c’est ben sa femme. »

Tasse-toi, Alfie. Tom s’en vient (Source : Bibliothèque et Archives Canada)

Le monde hallucinait pas : Longboat accélérait pis Shrubb ralentissait. Tour après tour, Tom gagnait du terrain, tandis que Shrubb, qui était parti comme une balle, commençait à pomper l’huile.

Les parieurs, découragés v’là cinq minutes, étaient rendus debouttes. La foule capotait. L’orchestre jouait des airs canadiens. Le stade était à la veille d’exploser.

Shrubb eut de la misère avec un soulier, pis perdit l’autre.  Y tenait sur ses jambes juste par la volonté. Pis là, alors qu’il faisait pu yinque se traîner les pieds, Tom le dépassa sans misère et prit les devants pour de bon devant les spectateurs en délire qui imitaient des cris d’Indiens (on espère que c’était pour être fins…).

Sa place dans l’histoire était faite. Après sa mort, il allait avoir des courses, des prix, des rues, même une journée à son nom, pis un timbre avec sa face dessus. Il allait inspirer des générations d’athlètes autochtones.

Mais déjà à ce moment-là, son nom était synonyme de « gars rapide ».

Pendant la Première Guerre mondiale, Tom Longboat s’engagea dans l’armée, où il fut estafette (le gars qui transmet les messages), une job tellement dangereuse qu’il fut déclaré mort deux fois (quand il rentra au Canada, sa femme s’était remariée – malaise).

On raconte qu’un m’ment’né, Tom guidait un général anglais d’Angleterre. Le général trouvait qu’il allait ben que trop vite, faique il lui demanda de slaquer un peu.

– Voyons, pour qui tu me prends? Tom Longboat?

– Monsieur, vous pouvez pas être Tom Longboat, parce que Tom Longboat, c’est moi!

L’art de se planter solide : l’histoire de Franz Reichelt

Le matin du 4 février 1912, une trentaine de senteux étaient rassemblés au pied de la tour Eiffel. Ils étaient venus voir Franz Reichelt, un tailleur autrichien et patenteux à ses heures, qui avait annoncé quelques jours avant ça son intention sauter en bas du monument pour tester son invention : le costume-parachute.

Debout au bord de la plateforme, il branlait visiblement dans le manche, comme s’il commençait à douter de son affaire au dernier moment. Pis là, sous les yeux horrifiés des Parisiens, il se crissa dans le vide.

Franz Reichelt dans son costume-parachute. (Source : Wikimedia Commons)

Franz, qui jusque là gagnait ben sa vie en faisant des robes pour les madames autrichiennes en visite à Paris, eut dès 1910 le piton collé sur l’idée de patenter un parachute pour les pilotes en cas d’accident d’aéroplane à basse altitude.

En s’inspirant des chauves-souris, il se gossa un habit avec parachute intégré qu’il essaya plusieurs fois avec des mannequins qu’il tirait en bas du cinquième de son bloc-appartement à Paris.

Les résultats furent pas vargeux : les mannequins finissaient toujours par s’effoirer tout pétés dans la rue. Un m’ment’né, Franz lui-même sauta et survécut juste parce qu’il atterrit dans un tas de foin. Pourtant, le jeune Autrichien faisait sa tête de cochon et disait : « Si ça marche pas, c’est juste parce que je saute de pas assez haut; si j’avais cinquante ou cent mètres au lieu de vingt-cinq, ça marcherait, j’suis sûr! »

À force d’achaler les autorités, Franz eut la permission de tester son costume à partir de la première plateforme de la tour Eiffel. Il avait dit que ce serait avec un mannequin. Sauf que le matin de l’expérience, sans le dire à personne, il arriva avec le costume sur le dos, prêt à faire lui même le grand saut. Il se disait que ça fesserait en estie s’il réussissait : il aurait des offres de partout et sa fortune serait faite drette là.

Étrangement, les policiers firent pas grand cas de ce changement de programme et essayèrent même pas de l’empêcher de sauter. Sur le bord de la plateforme, à 57 mètres dans les airs, Franz se faisait aider par des amis pour déplier sa patente, ce qui prit quasiment une minute.

