L’art de se planter solide : l’histoire de Franz Reichelt

Le matin du 4 février 1912, une trentaine de senteux étaient rassemblés au pied de la tour Eiffel. Ils étaient venus voir Franz Reichelt, un tailleur autrichien et patenteux à ses heures, qui avait annoncé quelques jours avant ça son intention sauter en bas du monument pour tester son invention : le costume-parachute.

Debout au bord de la plateforme, il branlait visiblement dans le manche, comme s’il commençait à douter de son affaire au dernier moment. Pis là, sous les yeux horrifiés des Parisiens, il se crissa dans le vide.

Franz Reichelt dans son costume-parachute. (Source : Wikimedia Commons)

Franz, qui jusque là gagnait ben sa vie en faisant des robes pour les madames autrichiennes en visite à Paris, eut dès 1910 le piton collé sur l’idée de patenter un parachute pour les pilotes en cas d’accident d’aéroplane à basse altitude.

En s’inspirant des chauves-souris, il se gossa un habit avec parachute intégré qu’il essaya plusieurs fois avec des mannequins qu’il tirait en bas du cinquième de son bloc-appartement à Paris.

Les résultats furent pas vargeux : les mannequins finissaient toujours par s’effoirer tout pétés dans la rue. Un m’ment’né, Franz lui-même sauta et survécut juste parce qu’il atterrit dans un tas de foin. Pourtant, le jeune Autrichien faisait sa tête de cochon et disait : « Si ça marche pas, c’est juste parce que je saute de pas assez haut; si j’avais cinquante ou cent mètres au lieu de vingt-cinq, ça marcherait, j’suis sûr! »

À force d’achaler les autorités, Franz eut la permission de tester son costume à partir de la première plateforme de la tour Eiffel. Il avait dit que ce serait avec un mannequin. Sauf que le matin de l’expérience, sans le dire à personne, il arriva avec le costume sur le dos, prêt à faire lui même le grand saut. Il se disait que ça fesserait en estie s’il réussissait : il aurait des offres de partout et sa fortune serait faite drette là.

Étrangement, les policiers firent pas grand cas de ce changement de programme et essayèrent même pas de l’empêcher de sauter. Sur le bord de la plateforme, à 57 mètres dans les airs, Franz se faisait aider par des amis pour déplier sa patente, ce qui prit quasiment une minute.

« Voyons, c’est ben long, se disaient les senteux au sol. Messemble que si t’es après tomber de ton aéroplane, t’as pas le temps de gosser de même! »

Franz avec sa patente, dépliée. (Source : Wikimedia Commons)

C’est alors que le tailleur s’élança comme un aigle dans l’air cru de février. Sauf que le vol du rapace vira assez vite en plongeon du fou de Bassan : les grands bouttes de toile du costume-parachute se replièrent sous leur inventeur, qui aussitôt prit de la vitesse et tomba à terre comme une roche.

Les policiers, les journalistes et les senteux se garrochèrent aussitôt vers son corps, rentré dans le sol de plus de six pouces de creux et couvert de sa patente comme d’un drap mortuaire. Y’avait plus rien à faire. Dans le fond, Franz avait raison : ça avait fessé en estie.


P. S. Pour les curieux, son plongeon a été filmé. Vous pouvez voir ça ici. Âmes sensibles s’abstenir, ben sûr.

Méchante veillée : le palais de glace d’la tsarine psychopathe (édition HD revue et augmentée)

D’nos jours, l’organisage de partys, c’est rendu du sérieux. L’événementiel, qu’y appellent ça. On rit pu. 

Que tu veuilles un congrès de vétérinaires su les problèmes de zouiz chez le chinchilla ou bedon une tite fête y’où c’que tu pètes des ballounes pour savoir si ton bebé va faire pepi assis ou d’boutte plus tard, y’a un pro pour t’arranger ça. 

Mais d’un coup que ça te tenterait d’avoir une sauterie qui s’rait un mélange entre le Carnaval de Québec, une veillée de suprémacistes blancs pis une humiliation publique, y’a jamais eu parsonne dans toute l’Histoire de plus qualifié que la tsarine Anna Ivanovna. 

Parlez-en au prince Mikhaïl Alexeïevitch Galitzine : y’avait trouvé l’tour de faire fâcher la tsarine, faique a s’tait mis en frais de le faire chier en y’organisant des noces de l’enfer. Y’est passé proche de pas en réchapper, pis c’tait une soirée tellement spectaculaire de par les moyens qu’Anna avait pris pour faire étriver pis pâtir ses pauvres victimes qu’on en parle encore quasiment 300 ans plus tard. 

Mais avant de tomber dins détails, parlons du genre de bebitte qu’était Anna Ivanovna. 

Anna Ivanovna était la fille du tsar Ivan V, qui était pas toute là pis qui a jamais vraiment régné. C’est son demi-frère plus jeune, nul autre que le futur tsar Pierre le Grand, qui s’occupait du gouvernage.

Sa mére, Praskovia, était une méga germaine élevée dins valeurs du bon vieux temps. Mais a l’eut beau essayer de faire de sa fille une p’tite princesse ben religieuse qui dit jamais un mot plus haut que l’autre, Anna vira en une espèce de maudite vlimeuse mal engueulée. Même si a l’avait une face de tit-ange tout nu avec des grosses grosses joues – qu’a garda toute sa vie pis qu’un auteur anglais compara à un « jambon de Westphalie » – Anna s’comportait plus comme un p’tit démon qui faisait des vacheries à son monde yinque pour le fun. Les nobles d’la cour n’avaient peur, tellement qu’y l’appelaient « Iv-anna la Terrible », en référence à Ivan le Terrible, un autre tsar fou braque qui a pas besoin d’être présenté.  

Mais bon. Quand ton père est riche en tabarnak, y’a toujours quequ’un qui est prêt à t’épouser, même si t’as un caractère de cochon pis un maudit air de bœuf. C’est d’même qu’à 17 ans, Anna maria Frederick Wilhem, duc de Courlande, un flo qui avait le même âge qu’elle. 

Malheureusement, le p’tit gars péta au frette moins de deux mois après, su’a route entre Saint-Pétersbourg pis le duché de Courlande. C’tait peut-être une pneumonie, mais la version plus croustillante dit qu’y avait faite un concours de boisson avec Pierre le Grand, qu’y s’trouvait à être le mononcle d’Anna. Clairement, Ti-Fred était pas d’taille pour affronter le Russe le plus russe de toutes les Russes au calage de vodka, pis y se s’rait jamais armis de son lendemain de brosse.

Toujours est-il qu’Anna s’artrouva pognée en Courlande (un coin d’la Lettonie d’à c’t’heure) parce que parsonne à Saint-Pétersbourg avait envie de l’arvoir. A sarvit de régente là-bas quasiment 20 ans pis a resta veuve, mais c’tait ben malgré elle : maginez-vous don qu’a l’envoya pas moins que 300 lettres au monde de sa famille pour qu’y l’aident à s’trouver un mari. 

Ça la laissa quelque peu frustrée par rapport au mariage pis à l’amour. 

Quand même, a l’était pas pour sécher éternellement dans son trou pardu. 

Pendant c’te temps-là, en Russie, son mononcle Pierre mourut; après ça, sa femme Catherine régna pendant deux ans pis mourut à son tour; Pierre II, le p’tit-fils de Pierre Ier, monta su’l trône pis mourut jeune pas d’enfants. 

Le haut conseil, une gang de nobles qui grenouillaient pour virer ça à leur avantage, choisit Anna comme tsarine, pensant qu’une veuve pas d’enfants f’rait une marionnette parfaite. Pour être sûrs de leu z’affaire, les nobles y demandèrent de signer les « Conditions », un papier qui disait qu’a pouvait pas déclarer la guerre, faire condamner un noble, établir des impôts ni se marier sans leu permission. Aussi ben dire qu’a pouvait rien faire.

Sauf que quand a l’arriva à Saint-Pétersbourg, Anna les envoya chier pis déchira leu papier dans leu face. Après, a les fit sacrer en prison, décapiter ou geler du boutte en Sibérie.

Tant qu’à moé, ça leu z’apprendra à sous-estimer une créâture. 

Mais arvenons au prince Mikhaïl Galitzine pis à ses noces.

En 1729, Mikhaïl, qui v’nait d’une des plus grandes familles princières de Russie, tomba veuf à l’âge de 42 ans. Pour faire passer sa peine, y’alla s’la couler douce en Italie. Là-bas, y rencontra une autre femme, et ben vite, y’a d’manda en mariage.

L’affaire, c’est que la belle était catholique, pis que le prince Mikhaïl, lui, était orthodoxe. Pas grave : le prince se convartit pis épousa sa nouvelle blonde drette là.

— Mais, chéri, ça va pas faire du trouble quand on va s’en aller en Russie?
— Ben, c’est sûr qu’à la cour impériale, c’est mal vu de changer de religion, mais on a juste a pas le dire pis ça devrait être correct.
— Ouin, si tu le dis, mon amour…

Sauf qu’y s’fourrait le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Tsé, y’était parti s’chauffer la couenne à l’étranger avant l’début du règne à Anna, pis pour moé y connaissait pas trop la bête à qui y’avait affaire. 

Quand Mikhaïl eut l’malheur de s’arpointer la face en Russie avec la nouvelle madame Galitzine, Anna eut tu’suite l’œil dessus. Premièrement, a l’avait une dent contre les Galitzine en général, parce qu’y contrôlaient le haut conseil qui avaient essayé de faire une marionnette avec. Deuxièmement, ça la gossait énormément de l’voir autant amoureux de sa nouvelle femme. 

Pis comme la tsarine avait des espions partout, ça y prit pas grand temps pour découvrir que le prince s’tait convarti au catholicisme. Pis a l’aimait vraiment pas ça, les « infidèles » – c’tait ben la seule partie de l’éducation religieuse à sa mére qui lui était restée. 

C’tait le prétexte parfait, pis Anna était ben décidée à prendre toute son temps pour pleumer Mikhaïl jusqu’à c’qu’y lui reste pu une seule tite graine de dignité.

Pour commencer, a le força à divorcer pis renvoya sa femme en Italie (d’autres disent qu’a rendit l’âme; c’pas clair).

Après, a n’en fit son bouffon. Pour Mikhaïl, un chic monsieur de 51 ans habitué au respect, c’était toute une débarque : sa vie, maintenant, c’tait de rester assis dans un panier à côté d’la tsarine, habillé en poulet, à y servir du kvass (une sorte de bière au pain pas forte d’Europe de l’Est) pis à faire semblant de pondre des œufs pour la visite. Ayoye.

