Tom Longboat : héros autochtone et grand champion international de course

Tom Longboat, grand champion international de course (Source : Wikimedia Commons)

Au début des années 1900, la course de fond, c’était aussi gros que la boxe. Pis la course qui se déroulait le 9 février 1909 dans un Madison Square Garden rempli au bouchon, devant 10 000 amateurs et parieurs sur la brosse et la cigarette au bec, c’était comme Ali contre Frazier.

Dans le coin rouge : Alfie Shrubb, un Anglais d’Angleterre et grosse vedette de la course; dans le coin bleu, Tom Longboat, un Autochtone du Canada, champion du monde en titre et gagnant du marathon de Boston en 1907 avec un char pis une barge de records à son nom.

Ceux qui avaient gagé que Longboat allait gagner commençaient à suer de la raie : après 27 km, il était huit tours de piste en retard sur son adversaire. Son chien avait l’air pas mal mort. Mais là, tout d’un coup, on aurait dit qu’il se mettait à aller plus vite, tandis que Shrubb commençait à traîner de la patte…


Tom Longboat est né le 4 juin 1887 dans la Réserve des Six Nations, pas loin de Brantford, en Ontario. Son nom autochtone était « Cogwagee », qui veut dire « toute » en langue onondaga. Son père mourut quand il avait trois ans, pis à l’âge de 12 ans, Tom fut obligé d’aller dans un de ces horribles pensionnats indiens.

Dès son arrivée, il eut juste une idée dans la tête : sacrer son camp de d’là. À sa deuxième tentative d’évasion, il se rendit chez son oncle, qui fut d’accord pour le cacher à condition qu’il travaille sur la ferme. C’était pas mal mieux que de se faire battre pour avoir parlé sa propre langue à la place de l’anglais, on s’entend.

(Une fois rendu célèbre, Tom fut invité à faire un discours par son ancien pensionnat. Il dit non, ben crère. En privé, ça a l’air qu’il aurait ajouté : « Qu’y mangent de la marde! J’enverrais même pas mon chien à c’te place-là!)

Inspiré par un autre coureur autochtone, il participa à sa première course en 1905. Il sortait de nulle part, mais il arriva quand même deuxième. Se disant que c’était pas pire pantoute pour une première fois, il commença à s’entraîner plus fort, par exemple, en courant jusqu’aux villes voisines aller‑retour. Quand il disait à sa famille à quelle vitesse il faisait ça, personne le croyait.

– Ben voyons, Tom, tu me niaises! dit un jour son frère. Ya personne qui est capable d’aller à Hamilton à pied vite de même!

– Ah ouin? Ben quins, attelle ton cheval, prends ton buggy pis pars pour Hamilton. J’te donne une demie-heure d’avance, pis j’te gage que j’arrive avant toi.

Il remporta sa gageure, pis y’a plus jamais personne chez eux qui douta de lui. Après plusieurs autres courses, qu’il gagna toutes (dont une avec 4 minutes d’avance même s’il s’était trompé de bord dans un virage), il fit le marathon de Boston en 1907.

C’était toute une affaire même dans ce temps-là. Devant 100 000 spectateurs, Tom torcha 123 autres coureurs pour remporter le marathon en explosant le record précédent de quasiment cinq minutes; il courut le dernier mille en montant une côte en pleine tempête de neige.

À partir de ce moment‑là, tout le monde sut c’était qui, Tom Longboat. Il brisait record après record et battait tout le monde à plate couture. À une époque où la course, c’était des gros sous, pis que le monde payait pour aller voir des duels entre les meilleurs athlètes, qui viraient en rond l’un contre l’autre dans un stade pour la longueur d’un marathon, c’était une vedette!

Maudit racisme
 
Tom était au sommet, mais ça faisait pas l’affaire de tout le monde. Parce que c’était un Autochtone, les journalistes étaient toujours sur son dos pour la moindre p’tite affaire. On l’accusait par exemple de boire comme un trou alors qu’il buvait pas plus que vous pis moi.
 