« Voyons, c’est ben long, se disaient les senteux au sol. Messemble que si t’es après tomber de ton aéroplane, t’as pas le temps de gosser de même! »

Franz avec sa patente, dépliée. (Source : Wikimedia Commons)

C’est alors que le tailleur s’élança comme un aigle dans l’air cru de février. Sauf que le vol du rapace vira assez vite en plongeon du fou de Bassan : les grands bouttes de toile du costume-parachute se replièrent sous leur inventeur, qui aussitôt prit de la vitesse et tomba à terre comme une roche.

Les policiers, les journalistes et les senteux se garrochèrent aussitôt vers son corps, rentré dans le sol de plus de six pouces de creux et couvert de sa patente comme d’un drap mortuaire. Y’avait plus rien à faire. Dans le fond, Franz avait raison : ça avait fessé en estie.


P. S. Pour les curieux, son plongeon a été filmé. Vous pouvez voir ça ici. Âmes sensibles s’abstenir, ben sûr.

Méchante veillée : le palais de glace d’la tsarine psychopathe (édition HD revue et augmentée)

D’nos jours, l’organisage de partys, c’est rendu du sérieux. L’événementiel, qu’y appellent ça. On rit pu. 

Que tu veuilles un congrès de vétérinaires su les problèmes de zouiz chez le chinchilla ou bedon une tite fête y’où c’que tu pètes des ballounes pour savoir si ton bebé va faire pepi assis ou d’boutte plus tard, y’a un pro pour t’arranger ça. 

Mais d’un coup que ça te tenterait d’avoir une sauterie qui s’rait un mélange entre le Carnaval de Québec, une veillée de suprémacistes blancs pis une humiliation publique, y’a jamais eu parsonne dans toute l’Histoire de plus qualifié que la tsarine Anna Ivanovna. 

Parlez-en au prince Mikhaïl Alexeïevitch Galitzine : y’avait trouvé l’tour de faire fâcher la tsarine, faique a s’tait mis en frais de le faire chier en y’organisant des noces de l’enfer. Y’est passé proche de pas en réchapper, pis c’tait une soirée tellement spectaculaire de par les moyens qu’Anna avait pris pour faire étriver pis pâtir ses pauvres victimes qu’on en parle encore quasiment 300 ans plus tard. 

Mais avant de tomber dins détails, parlons du genre de bebitte qu’était Anna Ivanovna. 

Anna Ivanovna était la fille du tsar Ivan V, qui était pas toute là pis qui a jamais vraiment régné. C’est son demi-frère plus jeune, nul autre que le futur tsar Pierre le Grand, qui s’occupait du gouvernage.

Sa mére, Praskovia, était une méga germaine élevée dins valeurs du bon vieux temps. Mais a l’eut beau essayer de faire de sa fille une p’tite princesse ben religieuse qui dit jamais un mot plus haut que l’autre, Anna vira en une espèce de maudite vlimeuse mal engueulée. Même si a l’avait une face de tit-ange tout nu avec des grosses grosses joues – qu’a garda toute sa vie pis qu’un auteur anglais compara à un « jambon de Westphalie » – Anna s’comportait plus comme un p’tit démon qui faisait des vacheries à son monde yinque pour le fun. Les nobles d’la cour n’avaient peur, tellement qu’y l’appelaient « Iv-anna la Terrible », en référence à Ivan le Terrible, un autre tsar fou braque qui a pas besoin d’être présenté.  

Mais bon. Quand ton père est riche en tabarnak, y’a toujours quequ’un qui est prêt à t’épouser, même si t’as un caractère de cochon pis un maudit air de bœuf. C’est d’même qu’à 17 ans, Anna maria Frederick Wilhem, duc de Courlande, un flo qui avait le même âge qu’elle. 

Malheureusement, le p’tit gars péta au frette moins de deux mois après, su’a route entre Saint-Pétersbourg pis le duché de Courlande. C’tait peut-être une pneumonie, mais la version plus croustillante dit qu’y avait faite un concours de boisson avec Pierre le Grand, qu’y s’trouvait à être le mononcle d’Anna. Clairement, Ti-Fred était pas d’taille pour affronter le Russe le plus russe de toutes les Russes au calage de vodka, pis y se s’rait jamais armis de son lendemain de brosse.

Toujours est-il qu’Anna s’artrouva pognée en Courlande (un coin d’la Lettonie d’à c’t’heure) parce que parsonne à Saint-Pétersbourg avait envie de l’arvoir. A sarvit de régente là-bas quasiment 20 ans pis a resta veuve, mais c’tait ben malgré elle : maginez-vous don qu’a l’envoya pas moins que 300 lettres au monde de sa famille pour qu’y l’aident à s’trouver un mari. 