Deux ans plus tard, la tsarine n’avait toujours pas fini avec lui. Tsé, une affaire qu’a l’aimait ben faire, c’tait de jouer les marieuses, pis a s’trouvait ben bonne. C’tait l’temps que Mikhaïl profite de sa science lui avec. 

Un jour, Avdotya Bujéninova, une servante connue pour être particulièrement laitte pis qu’Anna gardait proche parce qu’a faisait des faces drôles pis des farces grasses, s’adonna à dire :

« Arf, j’aimerais don ça, moé, avoir un homme dans mon litte! »  

C’tait pas tombé dans l’oreille d’une sourde.

« Heille, ça fait ben, ça! répondit la tsarine. Ch’connais justement un gars qui aurait besoin d’une femme! »

Faique pas longtemps après, Anna, toute contente, alla voir le prince : 

« Heille toé, mon p’tit poulet Chubby! Ça fait assez longtemps que t’es célibataire. Faique dans ma grande générosité, ch’t’ai trouvé une femme pis ch’tai organisé tes noces, toutes dépenses payées! » 

Mikhaïl avait pas d’pognée dans l’dos, faique y savait ben que ça cachait d’quoi d’horrible. Faut savoir qu’en plus d’être, tsé, un pichou notoire, la pauvre Avdotya était Kalmouke, c’t’à-dire qu’a faisait partie d’une minorité ethnique qui comptait pour pas grand-chose dans’Russie du 18e siècle. Faique pour le prince, un gars d’son temps avec des opinions d’son temps, c’tait à peine moins pire que si on l’mariait avec une jument.

Mais ben vite, ça allait être le cadet d’ses soucis.

Mikhaïl pis Avdotya furent mariés à l’église dins règles de l’art. Mais après, y furent grèyés comme des clowns pis paradés dans l’chemin, dans une cage posée su’l dos d’un éléphant. Y’étaient suivis par un cortège de personnes handicapées, de minorités ethniques en costume traditionnel pis de musiciens dans des traîneaux tirés par des chiens, des rennes pis des animaux de ferme. Parce que tsé, la différence, c’est drôle. On arconnaît ben là l’humour raffiné de la tsarine! 

Y’eut un gros banquet auquel la tsarine assista. Pis là, ce fut l’temps d’emmener les tourtereaux là où y devaient passer leur nuit de noces.

Anna avait tellement hâte de leu montrer ça qu’a fortillait dans son carrosse.

Maginez-vous don que, pour célébrer la victoire d’la Russie contre l’Empire ottoman, la tsarine avait fait construire un immense palais de glace qui aurait faite passer celui du Bonhomme Carnaval pour un vieux shack de misère. Y brillait dans’nuite à la lueur de centaines de torches. Autour, y’avait des arbres en glace avec des oiseaux en glace, des canons en glace, des fontaines en forme de dauphin en glace pis même un éléphant en glace avec un gars dedans qui jouait d’la trompette pour faire le bruit!

En dedans, y’avait un grand corridor avec des colonnes pis une rangée de statues en glace chaque bord, pis un escalier qui menait au deuxième étage. En haut, y’avait une grande chambre à coucher où toute était en glace aussi : le litte, les oreillers, les tables, les chaises, la vaisselle pis une horloge qui marchait pour vrai. Y’avait une toilette en glace, sûrement ben confortable pour les numéros 2, les chandelles pis les bûches dans le foyer étaient en glace, pis on pouvait même les allumer en les graissant d’huile à lampe! 

Faique comme c’tait déjà là, c’te palais-là, Anna avait décidé de faire un deux pour un : ça s’rait aussi la cerise su’l sundae d’la punition du prince.

Après ça, Mikhaïl pis Avdotya furent dégrèyés complètement pis embarrés dans la chambre, pendant un des hivers les plus frettes que Saint-Pétersbourg ait connus. Autant dire qu’Anna les condamnait à mort. Avant de leu farmer la porte dans’face, la tsarine leu dit :

Mais on s’entend que quand t’as tellement frette que tu trembles comme une vieille laveuse, t’es pas trop inspiré pour ça. 

Voyant qu’elle pis Mikhaïl risquaient de pas s’rendre au matin, Avdotya fit un gros sacrifice. Tsé, c’te femme-là était une serve, c’t-à-dire qu’a l’était considérée comme un meuble au sens d’la loi, pis a l’avait jamais rien eu de vraiment à elle dans sa vie, pis encore moins d’affaires précieuses. 

Or, la tsarine y’avait donné en cadeau de noces un collier de perles, qu’a l’avait encore autour du cou. Faique a décida de l’échanger à un des gardes contre un gros manteau de poil qui y parmit, à elle pis à Mikhaïl, de survivre à’nuite. 

Y’a deux versions de c’qui s’est passé après.

Y’en a qui disent qu’Avdotya pogna son coup d’mort c’te soir-là pis mourut d’une pneumonie queques jours après. 

Pis y’en a d’autres qui disent que non seulement Avdotya survécut, mais qu’elle pis Mikhaïl restèrent mariés pis eurent deux enfants. Ça rapproche, pareil, les émotions fortes!

Anna, malade des reins, mourut l’automne d’après. Sa nièce, Anna Léopoldovna, devint régente d’la Russie pis libéra enfin Mikhaïl pis Avdotya. 

C’t’un peu conte de fées, comme fin. Messemble que les histoires de Russes, ça finit toujours d’la pire façon possible. Mais j’leu souhaite quand même d’avoir eu du bonheur, après avoir pâti d’même! 

Madeleine de Verchères

Madeleine de Verchères sur une affiche de recrutement en temps de guerre, 1939-1945.

Madeleine de Verchères! Elle, c’est un peu notre Jeanne d’Arc à nous-autres.

En 1692, alors qu’elle était ado et que ses parents étaient pas là, elle défendit quasiment toute seule le fort de son père, le seigneur de Verchères, contre une attaque d’Iroquois.

Ça, personne va vous astiner là-dessus : Madeleine, c’était une vraie.

L’affaire, c’est qu’elle a conté deux fois son aventure. La première fois, c’était court et touchant, pis ben raisonnable. La deuxième, on dirait qu’elle beurrait épais pis charriait même par bouttes.

Là, j’étais ben embêtée. J’étais pas pour vous conter des affaires qui sont peut-être des menteries! Par contre, la deuxième version de Madeleine est ben plus croustillante, pis c’est celle‑là qu’on voit le plus souvent dans les livres d’histoire.

Donc, je vais la laisser parler elle-même. Comme ça, si elle essaye de vous faire des accroires, ben ce sera pas de ma faute. Prenez juste ça avec un grain de sel.

Faique, vas-y, Madeleine! On t’écoute.


« Mesdames et Messieurs, laissez-moi vous raconter l’aventure qui m’arriva en 1692, l’année de mes 14 ans.  

C’te journée-là, mes parents étaient partis – mon père à Québec, ma mère à Montréal.

Le matin, j’étais à peu‑près à cinq arpents du fort de Verchères, quand j’entendis des coups de fusil.

« Sauvez-vous, Mam’zelle Madeleine! me cria un de mes domestiques. Les Iroquois s’en viennent! »

Je me revirai, pis je vis-tu pas quarante-cinq Iroquois qui tiraient sur les habitants pis qui s’en venaient à la course! Décidée à mourir plutôt qu’à me laisser pogner par eux‑autres, je partis vers le fort, les jambes au cou et priant la sainte Vierge, tandis que les balles me sifflaient chaque bord de la tête.

Quand je fus arrivée assez proche du fort pour qu’on m’entende, je criai : « Aux armes, aux armes! » J’espérais que quelqu’un vienne m’aider, mais personne se montra la face; il y avait deux soldats dans le fort, mais ils étaient probablement allés se cacher dans la redoute, les pissous. Je vis juste deux femmes qui se lamentaient parce que leur mari venait de se faire tuer. Elles voulaient pas rentrer, mais elles eurent d’affaire à me suivre : les Iroquois arrivaient, pis fallait fermer la porte au plus maudit.

Ça avait ben d’l’air que je devrais m’occuper toute seule de défendre le fort. Avant ça, les Iroquois avaient tué mon grand‑frère François-Michel pis deux maris à ma sœur Marie‑Jeanne, faique y’était pas question que je me laisse faire. Je me rendis à la redoute, où étaient les munitions et les deux soldats : y’en avait un qui était caché, pis l’autre qui avait une mèche allumée dans les mains.

– Ben voyons, quessé que vous faites avec ça? lui demandai-je.

– C’est pour allumer la poudre pis nous faire sauter, Mam’zelle, répondit-il, les yeux grands comme des trente‑sous. Y nous pogneront pas vivants!

– Êtes-vous après virer fou? Éteignez-moi ça tusuite! lui ordonnai-je, tellement raide qu’il l’éteignit sur un moyen temps, sa mèche.

Là, j’enlevai mon bonnet; je pris un chapeau d’homme, que je m’enfonçai su’a tête, pis un fusil. Et là, je dis aux deux soldats et à mes deux petits frères de 12 et 10 ans – parce que oui, ils étaient là, s’cusez, j’aurais dû vous le dire avant – :

« Bon, là, écoutez-moi ben. On va se battre jusqu’à mort pour notre patrie pis notre religion! Rappelez-vous de ce que mon père dit tout le temps : les gentilshommes viennent au monde juste pour verser leur sang au nom de Dieu et du roi. Il arrête pas de nous r’battre les oreilles avec ça, pis là, c’est le temps d’y montrer qu’on a compris! »

Crinqués par mes paroles, mes frères pis les deux soldats pissous pognèrent aussi des fusils et se mirent à tirer sur l’ennemi. Quant à moi, je demandai qu’on tire un coup de canon pour faire peur aux Iroquois pis pour avertir les autres soldats qui étaient partis à la chasse de se sauver pis de pas rentrer au fort.

Mais là, même au‑dessus des pets de fusils, on entendait quand même les cris des femmes pis des enfants morts de peur qui braillaient à n’en pu finir. Tannée, j’allai les voir et leur dit :

« Heille ça va faire, le braillage! L’ennemi va vous entendre pis penser qu’on a rien pour se défendre. Je comprends que vous avez la chienne, mais là, avec votre chignage, on a l’air d’une gang de désespérés! Arrêtez-moi ça tout de suite! »

Pendant que je leur parlais, je vis un canot sur la rivière : c’était M. Pierre Fontaine avec sa femme pis ses enfants qui s’en venaient débarquer au fort. C’était évident qu’ils allaient se faire tuer si on faisait rien. 