Après sa victoire à Boston, un chroniqueur du Toronto Daily Star écrit : « Ses entraîneurs sont chanceux d’avoir un athlète docile de même. J’espère que la réussite lui montera pas à la tête pis qu’il va rester gérable. » On dirait qu’il parle d’un cheval plutôt que d’un homme; en fait, on disait souvent qu’il « galopait » plutôt que de courir.
 
Tom s’entraînait selon le gros bon sens : des grosses courses intenses en alternance avec des journées plus relax où il prenait des marches, entre autres. Il était en avance sur son temps : à c’t’heure, on appellerait ça de la « récupération active » pis on trouverait ça ben normal. Mais dans le temps, on disait que c’était de la « paresse d’Indien ».
 
Quand il finit par se tanner de son entraîneur blanc qui le laissait pas faire à sa façon, il racheta son contrat et partit de son bord pour aller s’entraîner avec un ami mohawk. Un révérend du coin, ben découragé de ça, écrivit que « par bouttes c’est ben dur de comprendre ce qui se passe dans la tête d’un Indien ». 
 
Pis quand il se maria avec une femme mohawk, un journaliste du Toronto Globe écrit : « Une chance qu’à parle pas de plumes pis de peinture dans la face… Si y’a quequ’un qui peut faire un homme fiable avec ce gars‑là, c’est ben sa femme. »

Tasse-toi, Alfie. Tom s’en vient (Source : Bibliothèque et Archives Canada)

Le monde hallucinait pas : Longboat accélérait pis Shrubb ralentissait. Tour après tour, Tom gagnait du terrain, tandis que Shrubb, qui était parti comme une balle, commençait à pomper l’huile.

Les parieurs, découragés v’là cinq minutes, étaient rendus debouttes. La foule capotait. L’orchestre jouait des airs canadiens. Le stade était à la veille d’exploser.

Shrubb eut de la misère avec un soulier, pis perdit l’autre.  Y tenait sur ses jambes juste par la volonté. Pis là, alors qu’il faisait pu yinque se traîner les pieds, Tom le dépassa sans misère et prit les devants pour de bon devant les spectateurs en délire qui imitaient des cris d’Indiens (on espère que c’était pour être fins…).

Sa place dans l’histoire était faite. Après sa mort, il allait avoir des courses, des prix, des rues, même une journée à son nom, pis un timbre avec sa face dessus. Il allait inspirer des générations d’athlètes autochtones.

Mais déjà à ce moment-là, son nom était synonyme de « gars rapide ».

Pendant la Première Guerre mondiale, Tom Longboat s’engagea dans l’armée, où il fut estafette (le gars qui transmet les messages), une job tellement dangereuse qu’il fut déclaré mort deux fois (quand il rentra au Canada, sa femme s’était remariée – malaise).

On raconte qu’un m’ment’né, Tom guidait un général anglais d’Angleterre. Le général trouvait qu’il allait ben que trop vite, faique il lui demanda de slaquer un peu.

– Voyons, pour qui tu me prends? Tom Longboat?

– Monsieur, vous pouvez pas être Tom Longboat, parce que Tom Longboat, c’est moi!

Fridtjof Nansen, l’homme qui s’épivardait sur la banquise – partie 3

Partie 1
Partie 2

Au début, Fridtjof et Hjalmar avaient une bonne erre d’aller – jusqu’à ce que leurs montres s’arrêtent.

C’était plus grave que ça n’avait l’air : sans connaître l’heure exacte, ils pouvaient pas calculer précisément leur position à partir du soleil. Et comme ils savaient plus trop où ils étaient, ça devenait difficile de savoir où s’enligner pour atteindre la terre de François‑Joseph, un archipel pas habité et même pas toute cartographié.

Ils étaient complètement écartés, sans repères, sur une banquise qui changeait tout le temps. Mais, endurcis qu’ils étaient par toute la misère qu’ils avaient mangée dans leur vie, ils se forcèrent à avancer. Ils savaient pas quand ni comment, mais ils allaient rentrer chez eux, bout d’ciarge!