Ça la laissa quelque peu frustrée par rapport au mariage pis à l’amour. 

Quand même, a l’était pas pour sécher éternellement dans son trou pardu. 

Pendant c’te temps-là, en Russie, son mononcle Pierre mourut; après ça, sa femme Catherine régna pendant deux ans pis mourut à son tour; Pierre II, le p’tit-fils de Pierre Ier, monta su’l trône pis mourut jeune pas d’enfants. 

Le haut conseil, une gang de nobles qui grenouillaient pour virer ça à leur avantage, choisit Anna comme tsarine, pensant qu’une veuve pas d’enfants f’rait une marionnette parfaite. Pour être sûrs de leu z’affaire, les nobles y demandèrent de signer les « Conditions », un papier qui disait qu’a pouvait pas déclarer la guerre, faire condamner un noble, établir des impôts ni se marier sans leu permission. Aussi ben dire qu’a pouvait rien faire.

Sauf que quand a l’arriva à Saint-Pétersbourg, Anna les envoya chier pis déchira leu papier dans leu face. Après, a les fit sacrer en prison, décapiter ou geler du boutte en Sibérie.

Tant qu’à moé, ça leu z’apprendra à sous-estimer une créâture. 

Mais arvenons au prince Mikhaïl Galitzine pis à ses noces.

En 1729, Mikhaïl, qui v’nait d’une des plus grandes familles princières de Russie, tomba veuf à l’âge de 42 ans. Pour faire passer sa peine, y’alla s’la couler douce en Italie. Là-bas, y rencontra une autre femme, et ben vite, y’a d’manda en mariage.

L’affaire, c’est que la belle était catholique, pis que le prince Mikhaïl, lui, était orthodoxe. Pas grave : le prince se convartit pis épousa sa nouvelle blonde drette là.

— Mais, chéri, ça va pas faire du trouble quand on va s’en aller en Russie?
— Ben, c’est sûr qu’à la cour impériale, c’est mal vu de changer de religion, mais on a juste a pas le dire pis ça devrait être correct.
— Ouin, si tu le dis, mon amour…

Sauf qu’y s’fourrait le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Tsé, y’était parti s’chauffer la couenne à l’étranger avant l’début du règne à Anna, pis pour moé y connaissait pas trop la bête à qui y’avait affaire. 

Quand Mikhaïl eut l’malheur de s’arpointer la face en Russie avec la nouvelle madame Galitzine, Anna eut tu’suite l’œil dessus. Premièrement, a l’avait une dent contre les Galitzine en général, parce qu’y contrôlaient le haut conseil qui avaient essayé de faire une marionnette avec. Deuxièmement, ça la gossait énormément de l’voir autant amoureux de sa nouvelle femme. 

Pis comme la tsarine avait des espions partout, ça y prit pas grand temps pour découvrir que le prince s’tait convarti au catholicisme. Pis a l’aimait vraiment pas ça, les « infidèles » – c’tait ben la seule partie de l’éducation religieuse à sa mére qui lui était restée. 

C’tait le prétexte parfait, pis Anna était ben décidée à prendre toute son temps pour pleumer Mikhaïl jusqu’à c’qu’y lui reste pu une seule tite graine de dignité.

Pour commencer, a le força à divorcer pis renvoya sa femme en Italie (d’autres disent qu’a rendit l’âme; c’pas clair).

Après, a n’en fit son bouffon. Pour Mikhaïl, un chic monsieur de 51 ans habitué au respect, c’était toute une débarque : sa vie, maintenant, c’tait de rester assis dans un panier à côté d’la tsarine, habillé en poulet, à y servir du kvass (une sorte de bière au pain pas forte d’Europe de l’Est) pis à faire semblant de pondre des œufs pour la visite. Ayoye.

Deux ans plus tard, la tsarine n’avait toujours pas fini avec lui. Tsé, une affaire qu’a l’aimait ben faire, c’tait de jouer les marieuses, pis a s’trouvait ben bonne. C’tait l’temps que Mikhaïl profite de sa science lui avec. 