« Vous-autres! dis-je aux deux soldats. Allez au-devant d’eux-autres pis couvrez-les pendant qu’ils se rendent au fort! »

Il y eut un silence malaisant. Un soldat toussa, pis l’autre se regardait les pieds, les orteils par en‑dedans. J’étais pas ben ben surprise.

« Si c’est de même, je vais y aller, moi. Laviolette! dis-je à mon domestique. Pendant que je vais être sortie, tu surveilleras pis tu garderas la porte ouverte. Si on se fait tuer, ferme la porte pis continuez à défendre le fort. C’tu clair? »

Faique je sortis du fort avec mon chapeau pis mon fusil. J’espérais que les Iroquois pensent que c’était un piège, que j’étais un appât et qu’ils allaient se faire pogner s’ils venaient m’attaquer. J’étais pas dans leur tête, mais en tout cas, ils me laissèrent me rendre sans problème à la rivière.

M. Fontaine, sa femme et ses enfants débarquèrent du canot, et je les fis marcher en avant de moi. J’étais tellement droite pis sûre de mon affaire que je fis accroire aux Iroquois qu’ils avaient plus d’affaire à avoir peur que nous‑autres, et ils nous laissèrent rentrer dans le fort sans essayer de nous tuer.  

Après tout ça, y commençait à faire noir. En plus, le nordet se mit à souffler, accompagné de neige pis de grêle; la nuit allait être longue, d’autant plus que j’avais peur que les Iroquois profitent de l’obscurité pour essayer de grimper après la palissade. Faique là, je rassemblai mes troupes : Pierre et Alexandre, mes deux petits frères; Laviolette, notre domestique; La Bonté et Galhet, les deux soldats pissous; un vieux monsieur de 80 ans; et maintenant, M. Fontaine.

« Aujourd’hui, Dieu nous a sauvés de nos ennemis, commençai-je, mais c’te nuite, va pas falloir dormir au gaz. Vous verrez ben que moi, j’ai pas peur : Pierre, Alexandre, monsieur icitte pis moi, on va s’occuper chacun’un d’un bastion. MM. Fontaine, La Bonté et Galhet, allez trouver les femmes et les enfants dans la redoute. Si je me fais pogner par les Iroquois, rendez-vous jamais, quand bien même que je serais brûlée vive pis coupée en bouttes dans votre face. »

Tout le monde joua ben son rôle : toute la nuit, au-dessus du nordet qui soufflait comme un déchaîné, on entendait crier « Bon quart! » toutes les demi‑heures des bastions à la redoute pis de la redoute au bastion, « Bon quart! », comme si le fort était bourré de soldats.

Quand le soleil se leva, le fort était toujours deboutte, pis nous-autres avec. Soulagée, je m’adressai à ma petite troupe avec le sourire :

« Bon, ben ça a d’l’air qu’on a passé la nuite! Pis si on a passé celle‑là, grâce à Dieu, on peut en passer d’autres! Faut juste continuer à surveiller pis à tirer du canon pour avertir Montréal en espérant qu’ils viennent à notre secours.  »

Mes paroles ont eu l’air de faire effet : tout le monde semblait dedans pour continuer à tenir le fort; tout le monde, sauf Marguerite, la femme à M. Fontaine. Ben crère : c’était une Parisienne, une petite nature, peureuse comme toutes les Parisiennes, pis elle capotait ben raide :

– Heille là, là, Pierre, moi, je veux sacrer mon camp. On paqu’te les p’tits pis on s’en va au fort de Contrecœur. On est déjà chanceux de s’être rendus au matin, au travers des sauvages – qu’est-ce qui nous dit qu’on va être aussi chanceux la nuit prochaine? C’est juste un p’tit fort de rien pantoute, avec personne pour le défendre. Si on reste icitte, on va tous se faire tuer, ou devenir des esclaves, ou bedon mourir à petit feu en attendant des secours qui viendront jamais dans c’te crisse de trou perdu!

– Les nerfs, Marguerite! répondit M. Fontaine. Si tu veux, je peux te remettre toi pis les enfants dans le canot avec une voile, pis te donner une bonne poussée. Les enfants savent canoter, faique ça devrait ben aller. Mais moi, j’abandonnerai jamais le fort tant que Mam’zelle Madeleine va être là pour le défendre.

– Pis moi, je reste icitte, rajoutai-je d’un ton ferme. Savez-vous, Madame, ce qui va arriver si les Iroquois rentrent ici-dedans? Y vont connaître nos défenses pis savoir comment nos forts sont faits, pis ça va juste les rendre plus fantasses quand y vont attaquer d’autres forts français!

[Madeleine précise pas ce qui est arrivé à la madame après; j’imagine qu’elle a pris son trou?]

Après ça, j’enfilai les nuits blanches – je passai deux fois 24 heures sans dormir ni manger! J’allais monter la garde sur les bastions, j’allais voir comment ça allait à la redoute; j’avais tout le temps le sourire dans la face pis l’air de bonne humeur, histoire d’encourager pis de réconforter mon monde.

La huitième nuit (parce qu’on a été de même à la merci des Iroquois pendant huit jours, tout le temps sur le gros nerf dans la peur d’une attaque), les secours finirent enfin par arriver : M. de La Monnerie, le lieutenant de M. de Callière, gouverneur de Montréal, s’en venait sur la rivière avec 40 hommes en essayant de pas faire de bruit, sachant pas si le fort était pris ou pas.

Une des sentinelles, qui devait avoir entendu du bruit, cria : « Qui c’est qui est là? »

Endormie tout croche, la face sur la table, le fusil au travers des bras, je me retroussai aussitôt et je montai sur le bastion.

– Y’a du monde qui parle sur la rivière, Mam’zelle Madeleine, écoutez!, me dit la sentinelle.

– Ben ça parle au yâble, t’as ben raison mon homme! J’espère que c’est des Français pis pas des Iroquois! répondis-je. Vous êtes qui, vous autres? m’exclamai-je.

– C’est La Monnerie, on vient vous aider! fut la réponse. 

J’attendis pas le messie, parce que nos sauveurs venaient d’arriver : je me garrochai à la porte du fort, où je plaçai une sentinelle, pis je courus à la rivière pour accueillir M. de la Monnerie. Aussitôt qu’il mit le pied à terre, je lui dis :

– Soyez le bienvenu, Monsieur! Je vous rends les armes.

– Mademoiselle, me répondit-il en faisant son galant, elles sont entre bonnes mains, on dirait ben!

– Pas mal plus que vous pensez, répliquai-je.

Le lieutenant entra dans le fort avec ses hommes pis trouva que, pour un fort assiégé depuis huit jours, il était pas trop magané. Pis là, enfin, ma petite troupe et moi, on put aller se canter. J’avais jamais été aussi brûlée de ma vie, mais j’avais fait mon devoir.


Source principale : Diane Gervais et Serge Lusignan , « De Jeanne d’Arc à Madelaine de Verchères : la femme guerrière dans la société d’ancien régime » https://www.erudit.org/fr/revues/haf/1999-v53-n2-haf216/005446ar.pdf

Fridtjof Nansen, l’homme qui s’épivardait sur la banquise – partie 3

Partie 1
Partie 2

Au début, Fridtjof et Hjalmar avaient une bonne erre d’aller – jusqu’à ce que leurs montres s’arrêtent.

C’était plus grave que ça n’avait l’air : sans connaître l’heure exacte, ils pouvaient pas calculer précisément leur position à partir du soleil. Et comme ils savaient plus trop où ils étaient, ça devenait difficile de savoir où s’enligner pour atteindre la terre de François‑Joseph, un archipel pas habité et même pas toute cartographié.

Ils étaient complètement écartés, sans repères, sur une banquise qui changeait tout le temps. Mais, endurcis qu’ils étaient par toute la misère qu’ils avaient mangée dans leur vie, ils se forcèrent à avancer. Ils savaient pas quand ni comment, mais ils allaient rentrer chez eux, bout d’ciarge!

Le mois de mai passa, pis juin. L’été arctique s’installait tranquillement. La glace virait en sloche et fendait de partout, pis c’était un aria du diable de traverser les craques avec les traîneaux pis les chiens.

Traversée des craques dans la glace.
Source : The Project Gutenberg EBook of Farthest North, by Fridtjof Nansen

Un jour, ils tirèrent un gros phoque qui avait eu le malheur de passer trop proche d’eux‑autres. Heureux comme des papes, ils montèrent leur camp et se préparèrent tout un festin :

– Qu’est-ce que tu nous fricottes pour souper à soir?

– Des crêpes au sang, frites dans la graisse de phoque!

– Oohhh, ça va être bon dans yeule, ça!

– Mets-en!

– Euh, Fridt? Tu trouves pas que ça commence à chauffer pas mal fort?

– Hein?

– Fridtjof, ‘ttention! Le feu est pris!

– Ah, tabarnak!

Fridtjof et Hjalmar se garrochèrent en dehors de la tente dans une explosion de graisse pis d’huile de baleine en feu. Les flammes furent soufflées d’un coup, mais elles avaient laissé un gros trou dans la tente, que les gars bouchèrent avec un boutte de voile de traîneau. Ils se réinstallèrent, rallumèrent un feu et mangèrent enfin leurs crêpes au sang avec un p’tit peu de sucre : tant qu’à eux-autres, c’était la meilleure affaire qu’ils avaient jamais mangée.

Un m’ment’né, tandis que Fridtjof préparait son kayak pour le mettre à l’eau, il entendit Hjalmar lui crier :

« POGNE TON FUSIL! »

Fridtjof se revira de bord juste à temps pour voir un ours polaire courir vers Hjalmar et le crisser à terre sur le dos. Il niaisa pas avec la puck : il partit aussitôt pour pogner son arme, mais au même moment, son kayak, avec le fusil dedans, glissa dans l’eau. Il essaya de le rattraper, mais il était pesant, pis ça lui prit toute son p’tit change pour le ramener sur la glace tandis que, derrière lui, Hjalmar était après se battre avec l’ours.