Le mois de mai passa, pis juin. L’été arctique s’installait tranquillement. La glace virait en sloche et fendait de partout, pis c’était un aria du diable de traverser les craques avec les traîneaux pis les chiens.

Traversée des craques dans la glace.
Source : The Project Gutenberg EBook of Farthest North, by Fridtjof Nansen

Un jour, ils tirèrent un gros phoque qui avait eu le malheur de passer trop proche d’eux‑autres. Heureux comme des papes, ils montèrent leur camp et se préparèrent tout un festin :

– Qu’est-ce que tu nous fricottes pour souper à soir?

– Des crêpes au sang, frites dans la graisse de phoque!

– Oohhh, ça va être bon dans yeule, ça!

– Mets-en!

– Euh, Fridt? Tu trouves pas que ça commence à chauffer pas mal fort?

– Hein?

– Fridtjof, ‘ttention! Le feu est pris!

– Ah, tabarnak!

Fridtjof et Hjalmar se garrochèrent en dehors de la tente dans une explosion de graisse pis d’huile de baleine en feu. Les flammes furent soufflées d’un coup, mais elles avaient laissé un gros trou dans la tente, que les gars bouchèrent avec un boutte de voile de traîneau. Ils se réinstallèrent, rallumèrent un feu et mangèrent enfin leurs crêpes au sang avec un p’tit peu de sucre : tant qu’à eux-autres, c’était la meilleure affaire qu’ils avaient jamais mangée.

Un m’ment’né, tandis que Fridtjof préparait son kayak pour le mettre à l’eau, il entendit Hjalmar lui crier :

« POGNE TON FUSIL! »

Fridtjof se revira de bord juste à temps pour voir un ours polaire courir vers Hjalmar et le crisser à terre sur le dos. Il niaisa pas avec la puck : il partit aussitôt pour pogner son arme, mais au même moment, son kayak, avec le fusil dedans, glissa dans l’eau. Il essaya de le rattraper, mais il était pesant, pis ça lui prit toute son p’tit change pour le ramener sur la glace tandis que, derrière lui, Hjalmar était après se battre avec l’ours.

Combat contre l’ours (à partir d’un croquis de Fridtjof)
Source : The Project Gutenberg EBook of Farthest North, by Fridtjof Nansen

« Fridtjof, dit calmement Hjalmar, la main sur la gorge de l’ours, si tu te déniaises pas, y va être trop tard! »

C’est là que l’ours remarqua les chiens. Il lâcha Hjalmar, ce qui donna à Fridtjof le temps de récupérer son fusil et de se placer pour tirer. PÂWF! L’ours tomba raide mort, une balle drette en arrière de l’oreille.

Pis enfin, le 23 juillet, plus de trois mois après avoir décidé de revirer de bord, Fridtjof et Hjalmar aperçurent une terre au loin. Ils savaient pas si c’était ben là qu’ils étaient censés aller, mais rendu là, ils s’en sacraient pas mal : une terre, c’t’une terre.

Pour se rendre, ils devaient traverser une grande étendue d’eau pas de glace, faique ils attachèrent les kayaks ensemble et posèrent une voile sur le dessus. Mais là, ils durent se faire une raison. Il avait déjà fallu abattre la majorité des chiens au fur et à mesure, pour que les autres puissent survivre; les deux derniers allaient devoir y passer aussi – c’était impossible de les emmener en kayak sur une aussi longue distance. Le cœur gros, Fridtjof s’en alla avec celui de Hjalmar, et Hjalmar, avec celui de Fridtjof. Les coups de fusil partirent en même temps.

En kayak.
Source : The Project Gutenberg EBook of Farthest North, by Fridtjof Nansen

Quand ils mirent finalement le pied sur la terre ferme, après deux semaines à pagayer quasiment sans arrêt, ils étaient fous comme des balais : ils couraient partout, sautaient par‑dessus les roches, cueillaient des fleurs… Mine de rien, ça faisait deux ans qu’ils avaient pas marché sur la terre nue!