Un jour, Avdotya Bujéninova, une servante connue pour être particulièrement laitte pis qu’Anna gardait proche parce qu’a faisait des faces drôles pis des farces grasses, s’adonna à dire :

« Arf, j’aimerais don ça, moé, avoir un homme dans mon litte! »  

C’tait pas tombé dans l’oreille d’une sourde.

« Heille, ça fait ben, ça! répondit la tsarine. Ch’connais justement un gars qui aurait besoin d’une femme! »

Faique pas longtemps après, Anna, toute contente, alla voir le prince : 

« Heille toé, mon p’tit poulet Chubby! Ça fait assez longtemps que t’es célibataire. Faique dans ma grande générosité, ch’t’ai trouvé une femme pis ch’tai organisé tes noces, toutes dépenses payées! » 

Mikhaïl avait pas d’pognée dans l’dos, faique y savait ben que ça cachait d’quoi d’horrible. Faut savoir qu’en plus d’être, tsé, un pichou notoire, la pauvre Avdotya était Kalmouke, c’t’à-dire qu’a faisait partie d’une minorité ethnique qui comptait pour pas grand-chose dans’Russie du 18e siècle. Faique pour le prince, un gars d’son temps avec des opinions d’son temps, c’tait à peine moins pire que si on l’mariait avec une jument.

Mais ben vite, ça allait être le cadet d’ses soucis.

Mikhaïl pis Avdotya furent mariés à l’église dins règles de l’art. Mais après, y furent grèyés comme des clowns pis paradés dans l’chemin, dans une cage posée su’l dos d’un éléphant. Y’étaient suivis par un cortège de personnes handicapées, de minorités ethniques en costume traditionnel pis de musiciens dans des traîneaux tirés par des chiens, des rennes pis des animaux de ferme. Parce que tsé, la différence, c’est drôle. On arconnaît ben là l’humour raffiné de la tsarine! 

Y’eut un gros banquet auquel la tsarine assista. Pis là, ce fut l’temps d’emmener les tourtereaux là où y devaient passer leur nuit de noces.

Anna avait tellement hâte de leu montrer ça qu’a fortillait dans son carrosse.

Maginez-vous don que, pour célébrer la victoire d’la Russie contre l’Empire ottoman, la tsarine avait fait construire un immense palais de glace qui aurait faite passer celui du Bonhomme Carnaval pour un vieux shack de misère. Y brillait dans’nuite à la lueur de centaines de torches. Autour, y’avait des arbres en glace avec des oiseaux en glace, des canons en glace, des fontaines en forme de dauphin en glace pis même un éléphant en glace avec un gars dedans qui jouait d’la trompette pour faire le bruit!

En dedans, y’avait un grand corridor avec des colonnes pis une rangée de statues en glace chaque bord, pis un escalier qui menait au deuxième étage. En haut, y’avait une grande chambre à coucher où toute était en glace aussi : le litte, les oreillers, les tables, les chaises, la vaisselle pis une horloge qui marchait pour vrai. Y’avait une toilette en glace, sûrement ben confortable pour les numéros 2, les chandelles pis les bûches dans le foyer étaient en glace, pis on pouvait même les allumer en les graissant d’huile à lampe! 

Faique comme c’tait déjà là, c’te palais-là, Anna avait décidé de faire un deux pour un : ça s’rait aussi la cerise su’l sundae d’la punition du prince.

Après ça, Mikhaïl pis Avdotya furent dégrèyés complètement pis embarrés dans la chambre, pendant un des hivers les plus frettes que Saint-Pétersbourg ait connus. Autant dire qu’Anna les condamnait à mort. Avant de leu farmer la porte dans’face, la tsarine leu dit :

Mais on s’entend que quand t’as tellement frette que tu trembles comme une vieille laveuse, t’es pas trop inspiré pour ça. 

Voyant qu’elle pis Mikhaïl risquaient de pas s’rendre au matin, Avdotya fit un gros sacrifice. Tsé, c’te femme-là était une serve, c’t-à-dire qu’a l’était considérée comme un meuble au sens d’la loi, pis a l’avait jamais rien eu de vraiment à elle dans sa vie, pis encore moins d’affaires précieuses. 

Or, la tsarine y’avait donné en cadeau de noces un collier de perles, qu’a l’avait encore autour du cou. Faique a décida de l’échanger à un des gardes contre un gros manteau de poil qui y parmit, à elle pis à Mikhaïl, de survivre à’nuite. 

Y’a deux versions de c’qui s’est passé après.