Combat contre l’ours (à partir d’un croquis de Fridtjof)
Source : The Project Gutenberg EBook of Farthest North, by Fridtjof Nansen

« Fridtjof, dit calmement Hjalmar, la main sur la gorge de l’ours, si tu te déniaises pas, y va être trop tard! »

C’est là que l’ours remarqua les chiens. Il lâcha Hjalmar, ce qui donna à Fridtjof le temps de récupérer son fusil et de se placer pour tirer. PÂWF! L’ours tomba raide mort, une balle drette en arrière de l’oreille.

Pis enfin, le 23 juillet, plus de trois mois après avoir décidé de revirer de bord, Fridtjof et Hjalmar aperçurent une terre au loin. Ils savaient pas si c’était ben là qu’ils étaient censés aller, mais rendu là, ils s’en sacraient pas mal : une terre, c’t’une terre.

Pour se rendre, ils devaient traverser une grande étendue d’eau pas de glace, faique ils attachèrent les kayaks ensemble et posèrent une voile sur le dessus. Mais là, ils durent se faire une raison. Il avait déjà fallu abattre la majorité des chiens au fur et à mesure, pour que les autres puissent survivre; les deux derniers allaient devoir y passer aussi – c’était impossible de les emmener en kayak sur une aussi longue distance. Le cœur gros, Fridtjof s’en alla avec celui de Hjalmar, et Hjalmar, avec celui de Fridtjof. Les coups de fusil partirent en même temps.

En kayak.
Source : The Project Gutenberg EBook of Farthest North, by Fridtjof Nansen

Quand ils mirent finalement le pied sur la terre ferme, après deux semaines à pagayer quasiment sans arrêt, ils étaient fous comme des balais : ils couraient partout, sautaient par‑dessus les roches, cueillaient des fleurs… Mine de rien, ça faisait deux ans qu’ils avaient pas marché sur la terre nue!

– Astie, Hjalmar, j’aurais jamais cru être aussi content de voir de la bouette!

Fridtjof prit le temps d’observer comme faut la terre où ils avaient abouti : d’après les caps, les fjords pis les îles qu’il voyait, ça semblait bien être la terre de François‑Joseph. Il croyait pas à sa shot; plus que jamais, il avait l’espoir de pouvoir rentrer chez lui avant l’hiver.

Complètement brûlés par toute c’te pagayage, Fridtjof et Hjalmar prirent plusieurs jours pour se reposer, tout en sachant qu’ils devraient repartir bientôt. Malheureusement, ils étaient pas dûs pour ça : à la fin du mois d’août, il se mit soudainement à faire pas mal plus frette, et la glace revint presque du jour au lendemain. Comme ils avaient plus de chiens pour tirer leurs traîneaux, ils durent se rendre à l’évidence : ils étaient pognés là jusqu’au retour de l’été.

La falle basse, mais résignés, Fridtjof et Hjalmar construisirent leur abri pour les prochains mois avec les moyens du bord : des roches pour les murs, des peaux d’ours pour le plancher et le toit.

Leur abri pour l’hiver.
Source : The Project Gutenberg EBook of Farthest North, by Fridtjof Nansen

La nuit, y faisait -40° C. Au début, ils dormaient chacun de leur bord, mais ils gelaient comme des crottes, faique ben vite ils se mirent à dormir en petite cuiller dans le même sac de couchage. On se demande comment ils faisaient pour s’endurer, à rester collés de même pis à s’avoir tout le temps dans la face.

À Noël, leur troisième depuis leur départ, ils célébrèrent en grand en changeant de bobettes et en revirant leur chemise de bord, pour que le côté graissé de sueur arrête de leur coller sur la peau. Pour le réveillon, ils mangèrent du fiskegratin, fait de farine de poisson et de cornestache et frit dans l’huile de baleine – pour aimer ça, fallait juste pas penser à la dinde.

Après huit mois de noir pis de frette sans fin, avec pour seule compagnie les renards arctiques qui venaient parfois leur voler des affaires, Fridtjof et Hjalmar remarquèrent que les jours commençaient à s’allonger pis la banquise à fendre. C’était le temps de repartir.

Après avoir fait des provisions de viande d’ours, ils s’en allèrent vers le sud, pleins d’espoir. Un matin de juin, tandis qu’il allait chercher de l’eau pour faire à déjeuner, Fridtjof entendit un bruit familier.

– Hein? Des chiens? T’es sûr que t’es pas en train d’halluciner? demanda Hjalmar, tout collé de sommeil en sortant de la tente.

– Ben non, j’te jure! Écoute!

– Moé, j’entends juste les oiseaux.

– Tu penseras ben ce que tu voudras, mais après déjeuner, je vais aller sentir, voir. 

Faique Fridtjof partit à pied en direction des jappements. Ben vite, il jura avoir entendu une voix humaine. Tout énarvé, il cria un « AAAALLOOOOO! » aussi fort qu’il pouvait. Un cri lointain lui répondit. Puis, au travers des blocs de glace, il vit la silhouette d’un homme.

L’estomac serré, osant à peine croire à ce qui se passait, il s’en alla en direction de la silhouette. Il lui fit salut avec son chapeau; l’étranger fit pareil. Quand il fut assez proche, Fridtjof reconnut avec bonheur Frederick George Jackson, un explorateur anglais qu’il avait déjà rencontré avant.

Or, tandis que l’Anglais était propre, bien rasé, habillé avec du beau linge neuf, Fridtjof, lui, était vêtu de haillons pis de peaux de bêtes, et tellement crotté qu’il était à peine reconnaissable.

Fridtjof rencontre Frederick Jackson (scène reconstituée par après).
Source : The Project Gutenberg EBook of Farthest North, by Fridtjof Nansen

– Bien le bonjour! Heureux de vous rencontrer, dit l’Anglais en lui serrant la main.

– Moi pareil, répondit Fridtjof.

– Votre bateau est-tu là?

– Non.

– Vous êtes combien?

– Y’a un autre gars avec moi, pas loin par là-bas.

L’Anglais prit le temps de regarder Fridtjof en pleine face.

– Heille, dit-il. J’vous regarde, là – vous seriez pas Fridtjof Nansen?

– En plein ça.

– Ah ben ça parle au yâble! Là, je suis VRAIMENT content de vous voir!

Fridtjof et Hjalmar étaient sauvés.

Fridtjof et Hjalmar juste après avoir été sauvés. Source : Wikimedia Commons

Une couple de mois après, ils arrivèrent finalement à Hammerfest, en Norvège, où Fridtjof retrouva sa femme. Deux semaines plus tard, à leur grande joie, ils apprirent que le Fram était finalement sorti de la glace et sur son retour. Des télégrammes partirent dans toutes les directions, apprenant au monde entier la nouvelle de leur exploit de fou.

Quand l’équipage du Fram enfin réuni arriva à Christiania, le fjord était rempli de bateaux de toutes les sortes pis de toutes les grosseurs qui tirèrent du canon pour les saluer, et le bord de mer était noir de monde tout énarvés qui criaient des hourras, se faisaient aller les bras et brandissaient des drapeaux norvégiens pour les accueillir comme les héros du Grand Nord qu’ils étaient et qui venaient de se tailler une place dans l’histoire pour toujours.


Source principale : Jacob B. Bull, Fridtjof Nansen – A book for the young, 1903. https://www.gutenberg.org/files/38026/38026-h/38026-h.htm

Fridtjof Nansen, l’homme qui s’épivardait sur la banquise – partie 2

Partie 1

C’était encore une maudite idée de fou, mais taboire, cette-fois-là, le Parlement norvégien accorda une subvention à Fridtjof. Faut croire qu’astheure, le monde le prenait au sérieux.

Fridtjof se fit donc construire un bateau, le Fram, à partir de son idée. Sur le millier de personnes qui s’étaient garrochées pour participer à l’expédition, Fridtjof choisit 12 gars, dont Otto Sverdrup, qui l’avait accompagné dans sa traversée du Groenland, pis Hjalmar Johansen, un expert de la conduite d’attelage de chiens.

Puis, le 24 juin 1893, devant une grosse foule venue saluer le héros de la nation, le Fram quitta Christiania avec du charbon, de la bouffe pis du matériel pour cinq ans.

Le Fram à son départ. (Source : Wikimedia Commons)

Fridtjof pensait à sa femme et à son bébé fille, Liv, pis ça lui tirait les cordons du cœur de savoir qu’il les reverrait pas avant une maudite secousse – s’il les revoyait tout court. Son expédition, c’était loin d’être une promenade en char dans les rangs le dimanche après‑midi. En fait, tous les gars à bord avaient une graine dans chaque œil. Mais ils étaient déterminés à réussir.

Après avoir navigué pendant trois mois jusqu’au cap Tcheliouskine, point le plus au nord du continent, le Fram arriva à la place où la Jeannette, un bateau d’exploration américain, avait été complètement effoirée par la glace dans une autre tentative d’atteindre le pôle Nord quelques années avant. Faique là, ça passait… ou ça cassait. Littéralement.  

L’expédition de la USS Jeannette
 
En 1879, l’équipage de la Jeannette s’est embarqué pour le pôle Nord en passant par le détroit de Béring. Malheureusement, le bateau se retrouva pogné ben dur dans la banquise, où il resta pendant quasiment deux ans jusqu’à ce qu’il soit carrément écrapouti sous la pression de la glace.

Quant aux gars à bord, ce fut pas jojo : ils essayèrent de partir sur la banquise en traînant des petits bateaux jusqu’à l’eau libre, mais sur les 33, juste treize ont survécu; les autres se sont perdus dans une tempête ou sont morts de faim en errant dans la toundra.
 
Faique mettons que les gars savaient très bien ce qu’ils risquaient si Fridtjof s’était fourré dans ses calculs.
 
Comme des bouttes de ce bateau-là avaient été retrouvés des centaines de kilomètres à l’ouest, pas loin du Groenland, Fridtjof était convaincu qu’il y avait un courant marin qui allait dans ce sens-là, et qu’il fallait juste le suivre avec la glace pour arriver au pôle Nord.

Or, quand ce fut le tour du Fram d’embarquer dans la banquise, au lieu d’être effoiré, floup! Grâce à sa quille arrondie, il glissa en dehors de la glace, et il allait pouvoir se laisser porter par elle, comme Fridtjof l’avait imaginé!

« Astie que c’est beau! se dit Fridtjof en regardant son bateau aller. Il est tellement solide, y sent quasiment pas les plaques de glace pis y roule dessus comme une chique dans une spitoune! »

C’est là que commença le boutte plate.