– Astie, Hjalmar, j’aurais jamais cru être aussi content de voir de la bouette!

Fridtjof prit le temps d’observer comme faut la terre où ils avaient abouti : d’après les caps, les fjords pis les îles qu’il voyait, ça semblait bien être la terre de François‑Joseph. Il croyait pas à sa shot; plus que jamais, il avait l’espoir de pouvoir rentrer chez lui avant l’hiver.

Complètement brûlés par toute c’te pagayage, Fridtjof et Hjalmar prirent plusieurs jours pour se reposer, tout en sachant qu’ils devraient repartir bientôt. Malheureusement, ils étaient pas dûs pour ça : à la fin du mois d’août, il se mit soudainement à faire pas mal plus frette, et la glace revint presque du jour au lendemain. Comme ils avaient plus de chiens pour tirer leurs traîneaux, ils durent se rendre à l’évidence : ils étaient pognés là jusqu’au retour de l’été.

La falle basse, mais résignés, Fridtjof et Hjalmar construisirent leur abri pour les prochains mois avec les moyens du bord : des roches pour les murs, des peaux d’ours pour le plancher et le toit.

Leur abri pour l’hiver.
Source : The Project Gutenberg EBook of Farthest North, by Fridtjof Nansen

La nuit, y faisait -40° C. Au début, ils dormaient chacun de leur bord, mais ils gelaient comme des crottes, faique ben vite ils se mirent à dormir en petite cuiller dans le même sac de couchage. On se demande comment ils faisaient pour s’endurer, à rester collés de même pis à s’avoir tout le temps dans la face.

À Noël, leur troisième depuis leur départ, ils célébrèrent en grand en changeant de bobettes et en revirant leur chemise de bord, pour que le côté graissé de sueur arrête de leur coller sur la peau. Pour le réveillon, ils mangèrent du fiskegratin, fait de farine de poisson et de cornestache et frit dans l’huile de baleine – pour aimer ça, fallait juste pas penser à la dinde.

Après huit mois de noir pis de frette sans fin, avec pour seule compagnie les renards arctiques qui venaient parfois leur voler des affaires, Fridtjof et Hjalmar remarquèrent que les jours commençaient à s’allonger pis la banquise à fendre. C’était le temps de repartir.

Après avoir fait des provisions de viande d’ours, ils s’en allèrent vers le sud, pleins d’espoir. Un matin de juin, tandis qu’il allait chercher de l’eau pour faire à déjeuner, Fridtjof entendit un bruit familier.

– Hein? Des chiens? T’es sûr que t’es pas en train d’halluciner? demanda Hjalmar, tout collé de sommeil en sortant de la tente.

– Ben non, j’te jure! Écoute!

– Moé, j’entends juste les oiseaux.

– Tu penseras ben ce que tu voudras, mais après déjeuner, je vais aller sentir, voir. 

Faique Fridtjof partit à pied en direction des jappements. Ben vite, il jura avoir entendu une voix humaine. Tout énarvé, il cria un « AAAALLOOOOO! » aussi fort qu’il pouvait. Un cri lointain lui répondit. Puis, au travers des blocs de glace, il vit la silhouette d’un homme.

L’estomac serré, osant à peine croire à ce qui se passait, il s’en alla en direction de la silhouette. Il lui fit salut avec son chapeau; l’étranger fit pareil. Quand il fut assez proche, Fridtjof reconnut avec bonheur Frederick George Jackson, un explorateur anglais qu’il avait déjà rencontré avant.

Or, tandis que l’Anglais était propre, bien rasé, habillé avec du beau linge neuf, Fridtjof, lui, était vêtu de haillons pis de peaux de bêtes, et tellement crotté qu’il était à peine reconnaissable.

Fridtjof rencontre Frederick Jackson (scène reconstituée par après).
Source : The Project Gutenberg EBook of Farthest North, by Fridtjof Nansen

– Bien le bonjour! Heureux de vous rencontrer, dit l’Anglais en lui serrant la main.