Y’en a qui disent qu’Avdotya pogna son coup d’mort c’te soir-là pis mourut d’une pneumonie queques jours après. 

Pis y’en a d’autres qui disent que non seulement Avdotya survécut, mais qu’elle pis Mikhaïl restèrent mariés pis eurent deux enfants. Ça rapproche, pareil, les émotions fortes!

Anna, malade des reins, mourut l’automne d’après. Sa nièce, Anna Léopoldovna, devint régente d’la Russie pis libéra enfin Mikhaïl pis Avdotya. 

C’t’un peu conte de fées, comme fin. Messemble que les histoires de Russes, ça finit toujours d’la pire façon possible. Mais j’leu souhaite quand même d’avoir eu du bonheur, après avoir pâti d’même! 

Madeleine de Verchères

Madeleine de Verchères sur une affiche de recrutement en temps de guerre, 1939-1945.

Madeleine de Verchères! Elle, c’est un peu notre Jeanne d’Arc à nous-autres.

En 1692, alors qu’elle était ado et que ses parents étaient pas là, elle défendit quasiment toute seule le fort de son père, le seigneur de Verchères, contre une attaque d’Iroquois.

Ça, personne va vous astiner là-dessus : Madeleine, c’était une vraie.

L’affaire, c’est qu’elle a conté deux fois son aventure. La première fois, c’était court et touchant, pis ben raisonnable. La deuxième, on dirait qu’elle beurrait épais pis charriait même par bouttes.

Là, j’étais ben embêtée. J’étais pas pour vous conter des affaires qui sont peut-être des menteries! Par contre, la deuxième version de Madeleine est ben plus croustillante, pis c’est celle‑là qu’on voit le plus souvent dans les livres d’histoire.

Donc, je vais la laisser parler elle-même. Comme ça, si elle essaye de vous faire des accroires, ben ce sera pas de ma faute. Prenez juste ça avec un grain de sel.

Faique, vas-y, Madeleine! On t’écoute.


« Mesdames et Messieurs, laissez-moi vous raconter l’aventure qui m’arriva en 1692, l’année de mes 14 ans.  

C’te journée-là, mes parents étaient partis – mon père à Québec, ma mère à Montréal.

Le matin, j’étais à peu‑près à cinq arpents du fort de Verchères, quand j’entendis des coups de fusil.

« Sauvez-vous, Mam’zelle Madeleine! me cria un de mes domestiques. Les Iroquois s’en viennent! »

Je me revirai, pis je vis-tu pas quarante-cinq Iroquois qui tiraient sur les habitants pis qui s’en venaient à la course! Décidée à mourir plutôt qu’à me laisser pogner par eux‑autres, je partis vers le fort, les jambes au cou et priant la sainte Vierge, tandis que les balles me sifflaient chaque bord de la tête.

Quand je fus arrivée assez proche du fort pour qu’on m’entende, je criai : « Aux armes, aux armes! » J’espérais que quelqu’un vienne m’aider, mais personne se montra la face; il y avait deux soldats dans le fort, mais ils étaient probablement allés se cacher dans la redoute, les pissous. Je vis juste deux femmes qui se lamentaient parce que leur mari venait de se faire tuer. Elles voulaient pas rentrer, mais elles eurent d’affaire à me suivre : les Iroquois arrivaient, pis fallait fermer la porte au plus maudit.

Ça avait ben d’l’air que je devrais m’occuper toute seule de défendre le fort. Avant ça, les Iroquois avaient tué mon grand‑frère François-Michel pis deux maris à ma sœur Marie‑Jeanne, faique y’était pas question que je me laisse faire. Je me rendis à la redoute, où étaient les munitions et les deux soldats : y’en avait un qui était caché, pis l’autre qui avait une mèche allumée dans les mains.

– Ben voyons, quessé que vous faites avec ça? lui demandai-je.

– C’est pour allumer la poudre pis nous faire sauter, Mam’zelle, répondit-il, les yeux grands comme des trente‑sous. Y nous pogneront pas vivants!

– Êtes-vous après virer fou? Éteignez-moi ça tusuite! lui ordonnai-je, tellement raide qu’il l’éteignit sur un moyen temps, sa mèche.