Le Fram dans la banquise. (Source : Wikimedia Commons)

Fram, ça veut dire « en avant » en norvégien, mais au début, c’était pas vraiment dans ce sens‑là que le bateau allait. La banquise le faisait virailler n’importe comment, pis quand il allait du bon bord, c’était quasiment par hasard. Il fallut jusqu’en janvier 1894 pour qu’il commence à dériver comme faut vers le nord-ouest. Pendant ce temps-là, les gars essayaient de se désennuyer comme y pouvaient, mais il y a toujours ben des limites au nombre de parties de poker pis de trou de cul que tu peux jouer avant de t’écœurer.

Fridtjof, lui, commençait à être comme une queue de veau : un an et demi après le départ, le pôle Nord était encore loin, pis y se pouvait pu d’attendre à rien faire. Selon ses calculs, ça allait prendre encore cinq ans pour se rendre. Faique il eut une autre de ses idées de fou :  

« Mettons que je clanchais en traîneau à chiens jusqu’au pôle Nord, pis que je retrouvais la gang après? Pour m’en r’venir, il y a la terre François-Joseph, un peu plus à l’ouest. Faique, j’irai là-bas, pis après c’est juste un p’tit boutte en kayak jusqu’à Svalbard, où je trouverai ben un bateau pour me ramener.  »

Là, faut que je prenne le temps de vous expliquer à quel point c’était crinqué, son affaire. L’océan Arctique, c’est juste de la glace. C’est une immense immensité avec du rien à perte de vue. Il n’y a pas de terre où te mettre les pieds ni personne pour te venir en aide si ça va mal. Y’a pas de GPS. Pas de carte fiable. Pas de téléphone. C’était comme si Fridtjof se lançait dans un trou noir en gageant qu’il allait ressortir à l’autre boutte.

Fridtjof et Hjalmar quittent le Fram
(Source : The Project Gutenberg Ebook of Fridtjof Nansen, by Jacob B. Bull)

Sans en parler à son équipage, il commença donc à planifier son équipéeet  à faire des virées en traîneau à chiens sur la banquise pour s’entraîner. Puis, après quelques mois, il annonça ses intentions : il laisserait le commandement à Otto Sverdrup, pis il emmènerait Hjalmar Johansen. Vous allez trouver ça bizarre, mais ils étaient plusieurs dans l’équipage à être déçus de pas pouvoir y aller avec lui!

Faique, après tout ça, nous voilà revenus au moment où Fridtjof Nansen et Hjalmar Johansen quittèrent le Fram avec 27 chiens, leurs traîneaux, leurs skis, leurs kayaks et de la bouffe pour 100 jours dans le but de se rendre en haut de la calotte du monde. Pour leur dire au revoir, les gars restés dans le bateau tirèrent du fusil dans les airs.

Ben vite, ce fut la grosse misère noire : la glace était tout croche, avec des trous pis des bosses partout, faique ça skiait vraiment mal. Des fois, le soir, Fridtjof et Hjalmar étaient assez brûlés qu’ils tombaient endormis en mangeant. Leur linge venait tellement trempe pendant la journée qu’il leur gelait dur sur le dos, pis ils devaient se coucher tout habillés dans leur sac de couchage pour sécher pendant la nuit. Pis même là, ils se reposaient pas vraiment : Fridtjof était souvent réveillé par Hjalmar qui criait des directives aux chiens dans son sommeil.

Alors, comme si ça allait pas assez mal de même, la banquise se mit à dériver vers le sud, ce qui les éloignait encore davantage de leur but. Plus ça allait, plus elle devenait chaotique : devant nos deux explorateurs, il y avait juste d’énormes blocs de glace jusqu’à l’horizon. Un m’ment n’né, Fridtjof dut se rendre à l’évidence : y se rendraient pas au pôle Nord.

« Hjalmar, ça a pas d’allure. C’est plate, mais va falloir qu’on r’vire de bord. »

Alors, le 8 avril, à une latitude record de 86°14’, Fridtjof et Hjalmar reprirent le chemin de la maison. Ce qu’ils savaient pas, c’est que ça allait prendre plus de temps qu’ils pensaient. PAS MAL plus de temps.

Partie 3


Source principale : Jacob B. Bull, Fridtjof Nansen – A book for the young, 1903. https://www.gutenberg.org/files/38026/38026-h/38026-h.htm

Fridtjof Nansen, l’homme qui s’épivardait sur la banquise – partie 1

« Ma doudoune–STOP–J’étais tanné d’être pogné dans glace au beau milieu de l’océan Arctique–STOP–Faique Hjalmar pis moé on est débarqués du bateau pis on est partis pour le pôle Nord–STOP–Fais-toi s’en pas c’est juste 660 km aller pis ça prendra même pas deux mois–STOP–Je sais pas trop quand je redonnerai signe de vie, les ours polaires ont pas le télégraphe haha je t’aime–STOP et FIN »

C’est le télégramme que l’explorateur norvégien Fridtjof* Nansen aurait pu envoyer à sa femme Eva le 14 mars 1895, quand il clancha dans le frette pis le blanc à perte de vue pour essayer d’être le premier à atteindre le pôle Nord.

Mais, avant ça, il s’était fait les dents en réussissant la première traversée du Groenland par la terre.  

Né pour explorer

Fridtjof, c’est comme s’il avait commencé à s’entraîner pour être explorateur dès son plus jeune âge. Né en 1861, ce fils d’avocat apprit à skier à l’âge de deux ans, pis à dix ans, il alla essayer le saut à ski (le gros tremplin épeurant, là) sans la permission de ses parents. À son premier atterrissage, les bouttes de ses skis se plantèrent ben drette dans la neige et il tomba à pleine face, manquant de se tuer. Cette débarque épique aurait fait passer le goût du sport à n’importe qui, mais pas au jeune Fridtjof : plus tard, il fut plusieurs fois champion national de ski et de patin. 

Ado, il avait aussi l’habitude de partir des semaines de temps tout seul dans le bois, à vivre « comme Robinson Crusoé ». À l’université, il étudia la zoologie parce qu’il se disait que ça lui permettrait de travailler dehors. En 1882, il s’embarqua sur un phoquier** pour un voyage de cinq mois dans l’océan Arctique. Ça lui a fait tout un effet! C’est là, au large de la partie inexplorée*** du Groenland, que lui pogna le goût d’aller s’épivarder sur les glaciers.

En revenant, il fit son doctorat, mais pendant ce temps-là, l’envie de repartir lui démangeait sans arrêt…  

Jusque-là, tous ceux qui avaient essayé ça s’étaient plantés : ils s’entêtaient à partir du bord habité à l’ouest en direction du bord inexploré à l’est, ce qui les forçait à faire un aller-retour. Par contre, ce p’tit torvis de Fridtjof voyait les choses autrement :

« Mettons que moé, là, je partais du bord inexploré? Tsé, si je peux juste pas revirer de bord, je serai ben obligé de continuer jusqu’au boutte. »

C’était… pour le moins crinqué.

« Ben voyons, yé-tu tombé su’a tête? » fut, en gros, l’accueil réservé à son projet.

Ça traitait Fridtjof de fou dans les journaux. Le gouvernement, qui trouvait que ça avait pas d’allure, refusa même de financer l’expédition. Finalement, grâce aux bidous inespérés d’un homme d’affaires danois, Fridtjof, avec cinq autres gars qu’il avait triés sur le volet, partit pour le Groenland au printemps 1888. Y’était tellement frétillant d’impatience qu’il a même pas attendu les résultats de son examen final du doctorat.

Pendant la traversée. (photo Wikipedia)

L’expédition, mettons que ça a pas été une partie de sucre : le bateau était pas capable d’accoster, pis les gars dérivèrent sur la glace 380 km au sud de leur point de départ prévu à cause du temps de cul, durent remonter le long de la côte en kayak en se battant contre le courant, manquèrent de tomber dans des crevasses. Ils ont même dû arrêter pendant trois jours à cause des orages pis d’une pluie épouvantable.

C’est ben pour dire.

Finalement, après avoir traversé les montagnes, où y faisait en moyenne -45 °C la nuit, ils ont débouché de l’autre bord, se sont construit un bateau avec des bouttes de traîneau pis de tente et ont remonté jusqu’à Godthåb, la ville la plus proche.

Après 49 jours, ils avaient réussi leur gageure – ils étaient les premiers à réussir la traversée du Groenland par la terre! Tandis que Fridtjof arrivait, trempe, les pieds gelés, pis probablement ben écœuré et pressé d’aller se chauffer la couenne, le représentant de la ville l’accueillit en lui disant :

– Monsieur Nansen! Vous avez passé votre doctorat!

– Hein?

– Vous avez passé votre doctorat! Félicitations!

– Euhh, merci, mais je pensais tellement pas à ça, moé-là! Les orteils sont à veille de me tomber!

Malheureusement, quand Fridtjof et sa gang arrivèrent à Godthåb, il était trop tard dans l’année pour reprendre le bateau jusqu’en Norvège à cause de la glace, faique ils restèrent pognés là pendant sept mois. Pas ben ben grave : l’explorateur en profita pour chasser, pêcher pis étudier le mode de vie des Inuits, ce qui allait lui être utile plus tard. D’ailleurs, il dit dans son journal que ça lui coûtait quasiment de partir, tellement il avait eu du fun avec eux‑autres.

Eva, la femme de Fridtjof. Pour l’époque, son costume était scandaleux (on voit ses cheviiiiilles! Perversion!). (photo Wikipedia)

Quand Fridtjof revint en Norvège, heille! Là y’avait pu personne pour le traiter de fou. C’était le nouveau héros national! Quand il débarqua à Christiania (astheure Oslo, la capitale de la Norvège), le tiers de la ville était là pour l’acclamer. Il était demandé partout pour faire des conférences et reçut un char pis une barge d’honneurs. Ah, pis aussi, il se maria avec Eva Sars, célèbre chanteuse lyrique et fichue de bonne skieuse.

C’était ben le fun, tout ça, mais ça prit pas grand temps pour qu’une nouvelle idée lui excite le poil des jambes :

« Mettons qu’on construit un bateau assez petit pis solide pour qu’y glisse en dehors de l’eau au lieu de s’écrapoutir quand il est pris dans la glace, là… Ben en faisant exprès pour rester pognés dans la banquise pis en se laissant dériver, peut-être qu’on serait capables de se rendre au pôle Nord? »

Ça a tu marché? C’est ce qu’on va voir la semaine prochaine.