– Moi pareil, répondit Fridtjof.

– Votre bateau est-tu là?

– Non.

– Vous êtes combien?

– Y’a un autre gars avec moi, pas loin par là-bas.

L’Anglais prit le temps de regarder Fridtjof en pleine face.

– Heille, dit-il. J’vous regarde, là – vous seriez pas Fridtjof Nansen?

– En plein ça.

– Ah ben ça parle au yâble! Là, je suis VRAIMENT content de vous voir!

Fridtjof et Hjalmar étaient sauvés.

Fridtjof et Hjalmar juste après avoir été sauvés. Source : Wikimedia Commons

Une couple de mois après, ils arrivèrent finalement à Hammerfest, en Norvège, où Fridtjof retrouva sa femme. Deux semaines plus tard, à leur grande joie, ils apprirent que le Fram était finalement sorti de la glace et sur son retour. Des télégrammes partirent dans toutes les directions, apprenant au monde entier la nouvelle de leur exploit de fou.

Quand l’équipage du Fram enfin réuni arriva à Christiania, le fjord était rempli de bateaux de toutes les sortes pis de toutes les grosseurs qui tirèrent du canon pour les saluer, et le bord de mer était noir de monde tout énarvés qui criaient des hourras, se faisaient aller les bras et brandissaient des drapeaux norvégiens pour les accueillir comme les héros du Grand Nord qu’ils étaient et qui venaient de se tailler une place dans l’histoire pour toujours.


Source principale : Jacob B. Bull, Fridtjof Nansen – A book for the young, 1903. https://www.gutenberg.org/files/38026/38026-h/38026-h.htm

Fridtjof Nansen, l’homme qui s’épivardait sur la banquise – partie 2

Partie 1

C’était encore une maudite idée de fou, mais taboire, cette-fois-là, le Parlement norvégien accorda une subvention à Fridtjof. Faut croire qu’astheure, le monde le prenait au sérieux.

Fridtjof se fit donc construire un bateau, le Fram, à partir de son idée. Sur le millier de personnes qui s’étaient garrochées pour participer à l’expédition, Fridtjof choisit 12 gars, dont Otto Sverdrup, qui l’avait accompagné dans sa traversée du Groenland, pis Hjalmar Johansen, un expert de la conduite d’attelage de chiens.

Puis, le 24 juin 1893, devant une grosse foule venue saluer le héros de la nation, le Fram quitta Christiania avec du charbon, de la bouffe pis du matériel pour cinq ans.

Le Fram à son départ. (Source : Wikimedia Commons)

Fridtjof pensait à sa femme et à son bébé fille, Liv, pis ça lui tirait les cordons du cœur de savoir qu’il les reverrait pas avant une maudite secousse – s’il les revoyait tout court. Son expédition, c’était loin d’être une promenade en char dans les rangs le dimanche après‑midi. En fait, tous les gars à bord avaient une graine dans chaque œil. Mais ils étaient déterminés à réussir.

Après avoir navigué pendant trois mois jusqu’au cap Tcheliouskine, point le plus au nord du continent, le Fram arriva à la place où la Jeannette, un bateau d’exploration américain, avait été complètement effoirée par la glace dans une autre tentative d’atteindre le pôle Nord quelques années avant. Faique là, ça passait… ou ça cassait. Littéralement.  

L’expédition de la USS Jeannette
 
En 1879, l’équipage de la Jeannette s’est embarqué pour le pôle Nord en passant par le détroit de Béring. Malheureusement, le bateau se retrouva pogné ben dur dans la banquise, où il resta pendant quasiment deux ans jusqu’à ce qu’il soit carrément écrapouti sous la pression de la glace.

Quant aux gars à bord, ce fut pas jojo : ils essayèrent de partir sur la banquise en traînant des petits bateaux jusqu’à l’eau libre, mais sur les 33, juste treize ont survécu; les autres se sont perdus dans une tempête ou sont morts de faim en errant dans la toundra.
 