Là, j’enlevai mon bonnet; je pris un chapeau d’homme, que je m’enfonçai su’a tête, pis un fusil. Et là, je dis aux deux soldats et à mes deux petits frères de 12 et 10 ans – parce que oui, ils étaient là, s’cusez, j’aurais dû vous le dire avant – :

« Bon, là, écoutez-moi ben. On va se battre jusqu’à mort pour notre patrie pis notre religion! Rappelez-vous de ce que mon père dit tout le temps : les gentilshommes viennent au monde juste pour verser leur sang au nom de Dieu et du roi. Il arrête pas de nous r’battre les oreilles avec ça, pis là, c’est le temps d’y montrer qu’on a compris! »

Crinqués par mes paroles, mes frères pis les deux soldats pissous pognèrent aussi des fusils et se mirent à tirer sur l’ennemi. Quant à moi, je demandai qu’on tire un coup de canon pour faire peur aux Iroquois pis pour avertir les autres soldats qui étaient partis à la chasse de se sauver pis de pas rentrer au fort.

Mais là, même au‑dessus des pets de fusils, on entendait quand même les cris des femmes pis des enfants morts de peur qui braillaient à n’en pu finir. Tannée, j’allai les voir et leur dit :

« Heille ça va faire, le braillage! L’ennemi va vous entendre pis penser qu’on a rien pour se défendre. Je comprends que vous avez la chienne, mais là, avec votre chignage, on a l’air d’une gang de désespérés! Arrêtez-moi ça tout de suite! »

Pendant que je leur parlais, je vis un canot sur la rivière : c’était M. Pierre Fontaine avec sa femme pis ses enfants qui s’en venaient débarquer au fort. C’était évident qu’ils allaient se faire tuer si on faisait rien. 

« Vous-autres! dis-je aux deux soldats. Allez au-devant d’eux-autres pis couvrez-les pendant qu’ils se rendent au fort! »

Il y eut un silence malaisant. Un soldat toussa, pis l’autre se regardait les pieds, les orteils par en‑dedans. J’étais pas ben ben surprise.

« Si c’est de même, je vais y aller, moi. Laviolette! dis-je à mon domestique. Pendant que je vais être sortie, tu surveilleras pis tu garderas la porte ouverte. Si on se fait tuer, ferme la porte pis continuez à défendre le fort. C’tu clair? »

Faique je sortis du fort avec mon chapeau pis mon fusil. J’espérais que les Iroquois pensent que c’était un piège, que j’étais un appât et qu’ils allaient se faire pogner s’ils venaient m’attaquer. J’étais pas dans leur tête, mais en tout cas, ils me laissèrent me rendre sans problème à la rivière.

M. Fontaine, sa femme et ses enfants débarquèrent du canot, et je les fis marcher en avant de moi. J’étais tellement droite pis sûre de mon affaire que je fis accroire aux Iroquois qu’ils avaient plus d’affaire à avoir peur que nous‑autres, et ils nous laissèrent rentrer dans le fort sans essayer de nous tuer.  

Après tout ça, y commençait à faire noir. En plus, le nordet se mit à souffler, accompagné de neige pis de grêle; la nuit allait être longue, d’autant plus que j’avais peur que les Iroquois profitent de l’obscurité pour essayer de grimper après la palissade. Faique là, je rassemblai mes troupes : Pierre et Alexandre, mes deux petits frères; Laviolette, notre domestique; La Bonté et Galhet, les deux soldats pissous; un vieux monsieur de 80 ans; et maintenant, M. Fontaine.

« Aujourd’hui, Dieu nous a sauvés de nos ennemis, commençai-je, mais c’te nuite, va pas falloir dormir au gaz. Vous verrez ben que moi, j’ai pas peur : Pierre, Alexandre, monsieur icitte pis moi, on va s’occuper chacun’un d’un bastion. MM. Fontaine, La Bonté et Galhet, allez trouver les femmes et les enfants dans la redoute. Si je me fais pogner par les Iroquois, rendez-vous jamais, quand bien même que je serais brûlée vive pis coupée en bouttes dans votre face. »

Tout le monde joua ben son rôle : toute la nuit, au-dessus du nordet qui soufflait comme un déchaîné, on entendait crier « Bon quart! » toutes les demi‑heures des bastions à la redoute pis de la redoute au bastion, « Bon quart! », comme si le fort était bourré de soldats.