Partie 2

*Ça se prononce « Frite-yof ».
**Bateau qui sert à chasser le phoque.
***Inexplorée… par les Blancs. Y’avait des Inuits là depuis longtemps.


Source principale : Jacob B. Bull, Fridtjof Nansen – A book for the young, 1903. https://www.gutenberg.org/files/38026/38026-h/38026-h.htm

Les héros de Rivière-Ouelle

Un matin d’octobre 1690, la flotte de Sir William Phips, partie de Boston, remontait le fleuve Saint‑Laurent pour aller attaquer Québec. Écœuré après huit semaines en mer, le vent dans la face, Phips décida de jeter l’ancre devant Rivière-Ouelle pour faire le plein d’eau et de bouffe.  

Ce que les Anglais savaient pas à ce moment-là, c’est qu’ils avaient très mal choisi leur spot. C’est parce qu’ils étaient attendus – avec une brique pis un fanal, à part ça – par une gang de colons canadiens français ben décidés à pas se laisser manger la laine sur le dos.

Dans ce temps-là, Rivière-Ouelle, c’était la seigneurie de la Bouteillerie. Y’avait pas ben ben plus qu’une centaine de personnes qui vivaient là, sur le bord du fleuve pis le long de la rivière, à la dure mais avec la tête haute pis le dos droit, à défricher pis à cultiver la terre.

Mais là, depuis un petit boutte, tout le monde était un peu sur les nerfs : c’était la guerre entre l’Angleterre pis la France, pis c’est dans les colonies que ça se jouait. Le seigneur de la Bouteillerie lui‑même était parti à Québec, demandé par le gouverneur Frontenac pour aider à défendre la ville contre les Anglais.

Faique le seul chef qui restait à nos braves colons, c’était le curé, M. l’abbé de Francheville. Mais là, allez pas vous imaginer un bonhomme qui cale, avec une grosse bedaine pis une tache de vin de messe sur sa soutane, ou bedon un vieux sec qui trippe sur les p’tits gars pis les coups de règle sur les doigts! No-non. Le curé de Francheville, c’était tout un homme, pis y’avait l’étoffe d’un guerrier, à part ça.

La cinquantaine pis la charpente solide, il était habitué au frette pis aux rigueurs du pays, pis il savait se servir d’un fusil. L’abbé Casgrain, dans son livre Une paroisse canadienne au XVIIIe siècle, raconte qu’il avait un « caractère ardent et impétueux, [des] allures martiales [et] un regard de feu ». Câline! C’tu moé, ou y commence à faire chaud, icitte?

Toujours est-il que notre vigoureux curé savait que les bateaux de Phips remontaient le fleuve, faique il réunit ses paroissiens pour leur dire les vraies affaires :

– Bon, là, mes amis, j’ai des nouvelles, pis ça regarde mal, dit-il. Apparence qu’une trentaine de bateaux anglais seraient en route pour Québec. Le gouverneur a envoyé la milice des deux bords du fleuve pour empêcher les Anglais de débarquer, mais pas icitte, ça a ben l’air. Va falloir qu’on s’arrange avec nos troubles. Pis là, je serais ben déçu de vous autres si vous restiez là à vous pogner le beigne pendant qu’ils brûlent notre église pis nos maisons, volent nos affaires pis partent avec les femmes pis les enfants. Faique j’imagine que je peux compter sur vous-autres? Gardez vos fusils proches, pis quand y vont se pointer la face, on va être prêts pis on va les faire revirer de bord sur un moyen temps!

– Ouaaaaaais! s’écrièrent tous les paroissiens ben crinqués par le discours de M. le curé. Les Anglais vont manger leurs bas! Vive la France!

À partir ce moment-là, tout le monde se mit à guetter le fleuve. Finalement, un matin, les bateaux apparurent pis arrêtèrent drette en face de la pointe de Rivière-Ouelle. Pas longtemps après, les Anglais mirent des chaloupes à l’eau pour se rendre à terre.

Alors, les braves Rivelois, à la suite du curé de Francheville qui était le premier en avant, s’en‑allèrent dans le bois, au travers des érables pis des épinettes, pis s’embusquèrent au bord de la grève, raboudinés en arrière des crans de roche pis des arbres, dans le foin pis dans les creux du terrain. Sans un mot pis presque sans un respir, ils attendaient le signal du curé.

Pendant ce temps-là, les chaloupes anglaises approchaient avec plusieurs soldats à bord de chacune, ben relaxes, pensant qu’ils allaient pouvoir se slaquer un peu les bretelles. Au-dessus des vagues, du vent pis du chignage des goélands, on commençait à entendre des voix pis le bruit des rames.

– Pis là, on tire-tu?

– Ta yeule! On attend!

Comme la marée était haute, les Anglais purent accoster assez proche de la ligne des arbres, à portée des fusils de chasse des colons. On donna l’ordre de sauter à terre. Tandis que les soldats débarquaient, occupés à essayer de pas sacrer le camp dans l’eau frette, à ramasser leurs armes pis à tirer les chaloupes sur la grève, le cul face au bois, le fringant curé donna le signal :

« FEU! »

Et là, les Anglais frappèrent un mur – de balles. Ils avaient l’impression que ça tirait de tous les bords pis capotaient, parce qu’ils étaient pas capables de dire combien y’avait de tireurs. Il y en a plusieurs qui tombèrent raide morts, pis pas mal d’autres qui furent blessés. Ça a pas été long qu’ils remontèrent dans les chaloupes pis repartirent vers les bateaux en ramant comme des possédés. Les officiers avaient beau leur dire de rester pis de se battre, rien à faire : le diable était aux vaches. Les soldats dans les chaloupes encore à l’eau, voyant ce qui se passait sur la grève, se dirent : « Euh, d’la marde » et repartirent avant même de toucher terre.

Les Rivelois continuèrent de leur tirer dessus jusqu’à ce qu’ils soient finalement hors de portée. Le fougueux curé et ses paroissiens avaient gagné! Fallait le faire, pareil : une poignée de cultivateurs avec des fusils de chasse avaient fait décrisser une troupe de soldats de l’armée anglaise! Y’avait de quoi être fier. Tout le monde repartit vers le village, le sourire fendu jusqu’aux oreilles.

– On les a eus, astie!

– Heille, leur as-tu vu la face? Y’ont jamais su ce qui leur arrivait!

– Mets-en, c’est comme s’ils avaient vu le yâble en parsonne!

– Entécas, sont pas près de revenir nous écœurer, ces torrieux-là!

Quant à Phips, c’est à lui que le gouverneur Frontenac poussa la célèbre craque : « Je n’ai point de réponse à faire à votre général que par la bouche de mes canons et à coups de fusil! ». Lui et son armée mangèrent effectivement une volée à coups de canon et quittèrent Québec la queue entre les jambes. Le moins qu’on puisse dire, c’est que la puck roulait pas pour eux autre c’te fois-là! La Nouvelle-France était sauve, du moins pour encore un p’tit boutte.

Pis en passant, parmi ces colons au courage et au sang-froid dignes des meilleurs soldats, y’avait mon ancêtre Mathurin Dubé, le premier du nom venu en Nouvelle-France. Y’a des chances que vous en ayez un là-dedans vous aussi!

(Ça vous tente de vérifier? Cet article donne une liste détaillée et étayée par des recherches poussées :
https://robertberubeblog.wordpress.com/2017/04/06/1690-qui-sont-les-heros-et-les-heroines-de-la-bataille-de-riviere-ouelle-who-are-the-heroes-and-heroines-of-the-battle-of-riviere-ouelle/)

La « grande affaire » du roi Henry VIII

Henry VIII et Anne Boleyn.

N’écoutant que sa brimballe, Henry, dès lors, eut juste une idée en tête : se débarrasser de sa femme Catherine. Y’avait juste un tout petit problème : le pape.

En 1525, le roi Henry VIII d’Angleterre commençait à capoter : avec sa femme, la reine Catherine d’Aragon, il avait eu une fille, Mary, mais aucun gars. Et comme la reine rajeunissait pas (à 40 ans, elle avait cinq ans de plus que son mari), ça commençait à presser pour avoir un héritier mâle.

(En fait, c’est Henry qui avait le piton collé sur un gars. En Angleterre, les femmes avaient le droit d’hériter de la couronne. Mais comme la dernière fois, 400 ans avant, ça avait fait une guerre civile, ça lui tentait pas trop que ça arrive.)

« Quessé je pourrais ben faire? se demandait le roi. Hm. Je pourrais reconnaître un de mes bâtards comme fils légitime. Ou, je pourrais marier ma fille Mary au plus crisse, pour qu’a me fasse un petit‑fils. Ou bedon… Je pourrais flusher Catherine pis en marier une plus jeune? »

Pour Henry, qui était encore tout fringant, rougeaud et dans la fleur de l’âge, c’était de loin la solution la plus tentante. Surtout que, depuis une secousse, il y avait une petite brune qui lui faisait un gros effet : Anne Boleyn, une belle fille sophistiquée, éduquée en France, avec ben des talents pis de la jarnigoine.

Henry s’était déjà tapé plusieurs fois sa sœur, Mary Boleyn. Mais Anne, elle, voyait plus grand qu’être juste la maîtresse du roi. Quand Henry commença à lui faire des avances, Anne répondit :

« Ah, Votre Majesté, vous êtes ben fin pis je suis ben flattée, mais si vous voulez du nanane, va falloir m’épouser. »

N’écoutant que sa brimballe, Henry, dès lors, eut juste une idée en tête : se débarrasser de sa femme Catherine. Y’avait juste un tout petit problème : le pape.

Parce que, ouais, dans ce temps-là, le pape avait toujours le nez fourré dans les affaires des familles royales, jusque dans leur chambre à coucher. S’il décidait de pas t’accorder une dispense pour marier ta cousine, ben tu mariais pas ta cousine. Pis s’il décidait qu’il te laissait pas divorcer, ben tu divorçais pas.

Au début, Henry essaya de jouer dans les règles. Il demanda au pape Clément VII d’annuler son mariage avec Catherine. Son prétexte? C’était la femme de son frère – elle avait d’abord marié le frère aîné d’Henry, Arthur, mais il était mort même pas six mois après.