Faique mettons que les gars savaient très bien ce qu’ils risquaient si Fridtjof s’était fourré dans ses calculs.
 
Comme des bouttes de ce bateau-là avaient été retrouvés des centaines de kilomètres à l’ouest, pas loin du Groenland, Fridtjof était convaincu qu’il y avait un courant marin qui allait dans ce sens-là, et qu’il fallait juste le suivre avec la glace pour arriver au pôle Nord.

Or, quand ce fut le tour du Fram d’embarquer dans la banquise, au lieu d’être effoiré, floup! Grâce à sa quille arrondie, il glissa en dehors de la glace, et il allait pouvoir se laisser porter par elle, comme Fridtjof l’avait imaginé!

« Astie que c’est beau! se dit Fridtjof en regardant son bateau aller. Il est tellement solide, y sent quasiment pas les plaques de glace pis y roule dessus comme une chique dans une spitoune! »

C’est là que commença le boutte plate.

Le Fram dans la banquise. (Source : Wikimedia Commons)

Fram, ça veut dire « en avant » en norvégien, mais au début, c’était pas vraiment dans ce sens‑là que le bateau allait. La banquise le faisait virailler n’importe comment, pis quand il allait du bon bord, c’était quasiment par hasard. Il fallut jusqu’en janvier 1894 pour qu’il commence à dériver comme faut vers le nord-ouest. Pendant ce temps-là, les gars essayaient de se désennuyer comme y pouvaient, mais il y a toujours ben des limites au nombre de parties de poker pis de trou de cul que tu peux jouer avant de t’écœurer.

Fridtjof, lui, commençait à être comme une queue de veau : un an et demi après le départ, le pôle Nord était encore loin, pis y se pouvait pu d’attendre à rien faire. Selon ses calculs, ça allait prendre encore cinq ans pour se rendre. Faique il eut une autre de ses idées de fou :  

« Mettons que je clanchais en traîneau à chiens jusqu’au pôle Nord, pis que je retrouvais la gang après? Pour m’en r’venir, il y a la terre François-Joseph, un peu plus à l’ouest. Faique, j’irai là-bas, pis après c’est juste un p’tit boutte en kayak jusqu’à Svalbard, où je trouverai ben un bateau pour me ramener.  »

Là, faut que je prenne le temps de vous expliquer à quel point c’était crinqué, son affaire. L’océan Arctique, c’est juste de la glace. C’est une immense immensité avec du rien à perte de vue. Il n’y a pas de terre où te mettre les pieds ni personne pour te venir en aide si ça va mal. Y’a pas de GPS. Pas de carte fiable. Pas de téléphone. C’était comme si Fridtjof se lançait dans un trou noir en gageant qu’il allait ressortir à l’autre boutte.

Fridtjof et Hjalmar quittent le Fram
(Source : The Project Gutenberg Ebook of Fridtjof Nansen, by Jacob B. Bull)

Sans en parler à son équipage, il commença donc à planifier son équipéeet  à faire des virées en traîneau à chiens sur la banquise pour s’entraîner. Puis, après quelques mois, il annonça ses intentions : il laisserait le commandement à Otto Sverdrup, pis il emmènerait Hjalmar Johansen. Vous allez trouver ça bizarre, mais ils étaient plusieurs dans l’équipage à être déçus de pas pouvoir y aller avec lui!

Faique, après tout ça, nous voilà revenus au moment où Fridtjof Nansen et Hjalmar Johansen quittèrent le Fram avec 27 chiens, leurs traîneaux, leurs skis, leurs kayaks et de la bouffe pour 100 jours dans le but de se rendre en haut de la calotte du monde. Pour leur dire au revoir, les gars restés dans le bateau tirèrent du fusil dans les airs.