Quand le soleil se leva, le fort était toujours deboutte, pis nous-autres avec. Soulagée, je m’adressai à ma petite troupe avec le sourire :

« Bon, ben ça a d’l’air qu’on a passé la nuite! Pis si on a passé celle‑là, grâce à Dieu, on peut en passer d’autres! Faut juste continuer à surveiller pis à tirer du canon pour avertir Montréal en espérant qu’ils viennent à notre secours.  »

Mes paroles ont eu l’air de faire effet : tout le monde semblait dedans pour continuer à tenir le fort; tout le monde, sauf Marguerite, la femme à M. Fontaine. Ben crère : c’était une Parisienne, une petite nature, peureuse comme toutes les Parisiennes, pis elle capotait ben raide :

– Heille là, là, Pierre, moi, je veux sacrer mon camp. On paqu’te les p’tits pis on s’en va au fort de Contrecœur. On est déjà chanceux de s’être rendus au matin, au travers des sauvages – qu’est-ce qui nous dit qu’on va être aussi chanceux la nuit prochaine? C’est juste un p’tit fort de rien pantoute, avec personne pour le défendre. Si on reste icitte, on va tous se faire tuer, ou devenir des esclaves, ou bedon mourir à petit feu en attendant des secours qui viendront jamais dans c’te crisse de trou perdu!

– Les nerfs, Marguerite! répondit M. Fontaine. Si tu veux, je peux te remettre toi pis les enfants dans le canot avec une voile, pis te donner une bonne poussée. Les enfants savent canoter, faique ça devrait ben aller. Mais moi, j’abandonnerai jamais le fort tant que Mam’zelle Madeleine va être là pour le défendre.

– Pis moi, je reste icitte, rajoutai-je d’un ton ferme. Savez-vous, Madame, ce qui va arriver si les Iroquois rentrent ici-dedans? Y vont connaître nos défenses pis savoir comment nos forts sont faits, pis ça va juste les rendre plus fantasses quand y vont attaquer d’autres forts français!

[Madeleine précise pas ce qui est arrivé à la madame après; j’imagine qu’elle a pris son trou?]

Après ça, j’enfilai les nuits blanches – je passai deux fois 24 heures sans dormir ni manger! J’allais monter la garde sur les bastions, j’allais voir comment ça allait à la redoute; j’avais tout le temps le sourire dans la face pis l’air de bonne humeur, histoire d’encourager pis de réconforter mon monde.

La huitième nuit (parce qu’on a été de même à la merci des Iroquois pendant huit jours, tout le temps sur le gros nerf dans la peur d’une attaque), les secours finirent enfin par arriver : M. de La Monnerie, le lieutenant de M. de Callière, gouverneur de Montréal, s’en venait sur la rivière avec 40 hommes en essayant de pas faire de bruit, sachant pas si le fort était pris ou pas.

Une des sentinelles, qui devait avoir entendu du bruit, cria : « Qui c’est qui est là? »

Endormie tout croche, la face sur la table, le fusil au travers des bras, je me retroussai aussitôt et je montai sur le bastion.

– Y’a du monde qui parle sur la rivière, Mam’zelle Madeleine, écoutez!, me dit la sentinelle.

– Ben ça parle au yâble, t’as ben raison mon homme! J’espère que c’est des Français pis pas des Iroquois! répondis-je. Vous êtes qui, vous autres? m’exclamai-je.

– C’est La Monnerie, on vient vous aider! fut la réponse. 

J’attendis pas le messie, parce que nos sauveurs venaient d’arriver : je me garrochai à la porte du fort, où je plaçai une sentinelle, pis je courus à la rivière pour accueillir M. de la Monnerie. Aussitôt qu’il mit le pied à terre, je lui dis :

– Soyez le bienvenu, Monsieur! Je vous rends les armes.

– Mademoiselle, me répondit-il en faisant son galant, elles sont entre bonnes mains, on dirait ben!

– Pas mal plus que vous pensez, répliquai-je.

Le lieutenant entra dans le fort avec ses hommes pis trouva que, pour un fort assiégé depuis huit jours, il était pas trop magané. Pis là, enfin, ma petite troupe et moi, on put aller se canter. J’avais jamais été aussi brûlée de ma vie, mais j’avais fait mon devoir.


Source principale : Diane Gervais et Serge Lusignan , « De Jeanne d’Arc à Madelaine de Verchères : la femme guerrière dans la société d’ancien régime » https://www.erudit.org/fr/revues/haf/1999-v53-n2-haf216/005446ar.pdf