« Monsieur le Pape, là, vous rendez-vous compte? chigna le roi. Le Lévitique* dit que c’est pas correct de marier la femme de son frère!  Ça fait 14 ans que je vis dans le péché pis je me sens tout sale! Ark! L’ancien pape aurait jamais dû laisser faire ça! Annulez-moi ça tusuite, ce mariage‑là! »

Clément VII fut pas convaincu :

« Ben essayé, mon grand, mais fais pas ton hypocrite : la femme de ton frère, elle a fait ben ton affaire pendant tout ce temps‑là, pis là, ça serait pu correct? Je le sais ben que tu veux juste t’enfiler une petite jeune, faique sèche. »

Henry convainquit quand même le pape de lui envoyer un représentant et d’établir un tribunal ecclésiastique en Angleterre, où la pauvre Catherine d’Aragon, pour se défendre, dut dire devant tout le monde qu’elle avait jamais couché avec son premier mari, qu’elle était la femme légitime d’Henry, pis que personne allait la tasser pour la mettre dans un couvent.

Après, le représentant du pape repartit à Rome, en disant :

« Bon, ben j’ai tout ce qui me faut! Je vous rappelle quand j’ai du nouveau. »

Mais, il n’y eut jamais de nouveau. L’affaire tomba dans les limbes, pis le pape rappela jamais.

Rendu là, Henry attendait depuis sept ans et était sur le bord d’exploser. Il prit alors une décision qui allait changer la face de l’Angleterre pour toujours :

« Ah, pis, le pape peut ben manger de la marde : je pars une nouvelle religion, ça va être moi le grand boss, pis personne va m’empêcher de divorcer de ma femme pis de marier Anne. »

C’était le début de la religion anglicane.

L’anglicanisme pour les nuls

L’anglicanisme est une religion protestante dont le chef est pas le pape, mais le souverain d’Angleterre (faique de nos jours, c’est Elizabeth II).

Si c’est Henry VIII qui a coupé les ponts avec l’Église catholique (à coups de hache forgée dans
le feu de sa libido infernale), c’est sa fille Élizabeth qui a fondé la religion anglicane pour de bon.

Entre autres, dans l’anglicanisme, il y a juste deux sacrements (le baptême et la cène), les pasteurs peuvent se marier, on croit pas que les hosties, c’est vraiment des bouttes de Jésus, pis ya juste la foi, et non les bonnes œuvres, qui fait mériter le ciel.

Drette là, Henry crissa la pauvre Catherine dehors et donna ses appartements à sa nouvelle flamme. Le couple se maria en douce, et Anne tomba vite enceinte. Le p’tit gars tant attendu?

C’est ben de valeur, mais : non. Le 7 septembre 1533, c’est une petite fille qui est née. Henry était loin de giguer de bonheur, mais quand même, il nomma la petite Elizabeth en l’honneur de sa mère et se dit qu’Anne était encore jeune pis qu’elle pourrait se reprendre.

Or, Henry commençait déjà à déchanter. Pour lui, la jarnigoine chez une femme, c’était ben l’fun dans le temps des chuchotements pis des frissons dans les coins sombres, mais là, les opinions de sa nouvelle femme sur à peu-près toute, de la politique à la religion, commençaient à lui taper sur les nerfs. Anne avait la mèche courte en plus, faique ils passaient leur temps à s’astiner.

À boutte de voir Henry courailler partout, Anne piquait une crise épouvantable à chaque nouvelle maîtresse (crache en l’air, r’tombe su’l nez?). Pis elle était baveuse : un m’ment’nné, elle alla même jusqu’à insinuer que, si elle avait pas encore eu de fils, c’est parce qu’Henry manquait de vigueur en dessous des couvertes. À part de ça, avec sa tendance à péter plus haut que le trou et son influence de plus en plus grande à la cour, elle avait commencé à se faire des ennemis, qui auraient préféré une reine potiche.

Comme si ça allait pas assez mal de même, Anne fit deux fausses couches. Là, Henry en eut son tas; pour lui, c’était comme une trahison. Il commença même à s’informer auprès de ses plus proches conseillers, voir si c’était possible de domper Anne sans être obligé de revenir avec Catherine.

Le dernier clou dans le cercueil arriva sous la forme d’une jolie blonde appelée Jane Seymour. Nunuche et inoffensive, elle était beaucoup plus facile à vivre qu’Anne. Astheure qu’Henry avait un plan B, c’était juste une question de temps avant qu’Anne prenne le bord. Pas longtemps après, on commença à s’organiser pour la faire disparaître (qui était vraiment en arrière de tout ça? On le saura jamais).

À la fin d’avril 1536, cinq hommes, dont Georges, le frère d’Anne, furent arrêtés et accusés d’avoir couché avec la reine. Le 2 mai, Anne fut arrêtée à son tour et accusée d’adultère, d’inceste, de haute trahison, de sorcellerie, extra bacon, un chausson avec ça?   

Même si les preuves contre eux-autres étaient minces comme de la peau de pet, Anne et les cinq hommes furent condamnés à mort. La sentence pour les femmes déclarées coupables de trahison était le bûcher, mais on fit une exception pour Anne : elle allait être SEULEMENT décapitée, pis pas par n’importe quel gros bourreau poilu avec une hache, mais par un expert français réputé pour faire des belles coupures propres avec une épée (y’a pas de sot métier, hein). Anne aurait d’ailleurs déclaré :

« J’ai entendu dire que le bourreau était ben bon, pis j’ai un p’tit cou de poulet, haha. »

Anne fut exécutée le 15 mai 1536. Drette le lendemain, Henry se fiançait à Jane Seymour. Pis dix jours après, ils étaient mariés. 

Maudit écœurant.
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*C’est un livre de la Bible.

La vengeance de sainte Olga de Kyïv

Chère Madame,

J’ai fendu ton mari en deux su l’sens de la longueur.

Faique là, tes veuve, mais ch’peux t’arranger ça : on se marie-tu?

Soye assurée, Madame, que j’me fendrais en quatre pour toé. 

Avec tendresse, 

Ton Malichou

Tu fais quoi, toé, quand t’arçois un message de même?

Tu brailles? Tu fais l’bacon? Tu crisses toute à terre? 

Si t’es la grande duchesse Olga de Kyïv, toute ça, c’t’indigne de toé. Nonon. C’que tu fais, c’est v’nir ben, ben frette en d’dans, comme un Monsieur Freeze bleu, pis tu concentres toute ta rage dans une seule affaire : la destruction totale de tes ennemis.

Le mari d’Olga, c’tait Igor, l’grand-duc de la Rus’ de Kyïv (un État qui a existé du IXe au XIIIe siècle, dans l’Ukraine d’à c’t’heure). Pis en tant que grand-duc, Igor allait de temps en temps faire un tour chez les tribus voisines pis faisait un peu comme les Hell’s avant le temps, c’t’à-dire aller faire peur au monde pour qu’y lui donnent des bidous en échange de sa « protection ».

En général, ça passait. Mais un bon jour, en s’en r’venant de chez la tribu des Drevlianes, Igor dit à ses gars :

« Tendez menute, messemble qu’y aurait moyen de leu téter encore plus. Sont assez niaiseux, d’abord. Vous autres, v’nez avec moé, pis vous-autres, continuez avec le stock, on va vous arjoindre tantôt. »

Ça, c’tait ambitionner su’l pain béni. Pis Mal, le prince des Drevlianes, commençait à être tanné de s’faire dévaliser à tout bout d’champ comme un chalet dans l’bois quand c’est l’automne. Faique là, y décida de mettre son pied à terre :

« Heille, si on le laisse faire à toué fois, y va tout le temps être rendu icitte, pis un m’ment’né, on n’aura pu rien. Engordez lé, y s’prend pour qui? Y’arvient avec yinque deux-trois gars! Y’est au-dessus de ses affaires. C’est not’chance d’y faire la passe! »

Faique Mal et ses gars tuèrent les gardes à Igor pis le pognèrent pour le zigouiller. Mais, au lieu d’y aller avec un classique, de quoi de propre – genre, un coup d’épée dans l’ventre –,y décidèrent d’être créatifs. Y plièrent deux bouleaux pour que le haut touche à terre, attachèrent un pied d’Igor à chaque boutte, pis lâchèrent les bouleaux pour qu’y se déplient d’une shot.

Chlak-skritch. Pu d’Igor.

Ark.

Igor avait comme seul héritier un p’tit boutte de trois ans, Svyatoslav. Mais comme y’était pas assez vieux pour, tsé, attacher ses lacets tu’seul, pis encore moins pour régner, c’est Olga, sa mére, qui régnerait pour lui en attendant qu’y vienne majeur. Sachant ça, le prince Mal se mit à se frotter les mains :

« Heille, c’est tu d’adon, ça! Un bébé pis une p’tite madame! J’ai yinque à marier la veuve, pis après ça, m’a pouvoir faire faire c’que j’veux au p’tit! M’as devenir le grand boss de la Rus’ de Kyïv! Mouahaha! »

Faique y’envoya une vingtaine de ses gars en bateau à Kyïv voir Olga pour y transmettre la nouvelle pis sa demande en mariage.

On s’entend qu’Olga fut pas particulièrement impressionnée par le front à Mal. Parce que du font, fallait en avoir crissement tout l’tour de la tête pour oser demander une femme en mariage quand le cadavre de son mari est même pas encore frette! Surtout quand, tsé, c’est de sa faute si y’est mort. Pis qu’y a faite exprès.

A devait être en tabarnak, mais a le montra pas pantoute. Quand les hommes à Mal arrivèrent a resta ben fine avec eux-autres, mais leu dit pas si a l’acceptait ou non de devenir Madame Mal : 

« Nobles étrangers, vous me pognez un peu les culottes à terre. J’étais pas vraiment prête à vous arcevoir comme faut avec les honneurs. Sivouplâit, donnez-moé une chance de m’arprendre. Artournez dans votre bateau pour à soir, pis demain, quand mes hommes viendront vous charcher, demandez-leu qu’y vous portent dans votre bateau jusqu’icitte, comme les bigs shots que vous êtes. »

Dans’nuite, la ratoureuse Olga fit creuser une grosse fosse su’l bord de son château. Le lendemain, a convoqua les émissaires drevlianes, qui firent exactement comme a l’avait dit, même si c’tait un peu bizarre.

Faique les hommes à la grande duchesse emmenèrent les émissaires jusqu’au château. Y trippaient, eux-autres là, à se faire porter de même comme des empereurs! Mais leu balloune péta assez sec quand y se firent domper dans la fosse creusée la nuite d’avant, bateau inclus, comme un voyage de vidanges.