Ben vite, ce fut la grosse misère noire : la glace était tout croche, avec des trous pis des bosses partout, faique ça skiait vraiment mal. Des fois, le soir, Fridtjof et Hjalmar étaient assez brûlés qu’ils tombaient endormis en mangeant. Leur linge venait tellement trempe pendant la journée qu’il leur gelait dur sur le dos, pis ils devaient se coucher tout habillés dans leur sac de couchage pour sécher pendant la nuit. Pis même là, ils se reposaient pas vraiment : Fridtjof était souvent réveillé par Hjalmar qui criait des directives aux chiens dans son sommeil.

Alors, comme si ça allait pas assez mal de même, la banquise se mit à dériver vers le sud, ce qui les éloignait encore davantage de leur but. Plus ça allait, plus elle devenait chaotique : devant nos deux explorateurs, il y avait juste d’énormes blocs de glace jusqu’à l’horizon. Un m’ment n’né, Fridtjof dut se rendre à l’évidence : y se rendraient pas au pôle Nord.

« Hjalmar, ça a pas d’allure. C’est plate, mais va falloir qu’on r’vire de bord. »

Alors, le 8 avril, à une latitude record de 86°14’, Fridtjof et Hjalmar reprirent le chemin de la maison. Ce qu’ils savaient pas, c’est que ça allait prendre plus de temps qu’ils pensaient. PAS MAL plus de temps.

Partie 3


Source principale : Jacob B. Bull, Fridtjof Nansen – A book for the young, 1903. https://www.gutenberg.org/files/38026/38026-h/38026-h.htm

Fridtjof Nansen, l’homme qui s’épivardait sur la banquise – partie 1

« Ma doudoune–STOP–J’étais tanné d’être pogné dans glace au beau milieu de l’océan Arctique–STOP–Faique Hjalmar pis moé on est débarqués du bateau pis on est partis pour le pôle Nord–STOP–Fais-toi s’en pas c’est juste 660 km aller pis ça prendra même pas deux mois–STOP–Je sais pas trop quand je redonnerai signe de vie, les ours polaires ont pas le télégraphe haha je t’aime–STOP et FIN »

C’est le télégramme que l’explorateur norvégien Fridtjof* Nansen aurait pu envoyer à sa femme Eva le 14 mars 1895, quand il clancha dans le frette pis le blanc à perte de vue pour essayer d’être le premier à atteindre le pôle Nord.

Mais, avant ça, il s’était fait les dents en réussissant la première traversée du Groenland par la terre.  

Né pour explorer

Fridtjof, c’est comme s’il avait commencé à s’entraîner pour être explorateur dès son plus jeune âge. Né en 1861, ce fils d’avocat apprit à skier à l’âge de deux ans, pis à dix ans, il alla essayer le saut à ski (le gros tremplin épeurant, là) sans la permission de ses parents. À son premier atterrissage, les bouttes de ses skis se plantèrent ben drette dans la neige et il tomba à pleine face, manquant de se tuer. Cette débarque épique aurait fait passer le goût du sport à n’importe qui, mais pas au jeune Fridtjof : plus tard, il fut plusieurs fois champion national de ski et de patin. 

Ado, il avait aussi l’habitude de partir des semaines de temps tout seul dans le bois, à vivre « comme Robinson Crusoé ». À l’université, il étudia la zoologie parce qu’il se disait que ça lui permettrait de travailler dehors. En 1882, il s’embarqua sur un phoquier** pour un voyage de cinq mois dans l’océan Arctique. Ça lui a fait tout un effet! C’est là, au large de la partie inexplorée*** du Groenland, que lui pogna le goût d’aller s’épivarder sur les glaciers.

En revenant, il fit son doctorat, mais pendant ce temps-là, l’envie de repartir lui démangeait sans arrêt…  

Jusque-là, tous ceux qui avaient essayé ça s’étaient plantés : ils s’entêtaient à partir du bord habité à l’ouest en direction du bord inexploré à l’est, ce qui les forçait à faire un aller-retour. Par contre, ce p’tit torvis de Fridtjof voyait les choses autrement :

« Mettons que moé, là, je partais du bord inexploré? Tsé, si je peux juste pas revirer de bord, je serai ben obligé de continuer jusqu’au boutte. »

C’était… pour le moins crinqué.