Pis c’est là qu’Olga arriva. A se pencha au bord de la fosse pis dit : 

« Pis, c’est tu assez d’honneurs pour vous-autres? »

Et pis là, a l’ordonna qu’on enterre les émissaires vivants. `

Quins, les sans-desseins!

Mais Olga était loin d’avoir fini. Aussitôt après, a l’envoya un message au prince Mal pour y dire qu’a l’acceptait de se marier avec lui, mais qu’y devait y’envoyer ses plus nobles pis ses meilleurs pour l’escorter jusque chez eux – a l’était la grande duchesse, quand même! 

Pas méfiant pour deux cennes, le prince accepta d’envoyer une délégation de ses chefs de clan sans se d’mander c’qui était arrivé à la première gang qu’y avait envoyée à Kyïv.

Olga accueillit les Drevlianes avec autant de ronds de jambe que si c’tait monsieur le curé en visite paroissiale. Comble des honneurs, a les invita même à aller se laver dans son pavillon de bain parsonnel. Pas plus fins que ça, les émissaires entrèrent, se mirent toutes flambant nus pis se garrochèrent dans le bain, tout énarvés comme une équipe de junior majeur aux glissades d’eau de Valcartier.

Sauf que le sourire leu partit d’la face s’un moyen temps quand la grande duchesse fit barrer les portes. A l’ordonna à ses hommes de crisser le feu au pavillon, pis les pauvres émissaires finirent toutes rôtis comme des poulets du Saint-Hubert. 

Pour Olga, c’tait pas encore assez. A l’envoya un autre message au prince Mal – qui clairement, rendu là, avait montré qu’y était pas le crayon le plus aiguisé de la boîte – et y dit qu’a s’en venait le trouver. Prétextant qu’a voulait honorer feu son mari comme du monde avant de s’armarier, a y d’manda de préparer un grand festin funéraire pour Igor, pis a l’ajouta :

« Ah, pis prépare BEAUCOUP d’hydromel! On va se lâcher lousses! »

Mal accepta, pis Olga s’mit en route pour Iskorosten, la capitale des Drevlianes. Arrivée là-bas, a l’alla d’abord pleurer Igor su sa tombe.

Le soir, au festin, les Drevlianes s’en venaient pas mal chaudailles. Mais Olga et sa suite, eux-autres, y restaient ben sobres. Même, y’encourageaient leux hôtes à boire en leu varsant bock d’hydromel après bock d’hydromel. À’fin d’la soirée, les Drevlianes étaient toutes saouls morts, drette comme Olga voulait.

Et là, la grande duchesse, aussi frette et insensible que l’nordet, donna l’ordre à ses hommes :

« Tuez-les toutes. »

Ce fut le massacre total; pas un noceur arsortit de d’là vivant.

On aurait pu croire qu’Olga s’rait juste arpartie ben tranquillement prendre son Bovril à Kyïv près avoir étêté la tribu à ses ennemis, mais y’avait juste pas encore assez de sang drevliane qui avait coulé pour nèyer sa peine. Après avoir arfaite la trotte jusqu’à Kyïv, a ramassa son armée pis artourna à Iskorosten pour finir la job…

Les Drevlianes, ou ce qui en restait, se présentèrent devant Olga pis la supplièrent de pas attaquer :

—   Sivouplaît, noble Madame, faites-nous pas mal! On va vous donner des fourrures pis du miel! C’est toute c’qui nous reste!
—   Ah, ben non, ben non, répondit Olga. J’ai juste une p’tite demande à vous faire. Je suis pas rapace comme feu mon mari, moé : j’veux que vous m’apportiez trois pigeons pis trois moineaux de chaque maison Yinque une tite affaire de rien, en signe de votre loyauté – je le sais que vous êtes pas trop en moyens ces temps-cittes.

Ouin, je l’sais que ça a l’air bizarre. Mais c’est ça que l’histoire dit, faique mettons qu’on embarque là-dedans.

—   Hein? Pour vrai? demanda le représentant des Drevlianes, plein d’espoir.
—   Wô-oui, pour vrai, fit Olga avec un sourire aussi doux que celui d’la bonne sainte Vierge.
—   Ah! Fiou! Merci! Merci Madame! Vous êtes trop fine!

Alors les Drevlianes, soulagés pis arconnaissants, allèrent charcher les oiseaux qu’Olga avait demandés. À’nuite tombée, la grande duchesse ordonna à ses hommes d’attacher un p’tit boutte de soufre aux pattes de chaque oiseau avec d’la ficelle. Une fois arlâchés, les oiseaux, ben crère, y’artournèrent à leu pigeonnier ou à leu nid en d’sour des combles, dans’ville. Pis à la première étincelle, FROUCHE : le feu pogna. Pis ça flamba en saint simonac.

La ville d’Iskorosten brûla au complet; pas moyen d’éteindre les flammes, parce qu’y avait pas une seule maison qui était pas en feu. Pis quand les habitants essayèrent de se sauver, les hommes à Olga les pognèrent pis les massacrèrent; d’autres furent vendus comme esclaves; pis encore d’autres, laissés en vie pour qu’y puissent continuer de payer un tribut à’grande duchesse.

À c’t’heure que les Drevlianes étaient pu yinque un tas de cendres, Olga, enfin, s’tait assez vengée. A s’en alla, satisfaite, avec les braises d’la ville qui s’consumaient encore en arrière. Y lui manquait yinque des lunettes fumées pour faire comme dins vues.

Après ça, Olga régna sur la Rus’ de Kyïv avec jarnigoine et gros bon sens jusqu’à majorité de son p’tit gars. Devenu homme, le nouveau grand duc Svyatoslav voulait yinque guerroyer avec ses chums, faique y laissa toutes les affaires plates comme les impôts pis les chicanes de clôtures à sa bonne sainte mére.

D’ailleurs, ben oui : Olga est littéralement une sainte! A l’a été canonisée pour avoir été la première de son peuple à s’convertir au christianisme.

Ça peut paraître bizarre, étant donné toute le monde qu’a l’a faite massacrer, mais avant d’la juger, moé j’me garde une p’tite gêne. C’tait une autre époque, pas mal plus dure que la nôtre. Olga était une femme d’un monde d’hommes : pour pas toute pardre pis protéger l’héritage à son fils, y’a fallu qu’a frappe un grand coup pour être sûre que parsonne ose la défier par après.

Pis tant qu’à moé, ça a marché en simonac : ses descendants ont régné su’a région pendant 600 ans après ça.


Source principale : Nestor, The Russian Primary Chronicle (vers 1113).
https://pages.uoregon.edu/kimball/chronicle.htm

Guillaume le Conquérant – partie 3

Édouard le Confesseur mourut le 5 janvier 1066. Harold Godwinson ne perdit pas une seconde : il se fit couronner drette là par le Witan, l’assemblée des nobles d’Angleterre, affirmant qu’Édouard, sur son lit de mort, serait sorti de son coma et lui aurait dit : « Prends soin de ma femme… Pis de mon royaume… Argh! », avec la petite main qui tombe molle et tout et tout.

De l’autre côté de la Manche, Guillaume, quand il apprit cela, péta une coche. « Heille, chose! cria-t-il depuis la Normandie. T’as pas d’affaire sur le trône, parce que tu m’as juré fidélité! » L’affaire, c’est qu’un an avant la mort d’Édouard le Confesseur, Harold Godwinson, poussé par une tempête, s’échoua sur les côtes du Ponthieu, au nord de la Normandie. Pas mardeux, il se fit capturer par le comte Guy 1er. Or, Guillaume s’organisa pour le faire libérer, mais ce n’était pas par bonté d’âme : un fou dans n’poche! Il n’allait pas manquer une occasion de même! La suite est pas trop claire, mais Guillaume en aurait profité pour faire jurer à son rival, sur des reliques sacrées – on rit pu – de pas se mettre dans ses jambes quand il réclamerait le trône d’Angleterre.

Donc, quand il se le fit remettre sur le nez, Harold répliqua : « C’était pas un vrai serment! Les reliques étaient cachées en-dessous d’une boîte pis je les ai pas vues, faique ça compte pas! » Harold s’étant parjuré à ses yeux, Guillaume répondit : « Ah, c’est de même? Attache ta tuque, mon estie, je m’en viens t’en crisser une! »Or, Harold avait la broue dans le toupet : Harald Hardrada, roi de Norvège, venait de débarquer pour envahir l’Angleterre. Harold rassembla donc son armée et marcha vers le nord tellement vite qu’il pogna les Norvégiens les culottes à terre et les décâlissa à la bataille de Stamford Bridge.

Mais là, Guillaume s’en venait, lui, de l’autre bord! Les cadavres de Norvégiens étaient même pas encore frettes qu’il débarqua en sol anglais, forçant Harold à clancher aussitôt vers le sud pour l’affronter. La légendaire bataille d’Hastings allait commencer.

Dès le matin, les troupes étaient face à face, avec environ 7 000 hommes de chaque bord. Au début, ça regardait mal pour Guillaume : il essaya de bombarder l’armée anglaise de flèches, mais ça ne marcha pas fort fort vu que les Anglais étaient sur le dessus d’une butte. La cavalerie et l’infanterie normandes essayèrent alors d’ouvrir une brèche dans les forces anglaises.

Ce fut le chiard total : les Normands reçurent une volée de javelots, de haches pis même de roches. Et là, la rumeur se mit à courir que Guillaume avait trépassé. Une partie de l’armée normande se mit à fuir, et une gang d’Anglais partirent après eux‑autres. Faique Guillaume ôta son casque et chevaucha au travers de ses gars en gueulant : « A’rgardez! Chu vivant! Aweille! » Les Normands, crinqués par la vue de leur duc en vie, contre-attaquèrent et démolirent les poursuivants.

Tout le monde s’arrêta pour dîner, pis là Guillaume eut une idée : « Heille! Et si on faisait comme à matin… Mais par exprès? » Quand la bataille reprit, il ordonna à ses soldats de faire semblant de se sauver, pour que les Anglais brisent leurs rangs et se lancent à leur poursuite, tout croches et désorganisés. La ruse marcha sur un moyen temps : à la fin de la journée, Harold était raide mort sur le champ de bataille avec une flèche dans l’œil tandis que Guillaume virait la brosse avec ses gars.

Pas longtemps après, Guillaume marcha triomphant sur Londres et réclama son trône, refaisant pour toujours la face de l’Angleterre.