« Ben voyons, yé-tu tombé su’a tête? » fut, en gros, l’accueil réservé à son projet.

Ça traitait Fridtjof de fou dans les journaux. Le gouvernement, qui trouvait que ça avait pas d’allure, refusa même de financer l’expédition. Finalement, grâce aux bidous inespérés d’un homme d’affaires danois, Fridtjof, avec cinq autres gars qu’il avait triés sur le volet, partit pour le Groenland au printemps 1888. Y’était tellement frétillant d’impatience qu’il a même pas attendu les résultats de son examen final du doctorat.

Pendant la traversée. (photo Wikipedia)

L’expédition, mettons que ça a pas été une partie de sucre : le bateau était pas capable d’accoster, pis les gars dérivèrent sur la glace 380 km au sud de leur point de départ prévu à cause du temps de cul, durent remonter le long de la côte en kayak en se battant contre le courant, manquèrent de tomber dans des crevasses. Ils ont même dû arrêter pendant trois jours à cause des orages pis d’une pluie épouvantable.

C’est ben pour dire.

Finalement, après avoir traversé les montagnes, où y faisait en moyenne -45 °C la nuit, ils ont débouché de l’autre bord, se sont construit un bateau avec des bouttes de traîneau pis de tente et ont remonté jusqu’à Godthåb, la ville la plus proche.

Après 49 jours, ils avaient réussi leur gageure – ils étaient les premiers à réussir la traversée du Groenland par la terre! Tandis que Fridtjof arrivait, trempe, les pieds gelés, pis probablement ben écœuré et pressé d’aller se chauffer la couenne, le représentant de la ville l’accueillit en lui disant :

– Monsieur Nansen! Vous avez passé votre doctorat!

– Hein?

– Vous avez passé votre doctorat! Félicitations!

– Euhh, merci, mais je pensais tellement pas à ça, moé-là! Les orteils sont à veille de me tomber!

Malheureusement, quand Fridtjof et sa gang arrivèrent à Godthåb, il était trop tard dans l’année pour reprendre le bateau jusqu’en Norvège à cause de la glace, faique ils restèrent pognés là pendant sept mois. Pas ben ben grave : l’explorateur en profita pour chasser, pêcher pis étudier le mode de vie des Inuits, ce qui allait lui être utile plus tard. D’ailleurs, il dit dans son journal que ça lui coûtait quasiment de partir, tellement il avait eu du fun avec eux‑autres.

Eva, la femme de Fridtjof. Pour l’époque, son costume était scandaleux (on voit ses cheviiiiilles! Perversion!). (photo Wikipedia)

Quand Fridtjof revint en Norvège, heille! Là y’avait pu personne pour le traiter de fou. C’était le nouveau héros national! Quand il débarqua à Christiania (astheure Oslo, la capitale de la Norvège), le tiers de la ville était là pour l’acclamer. Il était demandé partout pour faire des conférences et reçut un char pis une barge d’honneurs. Ah, pis aussi, il se maria avec Eva Sars, célèbre chanteuse lyrique et fichue de bonne skieuse.

C’était ben le fun, tout ça, mais ça prit pas grand temps pour qu’une nouvelle idée lui excite le poil des jambes :

« Mettons qu’on construit un bateau assez petit pis solide pour qu’y glisse en dehors de l’eau au lieu de s’écrapoutir quand il est pris dans la glace, là… Ben en faisant exprès pour rester pognés dans la banquise pis en se laissant dériver, peut-être qu’on serait capables de se rendre au pôle Nord? »

Ça a tu marché? C’est ce qu’on va voir la semaine prochaine.

Partie 2

*Ça se prononce « Frite-yof ».
**Bateau qui sert à chasser le phoque.
***Inexplorée… par les Blancs. Y’avait des Inuits là depuis longtemps.


Source principale : Jacob B. Bull, Fridtjof Nansen – A book for the young, 1903. https://www.gutenberg.org/files/38026/38026-h/38026-h.htm